LE BLANCHIMENT DE « L’ESCLAVE AFFRANCHIE » DE BORDEAUX

L'esclave affranchie          Le vendredi 13 septembre 2021, les Bordelais ont découvert la partie supérieure de la statue de « L’esclave affranchie » – placée en face de la Bourse maritime – recouverte d’une bonne couche de plâtre blanc. A son pied, on pouvait voir une large auréole blanche témoignant d’un piétinement de longue durée de l’auteur ou des auteurs de cet acte de vandalisme.

          Indigné par la dégradation de ce monument érigé en hommage à toutes les victimes de l’esclavage outre-Atlantique, les membres de l’association « Mémoires et Partages » ont pris soin de lui redonner son éclat après le passage des services de la mairie qui l’ont grossièrement débarrassée de son écharpe blanche et surtout de sa couleur de peau blanchie à la chaux. La mairie ainsi que Mémoires et Partages ont aussitôt manifesté leur intention de porter plainte. Et très vite, un article du journal en ligne Rue89 apprend aux Bordelais – on ne sait par quel miracle – qu’il ne s’agit pas d’un vandalisme à caractère raciste parce que l’auteur du méfait est un étudiant en art.

          Tiens, me suis-je dit, parce qu’on est étudiant en art on peut s’attaquer aux statues de la cité sans qu’on y lise aucune intention particulière ? Puis, c’est FR3 Nouvelle Aquitaine qui confirme la qualité d’étudiant du vandale avec un élément supplémentaire : c’est « un professeur (qui) a averti la direction des affaires culturelles de la mairie qu’il ne s’agissait absolument pas d’un acte raciste […] La statue de l’esclave noire a été recouverte de plâtre blanc par un étudiant qui voulait réaliser un moulage ». Vous avez bien lu : « un étudiant qui voulait réaliser un moulage ». Tel est l’argument supposé suffisant pour laver toute personne de mauvaise intention quand elle s’en prend à un bien privé ou public.

          On ne peut que s’étonner de la volonté de l’enseignant qui, au lieu de s’indigner de la conduite de son élève, exprime sa ferme volonté de nier tout caractère raciste à ce qu’il a fait. Est-il dans sa conscience au point de contrôler toutes ses pensées ? Est-ce lui qui a demandé cet exercice sur cette statue ? Est-ce lui qui a demandé à son élève de laisser le plâtre sur le monument une fois son travail terminé ? Peut-il nous dire la valeur ou le sens du travail achevé ? Ce collègue s’est comporté comme ces parents qui viennent devant les équipes pédagogiques jurer par tous leurs dieux que leur enfant ne peut mentir, ne peut tricher, n’est nullement bavard. Il reproduit, sûrement comme bien d’autres, ce qu’il déplore quand il s’agit des parents. Le statut d’apprenti boucher ou d’étudiant vétérinaire n’autorise personne à découper des animaux ou bien à les opérer où et quand il veut. Imaginez un éleveur découvrant, un matin dans son pré, une de ses vaches morte, découpée. Imaginez que devant sa colère, le maître boucher vienne lui expliquer que son élève n’avait nullement l’intention de lui voler sa viande pour se nourrir mais qu’il s’est contenté de pratiquer sa leçon. Franchement, ne sommes-nous pas en droit de nous poser des questions quant à l’avenir qu’un tel enseignement promet à la société ?

Colbert devant l'Assemblée          Toucher, caresser, se faire photographier avec les statues, ce sont des gestes qui font partie de la vie des cités modernes. Et parfois elles portent la marque de cette proximité avec les promeneurs. D’ailleurs, certaines municipalités prennent des mesures pour éviter cette proximité qu’elles jugent nuisible. Mais mener des actions visant à les faire changer d’aspect, sans aucune demande préalable et sans raison explicitée devant les autorités compétentes, c’est manifester contre les autorités qui les ont érigées, ou permis leur érection, un sentiment particulier. La peinture rouge sur la robe de la statue de Colbert devant l’assemblée nationale ne nous dit pas le contraire. Retenons qu’à Nantes, c’est parce que la statue en mémoire de l’esclavage a été vandalisée que la municipalité de l’époque a construit un mémorial devenu patrimoine de l’histoire de France. Il importe que certains apprennent à donner du sens à leurs actes afin de rendre le débat social clair et lisible, au lieu de se réfugier constamment dans le déni.

