L’exposition pédagogique « L’invention du racisme » au collège Saint-Grégoire de Pithiviers (Liss Kihindou)

128092110_oLa première sortie de notre exposition sur le racisme a eu lieu le jeudi 19 et le vendredi 20 novembre 2020 à Pithiviers, dans le Loiret. Notre amie Inès Kihindou – écrivaine sous le nom de Liss Kihindou – professeure de français à qui la direction du collège Saint-Grégoire avait confié la gestion de la visite de l’exposition a écrit un article sur son blog que nous reprenons ici. Auparavant, dès le soir du vendredi 20, elle avait manifesté sur sa page Facebook sa satisfaction de ces deux journées. En réponse à cette brève publication, je lui avais laissé un message exprimant mes impressions personnelles. Voici son article avec les photos qu’elle a prises et publiées. Signalons que le collège Saint-Grégoire de Pithiviers a reçu notre exposition sur l’esclavage durant l’année scolaire 2017-2018.

Liss Kihindou          Le collège Saint-Grégoire, de Pithiviers, a accueilli l’exposition « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’Histoire de l’Humanité ». Il nous paraît en effet important de déconstruire dans l’esprit de nos jeunes l’idée de la hiérarchie des ‘‘races’’, de leur faire comprendre que le racisme repose davantage sur des manipulations scientifiques que sur des faits objectifs. Autrement dit, le racisme est une invention, une ruse pour légitimer la relégation de l’homme noir dans les greniers ou plutôt dans les caves de l’Humanité : l’esclavage, la traite des Noirs et la colonisation peuvent ainsi prospérer sans que la bonne conscience ne soit inquiétée.

          L’avantage, avec les jeunes, c’est que les préjugés véhiculés par la société depuis des siècles n’ont pas encore pris racine. Leurs réactions, devant certains panneaux montrant une situation particulièrement humiliante pour les hommes appelés « Noirs », révèlent leur souci d’une fraternité véritable entre les humains. Par exemple, ils étaient autant attendris par l’image de jeunes enfants à la couleur de peau différente, heureux de se faire une accolade amicale, qu’ils étaient choqués par celle où l’on voit des enfants noirs isolés dans un coin de la salle tandis que tous les autres enfants, blancs, étaient rassemblés autour d’une table. Que la photo date de 2019 oblige à comprendre une chose : la ségrégation raciale a beau être abolie depuis longtemps, l’esclavage et la traite ont beau avoir été qualifiés de crimes contre l’humanité et interdits depuis longtemps, dans les faits, les afro-descendants ne sont pas toujours regardés – et traités – de la même manière que les autres.

Qu'est-ce que le racisme          J’ai beaucoup apprécié les questions, les observations, les commentaires des élèves. De la 6e à la 3e, ils ont fait preuve d’une perspicacité étonnante. Une heure par classe s’est même révélée insuffisante : les élèves avaient encore beaucoup à dire.

128092297_oRaphaël Adjobi, le président de l’association La France noire, qui a réalisé cette exposition, a raison de dire que les craintes concernant certains sujets que l’on évite d’aborder se révèlent infondées : « Merci, Liss, d’avoir permis ces deux journées de rencontre. Les collègues confirment par leur approbation unanime que l’on peut enseigner avec succès l’histoire du racisme dans nos établissements scolaires. Les parents auraient été fiers de voir l’intérêt de leurs enfants pour le sujet et surtout la pertinence de leurs réponses à mes questions. A la sortie de la cantine, en traversant la cour de récréation, des élèves sont revenus me remercier et dire qu’ils avaient beaucoup apprécié ‘‘la conférence’’. » « En plus de l’intérêt que les élèves ont porté à l’exposition, j’ai beaucoup apprécié l’esprit des collègues et les échanges que j’ai eus avec eux. » (Propos de Raphaël Adjobi)

Image revueLes connaissances de Raphaël Adjobi ont en effet été profitables même aux enseignants. J’ai personnellement beaucoup appris. C’est d’ailleurs aussi le témoignage de Françoise Parry, la secrétaire et trésorière de l’association : « Les membres de l’association apprennent beaucoup grâce aux articles de Raphaël. On découvre tant de choses. »  L’occasion de préciser que l’association vit grâce au soutien financier des membres adhérents, qui sont majoritairement Blancs, « A l’image de la France », aime à rappeler Raphaël. Le statut des afro-descendants en France ne concerne pas que les Noirs. C’est l’action collective de tous les citoyens français qui fera que notre France soit un pays où la liberté, la fraternité et l’égalité rayonnent dans tout leur éclat. Les enseignants couleur

