Joséphine Baker et la banane au Panthéon

Joséphine Baker 1          Qui aurait dit que les portes du Panthéon s’ouvriraient un jour pour accueillir une noire qui, il y a quelques décennies, dansait avec une ceinture de bananes – ces bananes qu’en ce XXIe siècle, à Angers comme sur les stades de France, on jette encore à ceux dont la couleur de peau évoque un monde bien sauvage à la France blanche ? Les populations de Biarritz, qui ont choisi de nommer un de leurs quartiers La négresse afin d’avoir tous les ans l’occasion de se moquer de la tenancière noire du bordel local à l’époque de Napoléon, doivent être mortes de rire !

Joséphine Baker double          Avec l’entrée d’une négresse au Panthéon en ce XXIe siècle, tous ceux qui pensent que les termes France et Noir sont incompatibles trouveront sans doute l’occasion belle pour laisser s’exprimer violemment ou sournoisement leur haine épidermique à l’égard des populations noires de France. Cette mère bretonne et sa fille, qu’elle a incitée à hurler « à qui est la banane ? c’est pour la guenon pour qu’elle grandisse ! » au passage de Christiane Taubira, ont désormais une raison de crier à la trahison de la France blanche. Les années à venir nous promettent-elles les pires moments du racisme français, de même que l’élection d’Obama a ravivé le racisme américain ?

          L’entrée de Joséphine Baker au Panthéon est l’occasion de rappeler qu’il ne faut pas oublier que ce qui se passe en France en 2021, que tout ce qui se passera en France en 2022, 2023… était déjà inscrit dans les faits de notre histoire nationale il y a à peine huit ans : la violence de la haine de l’Autre !

Aux parents dont les enfants deviennent des racistes à 10 ans, je dédie 

ce billet de François Morel, adressé en novembre 2013 sur France Inter

           à la petite bretonne raciste (qui a fêté ses 18 ans en 2021)

Mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie, petite c… ? Déjà si jeune et déjà percluse de ressentiment, de violence larvée, de médiocrité, de bêtise, qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Quel avenir nous promets-tu ? Oui, petite c…, dans quel marigot insalubre, dans quel bourbier pernicieux, dans quel marécage de pensée rance et écœurante vas-tu te mouvoir le reste de ta vie ?

Toi qui au compteur de ton existence marque à peine dix ans, toi qui, […] te croyant amusante, te croyant pénétrante, imbécile, te croyant indocile devant le palais de justice d’Angers, a hurlé, une peau de banane à la main : c’est pour qui la banane ? C’est pour la guenon ! Te rendras-tu compte un jour, pauvre petite idiote, de l’ignominie de ton geste, de la honte de tes paroles, de l’indignité de ta pauvre attitude ? Sais-tu la désolation que ressentiraient en te voyant, incrédules et atterrés, tous ceux qui un jour se sont battus pour que sur les frontons de la mairie, de l’école publique – que sans doute tu as tort de ne pas fréquenter – on puisse écrire ces mots si simples qui sont pourtant un programme, un objectif, un idéal : Liberté, Égalité, Fraternité ? »

Joséphine Baker 3         Les autorités de notre pays ne doivent jamais oublier qu’il leur appartient de montrer à toute la nation que les Français noirs ont aussi besoin de références respectables et respectées. Panthéoniser, oui ; mais ne pas manquer de préciser que cela est une ferme volonté de faire avancer la connaissance des Autres pour mieux respecter leur différence. On ne combat pas le racisme avec de belles paroles mais avec des exemples valorisants et des outils pédagogiques qui montrent les armes qu’emploie ce fléau pour avancer dans la société.

Raphaël ADJOBI

Où est passé le Blanc du célèbre podium des J.O de 1968 ?

          Dans l’espace public de l’université de San José, aux États-Unis, trône une reproduction singulière, étrange même, du célèbre podium des JO de 1968 à Mexico où deux des trois hommes – les Noirs – lèvent une main gantée de noir en signe de dénonciation des violences policières qui accompagnent le racisme des Américains blancs à l’égard de leurs compatriotes noirs. Une sculpture étrange et dérangeante parce que l’athlète blanc du fameux podium n’y figure pas. De ce fait elle interpelle la conscience de toute personne qui la regarde.

J.O 1968 Mexico San José          Comment a-t-on osé faire cela ? Même si le Blanc n’avait pas levé une main gantée en guise de solidarité ou de soutien à la cause des Noirs, il était bien sur le podium et faisait donc partie de l’événement olympique pour quiconque veut raconter l’histoire, me suis-je dit. Il m’a fallu lire deux ou trois articles pour comprendre que ma réaction indignée tenait au fait que ma connaissance de l’histoire des trois hommes de ce podium, universellement connu et aujourd’hui célébré, était très incomplète.

