Discours autour de l’exposition « Léopold Sédar Senghor, l’Africain universel »

Extrait du discours du président de l’association LA FRANCE NOIRE prononcé le 10 mai 2019 dans les salons de l’Hôtel de ville de Joigny (89) devant les autorités de la commune à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Commémoration 2019          Nous sommes reconnaissants à l’association « Mémoires et partages », dont le siège est à Bordeaux, qui a réalisé l’exposition que nous présentons aujourd’hui. L’association a aussi une antenne au Sénégal ; ce qui explique, en partie, le thème de cette exposition : « Senghor, l’Africain universel ».

          La figure de Léopold Sédar Senghor nous rappelle un pan de notre Histoire commune : l’histoire coloniale de notre pays.

          Léopold Sédar Senghor est né sujet français à Joal, en Afrique, dans le territoire français du Sénégal. Comme tous les sujets français des colonies, sa vie va se construire dans le système colonial qui avait bien entendu besoin d’administrateurs locaux pour certaines fonctions. Mais, comme nous le savons tous, c’est la passion de la littérature qui va triompher en lui, et plus particulièrement l’amour de la poésie.

          On retient souvent de lui le poète et le chantre de la négritude – c’est-à-dire celui qui plaide pour la reconnaissance d’une histoire et d’une culture noires participant à une civilisation de l’universel au-delà des différences des traditions. Mais Senghor c’est aussi le sujet français très soucieux de remplir ses devoirs envers sa patrie, puisqu’il a participé à la deuxième guerre mondiale dans un régiment d’infanterie colonial.

Senghor Universel          Je voudrais ici m’attarder un peu sur un fait de l’histoire de cet homme ; un fait de son histoire qui nous éclaire sur l’histoire de la France avec les Noirs d’Afrique. Léopold Sédar Senghor étant noir et né dans une colonie française d’Afrique était sujet français et non pas citoyen français. Et ce n’est pas du tout la même chose ! Il pouvait participer à l’effort de guerre contre l’Allemagne mais ne pouvait entrer dans la fonction publique française métropolitaine. Sujet français, il lui a fallu demander la nationalité française afin de postuler au concours d’agrégation de grammaire et entrer ainsi dans l’enseignement en France en 1935.

          Mais alors, me direz-vous, quelle était la nationalité d’un sujet français ? Eh bien, il n’y en avait pas ! Senghor né au Sénégal n’était pas sénégalais ; puisque le Sénégal n’était pas une nation indépendante, la nationalité sénégalaise n’existait pas ! Avant d’obtenir la nationalité française, Senghor était donc officiellement « un Français sans papier » aussi bien au Sénégal qu’en France. C’était cela la réalité de la situation de tous les Africains des colonies françaises jusqu’en 1960.

          Ce n’est donc qu’en 1960, à 54 ans, à l’indépendance du Sénégal – et de presque toutes les colonies françaises d’Afrique – que Senghor, citoyen Français seulement à partir de 1935, va devenir Sénégalais. Senghor, un Noir né au Sénégal était donc Français avant de devenir sénégalais ! (aucun Français d’origine européenne ne peut se vanter d’avoir eu un tel parcours).

          Mesdames et messieurs, imaginez maintenant tous ces Africains « Français sans papier » et sans nationalité parce que « sujet français » – comme Senghor au départ – venus en France pendant les deux guerres mondiales et qui sont souvent restés en métropole ; imaginez tous ces Africains « Français sans papier » qui sont venus en France pour la reconstruction de la mère patrie à partir de 1946 ; imaginez tous ces Africains qui arrivaient en France après 1960 alors que les jeunes États indépendants n’avaient pas encore une administration pour identifier leurs populations et leur délivrer une nationalité (sénégalaise, gabonaise, malienne…). Si vous imaginez tout cela, alors, mesdames et messieurs, vous comprenez parfaitement pourquoi en France, jusqu’à la fin des années 1980, on employait plutôt l’expression « sans papier » pour désigner les Africains de France ou les Africains-Français et non le mot « immigrés ». Les moins jeunes parmi nous peuvent témoigner que c’était cela la réalité : avant les années 1990, « sans papier » était pour ainsi dire le statut des anciens « sujets français » ou des Africains des anciennes colonies françaises.

