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Commémoration de l’abolition de l’esclavage 10 mai 2021 : le discours du président de « La France noire »

Chers amis et sympathisants de La France noire,

Comme en 2020, nous sommes dans l’impossibilité d’organiser notre cérémonie annuelle publique commémorant l’abolition de l’esclavage. Les mesures sanitaires dues au COVID-19 obligent. Si ce moment de partage est une fois encore impossible, le devoir de mémoire quant à lui demeure de rigueur. En effet, la loi du 21 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’océan Indien comme crime contre l’humanité est l’unique occasion de rappeler à la mémoire de chaque citoyen que la présence de populations noires dans le paysage national est liée avant tout à ce fait de l’histoire de notre pays. Le 10 mai doit donc être pour nous tous un moment incontournable.

C’est d’ailleurs ce que le premier ministre a tenu à redire par sa circulaire du 16 avril dernier aux préfets ; circulaire dans laquelle il souligne la nécessité de « rappeler la place que l’esclavage occupe dans notre histoire nationale » mais aussi la nécessité de « valoriser la part de la diversité française en rapport avec cette histoire ». Il donne par ailleurs aux préfets la mission de diffuser la circulaire à l’ensemble des maires de leur département « en les invitant à organiser une cérémonie similaire, ou tout autre initiative, notamment culturelle en rapport avec la mémoire de l’esclavage ». Nous nous réjouissons du contenu clair et précis de cette circulaire parce qu’il semble ne pas laisser de place aux mémoires sélectives et à l’interprétation. Il souligne « l’importance de cette page de notre histoire qui a vu se nouer un lien indissoluble entre la France et l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’océan indien ». En conséquence, il nous semble absolument nécessaire qu’il soit enseigné aux jeunes générations – les citoyens de demain – que la France n’est pas un pays exclusivement européen. Non ! La France est un pays éclaté sur plusieurs continents. Notre diversité nationale vient de là ! Un fait évident mais ignoré ou occulté dans les nombreux discours politiques ou intellectuels au point que de nombreux Français sont aujourd’hui encore convaincus que tout ce qui n’est pas blanc et catholique n’est pas français et doit montrer patte blanche en toute circonstance. C’est cela la discrimination raciale ou racisme. Le racisme n’est pas seulement la négation de l’humanité de l’autre sur le principe de la couleur de la peau ou son déclassement dans l’échelle de l’humanité pour pouvoir justifier son exploitation en toute bonne conscience. Le racisme consiste aussi à assigner à l’autre, toujours sur le principe de la couleur de la peau, une place définitive de laquelle il ne doit pas bouger.

Il appartient désormais à tous ceux concernés par cette circulaire – les préfets, les maires, les recteurs (et par ces derniers les chefs d’établissements et les enseignants) – de faire en sorte qu’elle ne reste pas lettre morte mais qu’elle produise de bons fruits à la place du racisme. L’avenir nous montrera les fruits de cette volonté politique qui n’a malheureusement pas fait l’objet d’un discours officiel oral pour lui donner plus de force. Retenons tous que des citoyens qui ne sont pas frustrés, qui sont reconnus dans leur différence sont des citoyens heureux de servir leur pays.

Chers amis de La France noire, D’Afrique-sur-Loire, profitons de ce XXe anniversaire de la loi dite Taubira reconnaissant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan Indien comme crime contre l’humanité pour rappeler le combat de tous ceux qui, à l’avènement de la République dès 1789 ont lutté pour que ses valeurs soient effectives pour toutes les populations vivant sur les terres gouvernées par la France.

Hommage donc à Toussaint Louverture et à ses amis qui, en 1793, ont contraint le pouvoir esclavagiste de Saint-Domingue à prononcer la fin de l’esclavage sur cette île ; décision qui sera approuvée et élargie à toute la France en 1794 à Paris. C’était la première abolition de l’esclavage. Malheureusement, huit ans plus tard, cette belle affirmation de la République de l’égalité de tous les citoyens – Noirs et Blancs – mourra par la volonté de Napoléon Bonaparte qui voulait satisfaire le capital esclavagiste. En effet, en 1802, huit ans seulement après ce geste humaniste qui faisait de la France le premier pays européen à abolir l’esclavage, Napoléon Bonaparte va le rétablir pour satisfaire l’égoïsme de ceux qui n’ont jamais connu d’autre dieu que l’argent et l’économie. Heureusement, les amis de Toussaint Louverture – que le pouvoir napoléonien a laissé mourir de froid dans le fort de Joux dans le Doux – vont reprendre le combat et triompher de l’armée de Napoléon à la bataille de Vertières en novembre 1803. Une victoire qui va aboutir à l’indépendance de Saint-Domingue, rebaptisé Haïti en janvier 1804. Cette victoire mérite de retenir l’attention de tous. Pourquoi ? Parce que c’est celle de citoyens français noirs qu’une volonté politique malsaine, ennemie de la République, a tenté de réduire à nouveau en esclavage.

Hommage à Louis Delgrès et à Solitude. Leur détermination pour le maintien des idéaux d’égalité énoncés par la première république mérite, en ce XXIe siècle, l’admiration de nous tous qui croyons encore aux valeurs républicaines d’égalité et de fraternité. Indigné, révulsé par la décision du pouvoir napoléonien de rétablir l’esclavage, Louis Delgrès, sachant qu’il allait payer de sa vie le prix de la liberté qu’il voulait maintenir pour les siens, a adressé un message à la postérité de tous les Français : Noirs et Blancs. Combien sommes-nous à connaître la proclamation de ce républicain contre les ennemis de la République de son époque ? Combien sommes-nous à connaître le nom de ce grand défenseur de la République qui s’est fait exploser avec plus de 300 de ses compagnons de la Guadeloupe pour que vive la République ? Combien sommes-nous à être convaincus qu’il ne suffit pas de savoir quand les valeurs de la République ont été proclamées, mais quels sont ceux qui ont versé leur sang pour les défendre chaque fois qu’elles étaient menacées afin qu’elles nous deviennent chères aujourd’hui ?