          Je savais que ces deux points levés gantés de noir – pour dénoncer la sanglante répression des manifestations qui ont suivi l’assassinat de Martin Luther king en avril de cette année 1968 et de manière générale le racisme dont sont victimes les Noirs américains – ont coûté aux deux athlètes noirs leur exclusion immédiate des Jeux Olympiques. Ils ont été ensuite interdits de compétitions à vie par le CIO (le Comité international olympique) qui ne veut pas de l’ingérence de l’humanisme dans le sport. Je savais aussi que cet acte les avait condamnés à vivre comme des parias dans leur pays où ils ont régulièrement subi des menaces de mort. Difficile pour eux de trouver un emploi. L’épouse de l’un a divorcé ; celle de l’autre s’est suicidée. Du troisième homme du podium – l’homme blanc – je ne savais rien !

                     L’homme blanc du podium olympique de 1968

J.O 1968 Mexico 2          Le Blanc du célèbre podium des Jeux Olympiques de 1968 symbolisant la lutte contre les violences policières et le racisme des Blancs à l’égard des Noirs est l’Australien Peter Norman, arrivé en deuxième position de la course des 200 mètres. Ce que le public du stade n’avait sûrement pas vu lors de la remise des médailles mais qui n’avait pas échappé aux officiels de l’organisation des Jeux, c’est que par solidarité avec les deux athlètes noirs – Tommie Smith et John Carlos – Peter Norman arborait aussi le badge de l’ Olympic project for human rights – (Projet Olympique pour les Droits de l’homme visant à protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis et dans le monde). Regardez bien l’image du podium et vous remarquerez la discrète union entre ces trois hommes symbolisée par ce badgeJ.O 1968 Mexico Olympic project. Cela explique pourquoi la reproduction en bronze du célèbre podium de Mexico 1968 à Washington, au National museum of African American history culture, est indubitablement le témoignage d’une histoire qui mérite d’être connue à travers le monde au nom de la fraternité humaine. Dans ce musée, Peter Norman n’est pas un figurant, un faire-valoir des deux autres, comme le croient tous ceux qui ignorent le sens du badge sur leur survêtement. Il est représenté en tant que militant pour l’égalité des droits humains dans chaque pays du monde où vivent Noirs et Blancs. C’est ce que j’ignorais.

J.O 1968 Mexico après          Peter Norman, l’Australien, a été aussi – de manière plus discrète – un paria dans son pays. Il n’a pas été immédiatement exclu des Jeux Olympiques d’octobre 1968 comme les Américains Tommie Smith et John Carlos. Mais, dans son pays, malgré ses performances athlétiques et sa qualification, il a été privé des Jeux de 1972. Contraint par J.O 1968 Mexico Funéraillesles besoins de la vie sociale, il avait alors repris son métier d’enseignant mais l’avait perdu quelques années plus tard pour des raisons obscures. Il est mort le 3 octobre 2006 d’une crise cardiaque à Melbourne, à 64 ans. N’ayant jamais perdu le contact avec ses deux amis noirs américains, ceux-ci – réhabilités dans leur pays au début des années 2000 – ont fait le voyage en Australie pour le porter à sa dernière demeure.

         Le sens de la statue de l’homme blanc absent du podium de 1968

J.O 1968 Enfant          La statue du célèbre podium de 1968 de l’université de San José (Californie) invite tous les Blancs des États-Unis et tous les visiteurs blancs du monde entier à se positionner par rapport à la lutte pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs en prenant la place de Peter Norman laissée vide. Que chaque Blanc qui pense sincèrement partager le même idéal que lui prenne sa place pour poursuivre le combat ! Voilà le sens du monument. Quelle idée géniale de la part de l’artiste d’avoir pensé à concevoir cette statue qui invite à la réflexion ! Bravo à tous les artistes qui sont capables de nous obliger à réfléchir à partir de peu de chose, surtout ceux qui semblent nous choquer alors qu’ils nous interpellent.

° Plus de onze ans après sa mort, le 28 avril 2018, le gouvernement australien a décoré Peter Norman de l’Ordre du mérite, reconnaissant ainsi que les faits qui lui étaient reprochés 50 auparavant étaient une injustice collective à l’égard de l’idéal qu’il défendait.

° Témoignage de John Carlos en 2018 (23 ans en 1968) : « Nous étions préoccupés par l’humanité, les droits de l’Homme. […] Malheureusement, concernant les droits civiques, un escargot a fait plus de chemin en 50 ans » (France Inter 2018).

