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Faut-il déboulonner certaines statues ? (Réflexion)

Les 3 Français contestés c. JPG

Le couple et les images dans ses espaces communs ou publics

        Une vie de couple est déjà une expérience de la diversité sociale. Venant de deux familles différentes, avec des passés différents et donc des histoires différentes, les deux partenaires doivent composer ensemble pour former une nouvelle famille ; avec parfois des enfants qui viennent agrandir le cercle et qu’il faut élever en sachant qu’eux-mêmes pourraient avoir des aspirations contraires à celles des parents. Tout ce petit monde est pour ainsi dire condamné à partager les mêmes espaces publics que sont les pièces de la maison.

          Il arrive parfois qu’en aménageant ensemble, l’un des partenaires installe dans les espaces publics de la demeure conjugale les souvenirs de son passé, avec un plaisir et une volonté bien manifestes : un meuble venant d’une arrière-grand-mère, la photo d’un oncle ou d’un grand-père mort à la guerre. Et parfois aussi, devant ces vestiges familiaux qui heurtent son passé ou simplement ses goûts personnels, le compagnon ou la compagne réagit à peu près en ces termes : « vois-tu, il m’est difficile d’accepter que trône de manière si visible dans notre demeure le portrait de ton aïeul mort à la guerre. Son souvenir t’est cher, je le sais. Mais tu sais bien qu’il a contribué à la mort de ma grand-mère et à la disparition de bon nombre des miens ». La réponse à cette observation est presque toujours la même : il s’agit de mon histoire, de mon passé, de ma mémoire dont je ne peux me débarrasser.

          A partir de ce moment, dans la maison, deux sentiments cohabitent: l’un sait que l’autre souffre d’une profonde frustration de la présence du portrait du soldat. Celui ou celle qui a exposé la doléance sait de son côté que cette photo est désormais pour l’autre une sorte de défi à ses sentiments qu’il a osé exposer. Indubitablement, désormais le couple vit dans une atmosphère de tension et, de temps à autres, au détour d’une parole, d’un fait banal, le désaccord sur la photo ressurgit et empoissonne la vie conjugale.

          Il nous semble très sage que les deux parties réfléchissent et parviennent à un consensus, un accord qui n’enlève rien à l’un et ne blesse pas l’autre. Il importe que le couple prenne le temps de se poser cette question essentielle pour sa survie : qu’est-ce qui est le plus important pour les deux parties ? La photo, le patrimoine ou le bonheur ensemble ? Où est la priorité ? La vie ensemble ou la visibilité de son patrimoine élevé au rang de nécessité ? Nous pensons sincèrement que pour une vie apaisée au sein du couple, la photo du grand-père soldat doit rejoindre l’album photo de la famille. Pour éviter les tensions qui risquent d’empoisonner la vie conjugale, il faut dans les espaces communs ou publics de la maison installer des images qui rappellent des moments agréables ensemble, des choix communs, des souvenirs susceptibles d’apaiser l’esprit de chacun, ou encore des images qui élèvent l’autre sans rabaisser personne.

Les nations et les statues dans les espaces publics

          Cette leçon de sagesse est celle déjà suivie dans certaines nations du monde qui ont compris qu’au sein des populations comme au sein des couples, les vestiges du passé peuvent être l’objet de grandes dissensions qu’il convient de ne pas laisser perdurer. Ainsi, le gouverneur de la Virginie déclara en août 2017, à propos de la statue du général sudiste Lee qui a violemment opposé adversaires et partisans à Charlottesville : «Les monuments aux confédérés sont devenus des points chauds de haine, de division et de violence. J’encourage les autorités des villes de Virginie et l’Assemblée générale (de l’État) disposant des pouvoirs nécessaires à démanteler ces monuments et à les transférer dans un musée ou dans un endroit plus approprié». La statue fut retirée en février 2018. En 2020, le président de l’université américaine de Princeton, Christopher Eisgruber, disait à propos de la statue de l’ancien président des États-Unis, Woodrow Wilson, qui sera déboulonnée : «Les administrateurs ont conclu que la pensée et les politiques racistes de Woodrow Wilson faisaient de lui un homonyme inapproprié pour une école ou un collège dont les universitaires, les étudiants et les anciens doivent s’opposer fermement au racisme sous toutes ses formes». En Angleterre, une école secondaire située dans le Sussex a débaptisé un département de son internat, anciennement nommé Winston Churchill. Dans la lettre écrite par les élèves, on peut lire : « Churchill peut être considéré comme un personnage historique important. Cependant, nous sommes conscients que Winston Churchill était un homme qui a promu le racisme et l’inégalité, ayant injustement emprisonné et torturé de nombreuses personnes. L’intolérance et la discrimination sont jugées avec sévérité par notre école et nous ne voulons ériger des personnes qui encouragent un tel préjudice ». Comme nous le disions plus haut, quand nos enfants s’impliquent dans le débat, celui-ci prend une saveur particulière. Même si nous, parents, savons que nous sommes les propriétaires de la maison, ceux-ci tiennent toujours à ce que leur chambre soit un espace semi-privé, un espace où ils aimeraient voir leur avis primer. Il en est de même de l’organisation de ce qui se fait dans un établissement scolaire. Ils aimeraient que bien des choses soient faites avec eux plutôt que sans eux ou contre eux. C’est pourquoi, dans la seule ville de San Francisco, aux États-Unis, quarante-quatre établissements scolaires et universitaires ont changé de nom grâce à une « commission chargée d’éliminer la glorification de personnalités liées à l’esclavage, au racisme ou aux violations des droits de l’homme » (LeMonde.fr du 1er février 2021).

          Il convient de retenir que chaque génération a ses valeurs et ses héros. Ainsi nos enfants ne sont pas obligés d’adorer ou d’honorer les nôtres. Pour preuve, il suffit de faire un tour au « Jardin d’agronomie tropicale » à Nogent, anciennement « Jardin des colonies », pour avoir une idée exacte des statues de notre histoire coloniale déboulonnées et placées là parce qu’elles blessent désormais notre conscience républicaine.