          Retenons donc que cette exposition retrace l’histoire d’un Français « sans papier » – mais qui devait, si nécessaire, verser son sang pour la France.

N’est-ce pas le fait de ne pas enseigner cette histoire qui cultive l’ignorance, et par voie de conséquence le racisme que l’on prétend vouloir combattre ? Pour combattre le racisme, il serait bon de commencer par cesser la culture de l’ignorance qui l’entretient.

Raphaël ADJOBI

Le lycée Benjamin Franklin d’Orléans accueille l’exposition « L’invention du racisme »

Orléans Racisme janvier 2022          Après avoir accueilli durant trois années consécutives notre exposition sur « Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France », les professeurs documentalistes du lycée Benjamin Franklin ont décidé cette année de proposer à leurs collègues notre exposition sur « L’invention du racisme ». A la fin du mois de novembre, quand nous avons reçu le planning des interventions, le petit mot qui l’accompagnait nous avait vraiment fait plaisir : « En à peine deux heures, il était plein ! La qualité de vos précédentes interventions a marqué les mémoires ».

          Effectivement, le mardi 4 et le jeudi 6 janvier 2022, La France noire a effectué 13 heures d’intervention pour rencontrer environ 300 élèves ! Des heures de rencontres qui ont permis aux jeunes de découvrir que le racisme est à la fois un système de pensée et de comportement dont la mise en place a été bien réfléchie, bien argumentée et bien illustrée. Leur indignation est chaque fois très grande devant la perpétuation, en ce XXIe siècle, des images publicitaires que les adultes ont dû imaginer pour imprimer durant plus d’un siècle et demi dans l’esprit des populations dites « blanches » une image négative de l’homme dit « noir ». « Pourquoi les adultes continuent-ils à faire cela ? », se demandent-ils. Et quand ils découvrent l’eugénisme, cette volonté de constituer en Europe une population de « blancs purs » débarrassés des « blancs impurs », ils restent sans voix !

          Les enseignants quant à eux étaient très heureux de voir les jeunes prendre conscience du fait que le racisme n’est pas une plaisanterie, un jeu passager dans la vie des individus. Tous ont montré leur désir d’exploiter la venue de l’exposition pour établir des échanges supplémentaires avec les jeunes et aussi pour travailler sur le dépliant que nous leur avons laissé – afin que la page ne soit pas rapidement tournée. C’est dire que nous n’avons pas trouvé dans ce lycée des enseignants sûrs de posséder la vérité. Car « quiconque est sûr de posséder la vérité est définitivement enfermé dans cette certitude ; il ne peut donc plus participer aux échanges. […] Or, la vérité ne se possède pas, elle se cherche. Ceux qui prétendent la détenir sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle » (Albert Jacquard).

Orléans janvier 2022 V          L’expérience que partage La France noire avec cet établissement est tout à fait magnifique ! Depuis notre premier passage, l’équipe des professeurs documentalistes s’est transformée en vrais animateurs d’un espace culturel. Un « espace exposition » est même aménagé au sein du CDI. Pour eux, il n’est plus seulement question de la gestion de la documentation et du flux de l’occupation d’un lieu ; il est aussi question de l’animer en proposant régulièrement aux enseignants la possibilité de lever le nez des manuels scolaires et de regarder le monde qui nous entoure avec des personnes engagées dans la vie de notre société, dans la vie de nos cités : des conférenciers, des expositions avec ou sans conférencier, des troupes de théâtre…. Cette dernière activité est suspendue, compte tenu de la situation sanitaire.

          Merci aux professeurs documentalistes pour l’accueil – toujours chaleureux – et pour la bonne organisation des deux journées. Merci à tous pour les compliments sur la qualité de notre exposition, sur l’équilibre entre les images et les textes qui la composent.

Raphaël ADJOBI

° Lire l’article de National Geographic (nationalgeographic.fr) : Quand les généticiens ont mis fin au concept de races humaines.

« La France noire » finit l’année 2021 dans le Loiret !