° Témoignage de John Smith (entraîneur américain de la Française Marie-José Perec) : « John Carlos et Tommie Smith m’ont fait comprendre que quand on croit en quelque chose et qu’on défend des valeurs, on sait qu’il y aura des conséquences. Le plus important était que les choses changent. Ils ont mis leur vie en jeu pour que les gens prennent conscience de ce qui se passait. C’était une affirmation sociale. Peter Norman aussi a été ostracisé quand il est rentré en Australie ».

Raphaël ADJOBI

La championne de tennis Naomi Osaka et la lutte contre le racisme

Naomie Osaka - US Open 2020          En novembre 2020, lors d’une audition devant les parlementaires britanniques, Greg Clarke a employé un terme stigmatisant à l’égard des footballeurs noirs et a dû immédiatement démissionner de son poste de président de la Fédération anglaise de football (FA). En France, selon le journal Ouest-France de juin 2021, malgré les cris de singe, les jets de bananes et les propos racistes mille fois dénoncés, Noël Le Graët, le président de la Fédération française du football (FFF), nie le racisme à l’égard des footballeurs noirs, et cela « de façon parfois…inappropriée » : « le racisme n’existe pas dans le foot ou peu » avait-il dit, fier de lui !

          Au début du mois de décembre 2020, à Istanbul, les joueurs du Paris SG et ceux de l’équipe turque de Basaksehir Istanbul ont accompli un geste inédit dans l’histoire du football en terre d’Europe : ils ont quitté la pelouse en cours de match pour protester contre les propos racistes du quatrième arbitre à l’égard d’un membre camerounais de l’encadrement du Basaksehir. Mis à part ce fait, le racisme dans le football semble ne pas exister en Europe pour La FIFA qui se contente d’afficher des slogans sans jamais prendre de sanction ferme et claire.

Naomi Osaka 4 images militantes          Les empoignades de la joueuse de tennis Naomi Osaka avec les médias japonais qui assurent que dans leur pays « on ne mélange pas le sport et la politique » nous rappellent évidemment les propos des journalistes et des politiques français entendus sur les ondes durant des décennies. Nous pensons donc que la réponse cinglante que la joueuse japonaise a envoyée aux médias de son pays s’adresse aussi à ceux de France et à tous les politiques prompts à accuser les sportifs noirs (et même les autres) de vite crier à la victimisation : «Je déteste ceux qui disent que les athlètes ne doivent pas se mêler de politique et se contenter de divertir le public. D’abord, c’est une question de droits de l’homme. Deuxièmement : en quoi avez-vous plus le droit que moi de vous exprimer ? Avec votre logique, une personne qui travaille chez Ikea a juste le droit de parler du mobilier Grönlid.» La jeune fille avait 22 ans quand elle tenait ce discours. Avouons que peu d’adultes ont été capables, sont capables, et seront capables d’être aussi clairvoyants sur le sujet ! Elle vient d’avoir 24 ans en octobre 2021.

Naomi Osaka en famille          Naomi Osaka est née en octobre 1997 à Osaka d’une mère japonaise et d’un père haïtien. Elle est la seconde fille du couple. Les parents ont fait le choix de faire porter à leurs filles le nom de leur mère pour des raisons pratiques liées à leur vie au Japon. Les grands-parents japonais désapprouvant ouvertement le mariage de sa mère avec un noir, Naomi et sa petite famille ont fini par quitter le pays pour s’installer aux États-Unis. Elle n’avait alors que 3 ans. C’est là-bas que sa sœur et elle vont être formées en suivant le même régime que les Américaines Vénus et Serena Williams. La suite, on la connaît : elle parviendra même à détrôner momentanément son modèle Serena williams de la première place mondiale, après avoir abandonné, à 19 ans, la nationalité américaine pour la japonaise.

                                    Le blanchiment de Naomi Osaka

Naomie Osaka blanchie 2          Si les Japonais s’enflamment pour ses succès sur les cours de tennis, les prises de position fracassantes de la jeune championne – pourtant très timide – les indisposent parce qu’elles bousculent leurs habitudes. En 2018, sa compatriote Nao Hibino – également joueuse de tennis – déclarait : « Pour être honnête, nous nous sentons un peu éloignés d’elle parce qu’elle est si différente physiquement ». Le Japon est en effet l’une des nations les moins ethniquement diversifiées de la planète et où la multiplication des publicités racistes opposant la peau noire (saleté) et la peau blanche (propreté) semble ne choquer personne. En 2019, quand la société de nouilles instantanées Nissin a réalisé une publicité de style manga dans laquelle Naomi Osaka apparaissait avec la peau blanche, la concernée n’a pas manqué de faire clairement savoir aux promoteurs qu’elle n’est pas Blanche. La société a présenté ses excuses et a retiré sa publicité. En 2020, face à la protestation de la jeune joueuse, le radiodiffuseur public japonais NHK s’est excusé à son tour pour avoir caricaturé les Noirs et exclu les principales raisons de leur mouvement dans un film d’animation censé expliquer leurs manifestations aux ÉNaomi Osaka porte-flamme Tokyotats-Unis et en Europe. « Dans un pays où la tradition est d’éviter les disputes, (où) l’harmonie est la chose la plus importante », déclare Robert Whiting (auteur de Tokyo Junkie), Naomi Osaka a enclenché « un processus d’apprentissage pour les Japonais ». Depuis 2020, ajoute-t-il, « il y a eu des discussions dans des émissions de variétés à la télévision expliquant les prises de position de la championne » (BBC News Afrique).

