LA FRANCE NOIRE invitée aux 2es Rencontres régionales de la lutte contre les discriminations par l’éducation à la citoyenneté mondiale

          Le jeudi 11 décembre 2025, le réseau régional multi-acteurs Bourgogne-Franche-Comté international (BFC International) a réuni plus de quatre-vingts personnes autour des moyens de lutter contre les discriminations. En effet, à travers la participation d’acteurs associatifs, d’élus et de représentants d’institutions qui réfléchissent et agissent sur le terrain, BFC International a voulu cette rencontre pour « favoriser un dialogue multi-acteurs et un partage de connaissances au service de l’intérêt général ». Avoir connaissance de ce qui se fait dans notre région en matière de lutte contre les discriminations, contre le racisme, mais aussi des moyens mis en oeuvre pour aider les démunis à connaître leur droit pour mieux se défendre est absolument nécessaire quand on est soucieux de la consolidation du vivre-ensemble et de la cohésion sociale.

          C’est notre ami Yves Gaucher (président de Lacim du sénonais) qui a délivré le mot de bienvenue aux participants en sa qualité d’administrateur de BFC International. Ce fut un réal plaisir de retrouver les ami(e)s de l’Yonne : outre Yves et Marie-Thérèse Gaucher, Sophie Montagne représentait l’association cézycoise Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD). Je profite de l’occasion pour les remercier d’avoir aidé à la désinstallation de l’exposition.        La France noire a été sollicitée par BFC international pour présenter son exposition « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noire dans l’histoire de l’humanité » avec à l’appui deux conférences. Nous sommes très reconnaissants à ce réseau régional pour avoir permis à notre exposition de rencontrer pour la première fois un public d’adultes. L’attention accordée aux panneaux présentés et les nombreuses photos prises par les participants témoignent du succès rencontré par notre travail. Quant au conférencier, il a été vivement félicité par de nombreux participants et pourrait même être invité par la ville de Besançon l’année prochaine.

Raphaël ADJOBI

VERDICT DU PROCÈS DES 11 MARTINIQUAIS impliqués dans le déboulonnage de 3 statues de l’époque esclavagiste et coloniale

          Deux dates à retenir, et un verdict qui honore la Justice ! 22 mai 2020, jour historique où les trois statues de l’époque esclavagiste et coloniale sont tombées en Martinique. 17 novembre 2025, jour du jugement des 11 personnes impliquées dans le déboulonnage de ces effigies. Verdict du tribunal correctionnel : 9 des prévenus sont relaxés ; 2 sont condamnés mais dispensés de peine. En d’autres termes, les 11 prévenus sont ressortis du tribunal sans condamnation effective.

          Ce verdict dit clairement que « les citoyens ont le droit à la désobéissance civile », le droit de défendre une cause qui agite le débat public, le droit d’avoir une position, une posture qui peut ne pas plaire au pouvoir en place, et cela sans tomber sous le coup de la loi – surtout quand les idées exprimées sont anticoloniales et antiesclavagistes. Selon le tribunal, « condamner un tel acte – qui est évidemment un acte politique (ne portant pas atteinte à la vie, à l’honneur, à la dignité de quiconque) serait une ingérence disproportionnée dans l’exercice de la liberté d’expression », a souligné l’un des avocats. Retenons donc que la Justice refuse de se mêler du débat politique, parce que le déboulonnage des trois statues était un acte politique commis dans le cadre d’un débat politique pour attirer l’attention de l’État et des citoyens !

          Tous les Français doivent retenir que le déboulonnage des statues de Victor Schoelcher, de Joséphine de Beauharnais, et de Pierre B. d’Esnambuc souligne la légitimité du débat sur la place des symboles de l’époque coloniale et esclavagiste qui polluent nos espaces publics. Surtout quand celles et ceux qui les défendent ignorent totalement comment les statues et les noms de rues se sont répandus dans ces espaces.