Raphaël ADJOBI

Jardin des colonies (Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre)

Jardin des colonies         Jardin des colonies est un roman tout à fait original. Qui aurait imaginé qu’une conversation entre deux personnes visitant un jardin pouvait constituer un roman passionnant ? Eh bien, c’est la prouesse que Thomas Reverdy et Sylvain Venayre réalisent avec Jardin des colonies. Mais reconnaissons tout de suite que c’est le lieu de la promenade et sujet de cette conversation qui intrigue, interroge et passionne.

          Nous savons tous qu’évoquer le passé colonial de la France suscite immédiatement des envolées lyriques de la part de bon nombre de politiciens qui se croient obligés de penser à la place des populations et par conséquent leur indiquent souvent comment elles doivent lire et comprendre notre Histoire. Certains parmi eux clament haut et fort les bienfaits de la colonisation et d’autres considèrent celle-ci comme un partage de culture. C’est dire que les uns et les autres veulent nous laisser croire qu’ils rêvent de voir la France colonisée par un autre peuple afin de jouir des trésors cachés de l’impérialisme subi. Comme je l’ai écrit ailleurs, ils semblent de toute évidence regretter l’échec de la tentative de colonisation de la France par l’Allemagne nazie.

          Malgré cette apologie du colonialisme français par des politiques qui semblent ne pas voir passer le temps et évoluer les pensées, nous découvrons avec ce roman que dans les faits la France des politiques est profondément honteuse de son passé colonial.

          Oui, la France ne sait pas quoi faire de tous les vestiges qui témoignent de façon trop insolente de l’affirmation de sa supériorité sur d’autres peuples, sur d’autres cultures ; sentiment qui l’avait conduite non seulement au pillage de ses colonies mais encore à asseoir des théories que l’on a du mal à croire aujourd’hui sorties de l’esprit de personnes douées de raison. La honte qu’éprouve la France par rapport à ce passé se voit dans l’abandon des monuments de cette époque coloniale dans le jardin de Nogent. Ce « jardin colonial » administré par Jean Thadée au début du XXe siècle et qui célébrait la gloire de l’empire français présente aujourd’hui quelque chose de honteux pour notre conscience républicaine et de profondément blessant pour la laborieuse construction de notre fraternité nationale*. Aussi, de même que « La chasse au nègre » – la sculpture de Félix Martin évoquant la brutalité des esclavagistes européens dans les colonies – avait été débaptisée pour devenir « Un noir attaqué par un molosse », de même le « Jardin des colonies » est devenu aujourd’hui le « Jardin d’agronomie tropicale ». La France semble dire : cachez-moi ce passé que je ne saurais voir !

          Les vestiges du passé colonial de la France devenus indubitablement encombrants sont donc la trame de ce roman très instructif. Un récit agréable plein de belles réflexions sur la puissance et la gloire coloniales, la représentation de l’Autre dans l’Histoire, les jugements de valeur hâtivement prononcés… Un roman qui donne envie de découvrir le « Jardin des colonies » à Nogent dans l’importante parcelle du bois de Vincennes qui lui est concédée. Un vrai livre d’histoire qui montre qu’en France on déboulonne des statues.

* Je paraphrase ici la formule qui justifiait aux yeux de l’État français le changement du nom de la sculpture de Félix Martin pour qu’elle devienne banale, sans aucun lien avec le passé esclavagiste de la France.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre

Titre : Jardin des colonies,206 pages

Editeur : Flammarion, 2017.    

L’image de la femme dans le récit de l’humanité écrit par les hommes blancs

L'homme préhistorique          En ce XXIe siècle, on peut se réjouir de voir les femmes de plus en plus nombreuses à contester la place que les hommes blancs leur assignent, depuis plus de deux siècles, dans l’évolution de l’humanité. L’histoire de l’humanité telle qu’elle est enseignée dans nos établissements scolaires et nos universités est essentiellement un récit produit par l’homme blanc. Il est donc évident d’y découvrir celui-ci comme le plus beau, le plus grand, le plus fort, le plus intelligent. Au XIXe siècle, quand il lui a plu d’établir une échelle des êtres humains – en se plaçant bien sûr au sommet de la pyramide – l’homme blanc a pris soin de placer la femme (blanche) un cran plus bas. « Associée au primitif, au sauvage, elle est perçue comme une menace ». Aujourd’hui, presque toutes les femmes sont d’accord avec Simone de Beauvoir pour dire que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » et qu’il convient de prendre la parole pour déconstruire les paradigmes à l’origine du déni de leur rôle dans les inventions et innovations qui ont fait progresser l’humanité.

          Dans Histoire des Blancs, publié en 2010 (2019 en France par Max Milo), l’Américaine Nell Irving Painter a fait un excellent historique de la pensée européenne de l’Antiquité au XXe siècle. On découvre dans ce livre qu’à travers les époques, toutes les pensées dominantes étaient évidemment menées par les hommes, de surcroît blancs. Et c’est cette histoire de la domination masculine blanche avec ses préjugés sexistes intériorisés par les femmes qu’Olivia Gazalé dénonce et démythifie dans Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes (Robert Laffont, 2017). Plus récemment, c’est la préhistorienne Marylène Patou-Mathis qui s’est dressée contre cette construction masculine blanche de l’histoire de l’humanité où la femme est toujours présentée comme un « être de reproduction » opposé à l’homme considéré comme « un être de culture » (L’homme préhistorique est aussi une femme, Allary Éditions, 2020). Si les analyses de Marylène Patou-Mathis retiennent ici notre attention, c’est parce qu’elles montrent à quel point les conclusions scientifiques sont elles-mêmes empreintes d’idées sexistes et racistes. « Alors qu’aucune preuve tangible ne permettait de différencier les tâches et les statuts selon le sexe, les préhistoriens ont donné une vision binaire des sociétés préhistoriques : des hommes forts et créateurs et des femmes faibles, dépendantes et passives ». Et elle ajoute : « Pourtant, les recherches ont montré que les objets préhistoriques étaient polysémiques et n’étaient pas nécessairement représentatifs du sexe d’un individu ». Cette analyse nous montre comment l’on plaque sur les sociétés anciennes les présupposés ou stéréotypes contemporains les plus négatifs sur la femme ; présupposés et stéréotypes véhiculés par les publications scientifiques ainsi que les œuvres littéraires, artistiques ou philosophiques du XXe siècle.

