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Olivier Merle entre au collège avec NOIR NÉGOCE

Numérisation_20200601 (3)          Depuis 2019, l’écrivain Olivier Merle est entré dans les collèges grâce à une version abrégée de son livre Noir négoce. Ce sont les éditions Hatier qui ont eu l’idée de proposer la lecture de ce beau roman à la jeunesse ; un roman dans lequel le jeune héros formule de bonnes questions pour aboutir à de bonnes réponses qu’il peut soumettre à sa propre réflexion afin d’asseoir son propre jugement plutôt que de réciter les leçons apprises. Cependant, à force de multiplier les images qui n’ont aucun rapport avec le récit, le livre pourrait bien éloigner l’esprit des jeunes du message de l’auteur. Chose encore plus inquiétante : nulle part n’apparaît clairement ce message. Les enseignants devront aider les élèves à le formuler en s’appuyant sur les deux points que nous avons trouvés intéressants dans le «Parcours de l’oeuvre» : le cercle vicieux de la violence (p. 282) et les enjeux économiques et politiques de la traite (p.283). Les collègues et les élèves qui sont nombreux à lire mon article consacré à Noir négoce ont pu se rendre compte que l’auteur et moi sommes tout à fait d’accord sur ce qu’il convient de retenir comme message essentiel de l’oeuvre.

Comptoir et peinture Comptoir Ok      Voici ce que j’écrivais en 2010 pour montrer que s’il y a des corrompus, c’est forcément parce qu’il y a des corrupteurs :

Ceux qui agitent la contribution des africains à la traite atlantique comme un étendard qui confère innocence et bonne conscience devraient lire ce livre et se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. Dans tout complot criminel, l’instigateur qui est également pourvoyeur de l’arme et le bénéficiaire final du crime est plus durement puni par rapport à son complice rabatteur. Aussi, on ne peut mettre sur le même pied d’égalité l’avidité et le projet destructeur préparé et nourri en Europe qui a permis de stimuler l’esprit de quelques chefs africains, et le rôle que ceux-ci ont joué contre les leurs. Appartient-il aux Allemands d’aujourd’hui de juger du degré de complicité des Français qui ont collaboré aux forfaits nazis ? Il me semble inacceptable que des Européens se permettent de montrer du doigt les rabatteurs africains. A ceux-là, je destine ces mots du livre : « La traite n’est que la conséquence de l’esclavage des Noirs en Amérique, et non point l’inverse. […] Si vous cessez d’aspirer d’un côte, ça cesse de se vider de l’autre ». Il fallait donc que l’aspirateur cessât de fonctionner.

          Et voici le mot que m’avait laissé Olivier Merle après avoir lu mon texte : «Merci pour votre longue et pertinente analyse de mon roman, et pour la belle publicité que vous lui faites. Comme vous l’avez compris, j’ai tenté non seulement d’être au plus près des faits tels qu’on peut les reconstituer pour la période du XVIIIème siècle, mais aussi de donner des clés au lecteur pour comprendre, au-delà des faits, les conséquences du trafic négrier en Afrique, sa (triste) place dans l’économie (déjà) mondialisée de l’époque, et les responsabilités de l’Europe, comme, à mon sens, on devrait l’enseigner à nos enfants dans les écoles. On ne peut comprendre le présent sans la connaissance du passé…»

          Malheureusement, dans les discours et les textes français, cette responsabilité européenne vient toujours en seconde position – quand elle n’est pas totalement occultée. Répétons-le : s’il y a des corrompus, c’est parce qu’il y a des corrupteurs. L’Angleterre l’avait bien compris. Aussi, à partir de 1807, elle a commencé à combattre les corrupteurs (les Européens) et non les corrompus (les Africains). C’est grâce à elle que la traite a pris fin sur le golfe de Guinée vers la fin du XIXe siècle ! Non, ce qui s’est passé sur cette partie de l’Afrique entre le XVIe et le XIXe siècle n’est pas une tradition africaine mais – comme le souligne Olivier Merle – déjà la mondialisation de la cupidité générée par le capital. Petite remarque pour terminer : l’Afrique est un continent qui fait trois fois l’Europe ; il serait donc bon que ce détail qui n’apparaît pas sur les planisphères soit constamment porté à la connaissance des jeunes. En imaginant des Afriques, ils comprendront pourquoi la traite négrière atlantique ne s’est pas passée dans le même espace que la traite arabo-musulmane qui a duré jusqu’au milieu du XXe siècle.