Hommage à Jean-Baptiste Belley, commandant de la gendarmerie de Saint-Domingue et député de cette île. Alors qu’il faisait partie de l’expédition Leclerc de février 1802 chargée de reprendre l’île des mains de Toussaint Louverture, lui et d’autres militaires noirs seront écartés de l’armée sur instruction de Napoléon. Celui-ci avait décidé secrètement qu’il n’y aura plus jamais en France d’officiers noirs à un grade supérieur à celui de capitaine ! Jean-Baptiste Belley est arrêté, envoyé en France, assigné à résidence à Belle-île-en-Mer (Morbihan) où il mourra en 1805 à l’hôpital militaire de l’île.

Hommage à tous ceux qui, galvanisés par la victoire de Saint-Domingue devenue Haïti, ont partout dans les Amériques multiplié les rébellions, les marronnages, les suicides, les infanticides, permettant aux partisans européens de l’abolition de cet esclavage d’avoir suffisamment de courage pour défendre leur droit à la liberté et d’aboutir en 1848 au résultat que nous connaissons aujourd’hui.

Nous disons ici à tous ceux qui croient, avec beaucoup de naïveté, que c’est la raison qui fait évoluer le monde, que le raisonnement philosophique et ses lumières n’ont pas empêché la France d’être le seul pays européen à avoir aboli l’esclavage deux fois et la traite trois fois, là où il a suffi d’une fois aux autres nations européennes. En effet, tant que l’écoute de l’autre ne sera pas une pratique ordinaire parmi nous, tant que les idéaux à atteindre ne seront pas clairement rappelés et portés par une réelle volonté politique, on assistera au délitement des valeurs de la République, car ses ennemis sont toujours là, en action. La France sera vraiment plus fraternelle lorsque nous serons plus nombreux à nous fixer pour objectif d’apprendre à mieux connaître l’autre pour respecter sa différence.

Raphaël ADJOBI

L’Egypte ancienne est-elle blanche pour tous les enseignants ? (Réflexion)

          Comme nous le rappelle le dominicain et historien Yves Combeau, « le XVIe siècle est le siècle de l’humanisme. C’est aussi celui où l’on a réinventé l’esclavage et la monarchie absolue », et où fut affirmé que certains parmi nous n’avaient pas d’âme (article Controverse sur l’âme des Indiens d’Amérique – Hors-série de la revue Le Monde 2020). Et quand le jeune comédien et réalisateur Jean-Pascal Zadi dit en mars 2021 – lors de son discours comme lauréat du César du meilleur espoir masculin pour son film Tout simplement noirque l’« on est en droit de se demander si l’humanité de certaines personnes n’est pas souvent remise en cause », la question qui aurait mérité d’être posée était plutôt si au XXIe siècle l’humanité de toutes les personnes est reconnue par tous. Car l’humanité de certains a été officiellement niée au XVIe siècle ! On est donc en droit de se demander qui sont en ce XXIe siècle les négationnistes de l’humanité de l’Autre ?

Hiéroglyphes corps          Hier comme aujourd’hui, le négationniste est celui qui, par principe, est convaincu de la supériorité de ses croyances érigées en autorité immuable ne devant par conséquent être ébranlée par tout autre avis ou point de vue. Le négationniste conçoit toujours l’histoire et la parole de ses aïeux comme des vérités incontestables. Attitude qui fait apparaître tout mouvement qui viserait à présenter des éléments différents à cette histoire et à cette parole comme une entreprise de révision : du révisionnisme (1). En effet, « revoir » c’est reconsidérer ce qui est proclamé vrai. Une telle entreprise, tout à fait honorable et louable, est considérée comme un crime par celui qui n’a que des certitudes quant à son histoire et à la parole des siens ; ceux-ci ne sauraient mentir, ne sauraient se tromper. Leur avis fait autorité pour l’éternité.

          Or, une telle attitude est celle d’un religieux et non d’un historien. Ce dernier est toujours prêt à entendre un autre avis, alors que le premier, non. En effet, l’histoire est un récit et non une science ; encore moins une religion ! Et parler de récit suppose le droit de « dire » différemment – surtout au regard de connaissances ou considérations différentes. « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La galerie des victoires de Louis XIV à Versailles est complètement une galerie de mensonges », disait récemment l’écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière – historien de formation (France culture – le 27 février 2021). Un révisionniste ? Plus de cinq cents ans après l’erreur monumentale de Christophe Colomb et de ses amis qui prirent les autochtones du « Nouveau monde » pour des Indiens, les négationnistes continuent encore à enseigner aux jeunes générations que ces populations inconnues jusqu’alors des Européens sont bien des Indiens. Pour ne pas être qualifié de révisionniste, tout le monde se tait et entretient l’erreur devenue mensonge et même signe d’irrespect et de mépris du sentiment de l’Autre. En effet, « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » (Léonora Miano – Afropea, édit. Grasset). C’est d’ailleurs ce qu’a fait un musée anglais. En 2006, au moment d’ouvrir sa nouvelle galerie égyptienne, le musée d’art et des antiquités de l’université de Cambridge – Fitzwilliam Museum – a clairement et officiellement admis que l’Égypte ancienne « fait partie de la culture africaine ». Cette institution a fait remarquer que ce sont les Grecs qui ont employé le terme « Égypte » pour désigner cette terre africaine alors que les populations elles-mêmes l’appelaient « Kemet », littéralement « terre noire ». Elle a donc décidé d’appeler sa galerie égyptienne « Virtual Kemet » comme pour signifier qu’il faut redonner aux Africains ce qui appartient aux Africains. Au-delà du fait que les artistes représentaient les populations avec une peau noire et des cheveux crépus – même s’il y a des Africains aux cheveux raides parmi les Peuls et les Touaregs – les conservateurs du musée estiment qu’« il existe de nombreux liens entre la culture égyptienne ancienne et la culture africaine moderne ». Pour eux, les gens voient l’Égypte ancienne avec un regard européen parce que la majorité des livres sont écrits par des chercheurs d’origine européenne ou nord-américaine. Point de vue que rejoindra l’historien français François-Xavier Fauvelle assurant que presque tous les archéologues se sont trompés sur les populations de l’Égypte ancienne parce qu’ils étaient imprégnés des théories racistes de leur époque (Science et Avenir ; Hors-série, juillet/août 2010). A notre avis, cette dernière remarque mérite une précision pour comprendre le déni d’une Égypte ancienne noire devenu une pratique commune.

