COMMENT LES IRLANDAIS SONT DEVENUS BLANCS de Noël Ignatiev (une analyse de Raphaël Adjobi)

Dans ce livre, Noël Ignatiev laisse de côté la déportation des Irlandais par les Anglais au XVIIe siècle dans leurs colonies des Amériques – pour les soumettre au travail forcé alimentant ainsi les caisses de la Couronne. Il s’intéresse plutôt à la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle. En effet, l’intention de l’auteur est de montrer simplement « comment les Irlandais catholiques, une race opprimée en Irlande, sont devenus membres d’une race d’oppresseurs en Amérique ». Durant cette période, les Irlandais sont arrivés sur le continent américain en même temps que des milliers d’Européens, souvent des travailleurs sous contrat ou engagés (contraints à quelques années de servitude avant de retrouver leur liberté), des prisonniers pour dette… Tous « soumis à des conditions d’exploitation atroce, beaucoup mouraient avant le terme de leur contrat ».

Dès que les Irlandais ont commencé à débarquer massivement, on les affecta à tous les travaux pénibles sur les voies ferrées et les canaux où « ils travaillaient pour de bas salaires et dans de dangereuses conditions ». Surtout que pour beaucoup de chefs d’entreprise « Les nègres coûtent trop cher pour être risqués [sur les canaux] ; si les Paddies passent par dessus bord ou se cassent le dos, personne ne perdra rien ». Et dans le sud esclavagiste, « on les employait parfois dans les cas pour lesquels il eût été absurde de risquer la vie d’un esclave », assure Noël Ignatiev. Retenons donc qu’à leur arrivée aux États-Unis, les Irlandais se sont retrouvés mêlés aux Noirs, « partageant avec eux emplois et lieux d’habitation ». Aussi, dans les quartiers pauvres, on trouvait « des dizaines de Noirs et de Blancs entassés dans la promiscuité, accroupis ou allongés sur le sol nu, et se protégeant du froid en se couvrant le corps de chiffons dégoûtants ramassés au hasard », dit un rapport de Philadelphie publié en 1853. Conséquence de cette promiscuité : « le recensement de 1850 fut le premier à introduire une classe d’individus regroupés sous le nom de “mulâtres” ; il en dénombrait 406 000 dans tout le pays, dont 15 000 en Pennsylvanie ».

Quand les Irlandais inventent la “Color line” en poussant à l’union sacrée des Blancs

Il convient de dire que de nombreux Irlandais qui arrivaient « affamés et désespérés, étaient prêts à travailler pour un salaire inférieur à celui des personnes de couleur libres, et les embaucher relevait du simple bon sens capitaliste ». En quelques décennies donc, presque toutes les tâches subalternes qu’accomplissaient les Noirs ont été occupées par les Irlandais, alors que les deux groupes constituaient l’essentiel du prolétariat non qualifié dans le Nord. Des autorités publiques au commun des Américains, on disait des Irlandais qu’ils étaient « les nègres blancs » ou des « nègres à l’envers » ; et les Noirs étaient qualifiés d’« Irlandais enfumés ». Frederick Douglas dira ; « L’Irlandais, en adoptant les tâches qui nous étaient réservées, adopte aussi notre déchéance ». Il avait bien vu ; et les caricaturistes s’en donneront à cœur joie.

Mais il n’a pas échappé aux Irlandais qu’ils étaient arrivés dans « une société dans laquelle la couleur jouait un rôle essentiel dans la fixation de la position sociale ». Ils vont très vite s’adapter à ce modèle auquel il n’étaient pas habitués. Maintenant qu’ils ont évincé les Afro-Américains de tous les secteurs qui leur semblaient destinés, et que désormais c’étaient eux les affamés et les désespérés, ils vont actionner la ligne de la couleur – la « color line ». Dans les usines, les travaux de construction, chez les garagistes, les menuisiers, les emplois domestiques… les Irlandais exigeaient qu’aucun Noir ne soit autorisé à travailler avec eux. Ainsi, en offrant leurs services pour un salaire inférieur, les Noirs ne parviendront pas à faire jouer la logique capitaliste de la loi du marché. Les Irlandais militaient dans des syndicats pour le maintien des Noirs en esclavage chez les planteurs du Sud pour qu’ils ne viennent pas concurrencer la main d’œuvre blanche dans les métiers subalternes qu’ils occupaient dans le Nord. Pour eux, les deux secteurs d’activité – les travaux des champs et les travaux subalternes des villes – sont de l’esclavage : un esclavage non salarié pour les Noirs et un esclavage salarié pour les Blancs, voilà ce qu’ils voulaient ! Dès lors se multiplieront les discours qui feront l’apologie de l’esclavage qui rend les Noirs heureux tandis que l’ouvrier blanc souffre dans le Nord. Aussi, après une longue analyse des querelles ou animosités entre les nombreux groupes issus d’horizons différents, Noël Ignatiev conclut : « Il faut voir dans les premiers syndicats ouvriers […] des institutions destinées à assimiler les Irlandais à l’Amérique blanche ». Et il ajoute plus loin que « c’est l’assimilation des Irlandais à la race blanche qui a rendu possible le maintien de l’esclavage ».

Quand les Irlandais auront envahi tous les secteurs d’activité subalternes et qu’ils ne voudront pas les quitter, ils vont revendiquer la citoyenneté avec tous les droits supérieurs à ceux des Afro-Américains en raison de leur couleur de peau. Ils vont pouvoir exploiter la loi de 1790 adoptée lors du premier congrès des États-Unis stipulant que seules les personnes « blanches » pouvaient devenir des citoyens naturalisés. C’est pendant cette période de l’assimilation des Irlandais à la blanchité que vont se multiplier les attaques contre les Noirs et les abolitionnistes. Tout le chapitre 5 du livre (qui en compte 6) est consacré à la démonstration de la complaisance des autorités publiques devant les violences contre les Afro-Américains sommés de ne pas résister car cela encouragerait les Blancs à être davantage violents. Et tout cela avec la multiplication des droits pour les Blancs non applicables aux Noirs. Il ne faut donc pas s’étonner que les États-Unis aient choisi à un moment de leur histoire la ségrégation raciale comme solution “juste et équitable” pour maintenir la paix sociale et permettre aux Blancs de prospérer sans concurrence. Ce qui fait dire à Noël Ignatiev que « La suprématie blanche n’était pas une faille à la démocratie américaine, mais faisait au contraire partie de sa définition ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus blancs, 292 pages.