Raphaël ADJOBI

Marcel Ravin, le chef étoilé évincé du dîner des grands chefs par ses pairs…

Marcel Ravin 5          Le dimanche 26 septembre 2021 s’est tenu à la préfecture du Rhône, à Lyon, le dîner des grands chefs de la restauration. Organisé par les marques Sirha food et Invité par le président de la République, le chef étoilé Marcel Ravin a été interdit d’accéder à la salle de réception alors qu’il était muni de son carton d’invitation présidentiel.

          Dans ce milieu de la haute gastronomie où tout le monde se connaît, jusqu’à ce dimanche-là, il était difficile pour le commun des Français d’imaginer qu’une telle chose pouvait arriver. Le chef étoilé Martiniquais précise qu’il était dans la même file d’attente que d’autres grands chefs ; il se trouvait précisément aux côtés du chef lyonnais Alexis Trolliet. « On était ensemble, écrit-il sur sa page Face Book, j’avais ma carte d’invitation nominative et ma carte d’identité nominative, mais ils m’ont dit que je n’étais pas sur la liste et leur responsable n’a rien voulu savoir. Bien entendu, certains sont rentrés alors qu’ils n’avaient aucune invitation ».

          Déçu et dépité par l’humiliation qu’il venait de subir, Marcel Ravin quitte la préfecture, lieu de la fête, et part dîner dans un bar près de là. Il commande une andouillette et des frites, pour se consoler. Il a eu toute la nuit pour réfléchir à ce qu’il venait de vivre. « Triste soirée. Être invité et finir sur un trottoir à bouffer une andouillette… Vive la gastronomie française et la fraternité ! » Effectivement, être invité par le président de la République parce que vous êtes une figure de l’excellence française et se voir obligé de quitter les lieux et d’aller dîner ailleurs constitue une cinglante humiliation. Mais Marcel Ravin ne désespère pas de l’humanité : il garde en mémoire la compassion du vigile gêné de ne pas avoir pu faire intervenir un organisateur, ainsi que la bienveillance des policiers tristes de le voir repartir son carton d’invitation à la main. « J’ai l’espoir que notre profession se fédère et qu’aucun chef reconnu par ses pairs ne soit plus jamais laissé sur le pas de la porte », se dit-il.

          Pour « ce manque de considération pour une absence sur les listes », le chef Marcel Ravin espérait tout de même des excuses franches des organisateurs. L’incident ne mériterait pas d’être raconté ici si deux faits supplémentaires n’avaient pas retenu notre attention. Non seulement le journal en ligne de l’extrême droite (Valeurs actuelles) s’est empressée de qualifier l’éviction publique d’un grand chef cuisinier français à une soirée devant honorer sa profession de fait marginal – fait « en marge du salon international de la restauration »mais encore les excuses de ses pairs étaient assorties d’une justification dont la teneur mérite d’être soumise à l’appréciation de chacun. Selon les propos de Luc Dubanchet, directeur des marques Sirha Food – recueillis par le journal de Saône et Loire sur son site – d’autres personnes étaient dans le cas de Marcel Ravin (donc « pas sur la liste ») ce dimanche soir, mais « pour lesquelles on a pu rattraper le coup car on a été prévenu. Mais là, on n’a pas été mis au courant, hélas. On regrette cet incident évidemment involontaire de notre part, il n’y a rien d’orienté là-dedans ». Bien sûr que le chef Martiniquais avait noté que « certains sont rentrés alors qu’ils n’avaient aucune invitation ». Sur une vidéo publiée sur sa page Facebook, il assure que « certains collègues étaient arrivés avec des amis et ont réussi à les faire accepter sur un simple coup de fil ». Édifiant, n’est-ce pas ? Le lendemain, à 22 h, il reçoit un appel téléphonique disant clairement : «nos équipes ont merdé, je ne sais pas quoi vous dire, je m’en excuse… vous étiez bien sur la deuxième liste»… Au lecteur s’impose un temps de silence et de réflexion pour tirer sa propre conclusion. Combien de personnes comptait cette liste oubliée du service d’accueil ?   