          Il importe de noter que depuis qu’au XIXe siècle, contrairement à l’avis du Français Vivant Denon (1798), l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1844) a proclamé que les anciens Égyptiens sont des Blancs, toutes les recherches archéologiques n’avaient pour seul objectif que d’en donner la preuve – j’emploie l’imparfait parce que les choses changent considérablement depuis quelques années. Selon cet opposant à la création unique de la Bible (monogénisme) – confirmée par la science au XXe siècle – seule la croyance en une multiplicité de races (polygénisme) peut expliquer l’existence des pyramides, prouesses de l’esprit de la race supérieure blanche que ne peut pas réaliser une race inférieure comme la noire (Nell Irvin Painter – Histoire des Blancs, édit. Max Milo, 2020). Une étrange façon de voir le monde des autres non pas tel qu’il est, mais tel que nous sommes. Depuis, « les archéologues ont fait de l’Égypte un isolat, sans relation avec son environnement africain » (François-Xavier Fauvelle – Science et Avenir, Hors-série juillet/août 2010). En attendant que les preuves scientifiques confirment l’affirmation de Samuel George Morton qui ne repose sur aucune réalité, toutes les recherches archéologiques démontrant le contraire ne portent aucun qualificatif racial. Quiconque ose dire qu’il lui semble reconnaître des Noirs dans les images exhumées de l’histoire de l’Égypte ancienne est aussitôt qualifié de révisionniste ; car le postulat que les anciens Égyptiens sont des Blancs demeure aujourd’hui encore une vérité dans la conscience collective européenne. Ainsi, dans l’Yonne (89), des enseignants se sont donné pour mission de dénoncer à leur hiérarchie tout collègue qu’ils estimeront tombé dans une sorte de radicalisme s’il présente aux élèves des images tendant à démontrer que les anciens Égyptiens sont des Noirs et non des Blancs ! Sur ce sujet – comme dirait la jeune Marie-Antoinette, reine de France, écrivant à ses sœurs restées en Autriche à propos de la passion des Français pour la musique – « on se divise, on s’attaque comme si c’était une affaire de religion ». Non, l’histoire n’est pas une religion ; c’est un récit supposant des visions différentes qu’il convient d’harmoniser au sein d’une même nation ou d’une même équipe. En attendant ce travail, les visions différentes ont le droit d’exister et d’être connues. On ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une question d’histoire ou de littérature. On ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux instruments du savoir que sont les livres et autres travaux des chercheurs pour se départager. Le contraire s’appelle de l’inquisition. La Controverse de Valladolid est la marque historique de la juste confrontation des idées ; ce n’était nullement le lieu de prononcer une sentence mais de comprendre la réalité et comment se définir en conséquence. N’oubliez jamais qu’il fallait avant tout dire si les autochtones des Amériques étaient des êtres humains ayant une âme et descendaient d’Adam et Eve au même titre que les Européens. Et c’était donc bien une querelle entre « négationnistes » (la croyance officielle que les autochtones n’avaient pas d’âme) et « révisionnistes » (ceux qui pensaient que cette croyance commune était à revoir, à étudier sérieusement).

Berger égyptien          Il convient de retenir de tout ce qui précède que l’on ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une connaissance historique ou littéraire. Répétons-le : dans ces domaines, on ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux livres et aux travaux des chercheurs pour se départager. Recourir à la loi dans de tels débats, c’est sombrer dans l’inquisition, c’est-à-dire dans l’enquête indiscrète, arbitraire et vexatoire. Or, les enseignants ne peuvent être respectés par leur hiérarchie et les parents que s’ils conviennent que l’on ne doit exiger d’eux que « des connaissances disciplinaires parfaitement maîtrisées », comme disait si bien le collègue René Chiche dans La désinstruction nationale. C’est donc se discréditer que de confier le jugement de la qualité de sa science à une autorité administrative plutôt qu’aux travaux de ses pairs destinés à la nourrir en permanence. Quand dans Le bilan de l’intelligence Paul Valéry assurait que nos diplômes et nos statuts (que nous assurent les concours) ne sont que le brevet d’une science momentanée sanctionnant le minimum nécessaire à l’exercice d’une fonction sociale, c’est parce qu’il pense que l’enseignant doit concevoir la connaissance comme un festin perpétuel. Il faut que chaque esprit s’y invite constamment pour se régénérer et éviter de s’étioler inévitablement avec le temps par manque de nourriture intellectuelle variée.

Raphaël ADJOBI     le 4/04/2021

(1) « Le négationnisme consiste en un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes rapportées par les chercheurs, et ce à des fins racistes ou politiques […] Le négationnisme vient en parfaite contradiction des événements qui se sont effectivement déroulés ou des faits établis, alors que le révisionnisme essaie de réinterpréter ou de remettre en perspective des faits, en accord avec les données objectives, sans opérer de sélection dans celles-ci » (Wikipédia).