L'homme préhistorique 2          Au milieu du XIXe siècle, selon Marylène Patou-Mathis, « dès la reconnaissance de l’existence d’humains préhistoriques, leurs comportements sont rapprochés de ceux des grands singes, gorilles et chimpanzés, puis de ceux des races inférieures perçus comme primitifs. Sans avoir fait une analyse précise de leurs usages, les premiers préhistoriens donnent aux objets taillés par les préhistoriques des noms à connotation guerrière : massue, casse-tête, coup-de-poing, poignard… […] Ainsi, dans la plupart des romans, les conflits sont-ils omniprésents, en particulier entre races différentes dont les types sont souvent empruntés aux récits des explorateurs ». En faisant de la violence un élément essentiel de « la nature humaine », l’homme blanc a non seulement fait de la virilité le synonyme de la puissance et de l’intelligence mais il l’a aussi confondu avec la violence sadique (Olivia Gazalé). Et très souvent, qui est au centre des conflits ? La femme ! Selon Marylène Patou-Mathis, les « docufictions » ou documentaires censés être fidèles à la réalité, car s’appuyant sur des données archéologiques, se conforment à la vision de notre société actuelle pour enraciner en nous l’idée que les femmes n’ont joué aucun rôle dans l’évolution technique et culturelle de l’humanité. On dénie à la femme tout génie comme pour être conforme à la pensée de Périclès disant que « la plus grande gloire de la femme est qu’on ne parle pas d’elle » (cité par Olivia Gazalé, p. 114).

La femme négrroïde de Laussel          Ne nous étonnons donc pas de constater la séparation sexuée des tâches dans les textes consacrés à la préhistoire et dans les romans préhistoriques où le héros est évidemment toujours du sexe masculin et blanc. Les hommes d’aujourd’hui lisent le passé à l’aune de leur schéma social contemporain. La guerre, la chasse, la pêche, la taille des outils et des armes – ces tâches « nobles » – sont forcément à leurs yeux l’œuvre des hommes (blancs). « Il est également inconcevable d’imaginer un artiste de sexe féminin. De même, l’idée que lui ou son modèle puisse être noir n’effleure même pas les esprits jusqu’à la découverte en 1911, par le Dr Jean-Gaston Lalanne, de la Vénus de Laussel ou Vénus à la corne (Laussel, Dordogne). Elle présente, pour l’époque, toutes les caractéristiques physiques d’une Noire, d’une Hottentote même ! » Mais surtout n’allez pas répéter cela ! On vous traitera de révisionniste – parce que tout le monde sait en Europe que, comme la femme, le Noir n’a jamais été capable de rien inventer. Pour tout bon Européen, la préhistoire est blanche, même quand les recherches scientifiques prouvent le contraire. Et on enseigne cela sans vergogne.

Raphaël ADJOBI

Origine et évolution de la fête des mères

La fête des mères - La France noire 2021          Dans son magnifique ouvrage L’homme préhistorique est aussi une femme (Allary Éditions, 2020), Marylène Patou-Mathis montre comment à partir du XVIe siècle l’Europe a puisé dans les textes de l’Antiquité puis dans la Bible les éléments pour construire de manière solide et populaire l’image de la femme inférieure à l’homme ; construction ayant permis par la même occasion d’établir que depuis la préhistoire l’homme avait pour lui la force, le courage et l’intelligence à l’origine de toutes les inventions et la femme la faiblesse physique et intellectuelle, la maternité et les tâches domestiques. Puis, au-delà de ces stéréotypes défavorables à la femme, le XIXe siècle européen va s’appuyer sur la science pour proclamer de manière officielle que la procréation est son destin et sa finalité. « En elle-même, la femme n’a pas de raison d’être ; c’est un instrument de reproduction qu’il a plu à la nature de choisir de préférence à tout autre moyen », assure Pierre Joseph Proudhon en 1858 (De la justice dans la Révolution et dans l’Église, t.1). De ce fait, ce n’est que justice d’honorer les mères, de les célébrer.

          Selon Marylène Patou-Mathis, « déjà dans la Grèce et la Rome antique, les mères des dieux et les matrones étaient célébrées au printemps, saison de la fertilité ». Si, dans l’Occident médiéval chrétien les fonctions de procréation et de gestion de la maison étaient aussi dévolues aux femmes, celles-ci pouvaient néanmoins exercer la médecine populaire ou être artisanes, ajoute-t-elle. « C’est à partir du XVe siècle que ces métiers vont leur être confisqués ». Et c’est à cette époque, en Angleterre, qu’apparaissent les premières célébrations de celles qui ont la charge quasi exclusive du travail domestique et de l’éducation des enfants qu’elles ont en grand nombre. Un dimanche par an leur était en effet consacré. Sur ce modèle, à partir du début du XXe siècle, plusieurs pays européens vont décréter « la journée des mères ». En France, contrairement à une idée commune qui fait du maréchal Pétain l’initiateur de cette journée de célébration, Marylène Patou-Mathis fait cette précision : « Les premières initiatives sont locales, elles reviennent à l’instituteur Prosper Roche, qui organisa, le 10 juin 1906, une cérémonie en l’honneur des mères de familles nombreuses à Artas, dans l’Isère, et à Lyon, ville qui, deux ans plus tard, consacra une journée aux mères ayant perdu un fils ou un mari à la guerre. » Il faudra attendre 1920 pour voir l’instauration, sur le plan national, de la fête des mères de familles nombreuses qui « sera élargie à toutes les mères en 1926 par le gouvernement républicain qui prônait une politique nataliste. »