Auteur : Noël Ignatiev

Éditeur : Smolny, 2024 pour la traduction française.

Oppression raciale et oppression nationale ou coloniale (une présentation de Raphaël ADJOBI)

Comment les Irlandais sont devenus Blancs de Noël Ignatiev est plein d’enseignements. Il permet de comprendre comment les opprimés puis esclavagisés Irlandais catholiques sont parvenus à faire partie de l’union sacrée des oppresseurs blancs en Amérique – pour reprendre la formule de l’historienne américaine Nell Irvin Painter (L’histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Cela oblige le lecteur à plonger dans la fange des travailleurs européens dans les siècles de la déportation des Africains et leur mise en esclavage dans le Nouveau Monde.

Parmi les nombreux enseignements du livre, le premier qui m’a séduit est la distinction opérée entre « oppression raciale » et « oppression nationale » (que nous appellerons aussi coloniale). A vrai dire, c’est une idée reprise par l’auteur à son compatriote et intellectuel américain Theodore W. Allen. Selon celui-ci, la différence entre les deux oppressions tient à la composition du groupe qui détient le pouvoir de domination. Sous un système de domination nationale (ou coloniale) comme celui que la Grande-Bretagne a imposé à l’Inde ou la France à plus d’une dizaine de territoires africains, ou celui que les États-Unis continuent d’imposer à Porto Rico, la puissance conquérante exerce sa domination en incorporant à l’appareil dirigeant certains membres des classes supérieures de la population soumise. Il s’agit donc d’une domination avec des traîtres au regard de nombreux dominés ! Sous un système d’oppression raciale, la domination de l’élite ou de la puissance conquérante s’appuie sur le soutien des classes laborieuses issues du groupe oppresseur. C’est dire que la domination raciale s’exerce au sein d’un territoire national où résident des populations reconnues comme des minorités, ou au sein d’une colonie de peuplement – et cela avec un marqueur reconnaissable par tous (la couleur de la peau ou l’origine). La domination raciale peut être officialisée (ségrégation aux États-Unis, apartheid en Afrique du sud) ou s’exercer par des mesures institutionnelles discriminatoires visant les minorités nationales ou autochtones.

Force est de constater que quand la domination raciale ne compartimente pas officiellement les populations, elle ne facilite pas leur cohabitation parce que l’élite dirigeante prend toutes les dispositions pour rendre les classes sociales inférieures qui lui ressemblent – par la couleur de la peau ou l’origine – complices de sa politique de discrimination à l’égard des minorités. Ce qui fait dire à Theodore W. Allen que « la marque distinctive de l’oppression raciale [c’est la réduction] de tous les membres d’un groupe opprimé à un même statut social indifférencié, un statut situé en dessous de celui de n’importe quel membre de n’importe quelle classe sociale » du groupe dominant. « La race blanche se trouve par conséquent composée de tous ceux qui ont en commun les privilèges liés à la peau blanche dans cette société », conclut Noël Ignatiev avant d’ajouter : « ses membres les plus infortunés bénéficient d’un statut supérieur à celui des membres les plus favorisés du groupe qui en est exclu », c’est-à-dire du groupe non-blanc. Et malheur à une personne non-blanche qui tenterait de se hisser à des fonctions habituellement dévolues à la population blanche !

Quand l’Irlande était une colonie anglaise

Retenons que lorsqu’un peuple européen colonise un autre peuple européen, le résultat est le même. Aussi Noël Ignatiev tient à nous montrer que « L’Irlande du XVIIIe siècle constitue un cas classique d’oppression raciale. Les catholiques y étaient connus sous le nom d’autochtones irlandais, de Celtes ou de Gaëls (mais aussi de “papistes” et autres appellations peu flatteuses), et on les considérait – et ils parlaient souvent d’eux-mêmes – comme une “race” plutôt que comme une nation. Les Lois pénales leur imposaient un statut de caste auquel nul Irlandais, quelle que soit sa richesse, ne pouvait se soustraire. La hiérarchie de race et de classe était assurée par Les Dissidents, qui étaient pour la plupart des fermiers presbytériens, des artisans et de petits commerçants, descendants des soldats installés par Cromwell [1649-1650, conquête de l’Irlande] et des Écossais installés plus tard en Ulster ». Et pour ces Dissidents [Dissenters] qui constituaient la majorité des non-catholiques du groupe dirigeant, « le plus minable des protestants avait au moins, à défaut d’autre chose, la consolation de se dire qu’il faisait partie de la race dominante » (W. E. H. Lecky, History of Ireland in the Eighteenth). Noël Ignatiev termine ce sombre tableau par ces mots : « Sous le joug protestant, la masse des Irlandais – c’est-à-dire les catholiques – vivait dans des conditions de misère si extrêmes qu’elles provoquèrent la pitié et la condamnation » de penseurs anglais et anglo-irlandais.

* Selon Noël Ignatiev, quelques-unes de ces absurdités ont été soulignées par Barbara J. Fields dans son article « Ideology and Race in American history ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus Blancs, 291 pages

Auteur : Noël Ignatiev

Éditions : Smolny, 2024 pour la traduction française.

UNE POUPÉE EN CHOCOLAT (Amandine GAY) ou l’enfant adoptée soucieuse de l’Histoire

@ Note de l’autrice : « Dans cet ouvrage, le féminin inclut le masculin, et est utilisé sans discrimination, afin d’alléger le texte ». Mon billet respecte ce choix.

