Dans ce livre, Noël Ignatiev laisse de côté la déportation des Irlandais par les Anglais au XVIIe siècle dans leurs colonies des Amériques – pour les soumettre au travail forcé alimentant ainsi les caisses de la Couronne. Il s’intéresse plutôt à la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle. En effet, l’intention de l’auteur est de montrer simplement « comment les Irlandais catholiques, une race opprimée en Irlande, sont devenus membres d’une race d’oppresseurs en Amérique ». Durant cette période, les Irlandais sont arrivés sur le continent américain en même temps que des milliers d’Européens, souvent des travailleurs sous contrat ou engagés (contraints à quelques années de servitude avant de retrouver leur liberté), des prisonniers pour dette… Tous « soumis à des conditions d’exploitation atroce, beaucoup mouraient avant le terme de leur contrat ». 

Dès que les Irlandais ont commencé à débarquer massivement, on les affecta à tous les travaux pénibles sur les voies ferrées et les canaux où « ils travaillaient pour de bas salaires et dans de dangereuses conditions ». Surtout que pour beaucoup de chefs d’entreprise « Les nègres coûtent trop cher pour être risqués [sur les canaux] ; si les Paddies passent par dessus bord ou se cassent le dos, personne ne perdra rien ». Et dans le sud esclavagiste, « on les employait parfois dans les cas pour lesquels il eût été absurde de risquer la vie d’un esclave », assure Noël Ignatiev. Retenons donc qu’à leur arrivée aux États-Unis, les Irlandais se sont retrouvés mêlés aux Noirs, « partageant avec eux emplois et lieux d’habitation ». Aussi, dans les quartiers pauvres, on trouvait « des dizaines de Noirs et de Blancs entassés dans la promiscuité, accroupis ou allongés sur le sol nu, et se protégeant du froid en se couvrant le corps de chiffons dégoûtants ramassés au hasard », dit un rapport de Philadelphie publié en 1853. Conséquence de cette promiscuité : « le recensement de 1850 fut le premier à introduire une classe d’individus regroupés sous le nom de “mulâtres” ; il en dénombrait 406 000 dans tout le pays, dont 15 000 en Pennsylvanie ».
Quand les Irlandais inventent la “Color line” en poussant à l’union sacrée des Blancs
Il convient de dire que de nombreux Irlandais qui arrivaient « affamés et désespérés, étaient prêts à travailler pour un salaire inférieur à celui des personnes de couleur libres, et les embaucher relevait du simple bon sens capitaliste ». En quelques décennies donc, presque toutes les tâches subalternes qu’accomplissaient les Noirs ont été occupées par les Irlandais, alors que les deux groupes constituaient l’essentiel du prolétariat non qualifié dans le Nord. Des autorités publiques au commun des Américains, on disait des Irlandais qu’ils étaient « les nègres blancs » ou des « nègres à l’envers » ; et les Noirs étaient qualifiés d’« Irlandais enfumés ». Frederick Douglas dira ; « L’Irlandais, en adoptant les tâches qui nous étaient réservées, adopte aussi notre déchéance ». Il avait bien vu ; et les caricaturistes s’en donneront à cœur joie.

Mais il n’a pas échappé aux Irlandais qu’ils étaient arrivés dans « une société dans laquelle la couleur jouait un rôle essentiel dans la fixation de la position sociale ». Ils vont très vite s’adapter à ce modèle auquel il n’étaient pas habitués. Maintenant qu’ils ont évincé les Afro-Américains de tous les secteurs qui leur semblaient destinés, et que désormais c’étaient eux les affamés et les désespérés, ils vont actionner la ligne de la couleur – la « color line ». Dans les usines, les travaux de construction, chez les garagistes, les menuisiers, les emplois domestiques… les Irlandais exigeaient qu’aucun Noir ne soit autorisé à travailler avec eux. Ainsi, en offrant leurs services pour un salaire inférieur, les Noirs ne parviendront pas à faire jouer la logique capitaliste de la loi du marché. Les Irlandais militaient dans des syndicats pour le maintien des Noirs en esclavage chez les planteurs du Sud pour qu’ils ne viennent pas concurrencer la main d’œuvre blanche dans les métiers subalternes qu’ils occupaient dans le Nord. Pour eux, les deux secteurs d’activité – les travaux des champs et les travaux subalternes des villes – sont de l’esclavage : un esclavage non salarié pour les Noirs et un esclavage salarié pour les Blancs, voilà ce qu’ils voulaient ! Dès lors se multiplieront les discours qui feront l’apologie de l’esclavage qui rend les Noirs heureux tandis que l’ouvrier blanc souffre dans le Nord. Aussi, après une longue analyse des querelles ou animosités entre les nombreux groupes issus d’horizons différents, Noël Ignatiev conclut : « Il faut voir dans les premiers syndicats ouvriers […] des institutions destinées à assimiler les Irlandais à l’Amérique blanche ». Et il ajoute plus loin que « c’est l’assimilation des Irlandais à la race blanche qui a rendu possible le maintien de l’esclavage ». 
Quand les Irlandais auront envahi tous les secteurs d’activité subalternes et qu’ils ne voudront pas les quitter, ils vont revendiquer la citoyenneté avec tous les droits supérieurs à ceux des Afro-Américains en raison de leur couleur de peau. Ils vont pouvoir exploiter la loi de 1790 adoptée lors du premier congrès des États-Unis stipulant que seules les personnes « blanches » pouvaient devenir des citoyens naturalisés. C’est pendant cette période de l’assimilation des Irlandais à la blanchité que vont se multiplier les attaques contre les Noirs et les abolitionnistes. Tout le chapitre 5 du livre (qui en compte 6) est consacré à la démonstration de la complaisance des autorités publiques devant les violences contre les Afro-Américains sommés de ne pas résister car cela encouragerait les Blancs à être davantage violents. Et tout cela avec la multiplication des droits pour les Blancs non applicables aux Noirs. Il ne faut donc pas s’étonner que les États-Unis aient choisi à un moment de leur histoire la ségrégation raciale comme solution “juste et équitable” pour maintenir la paix sociale et permettre aux Blancs de prospérer sans concurrence. Ce qui fait dire à Noël Ignatiev que « La suprématie blanche n’était pas une faille à la démocratie américaine, mais faisait au contraire partie de sa définition ».
Raphaël ADJOBI
Titre : Comment les Irlandais sont devenus blancs, 292 pages.
Auteur : Noël Ignatiev
Éditeur : Smolny, 2024 pour la traduction française.


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Les poètes ont une façon de dire les choses qui leur est propre. D’un récit, d’une rêverie, d’une peine, d’un combat personnel, de tout ce qui fait le monde qui nous entoure (animal, végétal, minéral…), l’imagination du poète en fait une œuvre qui surgit comme un précipité dans un vase. Une trace visible, posée là ! Une marque tangible que le lecteur curieux découvre par un travail de décomposition comme pour suivre avec délectation le chemin parcouru par l’auteur pour y parvenir. Chaque texte est donc une invitation au voyage. Et si le lecteur a une âme quelque peu sensible à la poésie, il arrive qu’il s’exclame : « Mon Dieu, que c’est si bien fait ! Tisser une si belle toile avec des mots ! » Douteriez-vous de ce que je dis ? Tenez, lisez ceci :
Je vous laisse découvrir l’analyse des
Marylène Patou-Mathis 
Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.
Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.
Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.