          Si l’image du maréchal Pétain émerge dès que l’on se plonge dans l’histoire de cette célébration, c’est parce que sous son impulsion cette fête a pris « une dimension politique affirmée ». En effet, « face à la peur de l’étranger, la natalité est au centre des préoccupations des hiérarques du régime de Vichy. Les mères, inspiratrices de la civilisation chrétienne (Pétain, 1942), sont mises sur un piédestal (Pascal Riché, L’Obs, 31 mai 2015) ». Marylène Patou-Mathis ne manque pas de préciser que « cette thématique sera maintes fois reprise par les mouvements d’extrême droite et par les nationalistes, pour qui, faute d’une démographie satisfaisante, la civilisation occidentale est vouée à disparaître ». C’est le 24 mai 1950 que la fête des mères sera inscrite dans la loi. Il appartient à chacun, selon nous, de réfléchir au sens de cette loi : celui qui éprouve une obligation morale à célébrer sa mère a-t-il besoin d’une loi pour le faire ? Est-ce un délit de ne pas fêter sa mère ? Quel bénéfice les mères tirent-elles de cette reconnaissance officielle ? Peut-être pourrions-nous suggérer, en signe de reconnaissance, une journée de congé payé à toutes les mères ?

                      Regard sur une tradition de l’Afrique de l’Ouest

          Cette célébration de la mère est l’une des rares fêtes non religieuses que les Noirs de France semblent partager avec une certaine application. Et cela se comprend aisément : en Afrique noire, sauf peut-être chez quelques rares populations, la mère revêt une image presque sacrée. Là-bas, offenser une mère de famille peut entraîner un lynchage. Bref ! Ce qui nous importe ici est de nous appuyer sur une tradition africaine assez largement partagée pour éclairer cette inclination des Français noirs à célébrer la mère comme leurs compatriotes blancs. L’exemple vient du pays Akan constitué de différentes populations ayant un fond culturel commun et s’étendant de la moitié Est de la Côte d’Ivoire jusqu’au Togo. Les Akans fêtent « le dixième enfant ». Pratique qui rejoint la célébration des mères de familles nombreuses en Europe, mais avec une différence notable : si la tradition de ce groupe fait de la mère la figure centrale incontestable de la famille, cette fête célèbre surtout le groupe mère-enfants malgré la participation du père à la fête. En d’autres termes, cette fête présente de manière publique le couple et ses enfants, mais tout le monde a conscience que c’est la femme qui est principalement honorée. La présence obligatoire des enfants est la preuve que sa fécondité mérite reconnaissance comme en témoignent les cadeaux qui lui sont offerts ce jour-là. Dans cette région d’Afrique, cette cérémonie donne à tous la certitude que la femme est le centre de l’humanité et l’homme un être périphérique. Et de même qu’un jeune portant la main sur un vieil homme était un signe de malédiction, un homme qui portait la main sur une femme attirait des malheurs sur sa maison – à commencer par la perte de la considération publique.

Raphaël ADJOBI

La loi Taubira de 2001 doit-elle être un objet de gloire pour la France ? (Réflexion en vidéo)

Bref compte rendu du témoignage de Christiane Taubira sur RFI

          Le 11 mai 2021, dans le cadre de son émission La marche du monde, Radio France Internationale (RFI) a invité Christiane Taubira et Jean-Marc Ayrault (président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage) pour un entretien autour des 20 ans de la loi de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’Océan indien comme crime contre l’humanité. Lors de cette émission intitulée « Esclavage, notre histoire », c’est avec une grande émotion que Christiane Taubira a révélé les difficultés du combat législatif ayant abouti à la loi qui porte désormais son nom. Pour la première fois, elle a avoué que ces difficultés, surtout celles des dernières heures, l’ont complètement vidée de toute énergie et plongée dans un désarroi tel que son discours devant l’assemblée – dont la qualité est reconnue par tous comme historique – a été improvisé. Elle n’a pas eu le temps et la force de préparer un texte pour la circonstance.

          Durant cette émission, Christiane Taubira a rendu hommage à Jean-Marc Ayrault pour son indéfectible soutien, mais aussi à deux femmes qui ont eu pour elle les mots réconfortants l’ayant quelque peu sortie de sa détresse morale au moment de monter à la tribune : Catherine Tasca (présidente de la Commission des lois) et Élisabeth Guigou (Garde des Sceaux). Sans leurs derniers mots pleins de tendresse, elle ne sait pas dans quel état mental et physique elle aurait pris la parole à la tribune. Christiane Taubira a souligné que si la loi est devenue historique parce que celle-ci parle d’une histoire douloureuse que nous avons en commun, elle était loin de se douter qu’elle souffrirait autant pour la faire admettre par l’Assemblée nationale. Le récit des interrogations, parfois sournoises, et des oppositions pour vider le texte de bon nombre de ses éléments est tout à fait sidérant. « J’ai eu plus de contestations et de mises en cause que de soutiens », dit-elle. Mais, comme dit Jean-Marc Ayrault, « cette loi a fait progresser la France ».

          J’ai été très sensible à ces mots de Christiane Taubira disant que l’initiative de cette demande de qualifier la traite et l’esclavage de crime contre l’humanité ne venait pas d’elle parce qu’à l’époque elle pensait que nous n’avions « pas besoin de parole officielle pour une chose aussi évidente ». En effet, l’idée émane du collectif de la grande marche du 23 mars 1998 qui, devant le racisme ambiant, demandait un acte fort de la France vis-à-vis de son passé esclavagiste. Aujourd’hui, elle sait – au regard de l’âpreté du combat qu’elle a mené contre les oppositions – que sans cette reconnaissance, des hommes politiques continueraient encore à opposer bruyamment la dénégation et le mépris aux aspirations des Français noirs qui voulaient voir ce passé douloureux que nous avons en commun inscrit dans notre récit national. N’oublions pas que notre histoire coloniale n’y est toujours pas inscrite.