Liss Kihindou ( blog : Valets des livres)

Les Olmèques au musée du quai Branly : ne laissez pas le racisme infecter vos yeux

Olmèques 8          Au milieu du XIXe siècle, en Amérique centrale – précisément au sud du Mexique – un paysan découvre un rocher émergeant de la terre. En le dégageant, il met au jour une sculpture gigantesque représentant la tête d’un homme. L’année même de cette découverte – 1862 – poussé par la curiosité, José Maria Melgar y Serrano est le premier voyageur européen à se rendre sur le lieu pour en témoigner : « […] ce qui m’a le plus étonné, c’est le type éthiopien qu’elle représente. J’ai pensé qu’il y avait eu sans doute des Noirs dans ce pays, et cela aux premiers âges du monde ». Au fil des décennies, les recherches permettront de découvrir près d’une vingtaine de têtes semblables. Dans les milieux européens, on ne fit pas de bruit autour de ces découvertes. L’esprit de l’époque y était sans doute pour quelque chose.

          Au début du XXe siècle, avec le triomphe du racisme dont les thèses avaient commencé quelques décennies auparavant, on commença à s’intéresser aux autres objets trouvés sur le site paraissant s’éloigner des traits caractéristiques des têtes colossales. En 1926, l’archéologue Frans Blom et l’ethnologue Olivier Lafarge donnèrent leur avis sur le site des découvertes : « […] Nous inclinons à attribuer ces ruines à la civilisation Maya ». Quelques années plus tard, ce point de vue est jugé erroné. De nombreux anthropologues estiment la civilisation à laquelle appartiennent les têtes colossales – qu’ils ont nommée « Olmèque » – antérieure aux civilisations précolombiennes. A vrai dire, personne ne sait et ne peut assurer scientifiquement que le peuple qui a laissé ces statues s’appelle « Olmèque », parce que le mot était tout simplement employé au XVIe siècle pour désigner la côte du Mexique et ses habitants. Ce nom n’était nullement dans la bouche des populations de cette région la désignation d’un peuple qui aurait vécu là quatre mille ans avant elles. Le vocable « Olmèque » n’est donc retenu que par convention, de même que nous appelons les autochtones des Amériques les Indiens ou les Amérindiens, alors qu’ils n’ont rien à voir avec les populations de l’Inde.

Olmèques 7          Jusqu’au 21 juillet 2021, le musée du Quai Branly organise une exposition sur cette fascinante civilisation. C’est l’occasion saisie par la revue Télérama pour un article d’une page sur les Olmèques et les cultures du golfe du Mexique (n° 3693 – 24 au 30 octobre 2020). En lisant cet article, j’ai été outré par la ferme assurance de son auteur qui, non seulement s’oppose radicalement au point de vue de José Maria Melgar y Serrano – cité plus haut – mais encore par sa manière arrogante de juger ceux qui sont de son avis. A lire Sophie Cachon, on croit qu’elle seule a les bons yeux pour voir les caractéristiques de ces statues colossales. Elle écrit : « Un explorateur venu voir la tête monumentale décrira le visage atypique comme d’origine africaine, entraînant une théorie fumeuse et toujours vivace sur certains sites Internet ».

          Nous sommes tentés de poser cette question à Madame Sophie Cachon : « De quel droit pouvez-vous contester à l’autre son impression à la vue d’un objet au point de la qualifier de fumeuse ? » Sachez que de même que l’historien travaille sur des manuscrits, l’archéologue acquiert l’essentiel de sa documentation sur le terrain ; et l’un et l’autre produisent des récits qui ne sont pas des vérités absolues ! Les nombreuses querelles autour des sujets qu’ils abordent devraient nous inciter à la prudence. Et s’agissant précisément des Olmèques, nous demandons à Madame Sophie Cachon de laisser chacun regarder les statues et arrêter son jugement ! Même un enfant est capable de dire, en regardant ces colossales statues, à quel type de population de la terre elles le renvoient. Madame Sophie Cachon, n’agissez donc pas comme tous ces pseudo-scientifiques qui, mus par le racisme, ont tout falsifié jusqu’aux traces archéologiques pour tromper le public. Comme le fait justement remarquer l’historien François-Xavier Fauvelle, presque tous les archéologues se sont trompés sur les populations de l’Egypte ancienne parce qu’ils étaient imprégnés des théories racistes de leur époque (Science et Avenir de juillet-août 2010). Nous vous dédions donc cette réflexion de Gustave Flaubert : « Voulez-vous ne pas vous tromper ? Tenez pour fausses toutes les idées chères à votre temps ».