     

« Au royaume des pharaons noirs » (un documentaire de Sam Mortimore)

Taharqa 1« Contrairement aux idées reçues, les pyramides ne sont pas l’apanage de l’Égypte. C’est le Soudan, et précisément la cité antique de Méroé, au bord du Nil, qui abrite le plus grand nombre de pyramides au monde. Il s’agit des vestiges d’une civilisation africaine longtemps occultée par l’Histoire, le royaume de Koush (ou Nubie). En effet, il semblait impossible à la pensée de certains archéologues occidentaux que des Noirs africains aient pu bâtir une civilisation aussi riche : temples, tombeaux, fresques… Cette culture a longtemps été perçue dans son rapport avec la civilisation égyptienne, sans son identité propre. Il faut dire que les relations entre les deux royaumes étaient complexes : Koush a souvent été considéré comme une simple colonie sous la domination de la puissante et orgueilleuse Égypte. Ainsi les fresque du temple égyptien d’Abou Simbel représentent les Koushites comme des prisonniers se prosternant devant le pharaon Ramsès II. Or, ils ont été d’importants partenaires commerciaux – le pays a bâti sa fortune sur le commerce de l’or avec l’Égypte – et les rois koushites, les pharaons noirs*, ont régné en Égypte entre le VIIIe et le VIIe siècle av. J.C.

Depuis quelques décennies, on note un regain d’intérêt des égyptologues et des archéologues pour l’importance de cette société ; Ce documentaire en est le reflet. Didactique et ambitieux dans sa volonté de précision, il parvient à réhabiliter la civilisation koushite injustement méconnue dans la mémoire collective ».

Alexandra Klinnik (Télérama du 24 au 30 avril 2021)

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* Remarque sur l’article : A aucun moment de son bref article, Alexandra Klinnik ne parle de pharaons blancs ; mais en qualifiant les rois koushites de pharaons noirs, elle laisse insidieusement entendre que les rois égyptiens sont des pharaons blancs. Il en est toujours ainsi : personne ne dit ni n’écrit « pharaons blancs » mais on laisse supposer que c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi, les artistes et les cinéastes peuvent se permettre toutes les interprétations n’ayant surtout aucun lien avec les cultures africaines. De même, dans le documentaire, alors que les archéologues parlent de pharaons koushites, le commentateur ne cesse de répéter « pharaons noirs » pour bien laisser entendre que les pharaons égyptiens battus par leurs voisins du sud étaient blancs. Dans les deux cas, ce n’est pas du tout honnête de procéder de la sorte. Retenons que le chimiste et anthropologue Cheikh Anta Diop (1923 – 1986) avait en son temps demandé une analyse scientifique sur une momie pour lever le doute. Sa demande est restée vaine. Pourtant, en 2018, le Natural History Museum de Londres a analysé les ossements de Cheddar Man – l’ancêtre des anglais – et a révélé que celui-ci avait la peau noire. Pourquoi ne pas passer les momies par la même preuve scientifique ? De quoi a-t-on peur ?

Soyons clairs : pour ce qui est de tous les Africains d’hier et d’aujourd’hui – avant l’occupation permanente de la partie nord du continent par des peuples à la peau blanche avec le mélange que l’on remarque dans certaines régions – voici ce que l’on constate dans cette partie de l’Afrique en partant du nord vers le sud : 1) Les populations du désert étaient et sont tous des Noirs aux traits fins et aux cheveux parfois raides comme chez les Touaregs et les Peuls. 2) En descendant vers le sud, à partir du Sahel (zone entre le désert et la forêt), les traits des populations changent : on rencontre plus de Noirs au nez épaté. 3) Et quand on atteint la zone de forêt, les nez très fins deviennent rares (sauf au Rwanda et dans certains pays de l’Est). Cette variété de traits morphologiques est une réalité africaine indiscutable parce qu’observable. Les Égyptiens aux traits fins (comme la majorité des Ethiopiens) et leurs pharaons étaient des Noirs ; les pharaons au nez épaté étaient souvent originaires du sud, c’est-à-dire de Koush qui était en contact avec les populations des forêts.

Remarques sur le documentaire :

1) On apprend qu’après avoir triomphé des Égyptiens, leurs voisins du Nord, les Koushites ont souvent arboré le même attribut de pharaon mais avec deux cobras sur la coiffe royale au lieu d’un seul chez les Égyptiens ; le double cobra signifiant la réunion de l’Égypte et de Koush. Ce qui n’a jamais été fait avant le VIIIe siècle av. J.C. Imaginez-vous dans ce coin du monde, sans barrière naturelle notable, deux peuples de couleurs différentes – l’un blanc et l’autre noire – vivant sous le règne des rois noirs pendant plus d’un siècle ? Il est temps de cesser de fantasmer !  

2) Quand les Koushites, régnant sur l’Égypte, ont été vaincus par les Assyriens, que font les populations égyptiennes ? L’égyptologue du documentaire nous dit qu’ils se contentent de supprimer de la coiffe des pharaons koushites l’un des cobras afin que l’on croie qu’il s’agit d’un pharaon égyptien ! N’est-ce pas là la preuve que du point de vue de leur physique, il n’y a pas de différence entre un pharaon koushite et un pharaon égyptien ? N’est-ce pas là la preuve que les uns et les autres sont noirs et que tout ce qui différencie un pharaon égyptien et un pharaon koushite se résume au nombre de cobras sur la coiffe ?

3) Lorsqu’ils occuperont successivement l’Égypte, ni les Assyriens, ni les Grecs, ni les Romains ne se feront pharaons pour gouverner le pays ! Ils laisseront plutôt les traces de leur propre culture. Ce sont des peuples qui n’ont rien à voir avec la culture africaine. Ce qui les intéressaient, ce sont les richesses du pays et non pas régner sur les Noirs qui se sont d’ailleurs retirés en grand nombre plus loin vers le sud devant ces invasions. On n’a jamais vu un vainqueur adopter la culture du vaincu. Ce qui explique pourquoi dans le documentaire certaines techniques égyptiennes adoptées par les koushites ont beaucoup intrigué les archéologues, même si les deux peuples leur semblent avoir des cultures voisines.

