Faut-il déboulonner certaines statues ? (Réflexion)

Les 3 Français contestés c. JPG

Le couple et les images dans ses espaces communs ou publics

        Une vie de couple est déjà une expérience de la diversité sociale. Venant de deux familles différentes, avec des passés différents et donc des histoires différentes, les deux partenaires doivent composer ensemble pour former une nouvelle famille ; avec parfois des enfants qui viennent agrandir le cercle et qu’il faut élever en sachant qu’eux-mêmes pourraient avoir des aspirations contraires à celles des parents. Tout ce petit monde est pour ainsi dire condamné à partager les mêmes espaces publics que sont les pièces de la maison.

          Il arrive parfois qu’en aménageant ensemble, l’un des partenaires installe dans les espaces publics de la demeure conjugale les souvenirs de son passé, avec un plaisir et une volonté bien manifestes : un meuble venant d’une arrière-grand-mère, la photo d’un oncle ou d’un grand-père mort à la guerre. Et parfois aussi, devant ces vestiges familiaux qui heurtent son passé ou simplement ses goûts personnels, le compagnon ou la compagne réagit à peu près en ces termes : « vois-tu, il m’est difficile d’accepter que trône de manière si visible dans notre demeure le portrait de ton aïeul mort à la guerre. Son souvenir t’est cher, je le sais. Mais tu sais bien qu’il a contribué à la mort de ma grand-mère et à la disparition de bon nombre des miens ». La réponse à cette observation est presque toujours la même : il s’agit de mon histoire, de mon passé, de ma mémoire dont je ne peux me débarrasser.

          A partir de ce moment, dans la maison, deux sentiments cohabitent: l’un sait que l’autre souffre d’une profonde frustration de la présence du portrait du soldat. Celui ou celle qui a exposé la doléance sait de son côté que cette photo est désormais pour l’autre une sorte de défi à ses sentiments qu’il a osé exposer. Indubitablement, désormais le couple vit dans une atmosphère de tension et, de temps à autres, au détour d’une parole, d’un fait banal, le désaccord sur la photo ressurgit et empoissonne la vie conjugale.

          Il nous semble très sage que les deux parties réfléchissent et parviennent à un consensus, un accord qui n’enlève rien à l’un et ne blesse pas l’autre. Il importe que le couple prenne le temps de se poser cette question essentielle pour sa survie : qu’est-ce qui est le plus important pour les deux parties ? La photo, le patrimoine ou le bonheur ensemble ? Où est la priorité ? La vie ensemble ou la visibilité de son patrimoine élevé au rang de nécessité ? Nous pensons sincèrement que pour une vie apaisée au sein du couple, la photo du grand-père soldat doit rejoindre l’album photo de la famille. Pour éviter les tensions qui risquent d’empoisonner la vie conjugale, il faut dans les espaces communs ou publics de la maison installer des images qui rappellent des moments agréables ensemble, des choix communs, des souvenirs susceptibles d’apaiser l’esprit de chacun, ou encore des images qui élèvent l’autre sans rabaisser personne.

Les nations et les statues dans les espaces publics

          Cette leçon de sagesse est celle déjà suivie dans certaines nations du monde qui ont compris qu’au sein des populations comme au sein des couples, les vestiges du passé peuvent être l’objet de grandes dissensions qu’il convient de ne pas laisser perdurer. Ainsi, le gouverneur de la Virginie déclara en août 2017, à propos de la statue du général sudiste Lee qui a violemment opposé adversaires et partisans à Charlottesville : «Les monuments aux confédérés sont devenus des points chauds de haine, de division et de violence. J’encourage les autorités des villes de Virginie et l’Assemblée générale (de l’État) disposant des pouvoirs nécessaires à démanteler ces monuments et à les transférer dans un musée ou dans un endroit plus approprié». La statue fut retirée en février 2018. En 2020, le président de l’université américaine de Princeton, Christopher Eisgruber, disait à propos de la statue de l’ancien président des États-Unis, Woodrow Wilson, qui sera déboulonnée : «Les administrateurs ont conclu que la pensée et les politiques racistes de Woodrow Wilson faisaient de lui un homonyme inapproprié pour une école ou un collège dont les universitaires, les étudiants et les anciens doivent s’opposer fermement au racisme sous toutes ses formes». En Angleterre, une école secondaire située dans le Sussex a débaptisé un département de son internat, anciennement nommé Winston Churchill. Dans la lettre écrite par les élèves, on peut lire : « Churchill peut être considéré comme un personnage historique important. Cependant, nous sommes conscients que Winston Churchill était un homme qui a promu le racisme et l’inégalité, ayant injustement emprisonné et torturé de nombreuses personnes. L’intolérance et la discrimination sont jugées avec sévérité par notre école et nous ne voulons ériger des personnes qui encouragent un tel préjudice ». Comme nous le disions plus haut, quand nos enfants s’impliquent dans le débat, celui-ci prend une saveur particulière. Même si nous, parents, savons que nous sommes les propriétaires de la maison, ceux-ci tiennent toujours à ce que leur chambre soit un espace semi-privé, un espace où ils aimeraient voir leur avis primer. Il en est de même de l’organisation de ce qui se fait dans un établissement scolaire. Ils aimeraient que bien des choses soient faites avec eux plutôt que sans eux ou contre eux. C’est pourquoi, dans la seule ville de San Francisco, aux États-Unis, quarante-quatre établissements scolaires et universitaires ont changé de nom grâce à une « commission chargée d’éliminer la glorification de personnalités liées à l’esclavage, au racisme ou aux violations des droits de l’homme » (LeMonde.fr du 1er février 2021).

