Jocelyne Béroard et l’amère patrie

Jocelyne BéroardLa chanteuse et parolière martiniquaise du célèbre groupe Kassav dit comment la France fabrique des frustrés qui sont obligés de chercher ailleurs leur inspiration pour respirer. Son récit confirme le fait que la France de la laïcité prône la cécité sur la diversité pour ne voir qu’une population incolore, inodore, agréable à voir ! Alors, dit la Martiniquaise, « j’ai commencé à aimer mes cheveux crépus à l’adolescence, grâce aux écrits des Black Panthers et aux artistes afro-américains de Stax et Motown. […] Avec le mouvement « Black and proud », je me suis sentie revivre et j’ai adopté la coupe afro ».

Extrait des propos recueillis par Anne Berthod – Télérama du 20 au 26 août 2022

° Amère patrie : « Clairement, le Zouk n’a pas été reconnu à sa juste valeur par les médias français ; en 1985, aucune télé n’a parlé de notre premier Zénith, à part une émission de foot où nous avions un copain. Idem pour les producteurs, qui ne se sont intéressés à nous que parce que nous avions du succès en Afrique. Certains nous avaient même suggéré au début d’abandonner le créole pour chanter en français ; Or, notre public a toujours été très mélangé. C’est dommage que la France ne mette pas mieux en avant sa diversité. On nous répète sans cesse : « vous êtes la France ». Or, nous sommes à 8000 kilomètres et notre histoire est différente. Les Antilles ont tout appris de la France, mais la France n’a rien compris aux gens de là-bas. Heureusement dans le groupe, nous n’avons jamais laissé l’amertume nous dominer. C’est la force de Kassav et de sa musique. Antidote aux idées négatives. […] Quarante ans plus tard, les Antillais restent fiers d’avoir eu un groupe qui les représente sans édulcorer leur culture ».

° Esclavage (enfouissement de la mémoire de l’esclavage) : « Il n’y a pas eu d’esclaves chez les Béroard, répétait mon père. Évidemment, c’est plus compliqué. Mon père descendait d’un Béroard blanc, mais la couleur de sa peau prouve qu’il avait aussi des aïeux d’origine africaine. Seulement, comme de nombreux Antillais, il n’avait pas envie de faire son arbre généalogique. Personne n’a envie d’être descendant d’esclaves, parce que c’est une douleur, un souvenir horrible, au point que les anciens esclaves ont préféré l’oubli. Ils sont devenus libres en silence, pour ne pas risquer de raviver le passé*. Le traumatisme de la longue traversée en fond de cale dans des conditions épouvantables, l’anéantissement de leur humanité, le rabaissement constant des femmes noires et des hommes noirs, qui voyaient leur compagne accoucher d’enfants métis… tout cela a laissé des traces indélébiles. De tout cela, mes parents ne disaient rien. La notion même de race était chez nous un non-dit ».

* Malheureusement, on ne devient jamais libre en silence ; on a jamais élevé au rang de héros de la liberté des gens qui sont demeurés dans le silence.

Jocelyne Béroard 2° Beauté noire : « À 20 ans, je suis partie à Caen pour faire des études de pharmacie. À mon arrivée en France, j’ai été choquée de lire des articles sur « la beauté noire », comme si c’était quelque chose d’exceptionnel ! Imaginez un article sur la « beauté blanche »…. J’ai moi-même pris tardivement conscience de ce que représentait ma peau noire. Mes parents ne m’ont pas éduquée avec cette notion de différence. Dans mon école de bonnes sœurs, fréquentée essentiellement par les descendants des anciens maîtres, on disait que la maîtresse faisait des préférences : la question du racisme, pourtant bien réel, ne se posait pas. Nos standards de beauté étaient définis par nos Barbie d’importation et nos poupées Bella blondes aux yeux bleues. Moi-même je passais des heures tous les matins à démêler mes cheveux ».