          Selon nous, ce verdict du tribunal de Fort-de-France est très réconfortant parce qu’il nous dit que la Justice de notre pays refuse d’être la caisse de résonance de ceux qui détiennent les pouvoirs et l’argent et qui croient que la raison est forcément de leur côté. On peut d’ailleurs se demander dans cette affaire qui a déposé la plainte ? Qui s’est déclaré propriétaire de ces statues pour demander justice ? Qui s’est senti offensé, blessé, insulté au point de porter plainte ? Si l’État veut honorer des hommes et des femmes qu’il juge dignes de l’estime de la majorité des citoyens, il dispose du Panthéon pour cela. S’il s’agit des descendants des esclavagistes qui s’accrocheraient à ces vestiges du passé, qu’ils sachent qu’il ne leur est pas interdit de les posséder dans leurs cercles privés. L’espace public n’est nullement le lieu d’exprimer sa volonté de puissance ou celle de ses aïeux par rapport à ceux d’autres compatriotes ! Attitude tout à fait malsaine. C’est pourquoi nous pouvons être pleinement d’accord avec cette jeune Martiniquaise qui dit que ce verdict va dans le sens du mieux vivre ensemble, car il n’est pas épanouissant et il n’est pas juste de grandir « entourés de symboles insultants ». Que le lecteur retienne cela ! Ces paroles nous emmènent à paraphraser celles d’un personnage de Sourires de loup de Zadie Smith à l’attention de cette catégorie de citoyens accrochés aux effigies de leurs aïeux qu’ils savent pourtant insultantes pour leurs compatriotes noirs :

est-ce que c’est vraiment aussi compliqué que ça, est-il vraiment impensable que Noirs et Blancs, coincés sur ces multiples territoires dispersés sur plusieurs océans et plusieurs continents qui constituent la France d’aujourd’hui, nous ne puissions parvenir à nous traiter les uns les autres comme des citoyens français aspirant aux mêmes idéaux comme lorsque nos aïeux combattaient côte à côte le même ennemi ?

Raphaël ADJOBI

LE PROCÈS DES 11 MARTINIQUAIS POUR DÉBOULONNAGE DE TROIS STATUES GLORIFIANT LE RÉCIT DE LA FRANCE BLANCHE : une répétition de l’abolition tronquée de 1848 !

          Le procès fait en ce mois de novembre 2025 aux 11 Martiniquais ayant participé au déboulonnage de trois statues d’hommes blancs de l’époque esclavagiste et coloniale dans leur département mérite un regard attentif et une analyse précise pour comprendre l’équité du balancier de la Justice de notre pays.

          Il convient de retenir que c’est au bout d’une vingtaine d’années de demande des activistes de la Martinique auprès des autorités locales, quant à l’inacceptable présence – parce qu’insultante – des effigies de trois personnages de notre histoire coloniale et esclavagiste, que leur décision fut prise de les déboulonner en mai 2020. Et cela quelques jours avant la mort de George Floyd aux États-unis. Ce constat dit clairement que l’écoute de l’Autre pour prendre en compte sa peine ou sa souffrance, qui est la plus grande forme d’équité, de justice, que la République doit à chacun de ses citoyens, a été négligée ou rejetée par la France. Sur ce sujet, il faut lire le chapitre « Faut-il déboulonner certaines statues » de mon livre Les Français noirs et la République – Une histoire mouvementée (L’Harmattan, 2024).

Aucun Français n’est censé ignorer l’histoire de l’esclavage des Noirs

          Je ne voudrais donc pas m’attarder sur les raisons qui ont poussé les Martiniquais à déboulonner les statues de Victor Schoelcher (dans une insultante posture paternaliste à l’égard d’une enfant noire) et de Joséphine de Beauharnais, puisque j’y ai consacré un chapitre dans mon livre que je viens de citer. Lire, c’est écouter l’Autre ! Ne lisez pas que les compatriotes blancs ! Lisez aussi les Français noirs pour compléter votre connaissance de l’Histoire de France.