              L’héritière des athlètes noirs au poing levé de Mexico en 68

Naomi Osaka l'héritière          La jeune joueuse est donc connue pour être très ferme quand il s’agit du racisme. En août 2020, elle franchit un palier dans sa volonté de militer contre ce fléau. Quelques heures après sa qualification pour les demi-finales du tournoi de Cincinnati, elle annonce qu’elle ne jouera pas son match prévu le jour suivant. Elle a décidé d’aller manifester avec le mouvement Black Lives Matter contre les violences policières à l’encontre des Noirs américains après l’affaire Jacob Blake, un homme de 29 ans touché dans le dos par plusieurs balles tirées par un policier blanc. Les organisateurs ont été obligés de reporter tous les matchs permettant ainsi à Naomi Osaka de demeurer dans le tournoi. A ceux qui semblaient ne pas apprécier sa décision, elle a répondu : « En tant que femme noire, j’ai le sentiment qu’il y a des questions beaucoup plus importantes qui nécessitent une attention immédiate, plutôt que de me regarder jouer au tennis. Je ne m’attends pas à ce que quelque chose de radical se produise si je ne joue pas ; mais si je peux engager une discussion dans un sport majoritairement blanc, je pense que c’est un pas dans la bonne direction ». A 24 ans, Naomi Osaka est indubitablement devenue la digne héritière des athlètes américains Tommie Smith et John Carlos qui, aux jeux olympiques de Mexico en 1968, ont levé un point ganté de couleur noire en soutien à la cause des Afro-Américains lors de la cérémonie de remise des médailles du 200 mètres. C’était l’année de l’assassinat de Martin Luther King et de la sanglante répression des manifestations qu’il avait engendrées.

Raphaël ADJOBI

LE BLANCHIMENT DE « L’ESCLAVE AFFRANCHIE » DE BORDEAUX

L'esclave affranchie          Le vendredi 13 septembre 2021, les Bordelais ont découvert la partie supérieure de la statue de « L’esclave affranchie » – placée en face de la Bourse maritime – recouverte d’une bonne couche de plâtre blanc. A son pied, on pouvait voir une large auréole blanche témoignant d’un piétinement de longue durée de l’auteur ou des auteurs de cet acte de vandalisme.

          Indigné par la dégradation de ce monument érigé en hommage à toutes les victimes de l’esclavage outre-Atlantique, les membres de l’association « Mémoires et Partages » ont pris soin de lui redonner son éclat après le passage des services de la mairie qui l’ont grossièrement débarrassée de son écharpe blanche et surtout de sa couleur de peau blanchie à la chaux. La mairie ainsi que Mémoires et Partages ont aussitôt manifesté leur intention de porter plainte. Et très vite, un article du journal en ligne Rue89 apprend aux Bordelais – on ne sait par quel miracle – qu’il ne s’agit pas d’un vandalisme à caractère raciste parce que l’auteur du méfait est un étudiant en art.

          Tiens, me suis-je dit, parce qu’on est étudiant en art on peut s’attaquer aux statues de la cité sans qu’on y lise aucune intention particulière ? Puis, c’est FR3 Nouvelle Aquitaine qui confirme la qualité d’étudiant du vandale avec un élément supplémentaire : c’est « un professeur (qui) a averti la direction des affaires culturelles de la mairie qu’il ne s’agissait absolument pas d’un acte raciste […] La statue de l’esclave noire a été recouverte de plâtre blanc par un étudiant qui voulait réaliser un moulage ». Vous avez bien lu : « un étudiant qui voulait réaliser un moulage ». Tel est l’argument supposé suffisant pour laver toute personne de mauvaise intention quand elle s’en prend à un bien privé ou public.