° Bonnes manières et pas de langue créole ! : « J’ai reçu, avec mes cinq frères et sœurs, ce qu’on appelle une éducation bourgeoise. Cela signifiait, dans une société antillaise encore marquée par l’esclavage et l’image de sauvage qu’avait l’Africain, se comporterconvenablement, apprendre les bonnes manières pour obtenir le respect. Parce que si vous étiez malpoli, les portes se refermaient*. Pour ma mère, professeur d’anglais, et pour mon père, chirurgien dentiste, cette éducation à la française était la clef de la réussite. […]… pas une carrière d’artiste ou de chanteuse. […] A l’école, j’apprenais que mes ancêtres les Gaulois vivaient de la pêche et de la cueillette. A la maison, nous parlions uniquement le français […] Le créole était la langue de la rue. C’était la langue du juron, une langue puissante dont les mots, surtout négatifs, prenaient tout de suite un sens plus fort. Quand les insultes fusaient en français, pour viser comme d’habitude les mères et les putains, personnes ne s’en émouvait, alors qu’en créole, cela pouvait finir en combat. […] Nous avions interdiction de le parler, mais nous pouvions le chanter dans certaines circonstances – parce que c’était aussi la langue des chanté Nwel (chants de Noël), des chansons de carnaval… En outre, ma mère ne pouvait s’empêcher de me rapporter certaines phrases en créole, pour m’en montrer toutes les saveurs. En me faisant découvrir sa beauté, elle m’a, en sourdine, donné l’amour de cette langue».

* En d’autres termes, ce sont les Français blancs qui jugent si vous êtes malpoli ou pas et qui vous ouvrent ou vous ferment les portes !

° Culture noire : « J’ai commencé à prendre conscience de ce qui constituait ma culture noire en lisant un texte du percussionniste Henri Guédon ; ce musicien antillais à l’éducation bourgeoise, comme la mienne, y parlait des musiques au tambour, que l’on n’écoutait jamais à la maison, mais qui me faisait vibrer. […] A Caen, dans la diaspora, j’ai enfin eu accès au reste du monde. Parmi mes amis antillais, Lionel, Guadeloupéen, avait beaucoup lu, notamment sur l’histoire des indépendances africaines. Il m’a fait découvrir tout un pan de ma culture ».

Propos recueillis par Anne Berthod ; la première photo est de Cyrille Choupas pour Télérama

Contre le racisme et le sexisme, « il faut forcer le changement » (Témoignage d’Audrey-Flore Ngomsik)

Physique et diversitéAudrey-Flore Ngomsik est docteure en chimie physique et chimie analytique de l’université Pierre et Marie Curie à Paris. Installée depuis peu en Belgique, elle est cofondatrice de « Trianon sientific communication » avec le Dr Markus Fanselow. Après un parcours universitaire sans avoir eu de modèle, elle milite pour plus de diversité là où les décisions se prennent (reproduction d’une vidéo publiée sur sa page facebook).

Pourquoi le choix des sciences : Je ne viens pas d’une famille de scientifiques ; mais j’ai toujours adoré les sciences. Pour comprendre un liquide transparent comme l’eau contenue dans une bouteille, il faut être chimiste pour savoir qu’il y a de l’oxygène et de l’hydrogène dedans. Il faut aussi être physicien parce qu’on se dit que l’eau est liquide donc il fait chaud dans la salle. Il faut aussi être biologiste, parce que comme l’eau est claire, on se dit qu’elle ne doit pas contenir trop de micro-organismes : donc on peut la boire. Conclusion : pour comprendre l’eau, il faut les trois connaissances ou sciences. Je voulais faire les sciences parce que la physico-chimie est une bonne façon de comprendre le monde. C’est aussi un bon exemple pour comprendre la diversité. Cela nous apprend que pour comprendre un problème, il faut plusieurs points de vue !

Les femmes et les sciences : il y a 20 ans, il y avait deux types de femmes : celles qui faisaient de la science parce qu’elles savaient qu’elles en feraient leur métier, et celles qui faisaient de la science parce que cela leur permettrait de faire un bon mariage ; cela faisait bien en société. J’étais dans une école d’ingénieurs à Paris où la moitié des femmes de ma classe étaient là parce qu’elles savaient qu’elles allaient épouser quelqu’un d’important et qu’il fallait avoir de la conversation. Aujourd’hui, cela paraît délirant ; mais à l’époque, c’était la moyenne (la norme) !