Quelques traits des Africains du désert, du Sahel et de l’Afrique de l’Est : 

Etiopiens Ethiopiennes

Jeunes rwandaises

Popularions du Niger

Visages d'Afrique 1

Jean-Claude Carrière, Napoléon, Vercingétorix, et l’Histoire

Jean-Claude Carrière          « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La Galerie des victoires de Louis XIV est complètement une galerie de mensonges. L’histoire de Napoléon, telle qu’on nous la raconte est hallucinante, parce que Napoléon a laissé la France plus petite qu’il ne l’a trouvée. Il a laissé la France appauvrie à un point extrême avec 1 million 500 mille hommes de moins ! Détesté par toute l’Europe, endetté… et on fait de lui notre grand héros national. C’est absolument incompréhensible ! C’est le prototype même du dictateur des temps modernes…

En juillet 1798, l’armée de Napoléon atteint l’Egypte et défait les Mamelouks au Caire. Habilement exploitée par la propagande napoléonienne, cette victoire n’a pourtant pas empêché l’Expédition de se terminer par un fiasco militaire ; le premier avant ceux de Saint-Domingue (contre les esclaves africains), d’Espagne et de Russie. Quand la flotte de l’expédition est détruite, Napoléon et ses soldats se retrouvent prisonniers en Egypte et n’ont qu’une seule idée : en sortir ! Clandestinement, Napoléon quitte l’Egypte en abandonnant le gros de son armée et débarque à Fréjus en octobre 1799. « Humiliation suprême » (Juan Cole), la malheureuse armée se rendra aux Anglais le 31 août 1801.

Napoléon et Vercingétorix          Pourquoi cela ? Parce que l’histoire fait partie de la culture du peuple. On lui apprend ce qui doit servir de modèle. Par exemple, l’histoire voudrait que Vercingétorix soit le modèle des Français ; alors que jusqu’à Napoléon III, Vercingétorix on n’en parlait pas. Et la première statue qu’on a eue de lui avec des moustaches ressemblait à Napoléon III. Vercingétorix était certainement un personnage intéressant. D’ailleurs César en parle en louant son courage et la force de sa parole. Mais ce que nous savons de lui est peu de chose. On sait qu’il est mort étranglé à Rome après avoir figuré (exhibé comme vaincu) dans le triomphe de César, c’est tout ! Tous les peuples du monde racontent leur histoire qui ne coïncide pas du tout avec celle de leurs voisins. Et c’est parfois embêtant. On l’a vu lors de la dislocation de la Yougoslavie où chaque partie – la Bosnie, la Herzégovie, la Serbie – racontait l’histoire commune à sa façon. C’était étonnant de voir que les mêmes événements n’étaient pas du tout les mêmes selon que l’on les racontait d’un côté ou de l’autre.

          L’histoire est de ce fait une discipline à unifier. D’abord parce qu’il s’agit du passé ; les événements ont eu lieu à un moment donné. Et entre le passé et l’histoire (le récit), il y a la mémoire. De quoi nous nous souvenons vous et moi de ce que nous avons connu dans notre vie ? De quoi les historiens se souviennent-ils ? Les mémorialistes ne sont pas d’accord entre eux. Et c’est normal parce que la mémoire est un exercice du temps présent. La mémoire, c’est aujourd’hui ; ce n’est pas hier. Or, la troisième étape qui est l’histoire (le récit) doit passer à travers les mémoires. Les traces comme les ruines, il y en a très peu pour témoigner de tout le passé. L’histoire doit donc passer par une infinité de mémoires contradictoires pour retrouver le passé ».

Il explique ainsi le titre de son dernier livre :

La vallée du Néant

(Odile Jacob, 2018)

Le titre du livre est emprunté à un vieux poème persan du XIIe siècle racontant l’histoire des oiseaux qui partent à la recherche de leur vrai roi et doivent franchir sept vallées avant d’arriver au but. L’une des vallées s’appelle La vallée du Néant. Il s’agit d’un endroit difficile à figurer parce qu’il n’y a rien. Il faut franchir le Rien pour trouver la vérité. Mais que trouvent les oiseaux au terme de leur voyage ? Un miroir ! Un miroir dans lequel ils se voient ; ils voient leur vie. Et une voix leur dit : « vous avez fait un long voyage pour arriver au voyageur ». Malheureusement, quand les Européens sont parvenus aux Amériques et en Afrique, ils n’ont pas reconnu l’Être dans le Néant.

D’autre part, il y a plus de choses dans le Néant (le non-étant) que dans l’Être. Ce Néant (le vide après la mort) a toujours été peuplé de beaucoup de choses par tous les peuples, toutes les cultures de la terre.

Jean-Claude Carrière

(France Culture – 27 février 2021)

Les trois « papes » français du racisme et le fantasme de la race pure (Jean-Louis Margolin)

Un bel article qui nous rappelle – si nécessaire – que le racisme est une invention européenne datant du XIXe siècle.

Les 3 papes français du racisme          En dépit des assertions grossièrement négrophobes et antijuives d’un Voltaire, l’ère des Lumières était trop empreinte d’optimisme universaliste pour donner naissance au racisme moderne. Celui-ci apparut vraiment vers le milieu du XIXe siècle, produit de la laïcisation croissante des sociétés occidentales, de la tentation scientiste et, de manière réactive, de l’émancipation progressive des Noirs et des Juifs, qui remettaient en cause des situations acquises. […] Les plus virulents furent alors d’illustres représentants des milieux scientifiques (médicaux en particulier) et, jusque vers 1900, de la gauche radicale.

Après une peinture de de ces fameux biologistes qui ont donné, par leurs savantes mesures du crâne, une base scientifique à la définition d’espèces humaines différenciées permettant la mise en œuvre de l’eugénisme positif (sélection des meilleurs dans une logique de haras humains) ou négatif (interruption de la reproduction des médiocres), Jean-Louis Margolin nous donne une idée de l’hostilité au capital qui s’est focalisée sur « son incarnation visible » qu’étaient « les juifs et tous les Rothchild en puissance ». Puis il passe à l’obsession de la race pure qui animait de nombreux scientifiques.