          On ne peut que s’étonner de la volonté de l’enseignant qui, au lieu de s’indigner de la conduite de son élève, exprime sa ferme volonté de nier tout caractère raciste à ce qu’il a fait. Est-il dans sa conscience au point de contrôler toutes ses pensées ? Est-ce lui qui a demandé cet exercice sur cette statue ? Est-ce lui qui a demandé à son élève de laisser le plâtre sur le monument une fois son travail terminé ? Peut-il nous dire la valeur ou le sens du travail achevé ? Ce collègue s’est comporté comme ces parents qui viennent devant les équipes pédagogiques jurer par tous leurs dieux que leur enfant ne peut mentir, ne peut tricher, n’est nullement bavard. Il reproduit, sûrement comme bien d’autres, ce qu’il déplore quand il s’agit des parents. Le statut d’apprenti boucher ou d’étudiant vétérinaire n’autorise personne à découper des animaux ou bien à les opérer où et quand il veut. Imaginez un éleveur découvrant, un matin dans son pré, une de ses vaches morte, découpée. Imaginez que devant sa colère, le maître boucher vienne lui expliquer que son élève n’avait nullement l’intention de lui voler sa viande pour se nourrir mais qu’il s’est contenté de pratiquer sa leçon. Franchement, ne sommes-nous pas en droit de nous poser des questions quant à l’avenir qu’un tel enseignement promet à la société ?

Colbert devant l'Assemblée          Toucher, caresser, se faire photographier avec les statues, ce sont des gestes qui font partie de la vie des cités modernes. Et parfois elles portent la marque de cette proximité avec les promeneurs. D’ailleurs, certaines municipalités prennent des mesures pour éviter cette proximité qu’elles jugent nuisible. Mais mener des actions visant à les faire changer d’aspect, sans aucune demande préalable et sans raison explicitée devant les autorités compétentes, c’est manifester contre les autorités qui les ont érigées, ou permis leur érection, un sentiment particulier. La peinture rouge sur la robe de la statue de Colbert devant l’assemblée nationale ne nous dit pas le contraire. Retenons qu’à Nantes, c’est parce que la statue en mémoire de l’esclavage a été vandalisée que la municipalité de l’époque a construit un mémorial devenu patrimoine de l’histoire de France. Il importe que certains apprennent à donner du sens à leurs actes afin de rendre le débat social clair et lisible, au lieu de se réfugier constamment dans le déni.

Raphaël ADJOBI

Marcel Ravin, le chef étoilé évincé du dîner des grands chefs par ses pairs…

Marcel Ravin 5          Le dimanche 26 septembre 2021 s’est tenu à la préfecture du Rhône, à Lyon, le dîner des grands chefs de la restauration. Organisé par les marques Sirha food et Invité par le président de la République, le chef étoilé Marcel Ravin a été interdit d’accéder à la salle de réception alors qu’il était muni de son carton d’invitation présidentiel.

          Dans ce milieu de la haute gastronomie où tout le monde se connaît, jusqu’à ce dimanche-là, il était difficile pour le commun des Français d’imaginer qu’une telle chose pouvait arriver. Le chef étoilé Martiniquais précise qu’il était dans la même file d’attente que d’autres grands chefs ; il se trouvait précisément aux côtés du chef lyonnais Alexis Trolliet. « On était ensemble, écrit-il sur sa page Face Book, j’avais ma carte d’invitation nominative et ma carte d’identité nominative, mais ils m’ont dit que je n’étais pas sur la liste et leur responsable n’a rien voulu savoir. Bien entendu, certains sont rentrés alors qu’ils n’avaient aucune invitation ».

          Déçu et dépité par l’humiliation qu’il venait de subir, Marcel Ravin quitte la préfecture, lieu de la fête, et part dîner dans un bar près de là. Il commande une andouillette et des frites, pour se consoler. Il a eu toute la nuit pour réfléchir à ce qu’il venait de vivre. « Triste soirée. Être invité et finir sur un trottoir à bouffer une andouillette… Vive la gastronomie française et la fraternité ! » Effectivement, être invité par le président de la République parce que vous êtes une figure de l’excellence française et se voir obligé de quitter les lieux et d’aller dîner ailleurs constitue une cinglante humiliation. Mais Marcel Ravin ne désespère pas de l’humanité : il garde en mémoire la compassion du vigile gêné de ne pas avoir pu faire intervenir un organisateur, ainsi que la bienveillance des policiers tristes de le voir repartir son carton d’invitation à la main. « J’ai l’espoir que notre profession se fédère et qu’aucun chef reconnu par ses pairs ne soit plus jamais laissé sur le pas de la porte », se dit-il.