          Rappelons que comme à notre époque Christiane Taubira, membre du gouvernement, avait été chargée de défendre ce qui est devenu le mariage pour tous, Victor Schoelcher était à son époque secrétaire d’État du gouvernement en place chargé du programme de l’abolition de l’esclavage avec indemnisation des colons ; ce qui aboutira à la mise au travail forcé des nouveaux citoyens jusqu’en 1946 ! En d’autres termes, l’un et l’autre étaient au service de l’État et ne peuvent donc pas être personnellement tenus pour responsables du résultat obtenu au point d’être glorifiés ou détestés ! L’inévitable détestation ou admiration des populations de ces faces émergées des actions de l’État doit donc être vue, chaque fois, comme un message clair adressé à l’État lui-même. C’est ce que chaque citoyen doit retenir ; et c’est ce que l’Histoire doit retenir ! Quant à Joséphine de Beauharnais, elle était l’épouse de Napoléon Bonaparte qui avait rétabli en 1802 l’esclavage aboli par la première république en 1794. Ce tableau me semble assez clair pour comprendre la contestation de la légitimité de ces deux personnages dans l’espace public martiniquais. J’ajouterai que personne, même pas la République, n’a le droit d’imposer aux citoyens de tel ou tel département des figures à honorer, surtout quand les populations les ont en horreur ! PERSONNE ! Sauf les suprémacistes convaincus de détenir la lumière devant éclairer le reste du monde condamné à les considérer comme des dieux incontestables ! Qui a déjà écouté les Martiniquais pour connaître leurs héros qui les ont libérés ou étaient sur le point d’y parvenir au moment de la proclamation officielle de l’abolition de l’esclavage ? D’ailleurs, sur son site, la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) éclaire les citoyens et l’État français sur la posture des Martiniquais à l’égard de Victor Schoelcher : https://memoire-esclavage.org/statue-de-victor-schoelcher-fort-de-france

        Maintenant, abordons plus largement la raison du déboulonnage de la troisième statue représentant un personnage que presque personne ne connaît en métropole. Les descendants des Africains en Martinique savent très bien que leurs aïeux ont été forcés par les colons blancs de remplacer les autochtones de l’île : les Arawak et les Kalidago, exterminés par Pierre d’Esnambuc (1585 – 1636) au moment de l’installation des colons français. Aujourd’hui, personne ne peut mentionner un seul descendant de ces deux peuples dans la population française ! Voilà une triste réalité appelée génocide et qui a pleinement atteint son but ! Et pourtant, Pierre d’Esnambuc avait une statue qui trônait en bienfaiteur digne d’admiration – selon l’administration française – sur une place publique de l’île avant sa destruction en juillet 2020 ! C’est croire que la disparition de presque toutes les statues de Christophe Colomb sous le ciel des Amériques – avec les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd – ne semble pas un enseignement pour nos autorités quant au fait que le terme « découvreur » de peuples étrangers est désormais considéré par des milliards d’êtres humains à travers le monde comme une insulte, voire une inqualifiable et détestable arrogance.

La République complice des suprémacistes békés ?

          En France, on déboulonne régulièrement des statues. Démonstration est faite dans mon livre cité plus haut. Celle de l’abbé Pierre, accusé d’agressions sexuelles, a été déboulonnée en septembre 2024 à Norges-la-ville en Bourgogne (21 – Côte d’or) et son image retirée des affiches publicitaires d’une fondation bien connue. Posons-nous cette question pour voir plus clair dans ce débat : qui juge de la dignité ou non de la présence de telle ou telle effigie dans les espaces publics ? Réponse : elles sont là grâce à des cercles d’amis, des partisans qui courtisent les officiels de l’État ! C’EST TOUT ! Personne en France ne peut soutenir le contraire ! Les représentants de l’État ne doivent donc pas négliger ce fait au risque de se rendre complices des offenses que cause la présence en certains lieux de certaines de ces statues. Voilà pourquoi, à la suite des Martiniquais, des centaines de statues ont été déboulonnées par des citoyens à travers le monde après la mise à mort raciste de l’Américain George Floyd.

          De toute évidence, l’enjeu de ce procès est de refuser aux Français noirs la légitimité de leur histoire française au sein de la République. En effet, le déboulonnage des trois statues était une revendication de la reconnaissance de leur légitimité – et donc de leur voix, de leur sentiment – au sein de la République. Les Martiniquais refusent que la République se rende complice des descendants des esclavagistes, ces békés qui tiennent à perpétuer les figures des crimes esclavagistes et coloniaux et les injustices qui les accompagnent comme œuvres civilisatrices dignes d’être honorées – même là où les blessures du passé sont encore vivaces. Ils savent que c’est cette complicité de l’État avec les aïeux des békés qui avait abouti à l’indemnisation des colons au lieu des esclaves au moment de la deuxième abolition de l’esclavage. Chaque citoyen français doit graver cela dans son esprit au moment de discuter des revendications de nos compatriotes des outre-mer.