° Pour la vidéo de l’entretien tapez : RFI La marche du monde Christiane Taubira

Raphaël ADJOBI

Mémoires d’outre-haine (Kofi Yamgnane)

Un témoignage attendu de l’histoire de la vie française de ce XXIe siècle

Mémoires d'outre-haine          Tous les gouvernants des jeunes nations – comme celles d’Afrique – qui ont vieilli au pouvoir puis ont quitté ce monde sans avoir laissé trace des relations humiliantes entretenues avec les pouvoirs français ou européens de leur époque sont assurément indignes de leur peuple. Partir sans laisser aux siens des éléments susceptibles de les aider à cheminer plus sûrement dans ce monde est un crime ; un crime d’autant plus grand qu’ils ont été les interlocuteurs privilégiés des autorités européennes. C’est également ainsi que l’on pouvait juger le silence de Monsieur Kofi Yamgnane depuis qu’il n’est plus une autorité publique française en activité. Mais voilà qu’avec Mémoires d’outre-haine, il nous fait comprendre qu’il n’est pas de ces êtres qui cachent leurs meurtrissures aux siens, les laissant tâtonner et subir à leur tour ce qu’ils ont vécu. Sans exagération, ce livre-témoignage est un outil précieux pour tous les Français noirs et un extraordinaire miroir tendu aux Français blancs. Il est écrit comme s’il était le premier et le dernier de la vie de l’auteur : tout dire, afin que les choses soient claires une fois pour toutes, afin qu’il n’y ait rien à rajouter, rien à retrancher. Oui, « l’expérience aidant, on peut devenir un sage, avant de s’en aller… cette progression de l’être humain est un don, une sorte d’offrande, un cadeau de la vie » (p.41).

          Ce livre nous démontre combien nombreux parmi nos compatriotes blancs sont vraiment petits d’esprit et minables. On le lit en passant de l’indignation à l’écœurement pour finalement avoir de la pitié pour eux. Oui, il y a des légions de Français pitoyables à tous les niveaux de la société ! Je ne peux m’empêcher de le dire ; sincèrement. Et c’est aussi le sentiment de l’auteur : « Face à une telle bêtise humaine, j’ai toujours ressenti davantage de pitié que de colère pour ceux et celles que j’ai toujours considérés comme la lie de la société humaine ». En effet, voici qu’ « une élection municipale, comme il s’en déroule plus de 36 000 autres, le même jour, sur tout le territoire de la République, tous les six ans, a fait soudainement de Saint-Coulitz l’exutoire, le défouloir des fantasmes d’une certaine partie de la France » ! Et c’est vrai que ce livre se présente clairement comme – pour paraphraser l’éditeur – « le musée des horreurs » des lettres anonymes racistes, souvent au ton menaçant, reçues pendant ses mandats locaux et nationaux par l’auteur, arrivé en Bretagne en 1964 d’un pays africain qui quatre ans auparavant était une colonie française : le Togo. Pour que le lecteur prenne conscience de la dimension de la triste réalité, Kofi Yamgnagne a tenu à ce que certaines lettres soient photocopiées et présentées ici.

          Employé de la Direction départementale de l’Équipement (DDE) à Quimper, celui qui devient maire de Saint-Coulitz en 1989 – un groupement de hameaux de 254 habitants – va, en 1991, entrer dans le gouvernement sous François Mitterrand au poste de Secrétaire d’État à l’Intégration, héritant par la même occasion de la signature de la naturalisation des étrangers. Il sera aussi Conseiller général puis député du Finistère. Toutes ces expériences vont lui « enseigner comment repérer et reconnaître à coup sûr une personne raciste, un acte raciste, une attitude raciste, une parole raciste, un regard raciste » ; et c’est de cela, seulement de cela qu’il parle dans ce livre avec la conscience qu’il est issu d’un peuple colonisé et qu’il a en face de lui des gens pour qui les Blancs sont naturellement supérieurs aux Noirs et qu’ « il est dès lors impossible que ces nègres viennent les contaminer par le mariage et les diriger dans leurs communes », dans leurs entreprises, dans leurs syndicats. Un exemple : « Malgré cette légitimité octroyée par le peuple de Saint-Coulitz, si Mitterrand ne m’avait pas imposé au PS en me nommant au gouvernement, j’aurais été très vite écarté de toute responsabilité » (p. 147).

          Kofi Yamgnane est franc et lucide. Il sait que la catégorisation des êtres est propre à l’Europe depuis l’Antiquité qui différenciait le barbare, le métèque et le citoyen. Il sait que cette hiérarchisation des êtres, reprise par les croisades puis l’esclavage et les conquêtes coloniales, a ancré le Noir dans une certaine animalité, « dans un état primitif immuable », et établi la supériorité de la race blanche. « En quoi et par quel miracle la France du XXIe siècle aurait-elle changé ? », se demande-t-il. Mais, au-delà de cette implacable réalité, il y en a une autre qui semble la nourrir. Il sait que depuis que « des intellectuels et des hommes politiques de premier plan ont assumé de décomplexer leur racisme, flattant les instincts les plus bas et abreuvant l’espace public » de leurs discours haineux, l’ignorance des Français est apparue si profonde et leur culture raciste si grande qu’ils sont incapables de distinguer un propos ou une attitude raciste d’une conduite humaine. Aussi, il est convaincu qu’ « au cœur de ces réactions est l’ignorance. Ces lettres-là sont généralement truffées de fautes de français, de fautes de grammaire, de fautes d’accord, de fautes d’orthographe, etc. Elles ne montrent pas seulement la misère morale mais aussi la misère intellectuelle de ces compatriotes qui, pour la plupart, sont quasiment analphabètes ou tout au moins illettrés. En tout état de cause, mes correspondants anonymes n’ont guère, selon moi, dépassé le niveau du cours moyen de l’enseignement primaire et pour la plupart ont généralement oublié le peu qu’ils y avaient appris. Non seulement ils ne savent pas écrire le français, mais surtout ils n’ont rien assimilé des valeurs qui font la République française ».