          Pour « ce manque de considération pour une absence sur les listes », le chef Marcel Ravin espérait tout de même des excuses franches des organisateurs. L’incident ne mériterait pas d’être raconté ici si deux faits supplémentaires n’avaient pas retenu notre attention. Non seulement le journal en ligne de l’extrême droite (Valeurs actuelles) s’est empressée de qualifier l’éviction publique d’un grand chef cuisinier français à une soirée devant honorer sa profession de fait marginal – fait « en marge du salon international de la restauration »mais encore les excuses de ses pairs étaient assorties d’une justification dont la teneur mérite d’être soumise à l’appréciation de chacun. Selon les propos de Luc Dubanchet, directeur des marques Sirha Food – recueillis par le journal de Saône et Loire sur son site – d’autres personnes étaient dans le cas de Marcel Ravin (donc « pas sur la liste ») ce dimanche soir, mais « pour lesquelles on a pu rattraper le coup car on a été prévenu. Mais là, on n’a pas été mis au courant, hélas. On regrette cet incident évidemment involontaire de notre part, il n’y a rien d’orienté là-dedans ». Bien sûr que le chef Martiniquais avait noté que « certains sont rentrés alors qu’ils n’avaient aucune invitation ». Sur une vidéo publiée sur sa page Facebook, il assure que « certains collègues étaient arrivés avec des amis et ont réussi à les faire accepter sur un simple coup de fil ». Édifiant, n’est-ce pas ? Le lendemain, à 22 h, il reçoit un appel téléphonique disant clairement : «nos équipes ont merdé, je ne sais pas quoi vous dire, je m’en excuse… vous étiez bien sur la deuxième liste»… Au lecteur s’impose un temps de silence et de réflexion pour tirer sa propre conclusion. Combien de personnes comptait cette liste oubliée du service d’accueil ?   

Marcel Ravin Bleu Bay          Sachant que ce qui vient de lui arriver est une énième épreuve parmi toutes celles qu’il a surmontées durant son parcours, Marcel Ravin conclut en ces termes : « Souhaiter à mes enfants et à mes jeunes (apprentis) un avenir plus solidaire n’est pas une insulte, c’est un message pour l’égalité, la liberté et la fraternité ». Évidemment, ceux qui voient des marginaux partout trouveront son message marginal. Quant à nous, nous pensons qu’il doit être un souci au cœur de chaque citoyen et faire l’objet de véhéments rappels par la République.

Raphaël ADJOBI

La belle leçon d’une femme à un sexiste* (Alexandra Ocasio-Cortez à Ted Yoho / Raphaël ADJOBI)

Le 21 juillet 2020, sur les marches du Capitole à Washington, Alexandra Ocasio-Cortez, la jeune élue (30 ans) du parti démocrate à la chambre des représentants, est traitée de « salope » par Ted Yoho, un élu républicain à la même institution. Des journalistes présents ayant entendu l’insulte ont publié l’information qui a été reprise par plusieurs médias. La jeune dame a d’abord répondu par l’ironie en se filmant sur les mots de la rappeuse Doja Cat (« Bitch Boss »). Le 22 juillet, elle a eu droit aux vraies-fausses excuses de Ted Yoho exprimées en ces termes : « Marié depuis 45 ans et père de deux filles, je fais très attention à mon vocabulaire. Les mots qui m’ont été attribués par la presse à l’attention de ma collègue n’ont jamais été prononcés. Et s’ils ont été compris ainsi, je m’en excuse ». Sachant que les Blancs racistes et sexistes* ont cette classique excuse à la bouche, Alexandra Ocasio-Cortez décide de revenir sur l’incident. Voici le discours qu’elle a tenu à la tribune de l’assemblée ; discours qui est une vraie leçon à tous les racistes qui invoquent leurs amis noirs, leurs artistes noirs préférés, tous les sexistes qui invoquent leur épouse et leurs filles comme preuve qu’ils ne peuvent être racistes ou sexistes.

Alexandra Ocasio-Cortez 3          «Devant des journalistes, le représentant Yoho m’a traitée de… je cite putain de salope. Ce sont les mots que le représentant Yoho a prononcés à l’encontre d’une femme élue au Congrès. Nous les femmes du Congrès et de ce pays avons dû faire face à cette situation d’une manière ou d’une autre à un moment de notre vie. J’ai entendu les mots prononcés par M. Yoho ; des mots que j’entendais d’autres hommes prononcer quand j’étais serveuse dans un restaurant. J’ai jeté hors des bars des hommes qui avaient employé le même langage que M. Yoho. J’ai fait face à ce type de harcèlement dans le métro de New York. Ce genre de langage n’est pas nouveau. C’est bien le problème. M. Yoho n’est pas seul en cause… Il marchait coude-à-coude avec le représentant Roger Williams. Et c’est là que l’on comprend que le problème ne se résume pas à un incident isolé. Le problème est culturel. Il est le fait de la culture de l’impunité, de l’acceptation de la violence, de la violence verbale envers les femmes. Et toute une structure de pouvoir soutient cela. Non seulement on m’a adressé la parole de manière irrespectueuse ici – en particulier par les membres et les élus du parti républicain – mais le président des Etats-Unis m’a dit l’année dernière de rentrer chez moi, dans un autre pays, insinuant que je n’appartiens même pas à l’Amérique. […]