Raphaël ADJOBI

La belle leçon d’une femme à un sexiste* (Alexandra Ocasio-Cortez à Ted Yoho / Raphaël ADJOBI)

Le 21 juillet 2020, sur les marches du Capitole à Washington, Alexandra Ocasio-Cortez, la jeune élue (30 ans) du parti démocrate à la chambre des représentants, est traitée de « salope » par Ted Yoho, un élu républicain à la même institution. Des journalistes présents ayant entendu l’insulte ont publié l’information qui a été reprise par plusieurs médias. La jeune dame a d’abord répondu par l’ironie en se filmant sur les mots de la rappeuse Doja Cat (« Bitch Boss »). Le 22 juillet, elle a eu droit aux vraies-fausses excuses de Ted Yoho exprimées en ces termes : « Marié depuis 45 ans et père de deux filles, je fais très attention à mon vocabulaire. Les mots qui m’ont été attribués par la presse à l’attention de ma collègue n’ont jamais été prononcés. Et s’ils ont été compris ainsi, je m’en excuse ». Sachant que les Blancs racistes et sexistes* ont cette classique excuse à la bouche, Alexandra Ocasio-Cortez décide de revenir sur l’incident. Voici le discours qu’elle a tenu à la tribune de l’assemblée ; discours qui est une vraie leçon à tous les racistes qui invoquent leurs amis noirs, leurs artistes noirs préférés, tous les sexistes qui invoquent leur épouse et leurs filles comme preuve qu’ils ne peuvent être racistes ou sexistes.

Alexandra Ocasio-Cortez 3          «Devant des journalistes, le représentant Yoho m’a traitée de… je cite putain de salope. Ce sont les mots que le représentant Yoho a prononcés à l’encontre d’une femme élue au Congrès. Nous les femmes du Congrès et de ce pays avons dû faire face à cette situation d’une manière ou d’une autre à un moment de notre vie. J’ai entendu les mots prononcés par M. Yoho ; des mots que j’entendais d’autres hommes prononcer quand j’étais serveuse dans un restaurant. J’ai jeté hors des bars des hommes qui avaient employé le même langage que M. Yoho. J’ai fait face à ce type de harcèlement dans le métro de New York. Ce genre de langage n’est pas nouveau. C’est bien le problème. M. Yoho n’est pas seul en cause… Il marchait coude-à-coude avec le représentant Roger Williams. Et c’est là que l’on comprend que le problème ne se résume pas à un incident isolé. Le problème est culturel. Il est le fait de la culture de l’impunité, de l’acceptation de la violence, de la violence verbale envers les femmes. Et toute une structure de pouvoir soutient cela. Non seulement on m’a adressé la parole de manière irrespectueuse ici – en particulier par les membres et les élus du parti républicain – mais le président des Etats-Unis m’a dit l’année dernière de rentrer chez moi, dans un autre pays, insinuant que je n’appartiens même pas à l’Amérique. […]

          Je n’ai pas besoin des excuses de M. Yoho. Il est clair qu’il n’avait pas à coeur de me présenter des excuses. Si on lui donnait l’occasion de le faire sincèrement, il ne le ferait pas. Je n’attendrai donc pas des excuses d’un homme qui n’a aucun remords à insulter les femmes et à employer un langage abusif à leur égard. Mais ce qui me gêne, ce qui me pose problème est d’utiliser les femmes, les épouses et les filles comme boucliers pour excuser des comportements déplorables.