          Il convient de retenir que chaque génération a ses valeurs et ses héros. Ainsi nos enfants ne sont pas obligés d’adorer ou d’honorer les nôtres. Pour preuve, il suffit de faire un tour au « Jardin d’agronomie tropicale » à Nogent, anciennement « Jardin des colonies », pour avoir une idée exacte des statues de notre histoire coloniale déboulonnées et placées là parce qu’elles blessent désormais notre conscience républicaine.

Raphaël ADJOBI

Jardin des colonies (Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre)

Jardin des colonies         Jardin des colonies est un roman tout à fait original. Qui aurait imaginé qu’une conversation entre deux personnes visitant un jardin pouvait constituer un roman passionnant ? Eh bien, c’est la prouesse que Thomas Reverdy et Sylvain Venayre réalisent avec Jardin des colonies. Mais reconnaissons tout de suite que c’est le lieu de la promenade et sujet de cette conversation qui intrigue, interroge et passionne.

          Nous savons tous qu’évoquer le passé colonial de la France suscite immédiatement des envolées lyriques de la part de bon nombre de politiciens qui se croient obligés de penser à la place des populations et par conséquent leur indiquent souvent comment elles doivent lire et comprendre notre Histoire. Certains parmi eux clament haut et fort les bienfaits de la colonisation et d’autres considèrent celle-ci comme un partage de culture. C’est dire que les uns et les autres veulent nous laisser croire qu’ils rêvent de voir la France colonisée par un autre peuple afin de jouir des trésors cachés de l’impérialisme subi. Comme je l’ai écrit ailleurs, ils semblent de toute évidence regretter l’échec de la tentative de colonisation de la France par l’Allemagne nazie.

          Malgré cette apologie du colonialisme français par des politiques qui semblent ne pas voir passer le temps et évoluer les pensées, nous découvrons avec ce roman que dans les faits la France des politiques est profondément honteuse de son passé colonial.

          Oui, la France ne sait pas quoi faire de tous les vestiges qui témoignent de façon trop insolente de l’affirmation de sa supériorité sur d’autres peuples, sur d’autres cultures ; sentiment qui l’avait conduite non seulement au pillage de ses colonies mais encore à asseoir des théories que l’on a du mal à croire aujourd’hui sorties de l’esprit de personnes douées de raison. La honte qu’éprouve la France par rapport à ce passé se voit dans l’abandon des monuments de cette époque coloniale dans le jardin de Nogent. Ce « jardin colonial » administré par Jean Thadée au début du XXe siècle et qui célébrait la gloire de l’empire français présente aujourd’hui quelque chose de honteux pour notre conscience républicaine et de profondément blessant pour la laborieuse construction de notre fraternité nationale*. Aussi, de même que « La chasse au nègre » – la sculpture de Félix Martin évoquant la brutalité des esclavagistes européens dans les colonies – avait été débaptisée pour devenir « Un noir attaqué par un molosse », de même le « Jardin des colonies » est devenu aujourd’hui le « Jardin d’agronomie tropicale ». La France semble dire : cachez-moi ce passé que je ne saurais voir !

          Les vestiges du passé colonial de la France devenus indubitablement encombrants sont donc la trame de ce roman très instructif. Un récit agréable plein de belles réflexions sur la puissance et la gloire coloniales, la représentation de l’Autre dans l’Histoire, les jugements de valeur hâtivement prononcés… Un roman qui donne envie de découvrir le « Jardin des colonies » à Nogent dans l’importante parcelle du bois de Vincennes qui lui est concédée. Un vrai livre d’histoire qui montre qu’en France on déboulonne des statues.

* Je paraphrase ici la formule qui justifiait aux yeux de l’État français le changement du nom de la sculpture de Félix Martin pour qu’elle devienne banale, sans aucun lien avec le passé esclavagiste de la France.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre

Titre : Jardin des colonies,206 pages

Editeur : Flammarion, 2017.