Comptoir Steve McQueen OK


PS : Aux enseignants qui utiliseront cette version abrégée du livre avec leurs élèves, il est vivement recommandé de lire dans les commentaires celui de Liss relatif au point « le cercle vicieux de la violence » (p.282). Pour les lecteurs qui n’ont pas le dossier sous les yeux, voici le document de l’éditeur qui reprend – comme le fait remarquer Liss – l’idée classique des Africains constamment en guerre les uns contre les autres. Nous y apportons quelques précisions pour rétablir la pensée de l’auteur.

Comptoire Olivier Merle OK 3

          Comme le disait si bien Olivier Merle dans Noir négoce, «les tenants de l’esclavagisme possédaient des arguments, organisés selon une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation». A notre tour, nous attirons l’attention de tous sur le fait qu’en ce XXIe siècle, ceux qui minimisent ou occultent les responsabilités des négriers et des esclavagistes ont aussi des arguments bien organisés selon un raisonnement qui ne laisse pas de place à l’improvisation !

Raphaël

L’enseignement de l’esclavage des Noirs en France : le musée du Quai Branly évite de justesse un scandale !

Scandale au Quai Branly          Dans sa rubrique Le MondeAfrique, le site du journal Le Monde avait révélé, au début du mois d’octobre 2016 – sous la plume de Gladys Marivat – le début d’un scandale survenu au Quai Branly autour de l’exposition Color Line. Un scandale créé par un livret pédagogique sur l’esclavage aux Etats-Unis destiné aux jeunes Français ; livret commandé par les responsables de la communication du musée du Quai Branly aux éditions Quelle histoire, spécialisées dans les ouvrages historiques pour les enfants.

          Mis à la disposition du public le 3 octobre 2016, le lendemain, au moment du vernissage de l’exposition Color Line, il ne restait plus rien du livret pédagogique ! Explication : comme de nombreux invités de la veille choqués par le contenu du fascicule, le journaliste Lou Constant-Desportes avait publié tôt le matin un article avec pour titre «Le musée du Quai Branly apprend aux enfants que certains esclaves avaient une vie agréable et que les discriminations raciales aux Etats-Unis se sont terminées en 1964».

          En effet, à la première page du livret – remarque Gladys Marivat – on pouvait lire à propos des esclaves noirs aux Etats-Unis : «la plupart avaient été vendus par les Africains à des Européens puis emmenés en Amérique pour travailler. Ce commerce va durer du XVIIe au XVIIIe siècle. Certains étaient très malheureux et maltraités, alors que d’autres avaient une vie plus agréable». Conscient du fait que «ce texte, affirmant que les Africains ont participé au trafic d’esclaves, reprend un argumentaire très en vogue dans certains cercles politiques français qui tend à minimiser le rôle des Européens dans l’esclavage», Lou Constant-Desportes le traduit en anglais et le publie sur la version américaine du site Afropunk. Il prend tout de même soin de contacter les responsables de la communication du musée du Quai Branly par courriel. En fin de journée, on lui annonce que le livret a été retiré avant l’ouverture au public le 4 octobre.

Scandale au Quai Branly 2          Voici quelques éternels faux justificatifs repris par les responsables du musée du Quai Branly et que souligne la journaliste Gladys Marivat : c’était une version non corrigée du livret, parce qu’en plein coeur de l’été les responsables chargés du dossier étaient absents et n’ont pu la relire ; «c’est qu’il est complexe de faire de la pédagogie sur un sujet aussi sensible»! On croit rêver.

          Une chose est sûre : très peu de Français maîtrisent l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les Amériques parce que le sujet ne suscite un certain intérêt que depuis douze ans seulement et n’est toujours pas un thème universitaire dans notre pays. Mais des connaisseurs existent tout de même ; et on peut les trouver si on veut se donner la peine de les chercher. Le sujet n’est nullement complexe. Il faut seulement avoir l’humilité de reconnaître qu’aucun éditeur ne peut remplacer celui qui lui consacre quelques années de sa vie. Cela s’appelle faire de la recherche. Par ailleurs, il convient de dire qu’il n’y a pas que dans certains cercles politiques français qu’il existe «un argumentaire […] qui tend à minimiser le rôle des Européens dans l’esclavage». Cet argumentaire existe aussi dans les manuels scolaires. Toutefois, aucun journaliste n’y met le nez pour s’en étonner ; et il n’existe en France aucune autorité pour veiller à la justesse des connaissances qu’ils véhiculent.

