Le dernier souffle de George Floyd est passé sur la Belgique

Léopold II et la civilisation du Congo          Si aux Etats-Unis la mise à mort théâtrale de George Floyd a servi de «catalyseur» à un mouvement de «réévaluation» du passé déjà engagé (Alan Kraut de l’American University), les manifestations antiracistes qu’elle a suscitées en Europe ont aussi laissé des traces – pour la plupart symboliques. Certes, en Allemagne la sculpture «la négresse accroupie» a été décapitée, et à Bristol celle de l’esclavagiste Edward Colston a été déboulonnée puis jetée dans l’eau du port ; mais globalement, les manifestants se sont contenté d’exprimer leur colère en aspergeant les statues des personnalités qu’ils contestent de peinture rouge rappelant le sang de leurs victimes. Aussi, quand on laisse de côté ces traces physiques pour analyser l’impact politique des manifestations sur la vie des citoyens, seule la Belgique retient positivement l’attention. Oui, ce pays vient de faire un pas de géant dans l’histoire !

Léopold II          Il convient de noter que les manifestations antiracistes, en Belgique, ont surtout tourné autour des statues de l’ancien souverain Léopold II. Pour rappel, celui-ci avait, par le passé, fait du Congo sa propriété privée et l’avait dirigée d’une main de fer pendant 23 ans avant que ce pays africain ne devienne une colonie de l’Etat belge. Et depuis des décennies, les millions de mains congolaises que Léopold II a fait couper pour accélérer la production du caoutchouc ont fait de lui un personnage très contesté dans son pays. Aussi, régulièrement, ses statues sont recouvertes de peinture rouge par des artistes ou des manifestants. Et, évidemment, en juin dernier, elles ont été les cibles des antiracistes qui ont remis l’histoire coloniale de la Belgique au centre des débats. C’est donc dans cette ambiance houleuse qu’une activiste avait adressé une lettre ouverte à la ministre de l’Education en même temps qu’était lancée une pétition au nom du collectif anticolonialiste «Réparons l’Histoire». Cette pétition a recueilli plus de 80.000 signatures et a retenu l’attention des élus. Le secrétaire d’État Pascal Smet, en charge de l’urbanisme et du patrimoine, a alors estimé que ce résultat en faveur du retrait des statues de Léopold II justifie la tenue d’un débat approfondi sur cette question. Très vite, non seulement la statue de Léopold II est enlevée en de nombreux endroits «afin que plus personne – étudiants, enseignants ou visiteurs – ne puisse se sentir offusqué par sa présence» (les instances de l’université de Mons), mais encore les autorités du pays vont réserver d’agréables surprises aux manifestants antiracistes et anticolonialistes.

Léopold II retiré          C’est tout d’abord la ministre de l’Education qui, répondant à la lettre ouverte qui lui a été adressée, officialise, par le biais d’une vidéo, la prise en compte de l’histoire coloniale de la Belgique dans l’enseignement scolaire. «C’est une lacune que nous ne pouvons plus tolérer aujourd’hui. C’est pourquoi, dans le nouveau parcours d’apprentissage des élèves jusqu’à 15 ans que nous préparons, l’histoire du Congo, de sa colonisation et de son indépendance, sera un passage obligé et systématique. Ce sera aussi vu comme partie intégrante de l’histoire de la Belgique…». Cette annonce de la ministre était de toute évidence le résultat de la prise de conscience du racisme dont il faut cesser de nier l’existence ou minimiser l’importance dans les sociétés : «Le moment que nous vivons actuellement est important, assure-t-elle. Il y a une prise de conscience aiguë, douloureuse même que les combats que nous menons contre le racisme et les discriminations restent terriblement insuffisants. Nos textes de loi, notre constitution ne suffisent malheureusement pas à repousser totalement ces fléaux. En réalité, si nous ne luttons pas frontalement contre le racisme et les discriminations, ceux-ci continueront à prospérer insidieusement». Madame la ministre a donc compris, comme notre association – La France noire – que l’enseignement de l’histoire du pays incluant l’Autre permet de mieux le connaître et respecter par la même occasion sa différence. Elle a fait le constat que contre le racisme, les lois, la Constitution et les beaux discours sont inutiles si on continue à donner l’impression que les Noirs ne font pas partie de l’histoire du pays.

          Encore plus surprenante fut la réaction du roi Philippe. Le 30 juin, jour anniversaire de l’indépendance du Congo, faisant référence à l’époque où ce pays était la propriété personnelle de Léopold II mais aussi à l’époque coloniale, le roi des Belges a tenu à «exprimer ses plus profonds regrets pour ces blessures du passé à tout le peuple congolais». Selon Monsieur Vincent Dujardin, professeur d’histoire à l’UC Louvain, dans sa lettre au président du Congo, les «actes de violence et de cruauté […] qui pèsent encore sur notre mémoire collective. Les souffrances et les humiliations […], ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés» sont des mots forts qui marqueront le règne du roi Philippe. En tout cas, la presse belge salue les regrets historiques du roi. Le quotidien Le soir estime que «ce geste si nécessaire grandit le roi et son pays». Selon nous, plus que les regrets, c’est la reconnaissance publique du mal qui a été fait qui honore le roi et le peuple belge. Car, pour paraphraser l’Américaine Elizabeth Eckford, il ne peut y avoir de véritable réconciliation entre les citoyens sans une reconnaissance sincère du passé douloureux qu’ils ont en commun. C’est donc en mettant des mots sur les blessures du passé et en les enseignant que l’on combattra plus efficacement leurs conséquences dans nos sociétés.