          Malheureusement, nous n’avons plus en France d’intellectuels reconnus capables de porter une voix forte pouvant être entendue quand il s’agit de défendre la légitimité contestée d’un groupe social issu de notre histoire coloniale ou esclavagiste. Aussi l’expulsion de l’homme noir de l’histoire de l’humanité officialisée par les théories racialistes du XIX siècle – mais contestée au XXe siècle- a fini par triompher en ce début du XXIe siècle au sein du pouvoir politique républicain pour autoriser ce procès.

          Que chacun retienne ceci : aujourd’hui, la figure de Victor Schoelcher et celle de l’abbé Pierre sont contestées – pour des raisons différentes ; et la statue de chacun est déboulonnée parce que devenue gênante. Et la preuve que le procès des 11 Martiniquais est une contestation de la légitimité des Français noirs se trouve dans le fait que chaque action que ceux-ci posent pour sortir de l’invisibilité et accéder à une égalité de considération et de traitement avec le citoyen blanc est jugée par nos autorités comme une atteinte à l’ordre public ! Cela est un fait incontestable clairement démontré dans mon livre afin que personne ne demeure ignorant de l’institution de l’injustice à l’égard des Noirs au cœur de la République.

Raphaël ADJOBI

Nathacha APPANAH PRIX FEMINA 2025… mais pas le niveau suffisant pour être Française !

          La France détient l’art singulier d’humilier les descendant(e)s de ses anciennes colonies. Un art devenu risible. Nathacha APPANAH, la journaliste et écrivaine originaire de l’île Maurice (1), en est l’amère exemple. Prix Fémina 2025 pour son roman La nuit au cœur, elle n’aurait pas, selon l’administration française, le niveau suffisant pour obtenir la nationalité française.

          « Pour prouver son niveau de français, elle a envoyé ses grades de chevalier et d’officier des arts et des lettres, deux décorations remises par l’État français » au regard de ses nombreuses publications littéraires (Carole Lefrançois dans Télérama n° 3949 du 17/09/2025 p.141). « L’administration m’a répondu que ces honneurs ne correspondaient pas à un diplôme, ce que je savais, mais je me disais que peut-être avec mon curriculum vitae et les douze romans publiés, cela suffirait… ». NON ! Elle a été retoquée ! Quant à l’artiste Oxmo Puccino51 ans – il a beau partager ses questionnements avec tous les Français, c’est seulement cette année, en juillet 2025, qu’il a obtenu la nationalité française (avec l’aide de son entourage professionnel, précise-t-il) après trois tentatives infructueuses ; lui, qui vit à Paris depuis qu’il a 1 an ! « Lors de l’entretien […] l’on m’a posé des questions sur la culture française et demandé de réciter les paroles de la Marseillaise » (Télérama du 15/10/2025). L’administration de notre pays douterait-elle de la qualité de l’enseignement reçu dans nos établissements scolaires ? Quand en France un Blanc, premier ministre, n’est pas disqualifié pour avoir clamé publiquement que l’île de la Réunion est située dans l’océan Pacifique – et devient une décennie plus tard ministre des outre-mer ! – une partie de la population française a toutes les raisons de croire que les dirigeants de notre République sont injustes devant nos ignorances respectives.

          En effet, la France blanche a ses raisons que la raison ne connaît pas. Par exemple, c’est elle qui décide de classer les artistes et les écrivains qui n’ont pas la peau blanche dans telle ou telle catégorie de population de la terre, dans telle ou telle type de culture.

          Tenez, en matière de publications, le premier roman de Nathacha Appanah Les rochers de Poudre d’or – sorti en 2003 fut d’office classé dans la collection Continents noirs, chez Gallimard. L’autrice garde encore le souvenir de la déception ressentie alors : « Peut-être que j’avais oublié ma couleur de peau, peut-être que j’avais oublié d’où je venais… Bon sang ! Lisez-nous pour notre intention, pour les risques littéraires que nous prenons, ne nous lisez pas comme des sociologues déguisés, des anthropologues… mais pour le langage, l’émotion et ce personnage qui fait vous mettre à sa place » (Entretien avec Carole Lefrançois – Télérama).