En France, l’adoption transnationale ou transraciale qui domine le marché est toujours présentée comme un sujet de spécialistes parlant d’enfants qu’il faut sauver et aider à intégrer la société française. Aussi, dans un univers où la production académique est dominée par les parents adoptants, les travailleuses sociales, les professionnelles de santé mentale et les représentantes des agences d’adoption, il est tout à fait réjouissant d’entendre une adoptée clamer tout haut qu’elle n’est pas une éternelle enfant et qu’elle a droit à la parole, qu’elle a son mot à dire par rapport non seulement au système qui structure l’adoption mais aussi par rapport à l’éducation des adoptées vouées à être assimilées ou broyées.

Amandine Gay n’est pas tendre avec les institutions françaises et internationales qui ne se soucient guère de la persistance de l’inégalité de traitement entre les enfants issus du Sud-global et ceux du Nord-global, ni avec les agences d’adoption dont le rôle est éminemment politique et demeure empreint de l’esprit colonial, ni avec les familles adoptantes dont nombreuses sont ouvertement racistes ou suprémacistes*. Même si la sienne a été infiniment aimante, elle n’a pas échappé à l’ignorance des pratiques qui auraient permis à leur fille noire de se forger une personnalité contre la négrophobie française. Oui, retenez tous que quotidiennement les personnes à la peau foncée, issue de l’esclavage, de la colonisation ou adoptées (aujourd’hui forcément d’Afrique, d’Asie, de l’Amérique) subissent indifféremment le racisme et le suprémacisme blanc. L’amour d’une famille adoptante blanche ne protège pas l’enfant noir de tout horizon, l’enfant asiatique, amérindien, du racisme blanc !

Un livre à lire absolument par toutes les familles pour avoir un moment de réflexion sur le sens de ce que l’on appelle justement « une famille » – malheureusement toujours perçue sous l’angle du « lien du sang » ou « lien biologique ». Le chapitre consacré à l’adoption plénière qui se rapporte à cette idée est très instructif et éclaire la notion de l’enfant dans les pays occidentaux. Retenez que dans les communautés africaines, amérindiennes et sud-asiatiques, « l’intérêt supérieur de l’enfant est inextricablement lié à l’intérêt supérieur de la communauté et vice versa ». Aussi, les adoptées transraciales tiennent-elles à redéfinir ce que l’Europe entend par « L’intérêt supérieur de l’enfant » afin d’avoir à leur disposition « la boîte à outils [leur] permettant de se construire et de s’approprier petit à petit [leur] identité » qui n’a rien à voir avec la blanchité.

Un autre point de ce livre que je ne voudrais absolument pas passer sous silence est la profondeur de l’ignorance des Français, de nos gouvernants et de nos institutions quant aux travaux destinés à nous permettre de mieux connaître l’Autre. Quand il s’agit de la recherche spécifique touchant l’automobile, l’aéronautique, les armes (mécaniques ou nucléaires), la France est prête à imiter les autres puissances mondiales au point de rivaliser avec elles. Mais quand il s’agit des soins à apporter aux humains, elle met tout le monde dans le même sac pour ne pas faire de recherches spécifiques. De là son très grand retard par rapport aux pays anglo-saxons sur bon nombre de thématiques. Amandine Gay (réalisatrice), Olivier Pascal-Mousselard (journaliste), François-Xavier Fauvelle (historien), et bien d’autres, ont été obligés de goûter aux sources étrangères pour nous permettre de voir sous un autre angle ce qui nous est enseigné dans nos écoles, lycées et universités.

Raphaël ADJOBI

Titre : Une poupée en chocolat, 355 pages

Auteur : Amandine Gay

Éditeur : La Découverte, 2021.

* Concernant le suprémacisme des familles blanches adoptantes, deux vidéos récemment publiées par deux jeunes filles noires adoptées corroborent les sentiments de l’autrice. Dans la première vidéo, l’adolescente témoigne en ces termes : « Être une fille noire adoptée par une famille blanche qui parle des bienfaits de la colonisation… (mine dépitée)… Je vais écrire un livre ! … Lors d’une discussion, mon daron m’a dit que la colonisation n’a pas fait que du mal. Qui en 2026 parle encore comme çà ? Mon daron m’a regardée dans les yeux et il m’a dit çà !… Il a dit : “oui, on leur a apporté l’éducation, on leur a apporté la culture”… J’étais tellement en bug que je le regardais comme çà ! (yeux écarquillés)… Je dis : “Papa, regarde-moi. Papa ça va ? Je ne te dérange pas trop ?”… Pour lui, en Afrique, il n’y avait pas de culture avant. Il n’y avait pas d’éducation. Il n’y avait que des sauvages ». La seconde vidéo est un reportage de TV monde+ dans lequel une adolescente dit que dans sa famille blanche, elle est la seule personne qui n’a pas droit aux bises lors des fêtes familiales. Chaque fois, elle sait très bien quelles sont les personnes de sa famille qui ne lui feront pas la bise. « Et pourtant, c’est ma famille », conclut-elle.

Thomas CLARKSON, l’acteur principal du mouvement abolitionniste au XVIIIe siècle

          Thomas Clarkson, jeune pasteur de la classe moyenne anglaise fraîchement sorti de Cambridge, va très vite se retrouver face à face avec la violente lutte des classes qui faisait rage au XVIIIe siècle sur les ponts des navires et dans les ports de son pays dédiés au commerce des Africains ; des hommes, des femmes et des enfants enlevés et entassés dans les forts négriers tenus par les européens pour être réduits en esclavage dans les Amériques.

          Le jeune homme qui avait écrit son mémoire de maîtrise de lettres sur l’esclavage, et qui moins d’un mois après la création de la société abolitionniste avait résolu de contribuer à cette magnifique œuvre, se rendit rapidement compte que les sources de son travail et donc ses connaissances étaient limitées et insuffisantes pour édifier le grand public ou les membres du parlement. A la réunion du 12 juin 1787 de la société abolitionniste, il est missionné pour « collecter des informations au sujet du commerce des esclaves » dans tous les ports du royaume si nécessaire.