          Terminons par cette remarque : puisque cet argumentaire que la France semble encore la seule à entretenir dit que «la plupart [des esclaves dans les Amériques] avaient été vendus par les Africains aux Européens», chacun est en droit d’attendre une réponse à cette question : les autres esclaves sont-ils alors des individus qui ont suivi librement les négriers dans les Amériques en connaissance de cause ?

Raphaël 

Le bilan 2019 – 2020 de nos interventions pédagogiques

          Les mesures sanitaires gouvernementales ne nous ont pas permis d’honorer trois visites pédagogiques prévues dans notre agenda. Les trois établissements concernés nous ont donné rendez-vous à la rentrée prochaine. Le bilan que présente le document ci-dessous – réalisé au début du mois de février pour notre dossier publicitaire – ne tient pas compte de la demande du collège Saint-Etienne de Sens (89 – Yonne) ; demande arrivée après sa réalisation. Donc, au total, dix demandes : ce qui fait un établissement de plus par rapport à l’année dernière. Avec sa troisième exposition qui aborde le racisme, notre association augmente ses chances d’être largement sollicitée – au regard de la diversité des intérêts ou des besoins des établissements. Petite innovation dans nos interventions : nous laissons de la documentation aux élèves et aux enseignants.

          Par ailleurs, trois mairies ont montré leur grand intérêt pour nos deux premières expositions pour lesquelles nous avions fait de la publicité auprès de certaines municipalités en juin 2019. Mais la situation sanitaire du moment n’a pas permis d’aller plus loin. Seule la ville de Langres (52 – Haute-Marne), dont les manifestations sont prévues en juillet, pourrait maintenir sa demande (Expo n°2 : Les Noirs illustres…). Une convention sera adressée au service culturel de la mairie de cette cité au début du mois de juin.

Bilan 2020

Commémoration de l’abolition de l’esclavage 10 mai 2020

Raphaël ADJOBI – Président de la France noire

Cher(e)s adhérentes et adhérents de la France noire

Chers ami(e)s,

          Le respect des mesures sanitaires prises par notre pays explique cette année l’absence d’appel à se retrouver fraternellement dans les salons de l’hôtel de ville de Joigny pour commémorer le 172e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Cependant, conscients de l’importance du devoir de ne pas oublier les moments terribles de notre histoire, les membres du bureau de La France noire voudraient honorer avec vous – par le biais de cette vidéo – la mémoire de tous les captifs africains qui, déportés dans les Amériques, sont morts en participant en tant qu’esclaves au développement et au rayonnement du royaume de France puis de la République, et surtout la mémoire de tous ceux qui sont morts dans la quête de la liberté, et donc pour l’abolition de l’esclavage.

          Mais n’oublions jamais que nous honorons également la mémoire de tous les Africains morts durant les siècles de la traite parce que la France – comme les autres puissances d’alors – voulait absolument satisfaire sa volonté et son besoin de s’enrichir en développant ses colonies américaines. Il s’agit de la mémoire de tous les Africains qui sont morts sur les lieux de capture, celle de ceux morts en captivité dans les comptoirs européens du golfe de Guinée, la mémoire de tous ceux qui se sont suicidés pour échapper à la déportation, qui sont morts sur les navires par maltraitance ou par manque de soin, la mémoire de tous ceux qui, à partir de 1807, ont été jetés collectivement à la mer par les négriers qui ne voulaient pas voir leur navire arraisonné et confisqué par l’Angleterre ; l’Angleterre qui avait commencé à faire la police sur l’Atlantique. Oui, à partir du début du XIXe siècle, par groupe de 200 à 500 personnes, des milliers d’Africains ont été engloutis vivants dans l’océan pour le prix d’un navire négrier qu’il fallait sauver !