          Et elle a pleinement raison parce que vous ne trouverez pas dans une collection étiquetée NOIR les titres comme Zamore et Mirza (1785) – drame en trois actes d’Olympe de Gouges, Ourika (1823) de Claire de Duras, Bug-Jargal (1826) de Victor Hugo, ou Alma (2020) de Timothée de Fombelle, dont les héros et héroïnes sont Noir(e)s”. Qui oserait aller chercher Georges d’Alexandre Dumas au rayon littérature francophone ?

(1) L’île a appartenu à la France de 1715 à 1810 avant de devenir colonie anglaise jusqu’en 1968.

Raphaël ADJOBI

Elles militent pour rendre plus visible la contribution des femmes à l’Histoire de l’humanité

Aujourd’hui, presque toutes les femmes sont d’accord avec Simone de Beauvoir pour dire que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » (Le deuxième sexe) et qu’il convient de prendre la parole pour déconstruire les paradigmes à l’origine du déni de leur rôle dans les inventions et innovations qui ont fait progresser l’humanité. En effet, à partir des années 2000, une nouvelle classe de chercheuses a donné un essor formidable à cette idée soulignée par Simone de Beauvoir en mettant l’accent sur l’invisibilité de la femme à travers les siècles : 
Marylène Patou-Mathis
(L’homme préhistorique est aussi une femme), Sophie de Beaune (conseillère scientifique du livre et du documentaire Lady sapiens), Olivia Gazalé (Le mythe de la virilité). Les journalistes Titou Lecoq (Les grandes oubliées) et Léa Mormin-Chauvac (Les sœurs Nardal) ont rejoint – respectivement en 2021 et en 2024 – ce combat qui participe à rendre plus visible la contribution de la femme à l’histoire de l’humanité. Saluons ici la voix magnifique de la poétesse Liss Kihindou qui vient s’ajouter à ce travail collectif par un hommage aux pionnières de ce combat. 

LES RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE 2025 À BLOIS (28e édition)

Une chose est certaine : il ne faut pas se lever un matin pour prétendre participer à ce rendez-vous annuel à Blois. Le programme est très lourd et difficilement compréhensible parce que fait d’un mélange de l’ordre du temps ou des journées avec l’ordre des thématiques arrêtées par les organisateurs. Ainsi, sur la journée en cours, vous pouvez lire des thématiques prévues les jours suivants ! Par ailleurs, cette programmation exige une bonne connaissance de la ville et des différents sites où ont lieu les conférences qui – il faut le reconnaître – constituent de véritables attractions. Ne comptez pas sur les guides locaux qui eux-mêmes ont une connaissance médiocre des différents sites. Seules les habitués – après des années de tâtonnement – connaissent les règles du jeu et sont présents au bon moment et au bon endroit au moins une demi-heure avant la conférence.

Les Rendez-vous de l’histoire se présentent avant tout comme une concentration des maisons d’édition au centre de la ville de Blois. Une véritable plaque tournante pouvant occuper le visiteur durant une demi-journée, voire une journée entière. C’est le pays des lecteurs et des découvreurs d’histoires. Ici, chaque maison d’édition tente de montrer sa singularité à travers ses classiques et ses nouveautés. Malheureusement, dans cette présentation, les éditions L’Harmattan ont étrangement transformé leur stand en une aire de séances de dédicace pour auteurs régionaux de l’hexagone ! Résultat, un stand pauvre en titres accrocheurs, alors que leur voisin – les éditions Karthala – est resté fidèle à sa ligne de publication. Ce dernier éditeur semble avoir compris que les visiteurs veulent non seulement retrouver l’âme de la maison mais aussi des ouvrages qu’ils ne voient pas dans leur librairie. Je suis donc rentré avec 2 livres de cette maison d’édition, 1 livre des éditions Le Passeur, et 1 livre d’un éditeur que je ne connaissais absolument pas mais qui a retenu mon attention par la pertinence de son sujet : COMMENT LES IRLANDAIS SONT DEVENUS BLANCS (Une lumineuse traduction du livre de l’Américain Noël IGNATIEV par Xavier Crépin, publié par les éditions Smolny).