Marcel Ravin Bleu Bay          Sachant que ce qui vient de lui arriver est une énième épreuve parmi toutes celles qu’il a surmontées durant son parcours, Marcel Ravin conclut en ces termes : « Souhaiter à mes enfants et à mes jeunes (apprentis) un avenir plus solidaire n’est pas une insulte, c’est un message pour l’égalité, la liberté et la fraternité ». Évidemment, ceux qui voient des marginaux partout trouveront son message marginal. Quant à nous, nous pensons qu’il doit être un souci au cœur de chaque citoyen et faire l’objet de véhéments rappels par la République.

Raphaël ADJOBI

La belle leçon d’une femme à un sexiste* (Alexandra Ocasio-Cortez à Ted Yoho / Raphaël ADJOBI)

Le 21 juillet 2020, sur les marches du Capitole à Washington, Alexandra Ocasio-Cortez, la jeune élue (30 ans) du parti démocrate à la chambre des représentants, est traitée de « salope » par Ted Yoho, un élu républicain à la même institution. Des journalistes présents ayant entendu l’insulte ont publié l’information qui a été reprise par plusieurs médias. La jeune dame a d’abord répondu par l’ironie en se filmant sur les mots de la rappeuse Doja Cat (« Bitch Boss »). Le 22 juillet, elle a eu droit aux vraies-fausses excuses de Ted Yoho exprimées en ces termes : « Marié depuis 45 ans et père de deux filles, je fais très attention à mon vocabulaire. Les mots qui m’ont été attribués par la presse à l’attention de ma collègue n’ont jamais été prononcés. Et s’ils ont été compris ainsi, je m’en excuse ». Sachant que les Blancs racistes et sexistes* ont cette classique excuse à la bouche, Alexandra Ocasio-Cortez décide de revenir sur l’incident. Voici le discours qu’elle a tenu à la tribune de l’assemblée ; discours qui est une vraie leçon à tous les racistes qui invoquent leurs amis noirs, leurs artistes noirs préférés, tous les sexistes qui invoquent leur épouse et leurs filles comme preuve qu’ils ne peuvent être racistes ou sexistes.

Alexandra Ocasio-Cortez 3          «Devant des journalistes, le représentant Yoho m’a traitée de… je cite putain de salope. Ce sont les mots que le représentant Yoho a prononcés à l’encontre d’une femme élue au Congrès. Nous les femmes du Congrès et de ce pays avons dû faire face à cette situation d’une manière ou d’une autre à un moment de notre vie. J’ai entendu les mots prononcés par M. Yoho ; des mots que j’entendais d’autres hommes prononcer quand j’étais serveuse dans un restaurant. J’ai jeté hors des bars des hommes qui avaient employé le même langage que M. Yoho. J’ai fait face à ce type de harcèlement dans le métro de New York. Ce genre de langage n’est pas nouveau. C’est bien le problème. M. Yoho n’est pas seul en cause… Il marchait coude-à-coude avec le représentant Roger Williams. Et c’est là que l’on comprend que le problème ne se résume pas à un incident isolé. Le problème est culturel. Il est le fait de la culture de l’impunité, de l’acceptation de la violence, de la violence verbale envers les femmes. Et toute une structure de pouvoir soutient cela. Non seulement on m’a adressé la parole de manière irrespectueuse ici – en particulier par les membres et les élus du parti républicain – mais le président des Etats-Unis m’a dit l’année dernière de rentrer chez moi, dans un autre pays, insinuant que je n’appartiens même pas à l’Amérique. […]

          Je n’ai pas besoin des excuses de M. Yoho. Il est clair qu’il n’avait pas à coeur de me présenter des excuses. Si on lui donnait l’occasion de le faire sincèrement, il ne le ferait pas. Je n’attendrai donc pas des excuses d’un homme qui n’a aucun remords à insulter les femmes et à employer un langage abusif à leur égard. Mais ce qui me gêne, ce qui me pose problème est d’utiliser les femmes, les épouses et les filles comme boucliers pour excuser des comportements déplorables.