          La France noire a terminé le premier trimestre de l’année scolaire 2021–2022 par deux journées d’intervention dans un collège du Loiret – le lundi 13 et le vendredi 17 décembre. C’est la quatrième fois que notre association intervient dans cet établissement scolaire.

Ferrières déc. 2021          Nous avons eu le grand plaisir de constater que les forts négriers – jamais présentés dans les manuels scolaires et autres livres d’histoire – illustrant notre exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques », n’étaient pas inconnus d’une collègue qui a une vraie passion pour cette thématique. Rares sont en effet ceux qui savent que la chasse et la déportation des Africains vers les Amériques étaient organisées par des émissaires des royaumes européens installés dans des châteaux forts construits sur les côtes africaines.

Fort Saint-Georges texte revu          Non, les capitaines des navires négriers européens n’allaient pas négocier avec les Africains mais avec d’autres Européens installés sur place pour le compte de leur royaume ! C’est à partir de ces forts que les émissaires des rois européens organisent les captures et vendent les Africains aux capitaines négriers. C’est là-bas, en Afrique que les royaumes européens s’enrichissent ! C’est pourquoi les forts étaient très bien défendus. Quant à l’armateur et son capitaine, c’est en vendant les captifs auprès des colons installés dans les Amériques qu’ils peuvent faire fortune. Il faut dire que cette collègue a lu NO HOME de Yaa Gyasi (Calman-Lévy) ; livre très imparfait quant à la peinture de la culture Akan mais qui a le mérite de rendre compte – de manière romanesque bien entendu – d’une réalité historique : l’affreuse captivité des Africains durant des semaines dans les forts européens avant leur déportation dans les Amériques. Les cachots des forts négriers étaient aussi immondes que les cales des navires ! Tous les historiens français ont négligé l’étape des forts négriers dans ce qu’ils appellent « commerce triangulaire » qui en réalité ne se faisait qu’entre Européens. Les Africains quant à eux n’étaient que des rabatteurs soumis que l’on payait avec des pacotilles venues d’Europe. 

          La leçon que je retiens de cette rencontre : là où l’enseignement de l’histoire peine à instruire, un roman, même imparfait, accomplit une œuvre magnifique ! 

Fort de Gorée texte revuFort Kormantin 3Fort Ghana texte revuRaphaël ADJOBI

« Pierre Larousse » (89) invite « La France noire » pour la quatrième fois !

Toucy décembre 2021          Dans le cadre de sa « semaine de l’engagement citoyen », la Cité scolaire Pierre Larousse de Toucy (89) a invité pour la quatrième fois La France noire pour présenter son exposition « Les résistances africaines à la traite et la lutte des esclaves pour leur liberté dans les Amériques » aux lycéens et aux collégiens.

          En effet, à la demande des enseignants du lycée, la rencontre pédagogique avec La France noire a été cette fois ouverte aux lycéens. La journée du lundi 6 décembre leur a donc été réservée, et ils se sont montrés très intéressés par le contenu de notre exposition. Les quatrièmes ont été accueillis à leur tour le vendredi 10 décembre. Comme d’habitude, le temps d’échange avec l’intervenant est celui où les jeunes ont témoigné de l’attention qu’ils ont portée aux différents panneaux de l’exposition. Ils étaient environ 220 à participer à cette rencontre.

          Nous remercions les organisateurs qui, tous les ans, nous mettent dans de bonne condition de travail et prennent soin des intervenants durant la pause de la mi-journée.

Raphaël ADJOBI

La première déléguée départementale de La France noire

Suzanne EKIMA          Notre association va enfin pouvoir s’ancrer dans un autre département que l’Yonne (89) qui abrite son siège. Il y a quelques mois, La France noire avait enregistré l’adhésion de Suzanne EKIMA, responsable d’exploitation au sein d’une association d’aide à domicile dans les Yvelines (78). L’enthousiasme qu’elle a manifesté en découvrant nos travaux et nos interventions pédagogiques nous a poussés à chercher à mieux la connaître. A la mi-août, Françoise Parry (secrétaire et trésorière) et moi-même (président), avons donc fait le déplacement à Sartrouville pour la rencontrer.