          Monsieur Yoho a mentionné qu’il avait une femme et deux filles. J’ai deux ans de moins que la plus jeune des deux filles de Monsieur Yoho. Je suis aussi la fille de quelqu’un. Mon père, heureusement, n’est pas vivant pour voir comment Monsieur Yoho a traité sa fille. Ma mère a pu voir à la télévision l’irrespect de Monsieur Yoho à mon égard sur le seuil de cette maison. Et je suis ici parce que je dois montrer à mes parents que je suis leur fille et qu’ils ne m’ont pas élevée pour accepter l’abus des hommes. Avoir une fille ne rend pas un homme convenable. Avoir une femme ne rend pas un homme convenable ! Traiter les gens avec dignité et respect fait d’un homme une personne convenable. Et quand un homme convenable se trompe, il fait de son mieux et s’excuse. Non pas pour sauver les apparences, ni pour gagner une élection. Il s’excuse sincèrement pour réparer et reconnaître le mal fait afin que nous puissions tous aller de l’avant ».

Alexandra Ocasio-Cortez

* Un sexiste est une personne qui adhère aux croyances discriminatoires basées sur le sexe ; une personne qui soutient l’existence d’une inégalité entre le statut des femmes et celui des hommes et se comporte en conséquence. La Française Simone de Beauvoir et l’Américain Russel Banks assurent avec beaucoup de justesse que le racisme fonctionne sur la même croyance en une inégalité entre les êtres humains selon leurs couleurs établies par les Européens – qui se comportent également en conséquence.

L’enseignement de l’histoire de l’esclavage en France : deux poids, deux mesures (Lorraine Rossignol)

Partant du constat fait par une institution de la République quant au contenu différencié de l’enseignement de l’esclavage proposé aux élèves selon leur horizon géographique et leur passé par rapport à la République, une journaliste exprime ici son indignation (Télérama n° 3693, du 24 au 30 octobre 2020). Un texte à lire et à relire pour les parents et surtout les professeurs d’histoire de la métropole. Quand on le lit, un constat s’impose : tant que l’enseignement de l’esclavage ne fera pas partie de la formation universitaire des professeurs d’histoire, tant que les manuels scolaires feront foi dans leur pratique, ces enseignants de la métropole ne feront qu’obéir à des directives politiques au lieu d’enseigner l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les Amériques.

Un article de Lorraine Rossignol

Esclave en fuite ecombré          « Cette douloureuse page d’histoire n’a pas la même importance selon le profil des élèves auxquels elle s’adresse : c’est le constat de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, dans une note publiée le 9 octobre. Là où les lycées d’Outre-mer et les filières professionnelles de métropole ont droit à un véritable enseignement en la matière – approfondi, nuancé, contextualisé – les établissements généralistes se contentent toujours d’un rapide survol du sujet (qui, en gros, se résume à l’évocation du commerce triangulaire et à l’abolition de 1848). »

C’est exactement ce que nous avons constaté dans les manuels scolaires des collèges qui privilégient la notion de commerce triangulaire afin de donner bonne conscience aux Européens ; ainsi, pour les jeunes de l’enseignement général, il ne s’agit que d’acheter et de vendre. Mais pourquoi l’État français fait-il une différence entre, d’une part, les élèves d’Outre-mer ainsi que ceux des lycées professionnels et, d’autre part, les élèves des établissements d’enseignement général de la métropole, en proposant aux uns et autres des contenus différents sur un même sujet ? La réponse est dans la suite de l’article.

          Pourquoi ce distinguo ? Parce que, pour dire les choses comme elles ne sont justement jamais formulées, les premiers auraient essentiellement pour public des « descendants d’esclaves », là où les seconds seraient fréquentés par des « descendants de dominants » (ou du moins des héritiers de cette société française impérialiste enrichie grâce à l’esclavage) ? Ce qui signifie que ces derniers ne seraient pas autant concernés par cette histoire, qui serait un petit peu moins la leur… Sidérante attention de l’Education nationale, dans son impensé ! « Au-delà du fait qu’elle racialise les élèves et continue donc à les assigner à des identités perpétuées, elle pose la question de la mémoire que nous voulons ou pas partager », souligne Myriam Cottias, qui dirige dans la banlieue nord de Paris le Centre international de recherches sur les esclavages (Ciresc). Comment se comprendre en effet, et donc pacifier une société plus travaillée que jamais par ces questions mémorielles étouffées si une part de notre histoire commune n’est pas transmise de la même manière à tous ?