numérisation0004          Ce moment de partage d’une mémoire commune est aussi l’occasion de ne pas oublier notre jeunesse et l’enseignement qu’elle reçoit sur ce chapitre. Il est important de veiller à la justesse de l’héritage de l’histoire de la traite et de l’esclavage dans les manuels scolaires. Il convient de se montrer vigilant quant aux nombreuses questions et analyses insidieuses tendant à favoriser les interprétations fantaisistes – pour ne pas dire fallacieuses ; des interprétations qui n’ont pour seul but que de dégager les Européens de la responsabilité de la traite et en même temps de vider la commémoration de l’abolition de l’esclavage de son sens fondamental qui est le crime contre l’humanité. Nous ne devons jamais perdre de vue que l’histoire de France nous enseigne que quand une puissance étrangère s’implante sur une terre qui n’est pas la sienne pour procéder à la déportation des populations sur une autre terre étrangère afin que s’accomplisse son projet final personnel, cette puissance est la principale responsable du crime ; même si, dans son entreprise, elle a bénéficié d’une collaboration locale. En d’autres termes, ce sont les Européens qui portaient le projet initial – le développement de l’Amérique – avec une finalité claire – l’enrichissement de leur royaume – qui sont indubitablement les principaux responsables de l’entreprise dont les conséquences sont qualifiées de crime contre l’humanité, et non leurs «collabos» africains. Et c’est ce qui doit être retenu, parce que c’est ce que notre pays a reconnu par la loi dite Taubira de 2001 !

          Notre association, La France noire, saisit aussi l’occasion pour rendre hommage à tous les Français blancs de bonne volonté qui, hier comme aujourd’hui, dans la tradition humaniste de leurs aïeux, tels Olympe de Gouges et l’abbé Grégoire, ont toujours marché aux côtés de leurs frères Noirs pour mener le combat de la reconnaissance de leur dignité humaine ainsi que celui de la reconnaissance de l’héritage africain de la France. C’est ensemble, cher(e)s ami(e)s, que nous construirons la fraternité républicaine, le troisième pilier de notre devise nationale.

La traite négrière atlantique : Olivier Merle démystifie le best-seller du XVIIIe siècle qui nourrit encore la pensée européenne sur ce chapitre de l’histoire

Pour tous ceux qui s’intéressent à la traite négrière atlantique, la lecture du Journal d’un négrier au XVIIIe siècle – best-seller à l’époque – est incontournable parce que la source principale de la pensée européenne actuelle sur ce pan de notre histoire. En 2010, dans une brève analyse que j’avais publiée sur Internet, j’avais conclu que c’était « une erreur de prêter foi à la peinture apocalyptique de la côte de Guinée qu’avance l’auteur pour justifier le commerce dans lequel il est impliqué ». Voici le message que l’écrivain Olivier Merle – auteur d’un beau roman sur l’esclavage – m’avait alors adressé :

Journal d'un négrier au XVIIIe siècle  «Votre analyse est juste, Raphaël, et je vais aller plus loin.

          Sur ce livre, mon opinion a évolué progressivement à chaque lecture. Ravi au début du témoignage de première main qu’il semblait être, j’ai eu de plus en plus l’impression (et ce dès la seconde lecture mais l’impression s’est amplifiée par la suite) que ce Snelgrave nous prenait un peu pour des imbéciles.

          Je vois maintenant ce livre sous un jour tout autre que le simple témoignage d’un capitaine négrier qui raconte son expérience. Ce livre est clairement un livre de propagande qui a pour but de riposter au mouvement abolitionniste qui commençait à se développer en Europe. Son propos est de donner les arguments habituels en faveur de la traite et de l’esclavage mais en prenant un soin considérable à convaincre et séduire son public.

               Il y a d’abord l’organisation du livre en tout point remarquable.