          Je n’ai pas besoin des excuses de M. Yoho. Il est clair qu’il n’avait pas à coeur de me présenter des excuses. Si on lui donnait l’occasion de le faire sincèrement, il ne le ferait pas. Je n’attendrai donc pas des excuses d’un homme qui n’a aucun remords à insulter les femmes et à employer un langage abusif à leur égard. Mais ce qui me gêne, ce qui me pose problème est d’utiliser les femmes, les épouses et les filles comme boucliers pour excuser des comportements déplorables.

          Monsieur Yoho a mentionné qu’il avait une femme et deux filles. J’ai deux ans de moins que la plus jeune des deux filles de Monsieur Yoho. Je suis aussi la fille de quelqu’un. Mon père, heureusement, n’est pas vivant pour voir comment Monsieur Yoho a traité sa fille. Ma mère a pu voir à la télévision l’irrespect de Monsieur Yoho à mon égard sur le seuil de cette maison. Et je suis ici parce que je dois montrer à mes parents que je suis leur fille et qu’ils ne m’ont pas élevée pour accepter l’abus des hommes. Avoir une fille ne rend pas un homme convenable. Avoir une femme ne rend pas un homme convenable ! Traiter les gens avec dignité et respect fait d’un homme une personne convenable. Et quand un homme convenable se trompe, il fait de son mieux et s’excuse. Non pas pour sauver les apparences, ni pour gagner une élection. Il s’excuse sincèrement pour réparer et reconnaître le mal fait afin que nous puissions tous aller de l’avant ».

Alexandra Ocasio-Cortez

* Un sexiste est une personne qui adhère aux croyances discriminatoires basées sur le sexe ; une personne qui soutient l’existence d’une inégalité entre le statut des femmes et celui des hommes et se comporte en conséquence. La Française Simone de Beauvoir et l’Américain Russel Banks assurent avec beaucoup de justesse que le racisme fonctionne sur la même croyance en une inégalité entre les êtres humains selon leurs couleurs établies par les Européens – qui se comportent également en conséquence.

Un Américain nous démontre que les racistes ne savent pas pourquoi ils sont racistes !

L’ignorance donne souvent à certaines pratiques le visage de la religion dans son sens ordinaire. Elle les fait apparaître comme des habitudes familiales, sociales dont vous devez être le répétiteur soucieux de ne pas rompre une chaîne ancestrale. Ces pratiques ou habitudes, on y croit et on y tient sans se préoccuper de leur sens précis. Il en est ainsi du racisme, cette capacité à haïr une personne que l’on ne connaît pas, cette capacité à se convaincre que la création a fait de vous un être supérieur au reste de l’humanité et que vous avez le devoir de perpétuer cet ordre que vous considérez naturel. Dans un entretien accordé à Télérama (N° 3691, du 10 au 16 octobre 2020), le pianiste américain Daryl Davis montre comment en apprenant à mieux connaître l’Autre on parvient à respecter sa différence. En d’autres termes, c’est l’ignorance qui fait le raciste qui souvent s’ignore comme tel. Et c’est cette ignorance qui justifie la création par La France noire d’une exposition pour montrer la construction scientifique du racisme et sa popularisation dans le monde européen à travers les expositions coloniales durant près d’un siècle.

Entretien réalisé par Alexis Buisson

Racisme - Daryl Davis          «Dans un bar du Maryland, en 1983. Daryl Davis n’a que 25 ans mais il est déjà un pianiste réputé, ayant joué avec les plus grands noms du blues. A l’issue de son concert, un inconnu l’approche pour le féliciter. De fil en aiguille, l’homme avoue au musicien noir qu’il est membre du Ku Klux Klan (KKK), l’organisation de suprématie blanche. «Je pensais que c’était une blague. Puis il m’a montré sa carte de membre.» Depuis ce jour-là, l’Afro-Américain s’est lancé dans une improbable croisade : rencontrer des «Klansmen» pour comprendre leur idéologie et les amener à remettre en question leurs croyances racistes. Trente-sept ans après, il dit avoir conduit plus de deux cents membres du Klan à quitter l’organisation. «On a dit de moi que j’étais dans une démarche d’évangélisation. Ce n’est pas vrai. Je ne fais que leur poser des questions pour les amener à s’interroger».