Raphaël ADJOBI

L’ANCÊTRE NOIR DE CHARLOT : Bert Williams ou l’autre Chaplin (par Chloé Delos-Eray)

Les légendes ont la vie dure, mais la vérité finit toujours par les rattraper. Sans les évincer de leur piédestal, la vérité s’installe dans le présent et change notre regard non seulement sur les légendes mais nous aide aussi à réfléchir sur la fabrique de l’histoire. Elvis Presley est vu différemment depuis que Sister Resetta Tharpe est reconnue l’inventrice du Rock’n’Roll (Jean Buzelin vient de lui consacrer un livre). Voici une nouvelle vérité : la figure légendaire de Charlot a un ancêtre noir !

Un article de Chloé Delos-Eray / Télérama n° 3940 du 16/07/25

          « Il n’y a pas de Charlie Chapelin sans Bert Williams », assène le réalisateur Justin Simien dans la série documentaire Hollywood Black, encore inédite en France.

          Né en 1874 aux Bahamas, Williams compte parmi les étoiles noires éclipsées de l’usine à rêves, de celles qui en ont pourtant posé les jalons. Il arrive sur le devant d’une scène américaine prise d’assaut par les minstrels shows – ces pièces post-lois Jim Crow, véhiculant une kyrielle d’archétypes racistes. Du premier spectacle noir de Broadway (In Dahomey) qu’il cocrée en 1903 à la scène des Ziegfeld Follies, dont il rejoint la troupe au début des années 1910, en passant par le succès du morceau Nobody (1905), il tire son épingle du jeu grâce à un personnage de vagabond malchanceux qui apporte un peu d’universalisme à ces poncifs ségrégationnistes.

          Une silhouette qui n’est pas sans rappeler celle qui fera le triomphe de Charlie Chapelin à partir de 1914 et la sortie de Charlot est content de lui. Si Bert Williams est, de son côté et malgré sa complexion, forcé de se noircir le visage au liège pour ne pas « troubler » les publics blancs, la ressemblance est là. Couvre-chef en équilibre sur la tête, queue-de-pie mal taillée et la démarche chaloupée… Le coon (nom dépréciatif donné à cet archétype noir des minstrels shows) de William et le clochard de Chaplin sont deux clowns tristes faits du même bois.

          Gauches, débrouillards, candides, ils sont aussi romantiques – en 1913 dans le projet avorté Lime Klin Field Day pour l’un, en 1914 dans Charlot rival d’amour pour l’autre – et de mauvaise foi parfois, comme lorsqu’il s’agit de jouer aux cartes, dans Natural Gambler (1916) pour Williams et pour Chaplin dans l’Emigrant (1917).

          Les deux zouaves vont dans la vie avec le même émerveillement, la même mélancolie. On décrit Williams comme « l’homme le plus drôle qu’[on ait] jamais vu, et le plus triste qu’[on ait] jamais connu ». Les grimaces dissimulent souvent un grand sérieux. Qu’il s’agisse de sacrifier son visage au black face pour le bien de la communauté noire ou d’être poussé loin des rivages de son pays par une vague maccarthyste…

Chloé Delos-Eray

La MISSION DAKAR – DJIBOUTI (1931 – 1933) déconstruite par des contre-enquêtes

          A l’ère des programmes de restitution des biens acquis par la France sur les territoires qui constituaient son empire colonial, l’exposition « Mission DAKAR – DJIBOUTI Contre-enquêtes » que propose le Musée du quai Branly – Jacques Chirac offre une belle occasion au public d’avoir une idée plus précise de ce qui fait débat aujourd’hui et empoisonne les relations entre notre pays et les peuples de certaines contrées du monde.

          La « mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti », partie en mai 1931 et rentrée en février 1933, fut parmi toutes les missions la plus médiatisée à son époque et la plus étudiée depuis 1980. Elle a sans doute marqué les esprits plus que tout autre du fait que Michel Leiris, l’un des onze membres de cette expédition dirigée par l’ethnologue Marcel Griaule, a publié dès 1934 son journal personnel intitulé L’Afrique fantôme, dans lequel il jette le doute sur les conditions d’enquête et d’acquisition des objets et qualifie même de « rapt » le vol des objets rituels en pays dogon. Il convient de signaler aussi que certains membres de l’expédition ont démissionné. Sans doute rebutés par le mode opératoire de la mission. En effet, outre « les dons issus de saisies militaires ou coloniales », les vols étaient réalisés par « réquisitions sous la menace ou prélèvements furtifs et clandestins dans les cavernes ou les sanctuaires ».