          Les abolitionnistes essayaient jusqu’alors de donner à voir la réalité des navires négriers sillonnant les mers par des pamphlets, des discours, des conférences ou des poèmes. Mais sans conteste, le plus efficace de ces moyens restait la représentation visuelle des navires négriers. Le but officiel était d’être objectif : c’est-à-dire de présenter « des faits » à propos des navires négriers qui ne pouvaient être réfutés par « ceux qui étaient impliqués par la traite » (Thomas Clarkson – History, p.m ; plan and sections of a Slave Ship). Et l’une de leurs images va devenir « l’instrument de propagande le plus efficace qu’un mouvement social ait jamais inventé » (Markus Rediker) : celle du Brooks symbolisant « le navire négrier comme lieu de violence, de cruautés, de conditions de vie inhumaines et de morts horribles ». Thomas Clarkson explique lui-même que cette image « provoquait une impression d’horreur immédiate sur quiconque y jetait les yeux ». Selon lui, ceux qui le contemplaient « se faisaient d’un coup une bien meilleure idée – qu’ils n’auraient pu avoir autrement – des horreurs du transport [des Africains], et, ainsi, elle contribua grandement à rendre le grand public favorable à notre cause ». Clarkson et ses amis firent connaître rapidement et loin l’image du Brooks. « Des milliers d’exemplaires du placard furent reproduits et circulèrent à Paris, à Édimbourg et à Glasgow, et, de l’autre côté de l’Atlantique, à Philadelphie, à New York et à Charleston, ainsi qu’à Newport et à Providence, Rhode Island. […] La reproduction du Brooks devint l’une des images centrales de cette époque, et fut suspendue dans les lieux publics […] ainsi que dans les maisons et les tavernes de tout le pourtour de l’Atlantique » (Marcus Rediker). Chacun observant l’image du Brooks pouvait s’exclamer avec l’homme politique William Wilberforce : « Tant de misère condensée dans si peu d’espace dépasse ce que l’imagination humaine est capable de concevoir ».

          Mais plutôt que de rendre compte de la situation critique des Africains sur les navires négriers pendant la traversée de l’Atlantique (Passage du Milieu), Clarkson – entraînant avec lui le mouvement abolitionniste de Londres – va focaliser sa capacité d’empathie sur la figure du marin, alors que ces derniers ont perpétré un grand nombre des horreurs de la traite. C’était bien une stratégie : « Clarkson et ses amis abolitionnistes faisaient le pari que le gouvernement et le grand public britanniques seraient davantage sensibles à un appel fondé sur la race et sur la nation ». Mais la stratégie était risquée au regard du grand mépris que l’aristocratie et la bourgeoisie locales avaient pour les pauvres du royaume.

          En se rangeant du côté des marins, Clarkson gagna à la fois de la crédibilité auprès d’eux et une bonne connaissance du terrain qui se révélera inestimable pour le mouvement abolitionniste. « Il discuta avec des déserteurs, des infirmes, des rebelles, des laissés-pour-compte, avec ceux qui avaient mauvaise conscience – en un mot, il discuta avec des dissidents qui connaissaient le commerce des esclaves de l’intérieur et avaient toutes sortes d’histoires abominables à raconter à son propos ». Il se servit de ces histoires pour faire de la traite des Africains « quelque chose de concret, d’humain et d’immédiat » alors que pour la plupart des gens elle restait lointaine et d’abstraite. Il est parvenu à « la conclusion que le commerce de la chair humaine était barbare du début jusqu’à la fin ». Il a compris que dans le système négrier, les commerçants sont les armateurs, les commanditaires des expéditions, et les capitaines leurs principaux bras armés prêts à tout pour le succès de l’entreprise. Une fois éloignés des côtes européennes, « les capitaines transformaient leur navire en enfer flottant et se servaient de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs ». Cette violence répondait à une logique institutionnelle. Elle fonctionne en cascade, du haut vers le bas : le capitaine et ses officiers tyrannisent les marins, et les marins à leur tour torturent les captifs. En effet, les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités se vengeaient de leur situation sur les êtres impuissants qui étaient en leur pouvoir et dont ils avaient la charge. Selon un capitaine anglais repenti, devenu abolitionniste, le navire négrier est « un enfer pour les esclaves blancs et les esclaves noirs. […] Il n’y a pas entre eux l’ombre d’une différence si l’on fait abstraction de leur couleur de peau ».

          Voilà pourquoi devant le parlement anglais, ce ne sont pas des anciens esclaves africains que les abolitionnistes ont présentés pour témoigner de la barbarie appelée commerce. Après la perte des treize colonies anglaises des Amériques en 1783, ils n’ont pas eu besoin de plaider la cause des Noirs que les Européens ne voyaient pas. Il leur a suffi de montrer du doigt le sort qui était réservé aux jeunes marins anglais sur les navires négriers, et combien ils étaient nombreux à revenir boiteux, aveugles, borgnes, pleins d’ulcères et fiévreux, pour convaincre le gouvernement de combattre les autres royaumes afin de les obliger à arrêter la déportation des Africains vers les Amériques. Ce sera une entreprise officielle du royaume d’Angleterre à partir de 1807.

Raphaël ADJOBI

° Ce travail a été réalisé à partir du livre A bord du négrier de Markus Rediker ; Seuil, octobre 2013.

Charles DESLONDES : l’organisateur et meneur de la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique

Le 30 avril 1803, la France cède la Louisiane aux États-Unis d’Amérique. Le 18 novembre de la même année, elle est battue à la bataille de Vertières et chassée de Saint-Domingue. De nombreux planteurs ayant fui l’île – devenue Haïti – se sont installés avec leurs esclaves en Louisiane le long du Mississipi. Huit ans plus tard, cette région connaîtra la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique et fera entrer son meneur dans l’histoire du mouvement abolitionniste malgré le silence savamment orchestré.