Sartrouville avec Adoum 4         Suite à nos discussions, Suzanne a accepté d’être la déléguée de La France noire dans son département et plus largement dans la région parisienne. Afin de l’aider à faire connaître notre association dans sa zone d’action, une manifestation sera proposée à une municipalité des Yvelines autour de l’une de nos trois expositions pédagogiques. Ce projet sera mis en route quand les mesures sanitaires relatives à la COVID-19 le permettront.

          Merci à notre première déléguée pour son engagement qui nous fait plaisir. La France noire travaillera à mettre à sa disposition les documents publicitaires nécessaires à son action. Nous espérons qu’autour d’elle se constituera, avec le temps, une équipe dynamique qui nous fera connaître non seulement auprès des établissements scolaires mais également auprès des mairies de la région parisienne.

Raphaël ADJOBI

Collège Notre-Dame de Cosne-sur-Loire – Première sortie de l’année 2019-2020

     Notre exposition «Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques» a été reçue dans la Nièvre (58) pour la première fois. C’est le collège privé Notre-Dame de Cosne-sur-Loire qui a accueilli notre travail au CDI du lycée privé Simone Dounon, du lundi 16 au vendredi 20 septembre.

Cosne-sur-loire Sept. 2019 C     Comme l’a si bien dit la professeure d’Histoire à l’initiative de la demande d’intervention – Mme Sylvie Plançon – quand on est si loin des grandes structures culturelles, il faut «saisir les occasions d’ouvrir l’esprit des jeunes sur l’extérieur et leur permettre d’élargir leurs connaissances». Nous ne pouvons qu’applaudir une si belle parole et dire merci à notre collègue !

     Dans l’après-midi du lundi 16, nous avons reçu une classe du lycée qui étudiait des textes de Voltaire relatifs à l’esclavage. D’autre part, des enseignants qui n’accompagnaient pas d’élèves sont venus assister aux interventions, témoignant ainsi de l’intérêt qu’ils portent à notre travail. Merci à tous.

Cosne-sur-Loire sept. 2019 A

Cosne

Dans la presse locale : https://www.lejdc.fr/cosne-cours-sur-loire-58200/actualites/les-collegiens-confrontes-a-lesclavage_13657671/?fbclid=IwAR0fQYoyL_1E_daVMPxiWp45-q_L_hYURTQkJk1qgDeH7MibSsnpHhj_zGY

 

Les retrouvailles à La France noire – 2019

            Le 30 août 2019, La France noire a organisé les retrouvailles annuelles de ses membres – géographiquement proches de son siège social – pour un moment convivial et de partage d’informations relatives à ses futures activités auprès des collégiens et des lycéens. Ce rendez-vous affirme l’ancrage de l’association dans les paysages jovinien, icaunais (de l’Yonne) et national. Nous y tenons.

            A la fin de ce mois d’août, La France noire enregistre 4 demandes d’intervention ; la dernière date du 31 août ! L’année dernière, à cette date, aucune demande n’était enregistrée ; nous avions cependant terminé l’année avec 9 interventions et une demande de prêt de la part d’une mairie. C’est donc le cœur plein d’espoir que nous entamons l’année scolaire 2019 – 2020.

            Afin de toucher un plus large public, notre association multiplie les informations en direction des mairies pour qu’elles prennent connaissance de l’existence de nos diverses expositions et la possibilité de les proposer à leurs populations. Nous avons d’ailleurs décidé de les étoffer avec bientôt un travail sur « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’Histoire de l’humanité ». Cette dernière exposition nous permettra ainsi d’atteindre les plus jeunes : les CM2 et 6e. Mais nous sommes certains qu’elle sera aussi une source de découvertes pour les plus grands qui pourront constater que celui qui a dit que « l’homme noir n’est pas assez entré dans l’Histoire (de l’humanité) » a fait preuve d’ignorance ou de négationnisme.