Raphaël ADJOBI

Et la jeunesse française…

Combien d’Africains déportés dans les Amériques ?

ça m'intéresse 5          Concernant le nombre d’Africains déportés dans les Amériques – s’il est sans grand intérêt dans la qualification de crime contre l’humanité attaché à la chosification du Noir et aux conséquences qui en découlèrent – il est tout de même important de constater le grand soin pris par les historiens français pour le minimiser. En effet, ils avancent régulièrement le chiffre de 12 millions de déportés pour dire qu’au regard de quatre siècles de traite le crime n’est pas si énorme que cela. Pour notre part, nous assurons qu’il faut manquer de bon sens pour s’en tenir à ce chiffre et le proposer au public.

          Personne ne peut donner un compte exact de la réalité parce que tous les capitaines négriers trichaient. Compte tenu de la toute-puissance des capitaines et l’absence totale de contrôle quant au nombre de captifs qu’ils transportaient puis vendaient dans les Amériques, on peut croire qu’ils savaient s’enrichir sans trop léser les armateurs dont ils dépendaient. L’historien américain Markus Rediker semble être le seul à avoir signalé le fait que les capitaines se réservaient les enfants et surtout des jeunes femmes pour leur plaisir sexuel et les revendaient sûrement pour leur compte personnel. Il écrit qu’en 1787, à Bristol, l’abolitionniste Thomas Klarkson a recueilli le témoignage du marin Falconbridge qui contredisait celui de son capitaine : «Il pensait qu’il y avait bien plus de kidnapés parmi les esclaves que Fraser ne voulait bien l’admettre, et que Fraser les achetait lui-même sans poser de questions» (A bord du négrier, p. 51). Cela explique pourquoi les statisticiens ne sont absolument pas d’accord pour arrêter un chiffre acceptable pour tous. Et quand on sait qu’à notre époque moderne les historiens ne sont pas d’accord sur le nombre exact des soldats et des civils que la France a fait venir de ses colonies durant la Première ou la Seconde guerre mondiale – ni combien sont rentrés chez eux – on peut raisonnablement douter du chiffre de 12 millions de déportés dans les Amériques qu’ils voudraient faire passer pour une vérité scientifique.

          Retenir le chiffre de 12 millions d’Africains déportés en quatre siècles, c’est courir le risque de se couvrir de ridicule si les élèves découvrent un jour la grande différence entre les estimations statistiques qui circulent sur ce sujet. Déjà, sachez pour comparaison que «plus de 14,5 millions d’immigrants, la plupart du Sud et de l’Est de l’Europe, entrèrent [aux Etats-Unis] entre 1900 et 1920» (Nell Irving Painter – Histoire des Blancs, p. 272). Doit-on croire qu’en quatre siècles, il y a eu moins de captifs africains déportés dans les Amériques que d’Européens passés de l’autre côté de l’Atlantique en vingt ans ? A qui veut-on faire avaler cela ? Sur ce chapitre, Basil Davidson – que cite Tidiane Dikité dans La traite des noirs et ses acteurs africains (p. 10) – dit ceci: «entre 1580 et 1680, par exemple, on dit que les Portugais n’ont pas transporté moins de un million de captifs au Brésil». En d’autres termes, ils ont pu déporter plus d’un million d’individus, peut-être deux ou trois millions… Et Basil Davidson poursuit : «pour le total général des captifs débarqués vivants, outre-Atlantique, un éminent statisticien démographe, Kuczinski, est arrivé à la conclusion que quinze millions est un chiffre qui peut être retenu. D’autres chercheurs ont accepté ce chiffre, mais comme un minimum ; certains ont pensé que le total probable serait une cinquantaine de millions et d’autres encore l’ont estimé beaucoup plus élevé».

          Après avoir pris connaissance de ces informations, vous vous demandez sûrement : «quel chiffre choisir alors ?» Aucun, dirons-nous ! Il suffit de montrer l’extraordinaire éventail des estimations des chercheurs pour que chacun prenne conscience du fait que l’Afrique a été sérieusement saignée et a perdu ses forces vives durant quatre siècles. Par ailleurs, il conviendrait de ne jamais oublier de mentionner que les morts sur les lieux de capture et durant le transport sont trois à quatre fois supérieurs au nombre d’individus parvenus dans les Amériques. Le crime est dans la chosification de l’homme qui a permis tous ces morts et non dans les chiffres. Et en quatre siècles, combien sont-ils nés dans les Amériques et sont morts dans la servitude ? C’est le seul vrai chiffre qui pourrait expliquer la puissance économique générée par l’esclavage des Noirs dans les Amériques.