L’objectif des esclaves menés par Charles Deslondes était de « conquérir leur liberté en prenant d’assaut la Nouvelle-Orléans après une marche de soixante kilomètres […]. Ce soulèvement avait en partie pour objectif de laisser une empreinte pour les générations futures […]. Ils voulaient répandre le sang et faire assez de remue-ménage pour montrer que les Noirs feraient tout pour être libres et pour que l’histoire se souvienne d’eux » (Howard W. French, Noires origines, Calmann Lévy, 2024).

La révolte débuta dans la nuit du 8 janvier 1811 au son des tambours comme un appel au ralliement…Plus de cinq cents esclaves se joignirent au groupe de départ ! Le premier affrontement avec la milice blanche se déroula le 10 janvier vers quatre heures du matin à une quinzaine de kilomètres de la Nouvelle-Orléans dans une sucrerie appelée Cannes Brûlées où « les bâtiments solides de la sucrerie, entourés d’une palissade, offraient un refuge fortifié » (id.) à l’armée des esclaves rebelles. La milice blanche chargea, mais se retrouva dans une entreprise de chasse à l’homme qui l’épuisa. Heureusement pour elle, la stratégie des insurgés se retourna contre eux puisque « un peu après neuf heures du matin, les deux camps se firent face dans un champ ouvert ». Et ce fut le moment où la bravoure des insurgés se concrétisa dans la devise révolutionnaire Vivre libre ou mourir. Et ce fut « un massacre considérable » ! (Manuel Andry, planteur et chef de la milice).

Les têtes ensanglantées d’une centaine d’insurgés furent placées sur des piques le long de la digue « pour servir d’exemple effroyable à tous ceux qui voudraient troubler l’ordre public à l’avenir » selon les termes du tribunal paroissial. Même mort, le corps de Charles Deslondes fut rôti ! Mais cette action d’envergure qu’il a menée avec ses amis va avoir une conséquence immédiate sur les planteurs de la Louisiane et toute l’histoire des États-Unis. Leur territoire fraîchement cédé aux États-Unis (1803), les planteurs étaient jusque-là hostiles à l’idée d’intégrer leur nouveau pays ; ils vont y entrer en 1812 pour plus de sécurité face à la farouche soif de liberté des Noirs.

La construction de l’amnésie collective

L’extrême violence de la répression a contribué à minimiser l’ampleur de la révolte et son impact sur l’histoire des États-Unis. La Gazette de la Louisiane a qualifié cette armée d’esclaves de « bandits », de « brigands » s’adonnant au pillage alors que, selon ce même journal, ces esclaves ont provoqué une fuite de Blancs jamais observée : « la route menant à la ville (Nouvelle-Orléans) était encombrée de voitures et de chariots remplis de gens qui échappaient aux ravages des bandits nègres » ; le journal ajoute que nombreux étaient ces gens « à moitié nus, enfoncés dans la boue jusqu’aux genoux, avec de gros paquets sur la tête ». De simples pilleurs ne pouvaient provoquer une telle débandade. A cette époque, tous les colons esclavagistes étaient hantés par la la libération des Noirs par leurs propres moyens survenue à Saint-Domingue, devenue Haïti.

Mirabeau avait deviné la libération de la Perle des îles (comme on l’appelait au regard de la richesse que la France en tirait) en affirmant que les planteurs de Saint-Domingue « dormaient au bord d’un Vésuve » (Howard W. French, Noires origines). Quant à l’abbé Raynal, encyclopédiste et chroniqueur du colonialisme, la situation de l’île lui arracha cette prédiction : « Il ne manque aux nègres qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage. Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il Paroîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté ». Cet homme, les esclaves de l’île le trouvèrent en la personne de Toussaint Louverture. En Louisiane, Charles Deslondes et ses amis ne possédaient pas suffisamment d’armes pour rivaliser avec la milice blanche. Seule la soif de la liberté leur commanda une marche gigantesque au son des tambours et des outils de travail à bout de bras comme armes pour marquer les esprits pour la postérité.

Et c’est cet objectif, c’est-à dire la réalisation de « la plus grande révolte d’esclaves de l’histoire américaine » que toute la société blanche de Louisiane prit soin d’effacer de sa mémoire. « Le moins que l’on puisse dire, selon Howard French, c’est que […] l’oubli et l’effacement ont fait l’objet d’une politique étatique concertée, et ce pendant plusieurs générations ». Aujourd’hui, ajoute-t-il, c’est le secteur lucratif du tourisme des plantations qui tente de ressusciter la mémoire de Charles Deslondes et de ses amis.

Raphaël ADJOBI

L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui (par Raphaël ADJOBI)

La sortie officielle du Film Furcy, né libre – réalisé par Abd Al Malik – m’offre l’occasion de vous faire découvrir le livre de Mohammed Aïssaoui qui l’a inspiré : L’affaire de l’esclave Furcy. J’ai publié ce texte le 5 août 2010, moins de cinq mois après la publication du livre parce que j’avais écouté l’auteur avec beaucoup d’intérêt sur une chaîne de radio. J’espère que vous ferez un bel accueil au film. Pour celles et ceux de Migennes (89) et de ses environs, retenez qu’une soirée-débat est prévue par le MRAP et le cinéma Le Prisme le vendredi 6 février à 20h.

        Le problème de tout un pan de l’histoire humaine, c’est que les victimes ne laissent pas de trace écrite. Pour ce qui est des esclaves, outre le problème d’absence d’identité dans les actes d’état civil, nous avons peu de traces de ces milliers d’enquêtes qui ont émaillé les siècles pour juger de l’application du Code noir, peu de traces de ces milliers de procès et condamnations entraînant mutilations et pendaisons. C‘est ce silence résultant de « cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d’une histoire récente » que ce livre veut dénoncer par l’intermédiaire du combat judiciaire le plus audacieux qu’un Noir ait livré au nom de sa liberté. Car le combat judiciaire de l’esclave Furcy révèle, plus que tous les traités, le caractère diabolique de la machine judiciaire coloniale toute vouée à son modèle économique.