Raphaël ADJOBI

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De l’esclavage moderne (2e partie du discours du 10 mai 2019 prononcé par le président de La France noire)

Abolition esclavage 17.05.2018 (17)[…] je voudrais consacrer le temps qui me reste à un sujet qui semble intéresser beaucoup de personnes depuis deux ans environ : il s’agit de ce qu’on appelle communément « esclavage moderne ». J’avoue que devant le désir de tout le monde de parler de l’esclavage moderne, j’éprouve le désagréable sentiment que certains veulent nous détourner de notre passé douloureux qui pèse aujourd’hui encore sur la France pour regarder ailleurs. J’ai la nette impression qu’on veut remplacer le devoir de mémoire par une actualité du moment.

            Alors parlons-en ! Parlons de l’esclavage moderne ! Qu’appelle-t-on au juste « esclavage moderne » ? (A ne pas confondre avec le trafic d’êtres humains : des êtres que l’on retient en captivité afin d’échanger leur liberté contre de l’argent comme en Libye et dans certains pays du Golfe ; des êtres auxquels on promet le bonheur sous d’autres cieux contre de l’argent comme en Afrique au sud du Sahara). Quelles sont les situations d’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel qui nous donnent le sentiment qu’il y a des personnes qui sont en situation d’esclavage aujourd’hui ?

            Commençons par une situation présentée par un élève sous forme de question lors d’une de mes interventions dans les collèges et lycées  : « Monsieur, m’a-t-il lancé, quand vous percevez un salaire qui vous oblige à vivre dans des conditions sordides, qui ne vous permet pas de nourrir, d’habiller et de soigner correctement les membres de votre famille, n’êtes-vous pas dans une situation d’esclavage ? »

             A cette question, nous pouvons aussi ajouter ces deux autres :

            quand dans le sud de la France, de l’Espagne, de l’Italie et dans certains pays d’Amérique latine comme le Brésil (livre « CACAO »), des milliers de personnes (souvent des immigrés ou des déplacés) attendent sur les bords des routes, se battent entre elles pour monter dans des camions qui les emporteront dans des champs afin de récolter des fruits et des légumes, tout cela pour un salaire juste suffisant pour ne pas mourir de faim le lendemain, n’est-ce pas une situation d’esclavage ?

            Quand des milliers de personnes sont obligées de gagner d’autres pays où elles savent qu’elles travailleront dans les conditions les plus humiliantes et pénibles – parfois avec le passeport confisqué – tout simplement parce qu’elles ne veulent pas mourir de faim devant leur semblable, n’est-ce pas une situation d’esclavage ?

            Nous sommes tentés de répondre par l’affirmative. Et pourtant, ce sont des situations d’exploitation de la force physique de l’autre qui ne sont pas illégales dans les pays où ces pratiques ont lieu ! Pourquoi donc ? Tout simplement parce que les autorités locales jugent que c’est volontairement, et donc sans contrainte, que les individus vont travailler. D’autre part, parce qu’en échange de leur force physique, ces individus reçoivent un salaire, si minime soit-il. En définitive, pour tous les Etats, il n’est de situation d’esclavage que ce qu’ils déclarent eux-mêmes illégal.

            Ainsi, à l’abolition de l’esclavage en 1848 – donc l’esclavage devenu illégal – la France a fait venir par des navires entiers des Chinois et des Indiens à l’île de la Réunion et dans les Antilles pour remplacer les Noirs qui refusaient de travailler avec leurs anciens maîtres. Ces travailleurs dits sous contrat, qu’on appelait les indigènes, étaient en réalité dans un esclavage moderne (Case à chine de Raphaël Confiant), une exploitation abusive de l’homme mais légal en France jusqu’en 1946 au moment de l’abolition du travail forcé dans les colonies françaises.

                                                                °°°°                   °°°°

            A vrai dire, ce que nous appelons « esclavage moderne » est en fait un type d’exploitation de l’homme par l’homme né avec le capitalisme. C’est un esclavage où la nécessité pousse l’individu à se mettre volontairement ou par la tromperie sous le joug d’un pouvoir qui brime son corps et détruit sa santé sans lui donner des perspectives d’avenir (et cela en toute légalité jusqu’à ce que l’Etat le juge illégal).

            Ce point de vue m’emmène à un fait très important de l’histoire de l’abolition de la traite négrière vers les Amériques. Un fait historique qui montre clairement que l’esclavage que nous qualifions de moderne ne date d’aujourd’hui, qu’il est bien né avec le grand profit appelé capitalisme.