          Les choses sont bien claires : l’ignorance fait le lit du racisme. Maintenant essayons l’instruction pour tous, intégrons parfaitement l’esclavage et la colonisation à notre récit national et attendons de voir leur effet. Oui, maintenant que nous avons tourné le dos à l’esprit de la France de 1794 et de 1848 en faisant de la fraternité un problème, il nous faut essayer cette solution pour sortir de l’impasse. Mais il faut également l’écoute et le respect de nos différences et de nos aspirations multiples qui s’imposent comme une évidence quand nos gouvernants ne sont pas capables de rappeler et de s’attacher fermement à nos idéaux d’égalité et de fraternité. En effet, dit l’auteur, « les racistes occupent désormais ouvertement l’espace public parce que la République n’applique pas ses propres lois, parce que la République est aux abonnés absents, parce que la République a abdiqué face aux ennemis de la république » ! Et ce livre montre par des exemples précis – à travers l’attitude de nos gouvernants et de leurs représentants – comment la France encourage ceux qui tournent le dos à ses valeurs républicaines par des discours qui n’ont pour unique but que d’exclure l’autre au lieu de l’inclure.

Raphaël ADJOBI

Titre : Mémoires d’outre-haine, 253 pages

Auteur : Kofi Yamgnane

Éditeur : Locus Solus, 2021

Commémoration de l’abolition de l’esclavage 10 mai 2021 : le discours du président de « La France noire »

Chers amis et sympathisants de La France noire,

Comme en 2020, nous sommes dans l’impossibilité d’organiser notre cérémonie annuelle publique commémorant l’abolition de l’esclavage. Les mesures sanitaires dues au COVID-19 obligent. Si ce moment de partage est une fois encore impossible, le devoir de mémoire quant à lui demeure de rigueur. En effet, la loi du 21 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’océan Indien comme crime contre l’humanité est l’unique occasion de rappeler à la mémoire de chaque citoyen que la présence de populations noires dans le paysage national est liée avant tout à ce fait de l’histoire de notre pays. Le 10 mai doit donc être pour nous tous un moment incontournable.

C’est d’ailleurs ce que le premier ministre a tenu à redire par sa circulaire du 16 avril dernier aux préfets ; circulaire dans laquelle il souligne la nécessité de « rappeler la place que l’esclavage occupe dans notre histoire nationale » mais aussi la nécessité de « valoriser la part de la diversité française en rapport avec cette histoire ». Il donne par ailleurs aux préfets la mission de diffuser la circulaire à l’ensemble des maires de leur département « en les invitant à organiser une cérémonie similaire, ou tout autre initiative, notamment culturelle en rapport avec la mémoire de l’esclavage ». Nous nous réjouissons du contenu clair et précis de cette circulaire parce qu’il semble ne pas laisser de place aux mémoires sélectives et à l’interprétation. Il souligne « l’importance de cette page de notre histoire qui a vu se nouer un lien indissoluble entre la France et l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’océan indien ». En conséquence, il nous semble absolument nécessaire qu’il soit enseigné aux jeunes générations – les citoyens de demain – que la France n’est pas un pays exclusivement européen. Non ! La France est un pays éclaté sur plusieurs continents. Notre diversité nationale vient de là ! Un fait évident mais ignoré ou occulté dans les nombreux discours politiques ou intellectuels au point que de nombreux Français sont aujourd’hui encore convaincus que tout ce qui n’est pas blanc et catholique n’est pas français et doit montrer patte blanche en toute circonstance. C’est cela la discrimination raciale ou racisme. Le racisme n’est pas seulement la négation de l’humanité de l’autre sur le principe de la couleur de la peau ou son déclassement dans l’échelle de l’humanité pour pouvoir justifier son exploitation en toute bonne conscience. Le racisme consiste aussi à assigner à l’autre, toujours sur le principe de la couleur de la peau, une place définitive de laquelle il ne doit pas bouger.

Il appartient désormais à tous ceux concernés par cette circulaire – les préfets, les maires, les recteurs (et par ces derniers les chefs d’établissements et les enseignants) – de faire en sorte qu’elle ne reste pas lettre morte mais qu’elle produise de bons fruits à la place du racisme. L’avenir nous montrera les fruits de cette volonté politique qui n’a malheureusement pas fait l’objet d’un discours officiel oral pour lui donner plus de force. Retenons tous que des citoyens qui ne sont pas frustrés, qui sont reconnus dans leur différence sont des citoyens heureux de servir leur pays.

Chers amis de La France noire, D’Afrique-sur-Loire, profitons de ce XXe anniversaire de la loi dite Taubira reconnaissant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan Indien comme crime contre l’humanité pour rappeler le combat de tous ceux qui, à l’avènement de la République dès 1789 ont lutté pour que ses valeurs soient effectives pour toutes les populations vivant sur les terres gouvernées par la France.

