La traite négrière atlantique : Olivier Merle démystifie le best-seller du XVIIIe siècle qui nourrit encore la pensée européenne sur ce chapitre de l’histoire

Pour tous ceux qui s’intéressent à la traite négrière atlantique, la lecture du Journal d’un négrier au XVIIIe siècle – best-seller à l’époque – est incontournable parce que la source principale de la pensée européenne actuelle sur ce pan de notre histoire. En 2010, dans une brève analyse que j’avais publiée sur Internet, j’avais conclu que c’était « une erreur de prêter foi à la peinture apocalyptique de la côte de Guinée qu’avance l’auteur pour justifier le commerce dans lequel il est impliqué ». Voici le message que l’écrivain Olivier Merle – auteur d’un beau roman sur l’esclavage – m’avait alors adressé :

Journal d'un négrier au XVIIIe siècle  «Votre analyse est juste, Raphaël, et je vais aller plus loin.

          Sur ce livre, mon opinion a évolué progressivement à chaque lecture. Ravi au début du témoignage de première main qu’il semblait être, j’ai eu de plus en plus l’impression (et ce dès la seconde lecture mais l’impression s’est amplifiée par la suite) que ce Snelgrave nous prenait un peu pour des imbéciles.

          Je vois maintenant ce livre sous un jour tout autre que le simple témoignage d’un capitaine négrier qui raconte son expérience. Ce livre est clairement un livre de propagande qui a pour but de riposter au mouvement abolitionniste qui commençait à se développer en Europe. Son propos est de donner les arguments habituels en faveur de la traite et de l’esclavage mais en prenant un soin considérable à convaincre et séduire son public.

               Il y a d’abord l’organisation du livre en tout point remarquable.

Olivier Merle          Dans le chapitre I, on donne d’abord une vision apocalyptique (le mot est très juste…) de la situation en Afrique. La description de la barbarie africaine est propre à faire dresser les cheveux sur la tête du plus endurci des lecteurs européens, tant la sauvagerie sanglante y est décrite dans tous les détails (décapitations d’hommes par milliers, sacrifices, entassements des têtes pour en faire des pyramides, etc). En contrepoint de cette affreuse barbarie, le capitaine Snelgrave se comporte comme un saint Homme. Ses pensées et ses actes sont ni plus ni moins celles d’un prêtre. Et la mise en scène de son humanité et de son courage relève du grand art. Une anecdote parmi d’autres : voilà donc notre bon capitaine, parmi les nègres sanguinaires qui coupe la tête pour un oui ou pour un non, mais qui ordonne à l’un de ses hommes de détacher un enfant de 18 mois attaché à un poteau parce qu’il va être sacrifié le soir même (Snelgrave est indigné que l’on puisse tuer un enfant…). Le roi n’est pas content (on s’en doute) mais le capitaine rachète l’enfant et le ramène à bord du navire pour le sauver (on imagine la scène). Là, l’histoire devient vraiment merveilleuse. La mère de l’enfant est à bord parmi les captifs (quel hasard miraculeux !), elle se précipite pour reprendre son enfant dans les bras (quel liberté de mouvement pour une captive!) et elle se remet à l’allaiter sous les applaudissements (si, si) et les chants de joie de tous les autres captifs. C’est biblique, on voit le tableau : un Snelgrave debout et baigné de lumière, entouré des captifs noirs agenouillés qui le regardent avec admiration, et la mère donnant le sein à son enfant, au pied du capitaine, dans l’harmonie la plus parfaite. Snelgrave, c’est le Sauveur, une sorte de Christ fait capitaine négrier. Le pire, finalement n’est-il pas que notre amour des belles histoires nous fasse gober cette anecdote à la première lecture (à la seconde, on se reprend, heureusement).

          Voilà donc le chapitre I : un récit d’épouvante, l’Afrique c’est l’enfer, et le capitaine un saint homme au milieu de toute cette barbarie. Le lecteur est mûr pour passer au chapitre II. Après une telle description de l’Afrique, comment ne pas adhérer immédiatement à l’idée qu’il faut sauver ces pauvres Noirs de l’enfer et les emmener en Amérique ? Le chapitre II n’a pas besoin d’être long. Il est donc court.

