Du racisme et des jeunes (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nos collégiens et lycéens sont-ils racistes ? Au regard des demandes formulées par les équipes pédagogiques auprès des acteurs culturels pour mener des actions de lutte contre le racisme, on peut croire que cette lutte cherche à combattre des manifestations identifiées du racisme au sein des établissements scolaires. Voilà pourquoi le collègue Aurélien Aramini a mené l’enquête auprès des élèves, des professeurs, des chefs d’établissement et des acteurs culturels et mémoriels « dans le cadre d’une mission académique en lien avec la plateforme Pira (Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme) ».

          Très vite, Aurélien Aramini fait ce constat flagrant : ce que les adultes et les jeunes eux-mêmes interprètent comme du racisme, « ce sont les insultes des uns et les ressentiments des autres qui constituent un ensemble d’interactions conflictuelles » de groupes auxquels les élèves s’identifient. En effet, « chez [ceux] avec lesquels je me suis entretenu, le racisme n’est pas exprimé et ressenti comme l’affirmation théorique de l’existence deraces qui diviseraient l’humanité en une hiérarchie rigide » et qu’ils s’appliqueraient à intégrer à leurs pratiques culturelles ou sociales. Et il précise son analyse en ces termes : « Le racisme renvoie bien plus simplement au constat d’une polarisation conflictuelle de la société entre les individus ou des groupes identifiés comme différents : les Blancs, le Français d’une part et les Arabes, le Noir, celui qui a des origines d’autre part ». Retenez bien l’expression « celui qui a des origines » renvoyant à certains groupes identifiés différents. Oui, les élèves reconnaissent que ces interactions conflictuelles sont moins motivées par la couleur de peau que l’origine (religieuse, géographique…).

          Bien sûr, fait remarquer l’auteur, « il n’est pas impossible toutefois que certains enfants soient au contact d’une idéologie structurée et constituée » représentant le troisième et dernier niveau caractérisant le racisme (le niveau tertiaire). Mais ce qui distingue le milieu scolaire, ajoute-t-il, c’est ce racisme primaire, que nous avons constaté, qui se nourrit peu à peu d’un racisme secondaire exprimé par les parents : un racisme qui relève plutôt « de l’ignorance et de la peur de l’inconnu » qui permet la formation de préjugés racistes dans le milieu familial. Oui, les équipes pédagogiques, les intervenants extérieurs et les élèves eux-mêmes – selon Aurélien Aramini – attribuent la formation des préjugés racistes au milieu familial. Voilà pourquoi pour tous l’école se présente comme le lieu où l’élève doit pouvoir entendre un autre discours sur l’Autre que celui véhiculé dans le milieu familial.

          Convenons donc avec notre collègue qu’ « il faut se garder de projeter sur les propos des élèves les débats de la scène médiatique ». Et les intervenants extérieurs doivent comprendre que ce n’est pas une lutte contre le racisme qui doit être menée dans les établissements scolaires mais des connaissances qu’ils doivent y apporter pour préserver les élèves de ce fléau. Rangez donc vos armes et slogans antiracistes et munissez-vous de connaissances qui instruisent ! Il ne faut pas attendre que ce racisme primaire ait le temps de se cristalliser en préjugés raciaux persistants puis en idéologie structurée et dévastatrice. C’est ce que l’association La France noire a compris et s’est fixé comme objectif dès sa création : offrir aux jeunes générations des savoirs pouvant les prémunir de cette bêtise humaine qui perdure parmi nous. Il serait bon, en effet, que chaque jeune Français sache quand, pourquoi et comment le racisme a été inventé, et quels ont été et quels sont ses impacts sur les sociétés humaines. Savoir, c’est prévenir. Et le sage sait qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Après tout cela, si certains tiennent vraiment à lutter contre le racisme, à se confronter à lui, il leur faut changer de terrain et d’interlocuteur : qu’ils aillent au-devant des familles et des porteurs d’une idéologie raciste construite s’affirmant dans le suprématisme.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Du racisme et des jeunes, 226 pages

Auteur : Aurélien Aramini

Éditeur : L’Aube, 2022

Le lycée des métiers François Mitterrand à Château-Chinon accueille l’exposition « L’invention du racisme »

Château-Chinon 2          Le lundi 5 juin, puis le vendredi 9 juin 2023, le lycée des métiers François Mitterrand à Château-Chinon (Nièvre – 58) a accueilli La France noire avec son exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité. Des élèves attentifs et curieux ont découvert avec beaucoup d’étonnement non seulement la hiérarchisation des couleurs de peau des êtres humains de la terre, mais surtout leur essentialisation ; c’est-à-dire l’affectation à chaque couleur de caractéristiques propres. Il était tout à fait heureux de constater qu’ils n’ont pas intégré cette dernière étape des théories racialistes et racistes dans leurs pensées et donc dans leur pratique avec les autres. État de chose remarqué aussi par le collègue Aurélien Aramini qui décrit dans son livre Du racisme des jeunes (L’Aube 2022) un « racisme sans pensée raciste » chez les jeunes générations. Et c’est chez eux cette absence de conviction établie qui les rend prêts à entendre d’autres discours, à découvrir d’autres pans de l’histoire de France, de l’histoire de l’humanité.