Edifiant, n’est-ce pas ? Inutile donc de nous perdre dans des commentaires. Notons tout simplement qu’après le film-documentaire d’Amandine Gay – « Ouvrir la voix » (2017)ceux qui douteraient encore qu’en France métropolitaine les orientations des élèves sont largement influencées par la couleur de la peau ont désormais matière à réflexion.

Un Américain nous démontre que les racistes ne savent pas pourquoi ils sont racistes !

L’ignorance donne souvent à certaines pratiques le visage de la religion dans son sens ordinaire. Elle les fait apparaître comme des habitudes familiales, sociales dont vous devez être le répétiteur soucieux de ne pas rompre une chaîne ancestrale. Ces pratiques ou habitudes, on y croit et on y tient sans se préoccuper de leur sens précis. Il en est ainsi du racisme, cette capacité à haïr une personne que l’on ne connaît pas, cette capacité à se convaincre que la création a fait de vous un être supérieur au reste de l’humanité et que vous avez le devoir de perpétuer cet ordre que vous considérez naturel. Dans un entretien accordé à Télérama (N° 3691, du 10 au 16 octobre 2020), le pianiste américain Daryl Davis montre comment en apprenant à mieux connaître l’Autre on parvient à respecter sa différence. En d’autres termes, c’est l’ignorance qui fait le raciste qui souvent s’ignore comme tel. Et c’est cette ignorance qui justifie la création par La France noire d’une exposition pour montrer la construction scientifique du racisme et sa popularisation dans le monde européen à travers les expositions coloniales durant près d’un siècle.

Entretien réalisé par Alexis Buisson

Racisme - Daryl Davis          «Dans un bar du Maryland, en 1983. Daryl Davis n’a que 25 ans mais il est déjà un pianiste réputé, ayant joué avec les plus grands noms du blues. A l’issue de son concert, un inconnu l’approche pour le féliciter. De fil en aiguille, l’homme avoue au musicien noir qu’il est membre du Ku Klux Klan (KKK), l’organisation de suprématie blanche. «Je pensais que c’était une blague. Puis il m’a montré sa carte de membre.» Depuis ce jour-là, l’Afro-Américain s’est lancé dans une improbable croisade : rencontrer des «Klansmen» pour comprendre leur idéologie et les amener à remettre en question leurs croyances racistes. Trente-sept ans après, il dit avoir conduit plus de deux cents membres du Klan à quitter l’organisation. «On a dit de moi que j’étais dans une démarche d’évangélisation. Ce n’est pas vrai. Je ne fais que leur poser des questions pour les amener à s’interroger».

          Fils d’un diplomate, Daryl Davis grandit entre plusieurs pays et cultures. Et c’est en revenant vivre aux Etats-Unis, dans les années 1960, qu’il découvre le sens du mot «raciste». A dix ans, il participe à un défilé de scouts. Seul noir de son groupe il est visé par des jets de pierres et des insultes. Sans comprendre. «Mes parents m’ont assis et m’ont raconté que certaines personnes n’aimaient pas les autres à cause de leur couleur de peau. Je ne pensais pas que c’était possible. Mes interactions avec les Blancs avaient été bonnes.» Cet épisode donne à Daryl la soif d’en savoir plus. «J’ai lu beaucoup de livres sur le racisme et le suprémacisme, noir* comme blanc, mais aucun ne répondait à cette question de base : comment pouvez-vous me haïr si vous ne me connaissez pas ?»

          Cette question, il la posera à ceux qui propagent la haine, à commencer par Grand Dragon, alias Roger Kelly, chef du KKK dans le Maryland. Daryl Davis décroche un rendez-vous en prétextant écrire un livre. «J’avais demandé à ma secrétaire, Blanche, de l’appeler car il aurait reconnu à ma voix que j’étais noir.» Le jour J, «il y avait de la tension, d’autant plus qu’il est venu avec un garde du corps armé». Mais Kelly se prête au jeu. «J’avais fait mon boulot. Je connaissais le KKK parfois mieux que certains de ses membres.» L’entrevue se prolonge… tant et si bien que Roger Kelly finira par prendre Daryl Davis sous son aile. Il l’invite à des rassemblements dans le Maryland, l’introduit auprès d’autres «Klansmen» qui, eux aussi, deviendront ses amis. Quelques années plus tard, Grand Dragon a changé d’horizon politique. «Il m’a dit qu’il ne se rappelait même pas pourquoi il me détestait à la base !» En signe de renoncement au racisme, Roger Kelly lui remet sa tenu du Klan.