          Fils d’un diplomate, Daryl Davis grandit entre plusieurs pays et cultures. Et c’est en revenant vivre aux Etats-Unis, dans les années 1960, qu’il découvre le sens du mot «raciste». A dix ans, il participe à un défilé de scouts. Seul noir de son groupe il est visé par des jets de pierres et des insultes. Sans comprendre. «Mes parents m’ont assis et m’ont raconté que certaines personnes n’aimaient pas les autres à cause de leur couleur de peau. Je ne pensais pas que c’était possible. Mes interactions avec les Blancs avaient été bonnes.» Cet épisode donne à Daryl la soif d’en savoir plus. «J’ai lu beaucoup de livres sur le racisme et le suprémacisme, noir* comme blanc, mais aucun ne répondait à cette question de base : comment pouvez-vous me haïr si vous ne me connaissez pas ?»

          Cette question, il la posera à ceux qui propagent la haine, à commencer par Grand Dragon, alias Roger Kelly, chef du KKK dans le Maryland. Daryl Davis décroche un rendez-vous en prétextant écrire un livre. «J’avais demandé à ma secrétaire, Blanche, de l’appeler car il aurait reconnu à ma voix que j’étais noir.» Le jour J, «il y avait de la tension, d’autant plus qu’il est venu avec un garde du corps armé». Mais Kelly se prête au jeu. «J’avais fait mon boulot. Je connaissais le KKK parfois mieux que certains de ses membres.» L’entrevue se prolonge… tant et si bien que Roger Kelly finira par prendre Daryl Davis sous son aile. Il l’invite à des rassemblements dans le Maryland, l’introduit auprès d’autres «Klansmen» qui, eux aussi, deviendront ses amis. Quelques années plus tard, Grand Dragon a changé d’horizon politique. «Il m’a dit qu’il ne se rappelait même pas pourquoi il me détestait à la base !» En signe de renoncement au racisme, Roger Kelly lui remet sa tenu du Klan.

          Avec les autres robes blanches et chapeaux pointus qu’il continue de récupérer, le musicien entend ouvrir un musée. «C’est un pan honteux de notre histoire, mais cela en fait partie.» Depuis la mort de George Floyd, Afro-Américain tué par un officier de police blanc à Minneapolis fin mai, un mouvement inédit pour la justice raciale s’est fait jour. Daryl Davis se veut optimiste : «Nous entamons un nouveau chapitre».

* Pour braver le suprémacisme blanc, des Noirs entreprennent çà et là de se construire une idéologie de race supérieure sans former pour le moment un mouvement reconnaissable socialement. Ils se disent : quelle «race » n’aurait-elle pas le droit de se considérer supérieure, l’élue de Dieu, si d’autres races y croient ?

Amandine Gay (réalisatrice) et Nicolas Fargues (romancier), même combat.

images Ouvrir la voix                               Je ne suis pas une héroïne

A la fin de l’année 2017, Amandine Gay a fait entendre la voix des femmes noires vivant dans une France dont la norme est la couleur blanche, grâce à son film-documentaire Ouvrir la voix. Avec son roman Je ne suis pas une héroïne*, Nicolas Fargues lui emboîte le pas pour souligner lui aussi que les institutions de notre pays et le regard de la majorité blanche ne portent pas sur nos compatriotes noires les mêmes jugements que sur les femmes blanches, ne les renvoient pas aux mêmes références culturelles, sociales, humaines. En d’autres termes, les Français blancs peinent à voir dans une femme noire française une femme tout court.

Comme pour illustrer sa pensée, à travers les récits amoureux de la jeune Gérald, Nicolas Fargues nous livre – à la manière d’Amandine Gay – une somme de clichés et de préjugés dont est accablée la femme noire française ou belge ; des lieux communs chosifiants et animalisants que nos compatriotes blancs gagneraient à découvrir pour se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. D’autre part, il n’a pas échappé à l’auteur que, « La France ayant du mal à reconnaître et à intégrer ses minorités, il était devenu plus naturel pour un jeune Français noir de cette génération dite consciente de s’identifier à la langue des Droits civiques américains qu’aux valeurs prétendument inclusives de la République ».

C’est le livre des défis ! Quand un homme entreprend d’écrire un récit à la première personne en se mettant à la place d’une femme, c’est déjà troublant. Si en plus de cela, cet écrivain est un Blanc et le personnage principal une Noire, le trouble nous conduit à redoubler d’attention pour ne pas perdre pied. Une plongée étourdissante dans la peau et l’esprit d’une jeune française noire de son époque, voilà donc l’incroyable prouesse narrative que nous propose Nicolas Fargues. Je ne suis pas une héroïne est, de toute évidence, un roman politique sur l’identité française ; et pour cette raison, il mérite l’attention d’un très large public.

  • Nicolas Fargues, Je ne suis pas une héroïne, Éditions P.O.L. 2018

Raphaël ADJOBI