Olivier Merle          Dans le chapitre I, on donne d’abord une vision apocalyptique (le mot est très juste…) de la situation en Afrique. La description de la barbarie africaine est propre à faire dresser les cheveux sur la tête du plus endurci des lecteurs européens, tant la sauvagerie sanglante y est décrite dans tous les détails (décapitations d’hommes par milliers, sacrifices, entassements des têtes pour en faire des pyramides, etc). En contrepoint de cette affreuse barbarie, le capitaine Snelgrave se comporte comme un saint Homme. Ses pensées et ses actes sont ni plus ni moins celles d’un prêtre. Et la mise en scène de son humanité et de son courage relève du grand art. Une anecdote parmi d’autres : voilà donc notre bon capitaine, parmi les nègres sanguinaires qui coupe la tête pour un oui ou pour un non, mais qui ordonne à l’un de ses hommes de détacher un enfant de 18 mois attaché à un poteau parce qu’il va être sacrifié le soir même (Snelgrave est indigné que l’on puisse tuer un enfant…). Le roi n’est pas content (on s’en doute) mais le capitaine rachète l’enfant et le ramène à bord du navire pour le sauver (on imagine la scène). Là, l’histoire devient vraiment merveilleuse. La mère de l’enfant est à bord parmi les captifs (quel hasard miraculeux !), elle se précipite pour reprendre son enfant dans les bras (quel liberté de mouvement pour une captive!) et elle se remet à l’allaiter sous les applaudissements (si, si) et les chants de joie de tous les autres captifs. C’est biblique, on voit le tableau : un Snelgrave debout et baigné de lumière, entouré des captifs noirs agenouillés qui le regardent avec admiration, et la mère donnant le sein à son enfant, au pied du capitaine, dans l’harmonie la plus parfaite. Snelgrave, c’est le Sauveur, une sorte de Christ fait capitaine négrier. Le pire, finalement n’est-il pas que notre amour des belles histoires nous fasse gober cette anecdote à la première lecture (à la seconde, on se reprend, heureusement).

          Voilà donc le chapitre I : un récit d’épouvante, l’Afrique c’est l’enfer, et le capitaine un saint homme au milieu de toute cette barbarie. Le lecteur est mûr pour passer au chapitre II. Après une telle description de l’Afrique, comment ne pas adhérer immédiatement à l’idée qu’il faut sauver ces pauvres Noirs de l’enfer et les emmener en Amérique ? Le chapitre II n’a pas besoin d’être long. Il est donc court.

          Pourquoi le livre ne s’interrompt-il pas à la fin du chapitre II ? Parce qu’il doit être lu par le plus grand nombre et qu’il faut attirer les lecteurs, le bon peuple européen, qu’il faut convaincre. Comment faire ? La meilleure façon est d’ajouter quelques bonnes histoires de pirates dont les Européens étaient friands à l’époque. Et on ne va pas y aller avec le dos de la cuillère. Voilà que ce capitaine Snelgrave a également été capturé par les pirates. Et pas par n’importe lesquels, mais par les plus connus de l’époque, ceux dont on parle dans les chaumières en Europe, à savoir Howell Davis (connu pour avoir pris Fort James sur le fleuve Gambie), le Français La Buse (une autre célébrité) et Cocklyn (connu pour sa férocité). Pour les besoins de l’aventure, on réunit ces trois-là ensemble dans le même épisode (le monde est petit et il faut quand même condenser le récit). Et on place ces aventures au chapitre III afin de s’assurer que le lecteur aura lu les arguments pro-esclavagistes avant de se détendre avec les histoires de pirates. Voilà donc un remarquable livre de propagande, parfaitement construit.

          Notons qu’il est paru en 1734 et, fait extraordinaire, il a été traduit en français dès l’année suivante en 1735. Il devait y avoir un lobby puissant pour faire traduire et publier si vite ce livre dans la langue de l’ennemi héréditaire. Mais il faut dire que le français était la langue la plus lue en Europe à l’époque, d’où l’urgence d’une traduction. Il sera traduit en allemand en 1747 (décidément, un grand succès de librairie).

          Est-il crédible qu’un livre remarquablement pensé et composé, fourmillant d’anecdotes peu crédibles et allant toutes dans le même sens, ait véritablement été écrit par un capitaine négrier ?

          Qui est-il d’ailleurs, ce capitaine Snelgrave ? A vrai dire, personne ne le connaît et on ignore la date de sa naissance et celle de sa mort. Au point que Pierre Gibert (le préfacier de l’édition 2008 publiée chez Gallimard) écrit : Malgré toutes nos recherches, notamment auprès de la bibliothèque du musée de la Marine de Paris et auprès des services d’archives du musée de la Marine britannique de Greenwitch, nous n’avons pu trouver les dates de sa naissance et de sa mort ; nous faisons appel aux lecteurs au cas où ils pourraient nous informer.