          L’affaire de l’esclave Furcy commence en octobre 1817 à l’île Bourbon (La Réunion) quand, à 31 ans, il découvre à la mort de sa mère que celle-ci était affranchie depuis 26 ans. Puisqu’il n’avait pas sept ans au moment de cet affranchissement, Furcy était normalement né libre au regard de la loi coloniale. Son état d’esclave est donc injustifié, illégal. L’affaire prend fin vingt sept ans plus tard à la Cour de cassation à Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France. Ce livre est en fait l’extraordinaire combat d’un homme sur le chemin de la liberté. Un combat administratif que l’auteur qualifie avec justesse de « guerre des papiers ».

          Quand il apprend qu’il est né libre, Furcy ne prend pas la fuite. Il décide de faire entendre son droit devant le tribunal colonial. Pourtant, Furcy avait la loi coloniale régie par le Code noir contre lui puisqu’elle stipule qu’un esclave ne peut attaquer son maître en justice. Selon cette même loi, c’est le maître qui doit porter la plainte de l’esclave devant le tribunal. Tout être humain sous tous les cieux, à toutes les époques, reconnaîtra par ce subterfuge qu’aucun esclave ne peut dénoncer les mauvais traitements dont il est l’objet. En clair, l’esclave n’a aucun droit car pour en avoir un, il faut avoir le droit de faire appel à un tribunal pour vous rendre justice.

          Dans ces conditions, comment donc Furcy peut-il espérer atteindre son but ? Cette question nous permet de toucher l’autre aspect du livre que Mohammed Aïssaoui a plusieurs fois souligné. Si ce procès n’a pu être vite classé comme tous les autres, c’est non seulement grâce à « la détermination, l’obstination et la patience » de ce jeune esclave, mais grâce également au « souci de l’autre qui fait avancer le monde » qui l’animait. Oui, nous pouvons être convaincus avec l’auteur que Furcy a tenu à aller jusqu’au bout de son combat parce qu’il était « conscient que sa démarche dépassait sa personne ». Il savait qu’il devait poursuivre ce combat pour ces juges blancs intègres qui ont risqué leur carrière pour prendre sa défense, il le devait pour sa famille et pour tous les abolitionnistes. Oui, il devait continuer ce combat pour ceux qui comme lui avaient « le souci de l’autre », le souci de l’altérité.

          Afin que ce récit qui est une véritable « guerre des papiers » ne soit pas fastidieux, Mohammed Aïssaoui a choisi de tisser la toile de la fiction entre les pièces historiques, reliant les unes aux autres comme pour établir une cohérence qui, en les animant, fait ressurgir le visage et la vie de Furcy. Mais le conflit latent entre colons et « Français » (entendons métropolitains) que souligne le livre n’est point l’œuvre de la fiction mais bien la réalité sociale que révèlent les nombreuses plaidoiries, les nombreuses lettres des colons qui tenaient à tout contrôler jusqu’aux arcanes de la justice sur l’île. Le fait que la réglementation royale impose que le plus haut magistrat ne soit pas un natif de l’île ni marié à une créole, en d’autres termes que le procureur général – obligatoirement nommé par la France – doit être sans intérêt avec la colonie, engendrait irrémédiablement les attaques des colons qui voyaient dans toute décision qui ne leur était pas favorable un sabotage de l’économie de Bourbon. C’est le même climat conflictuel entre colons et « Français » que nous révélait déjà le livre Des juges et des nègres de Caroline Oudin-Bastide. L’affaire Furcy se révèle donc, à travers les textes officiels du procès, une belle peinture de l’esprit colonial qu’il faut absolument connaître avant d’entreprendre de juger de la passivité des Noirs dans les colonies. Esprit colonial qui survivra à l’abolition en 1848 où, même dans les discours favorables à la fin de l’esclavage, on fera du propriétaire blanc le père et du travailleur noir l’enfant. Dans le même esprit, on verra la naissance de deux devises : Liberté, Égalité, Fraternité pour les Blancs, Dieu, la France et le Travail pour les Noirs.

          Réjouissons-nous que les sept lettres de Furcy au procureur général Gilbert Boucher ainsi que le dossier constitué par ce dernier depuis l’île de la Réunion – dossier qu’il a continué à étoffer loin de l’île – nous soient parvenus aujourd’hui. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que la destruction des documents touchant l’esclavage et les jugements expéditifs des tribunaux coloniaux ont souvent brûlé, surtout à l’approche de l’abolition, pour effacer les traces des passés liés à l’esclavage et aux affaires judiciaires. Ainsi, mis à part les nombreuses personnes en France qui s’appellent Négrier comme la marque indélébile du forfait de leurs ancêtres, beaucoup se réjouissent aujourd’hui de n’avoir aucune trace de leur passé se rattachant à l’esclavage des Noirs. Les archives qui ont brûlé ça et là les ont donc lavés de leur passé.

          Si les hommes politiques français étaient justes, au moment où ils ont le souci d’élever au rang de gloire nationale un jeune homme qui écrit à sa mère pour lui dire qu’il va mourir, ils songeraient à un homme qui, emprisonné puis exilé, aura durant vingt-sept ans mené un combat contre l’injustice pour le triomphe de la Liberté. N’est-il pas vrai qu’ils admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat ? Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy.

Raphaël ADJOBI / Première publication  

Titre : L’affaire de l’esclave Furcy (190 pages)

Auteur : Mohammed Aïssaoui

Édition : Gallimard, mars 2010.

PARIS NOIR (Kévi Donat)

La lecture du livre de Kévi Donat permet à Annie Biard d’apprécier les trois balades principales que propose l’auteur et guide pour découvrir Paris sous un angle singulier.

ITINÉRAIRE 1 – PARIS RIVE GAUCHE

Au XXe siècle, ce quartier a été le cœur de la pensée francophone, un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire. Lieu de rencontre des écrivains, des intellectuels et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres. Les intellectuels noirs américains, Richard Wright et James Baldwin, entre autres, y ont vécu, attirés par une France qui leur semblait plus tolérante que l’Amérique ségrégationniste.