Hommage donc à Toussaint Louverture et à ses amis qui, en 1793, ont contraint le pouvoir esclavagiste de Saint-Domingue à prononcer la fin de l’esclavage sur cette île ; décision qui sera approuvée et élargie à toute la France en 1794 à Paris. C’était la première abolition de l’esclavage. Malheureusement, huit ans plus tard, cette belle affirmation de la République de l’égalité de tous les citoyens – Noirs et Blancs – mourra par la volonté de Napoléon Bonaparte qui voulait satisfaire le capital esclavagiste. En effet, en 1802, huit ans seulement après ce geste humaniste qui faisait de la France le premier pays européen à abolir l’esclavage, Napoléon Bonaparte va le rétablir pour satisfaire l’égoïsme de ceux qui n’ont jamais connu d’autre dieu que l’argent et l’économie. Heureusement, les amis de Toussaint Louverture – que le pouvoir napoléonien a laissé mourir de froid dans le fort de Joux dans le Doux – vont reprendre le combat et triompher de l’armée de Napoléon à la bataille de Vertières en novembre 1803. Une victoire qui va aboutir à l’indépendance de Saint-Domingue, rebaptisé Haïti en janvier 1804. Cette victoire mérite de retenir l’attention de tous. Pourquoi ? Parce que c’est celle de citoyens français noirs qu’une volonté politique malsaine, ennemie de la République, a tenté de réduire à nouveau en esclavage.

Hommage à Louis Delgrès et à Solitude. Leur détermination pour le maintien des idéaux d’égalité énoncés par la première république mérite, en ce XXIe siècle, l’admiration de nous tous qui croyons encore aux valeurs républicaines d’égalité et de fraternité. Indigné, révulsé par la décision du pouvoir napoléonien de rétablir l’esclavage, Louis Delgrès, sachant qu’il allait payer de sa vie le prix de la liberté qu’il voulait maintenir pour les siens, a adressé un message à la postérité de tous les Français : Noirs et Blancs. Combien sommes-nous à connaître la proclamation de ce républicain contre les ennemis de la République de son époque ? Combien sommes-nous à connaître le nom de ce grand défenseur de la République qui s’est fait exploser avec plus de 300 de ses compagnons de la Guadeloupe pour que vive la République ? Combien sommes-nous à être convaincus qu’il ne suffit pas de savoir quand les valeurs de la République ont été proclamées, mais quels sont ceux qui ont versé leur sang pour les défendre chaque fois qu’elles étaient menacées afin qu’elles nous deviennent chères aujourd’hui ?

Hommage à Jean-Baptiste Belley, commandant de la gendarmerie de Saint-Domingue et député de cette île. Alors qu’il faisait partie de l’expédition Leclerc de février 1802 chargée de reprendre l’île des mains de Toussaint Louverture, lui et d’autres militaires noirs seront écartés de l’armée sur instruction de Napoléon. Celui-ci avait décidé secrètement qu’il n’y aura plus jamais en France d’officiers noirs à un grade supérieur à celui de capitaine ! Jean-Baptiste Belley est arrêté, envoyé en France, assigné à résidence à Belle-île-en-Mer (Morbihan) où il mourra en 1805 à l’hôpital militaire de l’île.

Hommage à tous ceux qui, galvanisés par la victoire de Saint-Domingue devenue Haïti, ont partout dans les Amériques multiplié les rébellions, les marronnages, les suicides, les infanticides, permettant aux partisans européens de l’abolition de cet esclavage d’avoir suffisamment de courage pour défendre leur droit à la liberté et d’aboutir en 1848 au résultat que nous connaissons aujourd’hui.

Nous disons ici à tous ceux qui croient, avec beaucoup de naïveté, que c’est la raison qui fait évoluer le monde, que le raisonnement philosophique et ses lumières n’ont pas empêché la France d’être le seul pays européen à avoir aboli l’esclavage deux fois et la traite trois fois, là où il a suffi d’une fois aux autres nations européennes. En effet, tant que l’écoute de l’autre ne sera pas une pratique ordinaire parmi nous, tant que les idéaux à atteindre ne seront pas clairement rappelés et portés par une réelle volonté politique, on assistera au délitement des valeurs de la République, car ses ennemis sont toujours là, en action. La France sera vraiment plus fraternelle lorsque nous serons plus nombreux à nous fixer pour objectif d’apprendre à mieux connaître l’autre pour respecter sa différence.

Raphaël ADJOBI

L’Egypte ancienne est-elle blanche pour tous les enseignants ? (Réflexion)

          Comme nous le rappelle le dominicain et historien Yves Combeau, « le XVIe siècle est le siècle de l’humanisme. C’est aussi celui où l’on a réinventé l’esclavage et la monarchie absolue », et où fut affirmé que certains parmi nous n’avaient pas d’âme (article Controverse sur l’âme des Indiens d’Amérique – Hors-série de la revue Le Monde 2020). Et quand le jeune comédien et réalisateur Jean-Pascal Zadi dit en mars 2021 – lors de son discours comme lauréat du César du meilleur espoir masculin pour son film Tout simplement noirque l’« on est en droit de se demander si l’humanité de certaines personnes n’est pas souvent remise en cause », la question qui aurait mérité d’être posée était plutôt si au XXIe siècle l’humanité de toutes les personnes est reconnue par tous. Car l’humanité de certains a été officiellement niée au XVIe siècle ! On est donc en droit de se demander qui sont en ce XXIe siècle les négationnistes de l’humanité de l’Autre ?

Hiéroglyphes corps          Hier comme aujourd’hui, le négationniste est celui qui, par principe, est convaincu de la supériorité de ses croyances érigées en autorité immuable ne devant par conséquent être ébranlée par tout autre avis ou point de vue. Le négationniste conçoit toujours l’histoire et la parole de ses aïeux comme des vérités incontestables. Attitude qui fait apparaître tout mouvement qui viserait à présenter des éléments différents à cette histoire et à cette parole comme une entreprise de révision : du révisionnisme (1). En effet, « revoir » c’est reconsidérer ce qui est proclamé vrai. Une telle entreprise, tout à fait honorable et louable, est considérée comme un crime par celui qui n’a que des certitudes quant à son histoire et à la parole des siens ; ceux-ci ne sauraient mentir, ne sauraient se tromper. Leur avis fait autorité pour l’éternité.