          Pourquoi le livre ne s’interrompt-il pas à la fin du chapitre II ? Parce qu’il doit être lu par le plus grand nombre et qu’il faut attirer les lecteurs, le bon peuple européen, qu’il faut convaincre. Comment faire ? La meilleure façon est d’ajouter quelques bonnes histoires de pirates dont les Européens étaient friands à l’époque. Et on ne va pas y aller avec le dos de la cuillère. Voilà que ce capitaine Snelgrave a également été capturé par les pirates. Et pas par n’importe lesquels, mais par les plus connus de l’époque, ceux dont on parle dans les chaumières en Europe, à savoir Howell Davis (connu pour avoir pris Fort James sur le fleuve Gambie), le Français La Buse (une autre célébrité) et Cocklyn (connu pour sa férocité). Pour les besoins de l’aventure, on réunit ces trois-là ensemble dans le même épisode (le monde est petit et il faut quand même condenser le récit). Et on place ces aventures au chapitre III afin de s’assurer que le lecteur aura lu les arguments pro-esclavagistes avant de se détendre avec les histoires de pirates. Voilà donc un remarquable livre de propagande, parfaitement construit.

          Notons qu’il est paru en 1734 et, fait extraordinaire, il a été traduit en français dès l’année suivante en 1735. Il devait y avoir un lobby puissant pour faire traduire et publier si vite ce livre dans la langue de l’ennemi héréditaire. Mais il faut dire que le français était la langue la plus lue en Europe à l’époque, d’où l’urgence d’une traduction. Il sera traduit en allemand en 1747 (décidément, un grand succès de librairie).

          Est-il crédible qu’un livre remarquablement pensé et composé, fourmillant d’anecdotes peu crédibles et allant toutes dans le même sens, ait véritablement été écrit par un capitaine négrier ?

          Qui est-il d’ailleurs, ce capitaine Snelgrave ? A vrai dire, personne ne le connaît et on ignore la date de sa naissance et celle de sa mort. Au point que Pierre Gibert (le préfacier de l’édition 2008 publiée chez Gallimard) écrit : Malgré toutes nos recherches, notamment auprès de la bibliothèque du musée de la Marine de Paris et auprès des services d’archives du musée de la Marine britannique de Greenwitch, nous n’avons pu trouver les dates de sa naissance et de sa mort ; nous faisons appel aux lecteurs au cas où ils pourraient nous informer.

          Pour un témoin aussi important, ce serait bien en effet de s’assurer qu’il ait vraiment existé…»

Olivier Merle

9 juin 2010 

Faut-il se ressembler pour s’assembler ? (Nicole Lapierre)

Numérisation_20200130          Faut-il se ressembler pour s’assembler ? est une réflexion, en plusieurs étapes, que Nicole Lapierre a menée autour d’un fait qui a marqué son enfance. Quand elle n’avait que six ou sept ans, elle s’est brouillée avec sa meilleure amie. La mère de celle-ci lui avait alors lancé : «vous êtes toutes les deux juives, vous devez être amies, vous devez vous serrer les coudes». Avec ce livre, l’auteure voudrait dire à la mère de son amie qu’elle avait tort de lier si intimement identité et solidarité au point de faire de l’amitié un devoir. Très rapidement, elle nous fait comprendre comment, en se référant presque toujours aux liens biologiques au sein d’une famille, les groupes sociaux, les partis politiques et les populations d’un même pays, d’une même région ont, à travers les siècles, mis en place des mécanismes d’exclusion des populations minoritaires.

          Un livre à la fois agréable et passionnant dont la clarté des multiples chapitres ou thématiques qui le composent oblige le lecteur à former régulièrement son propre jugement. Un livre de réflexions qui s’appuie sur de multiples faits historiques pour nous permettre de saisir – au-delà de l’implacable évidence de la formule «qui se ressemble s’assemble» – la permanence d’une pratique qui devrait rendre chacun vigilant et les gouvernants plus attentifs aux besoins de « ceux perçus comme étrangers ou différents». Nicole Lapierre constate – et nous sommes de son avis – que parce que «le modèle républicain, fondé sur l’égalité formelle des citoyens, refuse toute distinction», nos gouvernants demeurent aveugles sur la différence et donc «aveugles aux injustices fondées sur la couleur de la peau ou sur tout autre signe de différence visible». Ils ne doivent cependant pas oublier, rappelle-t-elle, qu’ «il ne peut y avoir d’intégration réussie que si la promesse d’égalité est tenue». Idée qui nous rappelle ce que disait déjà Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe : «C’est du point de vue des chances concrètes données aux individus que nous jugeons nos institutions» et non du point de vue de l’idée parfaite que nous en avons.

Raphaël