          Pour un témoin aussi important, ce serait bien en effet de s’assurer qu’il ait vraiment existé…»

Olivier Merle

9 juin 2010 

La traite négrière atlantique dans nos manuels scolaires

        Il importe que chacun sache qu’en France, si «les programmes sont nationaux et définis par le ministère de l’Education nationale […], le contenu des manuels est déterminé par les éditeurs et la seule loi du marché. Le choix de la langue et du style, la sélection des sujets et des textes, l’organisation et la hiérarchisation des connaissances obéissent à des objectifs politiques, moraux, religieux, esthétiques, idéologiques, économiques explicites et implicites» (François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils – Fatima bien moins notée que Marianne, éd. L’Aube 2016). En d’autres termes, un manuel scolaire n’est en définitive qu’à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, [et] la trace des choix scolaires d’une époque» (id.) avant même d’être un support de transmission de connaissances.

        Et concernant précisément l’enseignement de la traite négrière atlantique inscrite au programme des classes de quatrième depuis 2008 – depuis seulement 12 ans – il convient de voir ensemble comment ce sujet est traité dans nos manuels scolaires pour comprendre l’opinion que l’on entretient dans la conscience des élèves, les citoyens de demain.

                                                                    Une image simpliste 

                                    pour imputer la responsabilité de la traite aux Africains

800px-Marchands_d'esclaves_de_Gorée-Jacques_Grasset_de_Saint-Sauveur_mg_8526        Une gravure de propagande contre les abolitionnistes au XVIIIe siècle est l’image la plus reprise dans les manuels scolaires ; et sans même aucune considération pour le message absolument faux qu’elle véhicule. On peut y lire «Marchand d’esclaves de Gorée». Depuis douze ans, ni les éditeurs, ni les usagers n’y trouvent rien à redire. Or, l’île de Gorée n’a jamais été un marché aux esclaves mais un camp de concentration des captifs africains loin des leurs dans l’attente de leur embarquement vers les Amériques.

Falsification pédagogique

        Un éditeur vient tout de même de se rendre compte que le mensonge est trop gros. Il a donc décidé d’enlever à cette image du XVIIIe siècle son titre originel qui témoigne soit de l’ignorance de son auteur soit de sa volonté de tromper. Il propose désormais ce nouveau titre qui laisse croire qu’il y avait des marchés aux esclaves partout en Afrique où les négriers européens allaient faire leurs courses : «Un marchand européen et un vendeur d’esclaves africain». En généralisant ainsi le titre de la gravure, le crime devient parfait : tout le monde adhère à ce qui est affirmé comme une indéniable vérité, puisqu’elle s’appuie sur une image du XVIIIe siècle ! Malheureusement, cela s’appelle une falsification d’un document ancien.

                                                       La réalité sur le terrain africain

        Solidement installés dans des forts qui constituent leurs bases militaires, les Européens font la loi. Tout chef africain qui n’exécute pas leurs volontés devient leur victime en même temps que l’ensemble de son village. C’est dans ces forts – bien protégés des Africains et de la cupidité de leurs concurrents – que les Européens entassaient les captifs avant l’arrivée des navires négriers. Le fort de Gorée (au large de Dakar au Sénégal) n’est absolument pas un cas exceptionnel. Aucun historien n’a démontré l’existence de marchés aux esclaves sur les côtes de l’Afrique où opéraient les Européens.    

Capture Capcoast castel Ghana        A partir de ces forts militaires appelés comptoirs ou captiveries – parfois «esclaveries» – les émissaires de chaque royaume européen organisaient les captures d’êtres humains en s’appuyant sur les Africains qu’ils pouvaient terroriser ou corrompre. En effet, grâce aux produits venus d’Europe, ces émissaires obtenaient la collaboration de certains chefs africains et de groupes de trafiquants attirés par l’appât du gain. L’histoire nous enseigne que tout envahisseur ou occupant suscite des «collabos». La contribution du régime de Pétain aux crimes nazis, entre 1940 et 1945, en est un bel exemple. En quatre cents ans de traite, un seul de ces forts a été pris par les Africains, et un par les pirates européens. A tous ceux qui emploient encore l’expression «commerce triangulaire» sans tenir compte de ces éléments historiques, posons cette question : «si les patrons des grandes surfaces commerciales françaises allaient dans les campagnes se fournir en légumes, en viande et en lait armés de fusils et de canons, dirions-nous qu’ils achètent ces produits aux agriculteurs et aux éleveurs ?» Il est absolument certain que nous ne dirions pas que les agriculteurs et les éleveurs leur vendent leurs produits. Nous ne pensons absolument pas que nous dirions que les produits vendus dans les magasins ont été « achetés », c’est-à-dire acquis honnêtement par les patrons.