          Il convient cependant de reconnaître que, chez ces penseurs (les milieux scientifiques cités plus haut) le racisme n’est qu’un élément parmi bien d’autres. Il n’en va pas de même chez les trois « papes » français du racisme, dont l’influence fut grande au-delà des frontières, en particulier en Allemagne. Joseph-Arthur de Gobineau (1816-1882), auteur d’un Essai sur l’inégalité des races humaines (1853), nostalgique de l’ancien régime, a la hantise du « mélange des sangs », accusé de mener le monde à une décadence inévitable. La seule réalité, le seul moteur de l’histoire est la race. La blanche, responsable de « tout ce qu’il y a de grand, de noble, de fécond sur terre »*, a vocation de dominer la jaune, dénuée de toute noblesse ou créativité, et surtout la noire, laquelle « ne sortira jamais du cercle intellectuel le plus restreint ». Gustave Le Bon (1841-1931), qui usurpe le titre de docteur en médecine, combine le concept darwinien de « lutte pour la vie » aux sociétés humaines (ce qu’on dénomme darwinisme social) et le polygénisme défendu par Voltaire : les races constitueraient des espèces distinctes, sans origine commune*. Violemment antisémite, antichrétien, négateur de toute morale universelle (l’ « âme des races » gouverne tout), il rapproche des singes tant les Noirs que les femmes, au cerveau trop étroit*. La pureté raciale lui est essentielle : « Les croisements sont désastreux entre peuples de mentalité trop différente ». La médecine moderne et l’hygiène devraient cesser de préserver « la foule des dégénérés de toute sorte ». Il prône la guerre comme moyen de sélection naturelle : « Tout ce qui est faible est bientôt condamné […] à périr ». Georges Vacher de Lapouge (1854-1936), républicain, candidat socialiste à Montpellier, félibre (1), darwinien, avance que « l’hérédité nous écrase ». S’il n’y a pas actuellement de race pure, il importe d’introduire un « sélectionnisme » radical en Europe, et de stériliser les « inférieurs », sous peine d’avoir à livrer des « guerres d’extermination ». Il convient de faire triompher « la race nordique » blonde aux yeux bleus, par-delà les frontières nationales. La démocratie est « le pire des systèmes », car elle entrave « l’élimination des éléments inutiles ». On ira vers une « race unique parfaite » en découplant radicalement l’amour et la volupté de la reproduction, artificialisée et réservée à un petit nombre de mâles « d’une perfection absolue ».

*C’est à partir de ces pensées que l’on a attribué tout ce qui est beau et grandiose dans le passé – à la périphérie de l’Europe et même à l’intérieur de l’Afrique – à la race blanche et blonde nordique aux yeux bleus. Un homme l’affirmera (A vous de trouver son nom dans Histoire des Blancs – Nell Irvin Painter, éd. Max Milo 2020) et tout est scellé jusqu’en ce siècle.

(1) Félibre : écrivain, poète de langue d’oc.

Jean-Louis Margolin, historien de l’Asie orientale moderne et contemporaine

(extrait de A travers le prisme de la race – article publié dans Le hors-série de Le monde 2020 ayant pour titre L’histoire de l’homme)

AFROPEA – un projet pour une société fraternelle (Léonora Miano)

Afropéa - Léonora Miano         Voici un beau projet pour la fraternité ! Un projet apparemment utopique, certes, vu son ampleur ; mais comme le dit si bien Alphonse de Lamartine, « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées ». Il faut donc y croire et s’y attacher fermement pour qu’il devienne réalité.

          En 2014, l’Assemblée générale de l’ONU a décrété la décennie 2015 – 2024, Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, demandant que des programmes divers soient mis en place par les Etats membres pour les mettre en valeur et contribuer ainsi à les inclure dans tout discours portant sur l’identité de chacun des pays. Nous savons que la France est membre de l’Onu, et qu’elle fait partie de l’instance appelée Communauté internationale. Nous savons aussi que non seulement la France n’est pas exclusivement européenne – parce qu’éclatée sur plusieurs continents – mais encore qu’elle compte, au nombre de ses citoyens, une bonne quantité de personnes d’ascendance africaine du fait de son histoire esclavagiste et coloniale. On s’attendrait donc, en toute logique, à ce que l’État français dévoile un programme à mettre en œuvre dans le cadre de cette décennie. Mais voilà : sur cette terre « polluée par le racisme, angoissée à l’idée d’être envahie par des hordes de Subsahariens », dans cette France où « le simple fait d’indiquer qu’il existe des personnes d’ascendance africaine apparaît une provocation », mettre en place un programme à leur intention semble inconcevable à nos autorités. Celles-ci oublient toujours que « leurs choix déterminent le climat social ». En tout cas, elles ont décidé de faire la sourde oreille. Ne rien faire ! Ne rien changer à nos habitudes ! Et çà et là, dans l’indifférence totale, on continue de fermer la porte aux associations porteuses de projets permettant de cheminer les uns vers les autres pour mieux se connaître et respecter nos différences.

image           Puisque nos compatriotes du groupe majoritaire, les privilégiés de notre système, ne veulent pas faire le premier pas vers la construction de la fraternité, Léonora Miano demande aux Afro-Européens (Afropéens) de faire ce pas vers eux. Elle pense que les Afropéens ne doivent pas s’interdire de prendre cette initiative sous prétexte qu’il revient aux autres de le faire, sous prétexte qu’ils ont le pouvoir et sont les inventeurs de l’occidentalité, cette « sorte de cannibalisme symbolique, stylisé » qui se repaît sans beaucoup d’émotion des vies humaines à travers la planète au point qu’elle a fini par la dégrader considérablement. Alors, la première, l’écrivaine franco-camerounaise se lance dans l’entreprise par le biais de cet essai.