En STEM*, les femmes sont nombreuses au début ; et plus on avance, moins elles sont nombreuses. Et cela parce qu’il y a déjà l’idée que « les sciences, ce n’est pas pour les filles ». Et même quand on est d’une famille progressiste, ce poids ne permet pas à une petite fille de dire « je veux faire des sciences ». A part si on est comme moi et qu’on veut faire un métier de garçon ! Pourquoi un boulot de garçon ? C’est parce que c’est dans la littérature, c’est partout ! Pour moi, la représentation est hyper importante ! A toutes les échelles de la société, la représentation est importante parce que sinon, quand on est jeune et que l’on ne voit personne qui vous ressemble plus haut, on ne peut pas savoir que c’est possible d’atteindre ce niveau.

Par exemple : moi, je n’ai jamais eu un prof noir ; je n’ai jamais eu un prof femme et noire. Je ne parle même pas d’étudiant en thèse quand on est en première année et qu’on a besoin d’aide. Je n’ai jamais eu cela ! Si j’avais eu une femme aussi racisée comme moi à un plus haut niveau, il y a des moments où j’aurais été contente de savoir que je n’étais pas la seule.

Le racisme : J’ai réalisé le racisme assez tard. A l’université, je vais m’inscrire et là j’entends : « Mais rentrez dans votre pays ! Je ne vous inscris pas ! Que faites-vous là ? » J’ai dû aller voir le directeur de l’université qui m’a inscrite en me disant : « je suis vraiment désolé »…. J’ai passé mon année derrière un poteau pour que le mec ne me voie pas. C’est comme ça que j’ai réalisé le racisme. Frontalement ! Mais moi, j’ai de la chance… j’ai une grande bouche ! Mais (ce n’est pas évident car) il y a ceux qui vont te dire « ce serait bien que tu débarrasses la table quand on a fini de manger, comme ça les autres ils savent que tu sais où est ta place ». N’est-elle pas fantastique celle-là ? Je me rappellerai toujours de mon premier stage dans une institution connue… je sors du laboratoire avec des collègues et on va à la cantine. Je suis la première à m’installer à une table. J’avais la blouse blanche du laboratoire. Quelqu’un passe et dit : « les femmes de ménage, ce n’est pas là ! » Pas mal celle-là non plus !

Précautions à prendre pour gravir les échelons : Quand j’ai commencé à travailler en stratégie et à gravir les échelons, j’ai eu deux problèmes. Il me fallait cocher deux cases : « femme et Noire » ! C’est dire que c’est un niveau où on ne s’attend pas à voir une femme, et de surcroît une femme noire ! Quand j’ai fait ma thèse (en France) et que j’ai commencé à chercher du travail (en France), je m’y suis pris à 5 reprises. Au téléphone, ça se passe bien ; mais à chaque fois que je suis allée voir les gens (je ne mettais pas ma photo sur mon CV), on me ferme la porte au nez ; ou alors on me dit « Ah non mais ça ne s’entendait pas que vous êtes noire » !

Conclusion : 1) Si vous êtes une femme et que vous voulez vous lancer, faites les études de STEM que vous voulez ! Que ce soit astrophysique ou biologie, il faut y aller. On n’est pas plus bêtes que les autres. En fait on a les meilleures notes. C’est juste qu’après, on nous laisse tomber. 2) Ensuite il faut chercher – si dans votre université ou votre entourage il n’y a personne qui peut vous « mentorer » – vous prenez LINKEDIN* et vous y cherchez quelqu’un et vous lui envoyez un message. Il y a là très peu de personnes qui disent non ! 3) Si vous êtes noir(e), vous faites comme moi : j’ai fait d’un homme blanc mon partenaire parce que ça aide ! On peut dire ce qu’on veut mais c’est la réalité. Au début, c’est lui qu’on envoyait. Pour trouver des fonds, on en est encore là aujourd’hui. Les femmes sont celles qui ont le moins de fonds VICI dans le monde ; les femmes intersectionnelles, c’est encore pire. Donc établissez un partenariat qui vous aidera. C’est stratégique, mais c’est comme çà ! En France, il y a des femmes qui ont mis des noms d’homme sur leur CV pour « forcer » la main aux employeurs. Par exemple, à la place de Stéphanie, elles mettaient Stéphane, comme ça, ça passe comme une lettre à la poste ! Il faut forcer le changement en fait.

* STEM : abréviation des termes anglais « Science, technology, engineering et Mathematics ».

* LINKEDIN : réseau social professionnel en ligne.