Château-Chinon 1          Ces deux journées ont été également un moment d’agréables rencontres avec les enseignants. Ils nous ont librement exprimé leur satisfaction d’accueillir une exposition qui leur permet de découvrir ou de faire plus attention à certaines images que l’on croit sans conséquence mais qui installent durablement une idée singulière de l’autre ou de son histoire. Que c’était réjouissant de les entendre presque tous manifester leur désir de nous revoir l’année prochaine !

          C’est forcément dans un cadre verdoyant – le Morvan ! – qu’est situé le lycée des métiers François Mitterrand. Mais la beauté du cadre ne fait pas oublier l’éloignement des grandes villes qui offrent un accès plus aisé aux outils culturels. C’est pourquoi notre collègue documentaliste, Hélène Boitière, est très heureuse de la mise en place de la plateforme Pass culture (via ADAGE) par l’Éducation nationale ; un système qui permet à tous les établissements scolaires d’avoir un égal accès à la culture, aux savoirs et aux acteurs culturels qui les portent et qui sont homologués par ce ministère. Nous partageons pleinement son avis. Mais nous savons aussi que la culture à destination des jeunes reste toujours une question de volonté de la part de ceux qui les ont en charge. Ils se cultivent selon ce que les adultes leur offrent.

Raphaël ADJOBI

° L’ article d’Hélène BOITIERE, professeure documentaliste au lycée des métiers François Mitterrand

La fabrique du Noir dans la conscience européenne

Après un travail minutieux à partir des bandes dessinées américaines et européennes sur deux siècles (XIXe et XXe), Fredrik Strömberg (Images noires, PLG) distingue « au moins sept différents stéréotypes basiques de Noirs dans les histoires visant principalement le public blanc » ; en d’autres termes des histoires pour instruire les Blancs tout en les amusant. Et c’est la répétition de ces stéréotypes qui a forgé pour longtemps dans l’esprit de ceux-ci l’image qu’ils ont majoritairement des Noirs aujourd’hui.

Images noires les indigènesStéréotype n° 1 : L’indigène : C’est « la description peu flatteuse des natifs d’Afrique comme des sauvages infantiles, à la fois stupides et dangereux ». C’est cette image de l’Africain que véhiculent par exemple les BD Tarzan, Zembla, Akim, Tintin au Congo

Stéréotype n° 2 : L’« oncle Tom » : C’est « l’éternel soumis, humble et magnanime, qui ne remet jamais en question la supériorité de la classe blanche dominante ». Nous signalons à ceux qui ne le sauraient pas que « Son nom vient de la lecture populaire traditionnelle, même si quelque peu incorrecte, du personnage éponyme dans le roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom ».

Stéréotype n° 3 : Le coon : C’est la représentation du Noir comme « un chenapan comique connu pour ses tours espiègles et ses distorsions linguistiques » ; en d’autres termes un jeune voyou (petit nègre?) adepte du langage dit « petit nègre ». Remarque : retenez que ce langage est inventé par les Blancs eux-mêmes parce qu’ils croyaient naïvement qu’en vidant leur langue des tournures qu’ils jugeaient complexes – donc en appauvrissant leur langue – ils se faisaient mieux comprendre des « sauvages ». Or, on retient ce qui est enseigné ou montré.

Stéréotype n° 4 : le piccaninny : Ce stéréotype est « une version enfantine du coon qui se laisse souvent emporter par son imagination et par son amusant enthousiasme débordant ».

Stéréotype n°5 : Le mulâtre ou la mulâtresse tragique : « Particulièrement courant comme sujet de film : (il s’agit d’) une personne (le plus souvent de sexe féminin) sexuellement déchirée entre le monde des Noirs et celui des Blancs ; sa nature sensuelle faisant d’elle un objet acceptable du désir blanc tandis que son héritage noir la condamne à un destin tragique ». Remarque : ce rôle est souvent tenue par une femme métisse, ou une blanche ayant un(e) aïeul(e) noir(e).

Images noires 2 mammysSixième stéréotype : la mammy : Il s’agit d’ « une sorte d’oncle Tom au féminin, dotée d’un corps vaste, ingrat et asexué et d’une loyauté sans faille vis-à-vis de la maisonnée blanche pour laquelle elle travaille ».

Septième stéréotype : le buck – C’est « un mauvais nègre, fort, violent et à l’esprit rebelle, qui fonctionne le plus souvent comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire ».

Bien évidemment, comme le fait remarquer Fredrik Strömberg, ces stéréotypes entretiennent avec eux certains personnages de bande dessinée que le lecteur peu aisément retrouver dans ses souvenirs. C’est ce lien étroit entre images filmiques et images dessinées qui permet à tout le monde – Blancs et Noirs, citadins ou gens de la campagne – de reconnaître ces stéréotypes. De toute évidence certaines ont été inventées par les Américains. Une mondialisation de l’image du Noir essentiellement fabriquée par la culture américaine donc. Et quand on ajoute à cela, les stéréotypes que Georges Sadoul (1904 – 1967) pense être propagés par la France, nous avons une image singulière du Noir dans la culture européenne. Le texte de George Sadoul a déjà été publié sur notre site sous le titre « L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle ».

Images noires la civilisationGeorges Sadoul : « Voici la conception du Nègre que [les] journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre »

“A l’état sauvage, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Présentation : Raphaël ADJOBI