          Depuis un peu plus de vingt ans, des Subsahariens descendants de colonisés et descendants de déportés se désignent sous le terme « Afropéens », mettant ainsi en évidence leur besoin de se construire dans un espace européen où leur situation minoritaire les confine à l’invisibilité et à l’étrangeté. « Il faut imaginer ce que c’est de n’avoir de soi aucune représentation, sinon caricaturale, dégradante ». Or, dit Léonora Miano, leur terroir, c’est le sol où ils ont poussé ; et ils veulent assumer leur vécu d’Afrodescendants en Europe. Se saisissant de cette ferme volonté qu’elle voit s’exprimer partout en Europe où les pays membres de l’ONU ne leur proposent rien de significatif, l’écrivaine demande aux Afropéens de « s’occuper de leurs affaires » sans « se laisser impressionner par les accusations de communautarisme ». En effet, le groupe majoritaire se réfugie dans son patrimoine qu’il ne cesse de vanter, dans son régionalisme, dans son pouvoir. Les Afropéens, eux, ont tout à construire, en commençant par leurs histoires françaises qui font leur singularité, c’est-à-dire en commençant par être soi ; car « l’on ne voit pas bien vers où aller s’il est question, pour s’y rendre, de déposer son bagage mémoriel […]. On aurait l’impression de se présenter nu devant ce monde à faire… » Elle conclut d’ailleurs son texte par ces mots que personne ne doit négliger : « C’est à partir de soi et de son lieu que chacun est invité à oeuvrer pour transformer le monde ». Et les pistes qu’elle propose méritent que le lecteur y prête une grande attention. L’essentiel, pour réaliser ce grand projet fraternel, dit-elle, c’est de prendre garde de ne rien construire sur l’amertume et la frustration.

          Afropéa est un essai éblouissant, fait d’analyses séduisantes parce que pertinentes. Le projet qu’il propose pour transformer une situation sociale où l’Afrodescendant a été longtemps ignoré va forcément déranger « le confort des ayants droit proclamés ». Cependant, ceux-ci doivent comprendre que, après avoir envahi les terres et les autres populations qu’ils ont baptisées selon leur imagination et leur mépris – alors que « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » – de sérieuses révisions s’imposent. Et sur un plan plus large encore, les Français d’ascendance européenne unique doivent réaliser que pour les autres, « il est problématique et forcément préjudiciable d’établir sa demeure dans les formes choisies par des tiers pour exprimer leur mépris ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Afropéa, 223 pages.

Auteur : Léonora Miano

Editeur : Grasset

Le collège Paul Bert (Auxerre) accueille pour la troisième fois « La France noire » et son exposition sur l’esclavage

Paul Bert janv. 2021 A          Le jeudi 28 et le vendredi 29 janvier 2021, La France noire est intervenue au collège Paul Bert, à Auxerre, avec son exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques ». La direction du collège a tiré les leçons de nos deux précédentes interventions en écoutant les enseignants : accorder davantage de temps aux élèves pour profiter des explications relatives aux images captivantes des panneaux. Car, c’est lorsque l’intervenant donne, pour ainsi dire, vie aux images par son discours que l’attention des élèves est tout à fait éclatante et le bénéfice sûrement plus grand. Il a donc fallu une organisation sur deux journées pour les 8 classes de quatrième et permettre ainsi à chacune d’elles de bénéficier d’1h30 pour visiter l’exposition et échanger avec le conférencier.

Paul Bert Janv. 2021 B          Comme d’habitude – et c’est très réjouissant – des élèves curieux et très intéressés ont animé les échanges grâce à leurs questions et observations permettant à l’intervenant d’aller plus loin dans l’analyse de la traite négrière ou de l’esclavage. Par ailleurs, ce fut un réel plaisir d’apprendre des enseignants que certaines images de notre exposition ont été intégrées à leur pratique pédagogique ; une tendance à « un certain renouvellement des sources et des approches » que préconise la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (FME). Il est en effet regrettable, souligne cette institution nationale dans ses recommandations au ministre de l’Education nationale, que les manuels scolaires mettent l’accent sur le côté économique ou commercial de la traite négrière et négligent « les révoltes et résistances » (Les notes de la FME n°1 – septembre 2020).

Paul Bert janv. 2021 C          « L’empreinte de l’esclavage des Noirs est majeure sur notre histoire : il a donné naissance à la France dans laquelle nous vivons – un territoire français qui se déploie sur plusieurs continents, une population aux origines diverses » (Les notes de la FME). Ne pas rappeler constamment ce fait, c’est laisser croire que tous ceux qui ne sont pas Blancs sont des étrangers n’ayant aucun passé avec la France. Il faut donc « faire comprendre à la jeunesse comment la France d’aujourd’hui est, dans sa géographie, sa diversité et sa culture, le produit de cette histoire de quatre siècles » (id). C’est la mission confiée par l’État à la Fondation pour la mémoire de l’esclavage dirigée par monsieur Jean-Marc Ayrault ; et c’est également la mission de La France noire auprès des jeunes générations. Une mission de fraternité nationale que certains ont tendance à oublier. Oui, mieux connaître l’Autre pour respecter sa différence doit être une devise chère au coeur de tous ceux qui ont la charge de faire des jeunes d’aujourd’hui les citoyens de demain respectueux de la fraternité républicaine.

          Deux journées très agréables. Comme cela arrive parfois dans mes échanges avec les collègues, je suis reparti avec un conseil de lecture : Afrotopia (de Felwine Sarr). Un collègue qui a beaucoup aimé mon exposé préliminaire m’a vivement conseillé ce livre dont les propos rejoindraient les miens.

Raphaël ADJOBI

 

         

Il faut remettre le français au centre de l’enseignement (Raphaël ADJOBI)

Les impliqués 1

Les impliqués 2

                         © Electre 2021 (réseau de librairies)

« Un essai sur l’importance de l’apprentissage de la langue française et comment l’Education nationale échoue à l’inculquer, nuisant ainsi aux valeurs culturelles que la langue véhicule et aux réflexions qu’elle permet. L’auteur insiste sur le rôle des enseignants, critique l’enseignement personnalisé et évoque le surdiagnostic de la dyslexie et de l’hyperactivité ».

     L’analyse d’une collègue sur son blog : valetsdeslivres

A commander chez votre libraire ou auprès de la FNAC. 