          Monsieur Yoho a mentionné qu’il avait une femme et deux filles. J’ai deux ans de moins que la plus jeune des deux filles de Monsieur Yoho. Je suis aussi la fille de quelqu’un. Mon père, heureusement, n’est pas vivant pour voir comment Monsieur Yoho a traité sa fille. Ma mère a pu voir à la télévision l’irrespect de Monsieur Yoho à mon égard sur le seuil de cette maison. Et je suis ici parce que je dois montrer à mes parents que je suis leur fille et qu’ils ne m’ont pas élevée pour accepter l’abus des hommes. Avoir une fille ne rend pas un homme convenable. Avoir une femme ne rend pas un homme convenable ! Traiter les gens avec dignité et respect fait d’un homme une personne convenable. Et quand un homme convenable se trompe, il fait de son mieux et s’excuse. Non pas pour sauver les apparences, ni pour gagner une élection. Il s’excuse sincèrement pour réparer et reconnaître le mal fait afin que nous puissions tous aller de l’avant ».

Alexandra Ocasio-Cortez

* Un sexiste est une personne qui adhère aux croyances discriminatoires basées sur le sexe ; une personne qui soutient l’existence d’une inégalité entre le statut des femmes et celui des hommes et se comporte en conséquence. La Française Simone de Beauvoir et l’Américain Russel Banks assurent avec beaucoup de justesse que le racisme fonctionne sur la même croyance en une inégalité entre les êtres humains selon leurs couleurs établies par les Européens – qui se comportent également en conséquence.

Un Américain nous démontre que les racistes ne savent pas pourquoi ils sont racistes !

L’ignorance donne souvent à certaines pratiques le visage de la religion dans son sens ordinaire. Elle les fait apparaître comme des habitudes familiales, sociales dont vous devez être le répétiteur soucieux de ne pas rompre une chaîne ancestrale. Ces pratiques ou habitudes, on y croit et on y tient sans se préoccuper de leur sens précis. Il en est ainsi du racisme, cette capacité à haïr une personne que l’on ne connaît pas, cette capacité à se convaincre que la création a fait de vous un être supérieur au reste de l’humanité et que vous avez le devoir de perpétuer cet ordre que vous considérez naturel. Dans un entretien accordé à Télérama (N° 3691, du 10 au 16 octobre 2020), le pianiste américain Daryl Davis montre comment en apprenant à mieux connaître l’Autre on parvient à respecter sa différence. En d’autres termes, c’est l’ignorance qui fait le raciste qui souvent s’ignore comme tel. Et c’est cette ignorance qui justifie la création par La France noire d’une exposition pour montrer la construction scientifique du racisme et sa popularisation dans le monde européen à travers les expositions coloniales durant près d’un siècle.

Entretien réalisé par Alexis Buisson

Racisme - Daryl Davis          «Dans un bar du Maryland, en 1983. Daryl Davis n’a que 25 ans mais il est déjà un pianiste réputé, ayant joué avec les plus grands noms du blues. A l’issue de son concert, un inconnu l’approche pour le féliciter. De fil en aiguille, l’homme avoue au musicien noir qu’il est membre du Ku Klux Klan (KKK), l’organisation de suprématie blanche. «Je pensais que c’était une blague. Puis il m’a montré sa carte de membre.» Depuis ce jour-là, l’Afro-Américain s’est lancé dans une improbable croisade : rencontrer des «Klansmen» pour comprendre leur idéologie et les amener à remettre en question leurs croyances racistes. Trente-sept ans après, il dit avoir conduit plus de deux cents membres du Klan à quitter l’organisation. «On a dit de moi que j’étais dans une démarche d’évangélisation. Ce n’est pas vrai. Je ne fais que leur poser des questions pour les amener à s’interroger».

          Fils d’un diplomate, Daryl Davis grandit entre plusieurs pays et cultures. Et c’est en revenant vivre aux Etats-Unis, dans les années 1960, qu’il découvre le sens du mot «raciste». A dix ans, il participe à un défilé de scouts. Seul noir de son groupe il est visé par des jets de pierres et des insultes. Sans comprendre. «Mes parents m’ont assis et m’ont raconté que certaines personnes n’aimaient pas les autres à cause de leur couleur de peau. Je ne pensais pas que c’était possible. Mes interactions avec les Blancs avaient été bonnes.» Cet épisode donne à Daryl la soif d’en savoir plus. «J’ai lu beaucoup de livres sur le racisme et le suprémacisme, noir* comme blanc, mais aucun ne répondait à cette question de base : comment pouvez-vous me haïr si vous ne me connaissez pas ?»