          Avec les autres robes blanches et chapeaux pointus qu’il continue de récupérer, le musicien entend ouvrir un musée. «C’est un pan honteux de notre histoire, mais cela en fait partie.» Depuis la mort de George Floyd, Afro-Américain tué par un officier de police blanc à Minneapolis fin mai, un mouvement inédit pour la justice raciale s’est fait jour. Daryl Davis se veut optimiste : «Nous entamons un nouveau chapitre».

* Pour braver le suprémacisme blanc, des Noirs entreprennent çà et là de se construire une idéologie de race supérieure sans former pour le moment un mouvement reconnaissable socialement. Ils se disent : quelle «race » n’aurait-elle pas le droit de se considérer supérieure, l’élue de Dieu, si d’autres races y croient ?

Retour à Notre-Dame de Cosne-Cours-sur-Loire

Cosne-sur-Loire sept. 2020 - capt. bis A          Comme l’année dernière, c’est le collège Notre-Dame de Cosne-Sur-Loire (58 – Nièvre) qui est le premier établissement à accueillir La France noire dès le 21 septembre. Mais cette fois, c’est sous les masques que s’est déroulé l’échange autour de l’exposition «Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques». Disons donc que sous le masque la culture continue.

Cosne-sur-Loire sept. 2020 - capt. 1 A          Rappelons que l’Education nationale conseille vivement aux professeurs de permettre aux élèves de travailler autrement les contenus des programmes scolaires que par un enseignement «académique» consistant par exemple à considérer qu’un sujet d’histoire est l’affaire exclusive du professeur d’histoire. En d’autres termes, depuis quelques années, une thématique peut constituer un «enseignement pratique interdisciplinaire» (EPI), c’est-à-dire être menée de front par différents professeurs – donc dans différentes matières – avec les élèves d’un même niveau. Ainsi, cette deuxième visite de notre exposition n’avait pas seulement pour objectif d’élargir les connaissances des élèves en histoire sur la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques. Elle constituait aussi le point de départ d’un travail collectif entre Madame Sylvie Plançon, la professeure d’histoire, et ses collègues de français, arts plastiques, éducation musicale, EPS et leurs élèves de quatrième.

          Pour que cet enseignement laisse des traces concrètes et durables dans chacune des matières afin de témoigner de l’investissement des élèves, ceux-ci participent à la sixième édition du concours national de «La flamme de l’égalité». Oui, ce concours existe ! Il est organisé par le Ministère de l’Education nationale, la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, et la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Et en 2021, le prix qui sera décerné marquera le 20e anniversaire de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Une adroite façon d’inciter les enseignants et les élèves à porter une attention particulière sur la construction de «l’égalité», le deuxième pilier de notre devise nationale. Tous libres, oui ! mais être tous égaux est aussi une absolue nécessité. Sommes-nous combien à le rappeler souvent autour de nous ? Comment ? Par quel outil pédagogique ? En tout cas, en s’appuyant sur notre exposition pédagogique pour produire leurs oeuvres écrites, orales, picturales, musicales…. (je ne cite pas tous les domaines qui seront exploités) les élèves auront le temps de bien réfléchir à cette réalité : parler d’égalité suppose forcément prendre en considération l’Autre avec les droits que je défends pour moi.

          La France noire souhaite bonne chance aux élèves de quatrième. Amitié à Mme Plançon qui a eu l’idée de donner aux élèves des bases concrètes faites d’images rares sur la vie et les luttes des esclaves pour nourrir leur enthousiasme. Bon courage à toutes et à tous !

Raphaël ADJOBI

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Une galère          Chacun de nous se souvient sûrement de cette réplique de Géronte, l’un des personnages principaux des Fourberies de Scapin de Molière, répétée sept fois dans la scène VII de l’acte II. Afin de se venger de son maître, Scapin prétend que son fils Léandre a été capturé par des Turcs qui lui demandent une rançon en échange de sa libération. Géronte doit – bien sûr par l’intermédiaire de Scapin lui-même – donner cinq cents écus aux ravisseurs s’il veut revoir son fils. C’est donc bien naturellement que l’avare Géronte, plein de désespoir, se demande constamment «Que diable allait-il faire dans cette galère ?» Cette réplique souvent accentuée aujourd’hui pour provoquer l’hilarité des jeunes publics renvoie pourtant à une réalité d’un passé pas si lointain qui n’était pas drôle du tout.