            En 1787, un jeune anglais de 27 ans – Thomas Clarkson – décide de faire des recherches approfondies sur le terrain pour recueillir des informations et des témoignages afin de nourrir la propagande abolitionniste. Puisque les capitaines refusaient de l’aider dans sa tâche, il se tourna vers les marins. Et que découvrit-il ?

            Clarkson découvrit avec stupéfaction, à travers les témoignages, que contrairement à ce que tout le monde soutenait en Angleterre et partout en Europe, « le commerce des navires négriers n’était en aucun cas une pouponnière pour les marins, mais bien plutôt un cimetière » ! Dès lors, au lieu de focaliser son attention sur les captifs africains, Thomas Clarkson allait plutôt s’intéresser au sort des marins. Il venait de comprendre qu’en mettant l’accent sur les malheurs des marins européens, donc des Blancs, il toucherait plus profondément la sensibilité des hommes politiques et le grand public britannique que s’il s’intéressait essentiellement aux Noirs.

            D’abord, le travail de Thomas Clarkson met au grand jour le fait que les prisons et les orphelinats sont les grands pourvoyeurs de marins. Qui sait cela, aujourd’hui ? Peu de monde ! Il y avait aussi parmi eux des terriens – c’est-à-dire des paysans – que des recruteurs véreux « vendaient » pour ainsi dire aux capitaines après leur avoir fait croire qu’une vie de harem les attendait en Afrique avec des femmes noirs aux seins nus.

            Il découvre aussi que « les capitaines transforment leur navire en enfer flottant et se servent de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs ». Selon un capitaine repenti, le navire négrier est un enfer pour « les esclaves blancs » et « les esclaves noirs » ; et il ajoute « il n’y a pas entre eux l’ombre d’une différence si l’on fait abstraction de leur couleur de peau ». Les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités et mal nourris, se vengeaient de leur situation sur des êtres encore plus pitoyables et impuissants dont ils avaient la charge.

            Enfin, Thomas Clarkson découvre qu’un autre grand ennemi des marins, ce sont les maladies tropicales qui les décimaient comme des mouches. Et tout le monde pouvait vérifier les marques de l’enfer des navires négriers en se rendant dans les tavernes sordides des ports européens où on ne pouvait que découvrir des marins boiteux, aveugles, borgnes, pleins d’ulcères et fiévreux.

            C’est donc en apportant les preuves accablantes du mauvais traitement que les capitaines faisaient subir aux « marins », les preuves des maladies qui les décimaient, les preuves des dangers auxquels les exposait leur travail auprès des captifs africains prêts à les tuer pour recouvrer leur liberté, que les abolitionnistes anglais sont arrivés à faire de la condition de travail légal des « marins » une condition de travail illégal. Thomas Clarkson et les abolitionnistes ont ainsi permis à l’Europe entière de découvrir au XVIIIe siècle un esclavage moderne : des marins blancs esclaves ! L’Europe venait de comprendre que le capitalisme pousse les individus à se mettre volontairement dans un état d’esclavage. Le sort des marins blancs a donc été un argument essentiel pour décider l’Angleterre à faire la guerre, sur l’Atlantique, aux autres puissances européennes afin de mettre fin à la déportation des Noires vers les Amériques à partir de 1807.

            Mesdames et Messieurs, convenons donc que ce qui semble aujourd’hui à nos yeux de l’esclavage moderne, c’est toute forme de travail où l’humanité du travailleur est sacrifiée sur l’autel du profit. A notre époque où le capitalisme s’est internationalisé, si nous désirons sincèrement lutter contre le travail déshumanisant qui ne procure aucune perspectives d’avenir, il nous faut faire comme Thomas Clarkson : regarder autour de nous au lieu de chercher ailleurs l’entreprise qui profite du malheur de ceux pour lesquels nous avons de la compassion. Car, hier comme aujourd’hui, c’est la course au profit qui crée les conditions de l’esclavage et non pas l’esclavage qui crée la course au profit.

Je vous remercie.