Raphaël ADJOBI

Bilan de la mort de George Floyd aux Etats-Unis

Theodore Roosvelt sera déboulonné          Après la mise à mort filmée de George Floyd à Minneapolis, aucun pays européen ne s’attendait à son retentissement mondial et aux nombreuses manifestations antiracistes qu’elle a provoquées. Et surtout, personne ne s’attendait à ce qu’elle interrogeât aussi profondément les Européens et leurs passés esclavagiste et colonial dont les conséquences perdurent dans nos sociétés modernes. Quand les premières vagues de manifestations atteignirent l’Europe, comme d’habitude, les médias français et quelques hommes politiques entonnèrent les éternels cantiques : c’étaient une «bavure policière» et des «manifestations communautaristes» ! Mais voilà qu’à partir du début du mois de juin nous parvient le bruit des statues que l’on fait chuter de leur piédestal.

          Après un moment de cacophonie, le débat a été sérieusement engagé aux Etats-unis, en Angleterre, en Belgique et a donné des résultats suite à une définition très claire de l’espace public : l’espace public reste un lieu soumis au changement ; il appartient à tous et n’est nullement un lieu de culture ou de l’enseignement de l’histoire ! Et en un mois, les Etats-Unis et la Belgique semblent avoir rattrapé leur retard sur le Canada – champion du débat-citoyen sur ce qu’il convient de faire des statues et autres monuments commémoratifs jugés offensants pour les peuples autochtones.

          Aux Etats-Unis, si à Richmond (Virginie), la statue de l’ancien président Jefferson Davis a été déboulonnée, si dans cette même ville la statue de Christophe Colomb a fini dans un lac, si celle le représentant à Boston a été décapitée, et une autre à Baltimore (Maryland) a été déboulonnée, dans de nombreux cas, ce sont les autorités elles-mêmes qui, sous la pression populaire, ont retiré les effigies des hommes honorés avant que les manifestants s’en chargent. Il en est ainsi de la statue de Christophe Colomb à San Francisco et de celle de l’ancien président Théodore Roosevelt à Central Park (New York). Même la monumentale statue de cet ancien président trônant à cheval – «flanqué d’un Amérindien et d’un Africain» à pied – depuis 1940 à l’entrée du Muséum d’histoire naturelle de New-York «va être déboulonnée» (New York Times) et placée à l’intérieur du bâtiment. L’université de Princeton quant à elle a décidé de retirer le nom de l’ancien président Woodrow Wilson de deux de ses bâtiments et d’une résidence d’étudiants ; «Les administrateurs ont conclu que la pensée et les politiques racistes de Woodrow Wilson faisaient de lui un homonyme inapproprié pour une école ou un collège dont les universitaires, les étudiants et les anciens doivent s’opposer fermement au racisme sous toutes ses formes» (Christopher Eisgruber – président de l’université). Phrase à méditer sous d’autres cieux ! Les bases militaires portant les noms de sudistes racistes ont été débaptisées. Des marques alimentaires du pays ont décidé de retirer les logos jugés racistes de leurs produits (exemple «Uncle Ben’s»). Pour forcer Facebook à étoffer les règles de sa responsabilité et à lutter contre la haine en ligne, des annonceurs (Coca Cola, Unilever…) ont décidé de rompre avec ce gérant de réseaux sociaux…

George Floyd Ranger 2          Rappelons que le combat des antiracistes américains contre les statues à la gloire des esclavagistes blancs a une longue histoire animée par diverses associations de Noirs et de Blancs. Ici comme au Canada, selon l’historien Alan Kraut de l’American University, la mort de George Floyd a servi de «catalyseur» à un mouvement de «réévaluation» du passé déjà engagé. L’un des moments les plus marquants de ce combat a été celui qui a opposé les partisans et les adversaires de la statue du général sudiste Lee à Charlottesville en Virginie. Suite aux affrontements entre ces deux groupes, le gouverneur de la Virginie déclara en août 2017 : «Les monuments aux confédérés sont devenus des points chauds de haine, de division et de violence. J’encourage les autorités des villes de Virginie et l’Assemblée générale (de l’État) disposant des pouvoirs nécessaires à démanteler ces monuments et à les transférer dans un musée ou dans un endroit plus approprié». Ce sont là encore des paroles à méditer sous d’autres cieux où l’on parle de cohésion sociale sans aucun geste symbolique. Après avoir tergiversé un moment, la ville fera retirer définitivement la statue en février 2018.

          Selon un sondage de l’institut Pew, publié à la mi-juin, sept Américains sur dix, toutes origines et couleurs confondues, ont participé au débat sur la question raciale depuis la mort de George Floyd. Il faut se réjouir de voir les institutions de l’État qui sont indubitablement les plus représentatives des populations de la nation et donc des usagers des espaces publics du paysconseils d’établissements scolaires, de municipalités, de départements et de régions – prendre l’initiative d’étudier les noms et les images des personnalités de leur histoire qui méritent leur hommage. C’est effectivement l’une des meilleures façons pour les institutions politiques de montrer à chaque citoyen la voie à suivre pour combattre le racisme. Il reste maintenant aux institutions judiciaires à ne plus se montrer complaisantes à l’égard des crimes racistes de la police.

Raphaël ADJOBI