          Une galère est un navire à rames qui a été essentiellement développé en Méditerranée où les flots sont plus calmes. «L’avantage des galères était de pouvoir naviguer sans vent ou contre le vent et […] pouvoir accoster plus facilement» (Alexandre Skirda, La traite des Slaves, l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle). C’est avec ce navire qu’est né le nom «galérien» désignant l’esclave rameur. Afin de nous donner une idée précise du sort de ces hommes, Alexandre Skirda nous livre le récit d’un noble tchèque qui, en 1599, a relaté sa servitude de galérien : «Nous fûmes conduits sous escorte à bord de la galère et Ahmed, le reiss ou capitaine, un chrétien natif d’Italie devenu Turc, ordonna de nous faire enchaîner aux rames. Le vaisseau était assez grand et cinq prisonniers s’y tenaient assis sur un banc, tirant ensemble sur une seule rame […]. Aucun labeur sur terre ne peut être plus pénible ; chaque prisonnier est enchaîné à son banc par un pied. Il a juste assez de liberté pour se mouvoir sur le banc et manoeuvrer la rame. A cause de la chaleur, on ne peut ramer que nu, vêtu seulement d’une culotte de toile […]. On place des anneaux de fer sur les poignets des captifs, afin qu’ils ne puissent pas se rebeller contre les Turcs. Les pieds et les mains entravés de la sorte, ils doivent ramer nuit et jour, sauf en cas de tempête, jusqu’au moment où leur peau, rôtie comme celle d’un cochon de lait à la broche, se fend sous l’action de la chaleur…».

Alexandre Skirda 3          Selon Alexandre Skirda, ce phénomène n’était pas spécifique à la Turquie et était répandu parmi les autres flottes méditerranéennes jusqu’à ce que la marine à voile supplante définitivement les galères au milieu du XVIIIe siècle. «En France, dit-il, elles furent nombreuses, 42 en 1696, nécessitant 12 000 galériens pour assurer le service». Et il ajoute : «Bien avant et après la révocation de l’édit de Nantes, de nombreux Huguenots y furent envoyés […]. En 1745, il y avait encore 15 galères à Marseille, avec un effectif de 2778 hommes d’équipage y compris les officiers, et 4318 galériens». Et l’Église catholique ne dédaignait pas non plus l’esclavage des Blancs. Dans les années 1625, un captif et galérien «parvint à s’emparer avec ses compagnons ukrainiens d’une galère et offrit 300 prisonniers turcs au pape». Déjà, en 1294, le pape Célestin V ne clamait-il pas que si «un prêtre épousait une femme libre, les enfants seraient esclaves de l’Eglise» ? Parce qu’elle avait des besoins pressants de main-d’oeuvre, la mise en esclavage touchait aussi les «coupables de sacrilèges, notamment ceux qui s’attaquaient aux églises et aux évêques». Ainsi, à Séville, en 1525, l’archevêque possédait une centaine d’esclaves, «sans compter ceux des dignitaires du châpitre, du doyen, des administrateurs, des simples chanoines» (P. 168, 169). Et «Louis XIV qui voulait développer la flotte française en fit acheter beaucoup par Colbert comme rameurs». Ainsi, contrairement à ce que Molière voudrait nous laisser croire, l’esclavage des Blancs n’était pas une activité exclusivement musulmane aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle. Il valait sûrement mieux pour lui ne pas évoquer les galères du roi de France.

          Cependant, depuis la chute de Constantinople (Istanbul) en 1453 – signifiant la fin de l’Empire romain d’Orient – les Turcs à la solde des sultans ottomans dominaient la traite et le commerce des esclaves essentiellement Slaves. Pour preuve, «après la prise de quinze galères ottomanes en 1652, 1656 et 1661, selon une statistique établie auprès d’esclaves chrétiens ayant obtenu un sauf-conduit à Malte, sur un total de 2483 galériens de toutes origines, les Ukrainiens, Biélorusses et Moscovites en représentaient les deux tiers, devant les Italiens, Grecs, Français et Espagnols». Pour tous ces galériens qui travaillaient dans le désespoir, la seule espérance était en effet d’être abordés par des navires ennemis qui les délivreraient. Ce qui arrivait parfois si lors de l’attaque leur navire ne sombrait pas au fond de la mer. L’autre possibilité de recouvrer la liberté était la mutinerie, au risque d’être tous massacrés en cas d’échec. Quelle galère !