          Cette question, il la posera à ceux qui propagent la haine, à commencer par Grand Dragon, alias Roger Kelly, chef du KKK dans le Maryland. Daryl Davis décroche un rendez-vous en prétextant écrire un livre. «J’avais demandé à ma secrétaire, Blanche, de l’appeler car il aurait reconnu à ma voix que j’étais noir.» Le jour J, «il y avait de la tension, d’autant plus qu’il est venu avec un garde du corps armé». Mais Kelly se prête au jeu. «J’avais fait mon boulot. Je connaissais le KKK parfois mieux que certains de ses membres.» L’entrevue se prolonge… tant et si bien que Roger Kelly finira par prendre Daryl Davis sous son aile. Il l’invite à des rassemblements dans le Maryland, l’introduit auprès d’autres «Klansmen» qui, eux aussi, deviendront ses amis. Quelques années plus tard, Grand Dragon a changé d’horizon politique. «Il m’a dit qu’il ne se rappelait même pas pourquoi il me détestait à la base !» En signe de renoncement au racisme, Roger Kelly lui remet sa tenu du Klan.

          Avec les autres robes blanches et chapeaux pointus qu’il continue de récupérer, le musicien entend ouvrir un musée. «C’est un pan honteux de notre histoire, mais cela en fait partie.» Depuis la mort de George Floyd, Afro-Américain tué par un officier de police blanc à Minneapolis fin mai, un mouvement inédit pour la justice raciale s’est fait jour. Daryl Davis se veut optimiste : «Nous entamons un nouveau chapitre».

* Pour braver le suprémacisme blanc, des Noirs entreprennent çà et là de se construire une idéologie de race supérieure sans former pour le moment un mouvement reconnaissable socialement. Ils se disent : quelle «race » n’aurait-elle pas le droit de se considérer supérieure, l’élue de Dieu, si d’autres races y croient ?

Amandine Gay (réalisatrice) et Nicolas Fargues (romancier), même combat.

images Ouvrir la voix                               Je ne suis pas une héroïne

A la fin de l’année 2017, Amandine Gay a fait entendre la voix des femmes noires vivant dans une France dont la norme est la couleur blanche, grâce à son film-documentaire Ouvrir la voix. Avec son roman Je ne suis pas une héroïne*, Nicolas Fargues lui emboîte le pas pour souligner lui aussi que les institutions de notre pays et le regard de la majorité blanche ne portent pas sur nos compatriotes noires les mêmes jugements que sur les femmes blanches, ne les renvoient pas aux mêmes références culturelles, sociales, humaines. En d’autres termes, les Français blancs peinent à voir dans une femme noire française une femme tout court.

Comme pour illustrer sa pensée, à travers les récits amoureux de la jeune Gérald, Nicolas Fargues nous livre – à la manière d’Amandine Gay – une somme de clichés et de préjugés dont est accablée la femme noire française ou belge ; des lieux communs chosifiants et animalisants que nos compatriotes blancs gagneraient à découvrir pour se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. D’autre part, il n’a pas échappé à l’auteur que, « La France ayant du mal à reconnaître et à intégrer ses minorités, il était devenu plus naturel pour un jeune Français noir de cette génération dite consciente de s’identifier à la langue des Droits civiques américains qu’aux valeurs prétendument inclusives de la République ».

C’est le livre des défis ! Quand un homme entreprend d’écrire un récit à la première personne en se mettant à la place d’une femme, c’est déjà troublant. Si en plus de cela, cet écrivain est un Blanc et le personnage principal une Noire, le trouble nous conduit à redoubler d’attention pour ne pas perdre pied. Une plongée étourdissante dans la peau et l’esprit d’une jeune française noire de son époque, voilà donc l’incroyable prouesse narrative que nous propose Nicolas Fargues. Je ne suis pas une héroïne est, de toute évidence, un roman politique sur l’identité française ; et pour cette raison, il mérite l’attention d’un très large public.

  • Nicolas Fargues, Je ne suis pas une héroïne, Éditions P.O.L. 2018

Raphaël ADJOBI