« Je suis d’avis qu’il faut tout raconter » (Michel Leiris)

          Et c’est justement pour avoir une idée assez claire de la présence dans nos musées de certains objets qui semblent de toute évidence attachés à la spiritualité des populations, à des pratiques médicales, à la chefferie ou à la royauté que des chercheurs de ce XXIe siècle (Français et Africains) sont partis sur les traces des membres de cette mission qui a traversé l’Afrique d’ouest en est en vingt mois. Bien sûr, les membres des contre-enquêtes n’ont pas parcouru les quatorze pays africains (tous alors sous domination française, sauf l’Ethiopie), ils n’ont pas non plus situé géographiquement les 3 600 objets prélevés, les 370 manuscrits, ni les 70 ossements humains ; mais la confrontation de quelques images des objets avec les populations des lieux choisis a permis des témoignages éloquents et parfois bouleversants. Preuve que le passé est encore vivant.

          Signalons un autre aspect de de ces contre-enquêtes : l’invisibilisation des femmes et des acteurs locaux de la mission Dakar-Djibouti qui n’apparaissent pas dans les témoignages officiels mais sont bien présents dans les archives. La scientifique Deborah Lifchitz, née en 1907 à Varsovie (Pologne), est la première ethnologue formée en France à contribuer à une expédition collective. Titulaire d’un brevet en langue abyssine, sa présence en Éthiopie fut précieuse. Quant aux nombreux acteurs locaux, il est désormais connu que sans eux – en Afrique ou ailleurs – aucune mission européenne n’aurait obtenu le succès escompté. Ils encourent les plus grands risques. Je ne peux m’empêcher de parler ici du sort infligé à ce jeune écolier malien de 13 ans qui devient l’informateur de la mission Dakar-Djibouti sur de nombreuses pratiques locales. Le chef de l’expédition, Marcel Griaule, « séduit par sa vivacité et sa sincérité, décide de poursuivre la mission avec lui, malgré l’opposition de son père, dans le but de l’utiliser comme interprète et le former à l’ethnographie durant le voyage. Son aventure s’arrête au Cameroun où il est licencié » … Tout le monde devine que cet enfant a été à jamais perdu pour ses parents.

          L’exposition sur les contre-enquêtes de la mission Dakar-Djibouti se poursuit jusqu’au 14 septembre 2025 au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Ne manquez surtout pas le visionnage des courtes vidéos très instructives qui la structurent comme pour marquer les étapes significatives du parcours des chercheurs et les analyses qu’ils en tirent.

Raphaël ADJOBI

CERCLE CONDORCET DU SÉNONAIS (CCS) : conférence – débat autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE

Le Cercle Condorcet est un ensemble d’associations implantées sur tout le territoire français et dans un certain nombre de pays étrangers. Fidèle à l’esprit de la Ligue française de l’enseignement (et de l’éducation permanente) qui a porté ce groupement d’associations sur les fonts baptismaux en 1987, le Cercle Condorcet du Sénonais (CCS) promeut l’esprit critique permettant de combattre la désinformation ; et dans la pratique, afin que ce projet soit visible pour toutes et pour tous, il tient à « donner aux citoyens l’occasion de se réunir afin d’affiner leur réflexion et jouer pleinement leur rôle dans le débat public, pour une démocratie enrichie et renouvelée » (Wikipédia). Et c’est justement là que ce projet rencontre celui de la collection Questions contemporaines des Éditions l’Harmattan qui a choisi de publier le dernier essai de Raphaël ADJOBI, fondateur et coprésident de l’association La France noire. Dirigée par le trio formé par les universitaires Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Denis Rolland, cette collection a un objectif clair : « offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective ». L’association La France noire profite de la rencontre de ces deux idéaux pour s’exprimer publiquement hors du circuit scolaire (collèges et lycées) où elle évolue depuis huit ans ! Rendez-vous donc à SENS (89) le mercredi 24 septembre à 18h30 autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE avec Raphaël ADJOBI.