Raphaël ADJOBI

N.B. Toutes les citations de ce texte sont tirées du livre d’Alexandre Skirda (La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle – L’esclavage des Blancs, édition 2010 revue en 2016 ).

La première déléguée départementale de La France noire

Suzanne EKIMA          Notre association va enfin pouvoir s’ancrer dans un autre département que l’Yonne (89) qui abrite son siège. Il y a quelques mois, La France noire avait enregistré l’adhésion de Suzanne EKIMA, responsable d’exploitation au sein d’une association d’aide à domicile dans les Yvelines (78). L’enthousiasme qu’elle a manifesté en découvrant nos travaux et nos interventions pédagogiques nous a poussés à chercher à mieux la connaître. A la mi-août, Françoise Parry (secrétaire et trésorière) et moi-même (président), avons donc fait le déplacement à Sartrouville pour la rencontrer.

Sartrouville avec Adoum 4         Suite à nos discussions, Suzanne a accepté d’être la déléguée de La France noire dans son département et plus largement dans la région parisienne. Afin de l’aider à faire connaître notre association dans sa zone d’action, une manifestation sera proposée à une municipalité des Yvelines autour de l’une de nos trois expositions pédagogiques. Ce projet sera mis en route quand les mesures sanitaires relatives à la COVID-19 le permettront.

          Merci à notre première déléguée pour son engagement qui nous fait plaisir. La France noire travaillera à mettre à sa disposition les documents publicitaires nécessaires à son action. Nous espérons qu’autour d’elle se constituera, avec le temps, une équipe dynamique qui nous fera connaître non seulement auprès des établissements scolaires mais également auprès des mairies de la région parisienne.

Raphaël ADJOBI

Notre exposition au collège Saint-Jacques de Joigny (89)

Madame Laurence Bonant, principale du collège Saint-Jacques, était au nombre de nos invités à la commémoration du 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage le 17 mai dernier. Elle avait particulièrement apprécié la qualité du travail sur les Français noirs illustres présenté ce jour-là. Aussi, au moment d’accueillir « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques », elle n’a pas hésité à offrir la chapelle de son établissement pour abriter notre exposition. Le résultat est tout simplement magnifique ! Ne dit-on pas dans le domaine de l’art que le cadre participe à la beauté de l’œuvre ? Merci de tout cœur à Madame Bonant d’avoir trouvé notre travail digne de ce lieu sacré. Découvrez les images de l’exposition sur le site du collège.

Expo Collège Saint-Jacques

Les images de la commémoration du 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage (Joigny le 17 mai 2018)

Le 17 mai 2018, les salons de l’Hôtel de ville de Joigny ont accueilli pour la troisième année consécutive la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage initiée dans cette cité de l’Yonne par notre association. L’organisation de la cérémonie est, bien sûr, chaque fois accompagnée par la municipalité. C’est avec beaucoup de fierté que nous avons présenté à cette occasion notre deuxième exposition pédagogique itinérante ayant pour thème « Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France ». Et c’est avec beaucoup de plaisir et de reconnaissance que nous avons accueilli notre conseillère départementale, Madame Françoise Roure, qui a oeuvré et oeuvre auprès de ses pairs pour faire connaître le caractère citoyen de nos projets afin de nous attirer leur soutien. Nous n’oublions pas l’ambassade du Togo à Paris pour son précieux secours.

Merci à BZD-TV de l’Agence Glouzilet (Paris) pour le reportage télévisé de la cérémonie (2e info sur la vidéo à la suite des photos)

Abolition esclavage 17.05.2018 (20)

Abolition esclavage 17.05.2018 (22)

Abolition esclavage 17.05.2018 (23)

Abolition esclavage 17.05.2018 (37)

Abolition esclavage 17.05.2018 (38)

Abolition esclavage 17.05.2018 (1)

               Raphaël ADJOBI              Monsieur Le maire Bernard Moraine

  Découvrez la vidéo de la cérémonie du 17 mai (2e flash info)