– 1ère étape : Place du Panthéon

Destiné à être à l’origine une église, le Panthéon devient, fin XIXe, un temple laïc dédié à l’histoire de la République et va accueillir plusieurs personnalités noires. La premier accepté au Panthéon est le guyanais Félix Eboué en 1949. Viendront ensuite Alexandre Dumas en 2002, Aimé Césaire en 2011 et Joséphine Baker, première femme noire à y entrer en 2021. Ces personnalités sont reconnues pour leur contribution exceptionnelle à l’histoire, la culture et les valeurs de la France.

  • 2ème étape : le jardin du Luxembourg avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il s’agit de Le Cri, l’Écrit, une œuvre de Fabrice Hybert qui représente l’esclavage et son abolition. La stèle a été inaugurée par les présidents Chirac et Sarkozy en 2011.

  • 3ème étape : le café Tournon à Saint Germain des Prés, le rendez-vous des écrivains noirs américains en exil : Chester Himes (1909-1984), James Bladwin (1924-1987).

  • 4ème étape : Place de la Sorbonne, proche de la rue des Écoles où se trouve la librairie/maison d’éditions, Présence africaine, créée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop. Il est à l’initiative du Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris du 19 au 22 septembre 1956. C’est l’occasion de citer les grands intellectuels noirs, sans oublier les figures féminines qui ont marqué les débats au XXe siècle : Paulette Nardal, Maryse Condé, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon et bien d’autres.

ITINÉRAIRE 2 – PARIS RIVE DROITE

– 1ère étape : Le départ se fait à partir du Moulin Rouge et devant la plaque en hommage à Joséphine Baker qui a été inaugurée en 2019.

  • 2ème étape : Place Andre Breton. André Breton, lors d’une escale en Martinique en janvier 1941, tombe sur une revue culturelle nommée Tropiques fondée par les époux Césaire avec quelques amis comme René Ménil.

Permet d’évoquer le mouvement Harlem Renaissance dont un grand nombre d’intellectuels du monde noir ont trouvé refuge dans ce quartier de Pigalle.

  • 3ème étape : Place Juliette Drouet où l’un des premiers clubs de jazz du quartier ouvre ses portes. Il sera racheté par une grande personnalité afro-américaine : Eugène Bullard qui se battra pour la France pendant la première guerre mondiale.

  • 4ème étape : Place Pigalle, sorte de laboratoire musical dans les années 1920 qui accueille les grands noms du jazz américain comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sidney Bechet.

  • 5ème étape : Montmartre – Bateau Lavoir où de célèbres tableaux ont été peints dans lesquels on peut retrouver l’inspiration des artefacts africains.

  • On poursuit Square Louise Michel qui fera partie des milliers de déportés vers la Nouvelle Calédonie/Kanaky. Louise sympathisera avec la cause des Kanaks et apportera son soutien à la révolte kanak de 1878.

  • Avant de monter vers le Sacré Coeur se trouve une plaque en hommage à George Cuvier. Scientifique français et homme de son temps, il classifie et herarchise les races présumées. C’est ainsi qu’il croise l’histoire d’une jeune femme , Saartjie Baartman, connue sous le nom de « la Vénus Hottentote ». Morte à l’age de 26 ans, Cuvier va disposer de son cadavre afin d’en étudier ses caratéristiques physiques.

  • 6ème étape : Chateau Rouge , qui constitue une centralité pour les personnes d’ascendance africaine de Paris. Rue Myrha, on passe devant Maison Chateau rouge créée en 2015 par deux frères Youssouf et Mamadou Fofana, marque de mode qui associe des motifs d’inspirations africaines avec des matières modernes.

  • On arrive dans la rue des Gares où se trouve au 6 bis Little Africa Village, un espace hybride, créé par Jacqueline Ngo Mpii, et dédié à la mode, la culture, l’artisanat issus du continent africain.

  • 7ème étape : L’église Saint-Bernard qui fut occupée, l’été 1996, par des étrangers africains en situation irrégulière qui se trouvaient face à des problèmes de renouvellement de titres de séjours, des refus de demandes d’asile et une augmentation des expulsions. Toujours dans le 18ème arondissement trois autres points sont évoqués :

  • 1) le Comité de défense de la race noire initié par son leader Lamine Senghor, dans les années 1920. Durant les années folles, la population noire vivant dans l’hexagone augmente principalement à Paris et dans les grandes villes dans des conditions de vie difficiles. Lamine Senghor, mobilisé pendant la guerre, deviendra l’un des premiers à porter la voix des immigrés noirs et à défendre leurs revendications.

  • 2) le Jardin Jane Vialle. De père français et de mère congolaise, Jane Vialle s’est engagée dans la Résistance, réclame l’égalité dans les colonies et fonde l’Association des femmes de l’Union française.

  • 3) Place des TIrailleurs sénégalais, inaugurée en 2023, la militante Aissata Seck étant à l’origine du projet.

ITINÉRAIRE 3 – PARIS SEINE NOIRE

Le parcours s’étale de part et d’autre de la Seine et se focalise sur la présence des personnes noires à Paris sous l’Ancien Régime, les débats autour de l’abolition de l’esclavage et la représentation des colonies dans la vie politique française.

  • 1ère étape : le palais Bourbon, place Edouard Herriot puis face à la colonnade avec la statue de Colbert, à l’origine du Code noir, édit royal de 1685 qui regroupe les textes juridiques relatifs au gouvernement, à l’administration et à la condition des esclaves dans les colonies.

Mention d’un tableau de Hervé di Rosa consacré à l’abolition de l’esclavage dans une représentation qui fait débat et exposé à l’Assemblée nationale depuis 1991.

  • 2ème étape : l’hotel de la Marine et les colonies

Edifice inauguré en 1774 et sert de garde meubles de la couronne.

Visite du bureau de Victor Schoelcher.

Siège de la Fondation pour la Mémoire et de l’Esclavage.

  • 3ème étape : Rue du Chevalier de Saint Georges, depuis décembre 2001, anciennement rue Richepanse, du général de Bonaparte qui avait rétabli l’esclavage en Guadeloupe dans un bain de sang.