Frot au Ghana        Cette technique sera utilisée par la France au XXe siècle pour obtenir la participation des Africains, à ses côtés, aux deux guerres mondiales contre l’Allemagne : «la France recourt à la voie d’appel, notamment en Algérie avec l’aide active des chefs locaux qui perçoivent une prime par homme enrôlé. C’est en Afrique noire que la force a été le plus employée pour obtenir le nombre de volontaires requis […] Chaque cercle* est tenu de fournir un certain nombre de recrues» (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre indigènes, visages oubliés de la France occupée, éd. La Découverte, 2010 et 2019).

        On voit clairement qu’on ne change pas une technique de prédation qui fonctionne avantageusement.

*Dirigé par un Européen, le cercle était la plus petite unité de l’administration dans les colonies africaines de la France de 1895 à 1946.

Raphaël 

Deux documents qui participent à la formation des Français sur la traite négrière atlantique depuis le XVIIIe siècle

Snelgrave et GoréE

          Voici les deux documents qui constituent, depuis le XVIIIe siècle, les fondements de la pensée européenne sur la traite négrière atlantique : à gauche, une affiche de propagande qui illustre la plupart des manuels scolaires français ; à droite, le best-seller de l’époque écrit par un certain capitaine William Snelgrave et qui sera rapidement traduit en français puis en allemand.

          Dans un prochain article, je vous proposerai – en me basant sur des images de l’époque – une analyse du premier document et la place qu’il occupe dans l’enseignement français depuis douze ans. Dans un deuxième article, je donnerai la parole à l’écrivain et géologue Olivier Merle – auteur de Noir négoce (édit. de Fallois, 2010) – pour une analyse du livre du capitaine William Snelgrave dont tous les historiens français s’inspirent pour disserter sur la traite négrière atlantique.

Raphaël

La France revoit sa copie sur l’Egypte ancienne et sur l’histoire de l’esclavage en général

Egyptiens et Egyptiennes A        Réjouissons-nous : plus nous avançons dans le XXIe siècle et plus les égyptologues sont nombreux à contester les affirmations péremptoires nourries par le racisme de leurs prédécesseurs ; affirmations enseignées à travers le monde assurant – par les manuels scolaires, les films et les livres pour enfants – que les Egyptiens avaient construit les pyramides en réduisant des peuples étrangers en esclavage. Aujourd’hui, tous les chercheurs sérieux du monde sont d’accord pour dire que tout cela n’était que mensonge. La revue française Historia de février 2020 vient d’ailleurs d’écrire que s’il y a une certitude, c’est bien celle-ci : l’Egypte ancienne ne connaissait pas l’esclavage ; et comme partout dans l’Afrique ancienne, il n’existait pas en Egypte de mot pour désigner l’esclavage (p. 22). La traite et l’esclavage sont des pratiques qui remontent à l’Antiquité européenne (Histoire des Blancs – Nell Irving Painter, Max Milo 2019). Ils ont été introduits en Afrique par les Arabes au VIIe siècle pour atteindre l’Afrique occidentale au XIIIe siècle. D’ailleurs, avant le XIVe siècle, l’Europe ignorait qu’il y avait des hommes au sud du Sahara (cf. Atlas Catalan). Ce qui veut clairement dire qu’avant cette date, en Europe, les esclaves étaient presque tous blancs : «Les esclaves noirs sont une minorité dans le monde avant la traite atlantique» (Catherine Coquery-Vidrovitch – Historia, fev. 2020, p. 20).  Pas d'esclaves en Egypte

          Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est de voir tous les nouveaux égyptologues européens parler ouvertement et unanimement de «pharaons noirs» alors que le fait était nié depuis deux siècles ; expression reprise par Télérama dans sa publication du 11 janvier 2020 (voir image). Mais en disant qu’il y a des «pharaons noirs» qui ont régné sur l’Egypte, Pierre Ancery (qui signe l’article) et le réalisateur du beau documentaire présenté par Arte cette semaine-là, laissent croire qu’il y avait aussi des pharaons blancs ! La question à laquelle ils doivent répondre est celle-ci : où sont les pharaons blancs ? Qu’ils nous montrent les pharaons blancs avec leur peuple blanc vivant en Egypte dans l’Antiquité. Qu’ils nous expliquent pourquoi des Blancs ont édifié des dieux noirs, comme le sphinx ?                  Pharaons noirs