 

Le lycée Benjamin Francklin (Orléans) accueille « La France noire » pour la troisième fois

Orléans 2021 (1)          Depuis l’année scolaire 2018 – 2019, le lycée Benjamin Francklin d’Orléans a adopté notre exposition « Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France ». En d’autres termes, c’est la troisième année consécutive que les collègues documentalistes permettent aux élèves de l’établissement d’échanger avec l’intervenant de notre association autour des deux abolitions de l’esclavages (1794 et 1848) et des deux Guerres mondiales. Présenter aux jeunes ces pages de notre histoire sous un angle différent leur permet de découvrir que, depuis le XVIIIe siècle, l’histoire officielle de la France s’écrit avec des citoyens Noirs. D’ailleurs, chacun doit se dire que la « Fraternité », le troisième pilier de notre devise nationale, est la marque définitive de cette inclusion des Noirs à l’histoire de France après 1848. Merci à notre collègue d’histoire – et numismate* – qui a tenu à nous apporter cette information pour appuyer la justesse de nos propos.

Orléans 2021 (2)          En cette période où les mesures sanitaires n’autorisent pas les activités obligeant le brassage des élèves, le seul intervenant extérieur retenu par le lycée est celui de La France noire – parce qu’il ne s’adresse qu’à une seule classe à la fois. Merci à nos collègues documentalistes qui, soucieux de la culture à destination de la jeunesse, ont tenu à maintenir notre visite. Ce sont des lycéens curieux et très intéressés que nous avons rencontrés. Le questionnaire qui accompagnait l’exposition mise à leur disposition – quelques jours avant la rencontre – leur a permis de prêter plus d’attention aux œuvres des personnages constituant la galerie de portraits. Ainsi, les échanges ont été très riches et passionnants. Merci également aux collègues qui accompagnaient les lycéens. On ne le redira jamais assez : des enseignants intéressés font des élèves désireux de savoirs.

Orléans 2021 (3)          Celles et ceux qui ont en commun certaines valeurs, et qui tiennent à les entretenir et à les partager, se reconnaissent aisément. Ainsi, au lycée Benjamin Francklin, nous avons trouvé des collègues qui sont devenu(e)s de vrai(e)s ami(e)s. Amitiés à toutes et à tous.

* Qui collectionne et étudie les monnaies. La numismatique est une science auxiliaire de l’histoire ; en archéologie, elle participe à la datation des faits.

Raphaël ADJOBI

« Un autre tambour » ou le double hommage de William Melvin Kelley

Je dédie ce livre et ce compte rendu à tous les membres de « La France noire » ainsi qu’à toutes celles et tous ceux qui nous ont permis ou nous permettent d’offrir à la jeunesse l’occasion de voir notre histoire sous d’autres angles.

Un autre Tambour        Selon l’auteur, le titre du livre – Un autre tambour fait référence à quelques vers d’un poème de l’Américain Henry David Thoreau disant « Quand un homme ne marche pas du même pas que ses compagnons, c’est peut-être parce qu’il entend battre un autre tambour » ; et les vers complétant cette pensée sont un encouragement à celui qui se trouve dans cette situation : « Qu’il accorde donc ses pas à la musique qu’il entend, quelle qu’en soit la mesure ou l’éloignement ». Le lecteur peut donc deviner à quoi il doit s’attendre s’il ajoute à ces vers le contenu de la quatrième de couverture précisant que dans ce livre « toute une population déserte une ville » après le geste d’un seul homme qualifié de fou. Aussi, plutôt que de donner ici une analyse de ce beau roman de William Melvin Kelley – publié en 1961, alors qu’il n’avait que 24 ans – nous nous limitons à dire tout simplement qu’il peut être dédié, avec beaucoup de reconnaissance, à deux catégories de personnes :

– A ceux qui, continuellement exploités, humiliés et méprisés, décident un jour de briser la chaîne des injustices qui les frappent comme un sort éternel.

– A tous les Blancs qui, conscients de la différence de leur carnation, n’acceptent pas que les lois et autres mesures de l’État valident les injustices que soutiennent et revendiquent certains à l’égard de ceux qui n’ont pas leur couleur de peau. En effet, dans ce monde, nombreux sont les Blancs qui, devant les injustices, les humiliations, le refus de la prise en compte par l’Etat des spécificités des minorités visibles, se taisent, refusent de s’engager, ou parfois même poussent l’ignominie jusqu’à dire que les choses ont toujours été ainsi et que l’on ne peut rien y changer. Dans une société à majorité blanche, où femmes et hommes sont accrochés à leurs certitudes comme des moules à leur rocher, voir certains de cette communauté considérer les choses sous un autre angle et se dire « non, les choses ne peuvent pas continuer ainsi », cela mérite assurément un hommage appuyé. Car dans certains pays, ces Blancs sont « blacklistés », c’est-à-dire classés comme des traîtres de leur propre communauté.

          Nous appuyant sur une conversation du livre entre un jeune homme blanc – déçu par le jugement de sa mère sur les Noirs – et son père, nous disons ceci : à l’heure où Blancs et Noirs se côtoient quotidiennement dans les mêmes écoles et les mêmes universités, devant les propos méprisants et les choix injustes de certains adultes, il serait très agréable que les jeunes Blancs soient plus nombreux à dire à leurs parents « Je trouve assez injuste de votre part de m’envoyer à l’école fréquenter des Noirs, puis de me demander de rester un bon petit Blanc » avec des idées racistes. Et ce serait aussi très réjouissant d’entendre les parents répondre : « Tu as raison. Nous ne pouvons nous attendre à ce que tu sortes de l’école pareil à ce que tu as toujours été » parmi nous (p. 215 et 217). En effet, si l’école et la compagnie des autres ne nous changent pas, qu’est-ce qui peut faire grandir notre humanité ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Un autre tambour, 283 pages.

Auteur : William Melvin Kelley

Editeur : Delcourt, 2019.