251, rue du Faubourg St Honoré : le clown Chocolat se produisait dans le Nouveau Cirque à cette adresse.

  • 4ème étape : Le jardin des Tuileries et la première abolition de l’esclavage le 4 février 1794. Évocation de Jean-Baptiste Belley, député et représentant de Saint-Domingue auprès de la Convention nationale, et de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue mais capturé et déporté par les troupes de Napoléon au fort de Joux dans le Jura.

  • 5ème étape : Quai Aimé Césaire nommé ainsi depuis 2013

  • 6ème étape : Passerelle Senghor, conçue par l’architecte Marc Mimram en 1999.

La balade se termine au bout de la passerelle devant la statue de Thomas Jefferson, père fondateur des États-Unis et esclavagiste.

Annie BIARD

LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat (une analyse de Liss Kihindou)

Les poètes ont une façon de dire les choses qui leur est propre. D’un récit, d’une rêverie, d’une peine, d’un combat personnel, de tout ce qui fait le monde qui nous entoure (animal, végétal, minéral…), l’imagination du poète en fait une œuvre qui surgit comme un précipité dans un vase. Une trace visible, posée là ! Une marque tangible que le lecteur curieux découvre par un travail de décomposition comme pour suivre avec délectation le chemin parcouru par l’auteur pour y parvenir. Chaque texte est donc une invitation au voyage. Et si le lecteur a une âme quelque peu sensible à la poésie, il arrive qu’il s’exclame : « Mon Dieu, que c’est si bien fait ! Tisser une si belle toile avec des mots ! » Douteriez-vous de ce que je dis ? Tenez, lisez ceci :

Lettre de la fourmi soldate

J’étais allongé dans l’herbe. Une fourmi soldate me demanda :

« Quelle est ton utilité sur terre ? Tu ne vois pas que tu te mets en

travers de notre route et de la marche du monde ? »

Au lieu d’écraser cette fourmi impertinente, je lui réponds :

« Attends ! Laisse-moi me mettre à ton diapason… »

« Ne me parle pas de diapason, vous êtes en train de casser les

harmonies naturelles. Réponds à ma question ! »

Que répondre ? Aucune harmonie chez nous : la loi de la guerre !

Marche ou crève !

« À quoi sert votre cerveau puissance 10 ? Il y a quelque chose qui ne

tourne pas rond chez vous ! »

C’est vrai ! Nous avons deux jambes, mais nous marchons sur la tête.

Nous épuisons les ressources naturelles… Nous nous épuisons,

portant aux nues ceux qui nous dominent.

« Vous avez peut-être besoin d’aide pour vous débarrasser de vos

tyrans ? Nous pouvons entrer en eux par les narines, la bouche, les

oreilles, le trou du cul et les ronger de l’intérieur. »

Des chevaux de Troie par milliards !

« Nous sommes prêtes, pour notre survie à tous. »

                                                                                                             20 mars 2021

Je vous laisse découvrir l’analyse des LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat par la poétesse Liss kihindou. Ce n’est pas souvent que l’on a le plaisir de voyager dans les pages d’un poète la main dans celle d’un autre poète ou poétesse qui veut bien nous servir de guide.

Bonne Lecture. Et puisque Noël frappe à nos portes, pensez à glisser ce livre comme cadeau à un(e) ami(e) qui aime lire ou écrire (ou les deux à la fois) – A commander chezn votre libraire ou chez l’Éditeur : L’Arbre à Musiques 10, rue Rubens 75013 Paris. Cliquez pour accédez à l’article de Liss Kihindou.

Elles militent pour rendre plus visible la contribution des femmes à l’Histoire de l’humanité

Aujourd’hui, presque toutes les femmes sont d’accord avec Simone de Beauvoir pour dire que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » (Le deuxième sexe) et qu’il convient de prendre la parole pour déconstruire les paradigmes à l’origine du déni de leur rôle dans les inventions et innovations qui ont fait progresser l’humanité. En effet, à partir des années 2000, une nouvelle classe de chercheuses a donné un essor formidable à cette idée soulignée par Simone de Beauvoir en mettant l’accent sur l’invisibilité de la femme à travers les siècles : 
Marylène Patou-Mathis
(L’homme préhistorique est aussi une femme), Sophie de Beaune (conseillère scientifique du livre et du documentaire Lady sapiens), Olivia Gazalé (Le mythe de la virilité). Les journalistes Titou Lecoq (Les grandes oubliées) et Léa Mormin-Chauvac (Les sœurs Nardal) ont rejoint – respectivement en 2021 et en 2024 – ce combat qui participe à rendre plus visible la contribution de la femme à l’histoire de l’humanité. Saluons ici la voix magnifique de la poétesse Liss Kihindou qui vient s’ajouter à ce travail collectif par un hommage aux pionnières de ce combat. 

LE SILENCE ET LE BRUIT

Dans son livre Le monde perdu du Kalahari, l’explorateur Laurens van der Post raconta une rencontre qui le transforma à jamais. Parmi les peuples indigènes du désert, il découvrit un univers où la nature n’était pas une notion lointaine, mais une expérience vivante, quotidienne, sacrée. Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.

Lorsque Laurens avoua qu’il n’entendait rien, qu’il ne voyait qu’un ciel silencieux, ils crurent d’abord qu’il plaisantait. Mais en comprenant qu’il disait vrai, ils s’attristèrent. Ils le regardèrent avec compassion, comme on regarde quelqu’un privé de quelque chose d’essentiel.

Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.

C’est alors que Laurens comprit la fracture qui sépare le monde occidental – qui a bâti machines et cités saturées de bruit – de celui de ceux qui savaient encore écouter le silence profond, celui où chante le cosmos.

Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.

Le monde littéraire, 22 août 2025

Dans la préface de son livre Histoire du silence, Alain Corbin écrit :

« Dans le passé, les hommes goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. […] Le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait la condition de la fusion. Il présageait la durée du sentiment. Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».