          Il faut dire que le documentaire Pyramide K 2019 de Fehmi Krasniqi – à voir absolument – sorti en septembre 2019 et publié sur Internet depuis novembre 2019, a lancé un vrai défi à tous les égyptologues européens. Ils ne peuvent plus s’avancer sur ce terrain avec l’intention de justifier la suprématie blanche prônée par ceux du XIXe et du XXe siècle qui ont fait des anciens Egyptiens des Blancs. En tout cas, beaucoup de voyageurs occidentaux – même ceux qui sans preuve veulent encore croire en une Egypte ancienne blanche – conviennent qu’« en visitant le musée du Caire, on ne peut que croire en une Egypte ancienne nègre ». Ajoutons que le royaume de Koush, qui compte plus de pyramides que l’Egypte, retient aujourd’hui l’attention des nouveaux égyptologues parce que ses souverains ont régner sur l’Egypte pendant plus de cent ans après avoir été eux-mêmes les vassaux des Egyptiens pendant une longue période. Ces deux peuples avaient indubitablement la même couleur de peau pour nous avoir laissé des peuples noirs dans cette partie du monde.

La momie de Toutankhamon

                      L’origine de la croyance en une Egypte ancienne blanche

          C’est dans la première moitié du XIXe siècle que l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1799 – 1851) assura pour la première fois que la grandeur de l’Egypte ancienne est liée à la supériorité blanche. C’est lui qui voyait des perruques aux cheveux laineux que porteraient les anciens Egyptiens au-dessus de leurs vrais cheveux raides et de couleur claire. «Il déclare que la forme du crâne des anciens Egyptiens – du moins ceux qui sont bien habillés et enterrés en grande pompe – est la même que celle de l’homme blanc moderne» (Nell Irving Painter – Histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Lui et ses admirateurs, tels l’Ecossais Knox et le Français Gobineau, trouvaient tout à fait cohérent qu’une race supérieure de Blancs portent des perruques aux cheveux crépus pour régner sur un peuple de Noirs de génération en génération. C’était leur seule façon d’expliquer les extraordinaires réalisations de l’Egypte ancienne. N’oublions pas non plus que Morton, Knox, Gobineau, Grant, Roosevelt, Emerson et bien d’autres ont divisé les Européens en plusieurs races blanches et ont placé la race «nordique» – parfois appelée saxonne – au-dessus de toutes les autres considérées comme n’ayant ni la vision ni le cran qu’il faut pour apporter quelque chose au monde.

Raphaël

Les amitiés des élèves de quatrième du collège Notre-Dame de Cosne-sur-Loire à La France noire

Amitiés de Cosne-sur-Loire 2     C’est avec plaisir que La France noire reçoit et publie ici les marques d’amitié des élèves de quatrième du collège Notre-Dame de Cosne-sur-Loire. En octobre dernier, nous annoncions que notre passage dans cette ville de la Nièvre avait contribué à dynamiser la thématique sur le métissage initiée en début d’année scolaire par Madame Margeault avec ses élèves. Nous avons d’ailleurs publié sur notre blog les premiers travaux des jeunes artistes. Voici maintenant leurs dernières réalisations qui terminent le sujet traité.

     Cette fois, Madame Dominique Margeault avait proposé à ses élèves la problématique suivante : AUTANT DE NOIR(S) QUE DE BLANC(S). Une «réflexion libre sur laquelle ils devaient apporter une réponse [par un] travail individuel ou en groupe avec dessin, collage, montage, performance, installation… au choix».

     La France noire leur dit à tous bravo et merci de leur amitié. Merci à leur professeur, Madame Dominique Margeault. Merci également à Madame Sylvie Plançon – professeur d’histoire-géo – dont l’invitation a permis cette fructueuse rencontre. 

Cosne BLOG 1

Cosne BLOG 2

Cosne BLOG 3

Cosne BLOG 4

Ces images illustrent depuis ce 23 février 2020 la page d’accueil du site de La France noire.