          Or, une telle attitude est celle d’un religieux et non d’un historien. Ce dernier est toujours prêt à entendre un autre avis, alors que le premier, non. En effet, l’histoire est un récit et non une science ; encore moins une religion ! Et parler de récit suppose le droit de « dire » différemment – surtout au regard de connaissances ou considérations différentes. « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La galerie des victoires de Louis XIV à Versailles est complètement une galerie de mensonges », disait récemment l’écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière – historien de formation (France culture – le 27 février 2021). Un révisionniste ? Plus de cinq cents ans après l’erreur monumentale de Christophe Colomb et de ses amis qui prirent les autochtones du « Nouveau monde » pour des Indiens, les négationnistes continuent encore à enseigner aux jeunes générations que ces populations inconnues jusqu’alors des Européens sont bien des Indiens. Pour ne pas être qualifié de révisionniste, tout le monde se tait et entretient l’erreur devenue mensonge et même signe d’irrespect et de mépris du sentiment de l’Autre. En effet, « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » (Léonora Miano – Afropea, édit. Grasset). C’est d’ailleurs ce qu’a fait un musée anglais. En 2006, au moment d’ouvrir sa nouvelle galerie égyptienne, le musée d’art et des antiquités de l’université de Cambridge – Fitzwilliam Museum – a clairement et officiellement admis que l’Égypte ancienne « fait partie de la culture africaine ». Cette institution a fait remarquer que ce sont les Grecs qui ont employé le terme « Égypte » pour désigner cette terre africaine alors que les populations elles-mêmes l’appelaient « Kemet », littéralement « terre noire ». Elle a donc décidé d’appeler sa galerie égyptienne « Virtual Kemet » comme pour signifier qu’il faut redonner aux Africains ce qui appartient aux Africains. Au-delà du fait que les artistes représentaient les populations avec une peau noire et des cheveux crépus – même s’il y a des Africains aux cheveux raides parmi les Peuls et les Touaregs – les conservateurs du musée estiment qu’« il existe de nombreux liens entre la culture égyptienne ancienne et la culture africaine moderne ». Pour eux, les gens voient l’Égypte ancienne avec un regard européen parce que la majorité des livres sont écrits par des chercheurs d’origine européenne ou nord-américaine. Point de vue que rejoindra l’historien français François-Xavier Fauvelle assurant que presque tous les archéologues se sont trompés sur les populations de l’Égypte ancienne parce qu’ils étaient imprégnés des théories racistes de leur époque (Science et Avenir ; Hors-série, juillet/août 2010). A notre avis, cette dernière remarque mérite une précision pour comprendre le déni d’une Égypte ancienne noire devenu une pratique commune.

          Il importe de noter que depuis qu’au XIXe siècle, contrairement à l’avis du Français Vivant Denon (1798), l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1844) a proclamé que les anciens Égyptiens sont des Blancs, toutes les recherches archéologiques n’avaient pour seul objectif que d’en donner la preuve – j’emploie l’imparfait parce que les choses changent considérablement depuis quelques années. Selon cet opposant à la création unique de la Bible (monogénisme) – confirmée par la science au XXe siècle – seule la croyance en une multiplicité de races (polygénisme) peut expliquer l’existence des pyramides, prouesses de l’esprit de la race supérieure blanche que ne peut pas réaliser une race inférieure comme la noire (Nell Irvin Painter – Histoire des Blancs, édit. Max Milo, 2020). Une étrange façon de voir le monde des autres non pas tel qu’il est, mais tel que nous sommes. Depuis, « les archéologues ont fait de l’Égypte un isolat, sans relation avec son environnement africain » (François-Xavier Fauvelle – Science et Avenir, Hors-série juillet/août 2010). En attendant que les preuves scientifiques confirment l’affirmation de Samuel George Morton qui ne repose sur aucune réalité, toutes les recherches archéologiques démontrant le contraire ne portent aucun qualificatif racial. Quiconque ose dire qu’il lui semble reconnaître des Noirs dans les images exhumées de l’histoire de l’Égypte ancienne est aussitôt qualifié de révisionniste ; car le postulat que les anciens Égyptiens sont des Blancs demeure aujourd’hui encore une vérité dans la conscience collective européenne. Ainsi, dans l’Yonne (89), des enseignants se sont donné pour mission de dénoncer à leur hiérarchie tout collègue qu’ils estimeront tombé dans une sorte de radicalisme s’il présente aux élèves des images tendant à démontrer que les anciens Égyptiens sont des Noirs et non des Blancs ! Sur ce sujet – comme dirait la jeune Marie-Antoinette, reine de France, écrivant à ses sœurs restées en Autriche à propos de la passion des Français pour la musique – « on se divise, on s’attaque comme si c’était une affaire de religion ». Non, l’histoire n’est pas une religion ; c’est un récit supposant des visions différentes qu’il convient d’harmoniser au sein d’une même nation ou d’une même équipe. En attendant ce travail, les visions différentes ont le droit d’exister et d’être connues. On ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une question d’histoire ou de littérature. On ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux instruments du savoir que sont les livres et autres travaux des chercheurs pour se départager. Le contraire s’appelle de l’inquisition. La Controverse de Valladolid est la marque historique de la juste confrontation des idées ; ce n’était nullement le lieu de prononcer une sentence mais de comprendre la réalité et comment se définir en conséquence. N’oubliez jamais qu’il fallait avant tout dire si les autochtones des Amériques étaient des êtres humains ayant une âme et descendaient d’Adam et Eve au même titre que les Européens. Et c’était donc bien une querelle entre « négationnistes » (la croyance officielle que les autochtones n’avaient pas d’âme) et « révisionnistes » (ceux qui pensaient que cette croyance commune était à revoir, à étudier sérieusement).

Berger égyptien          Il convient de retenir de tout ce qui précède que l’on ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une connaissance historique ou littéraire. Répétons-le : dans ces domaines, on ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux livres et aux travaux des chercheurs pour se départager. Recourir à la loi dans de tels débats, c’est sombrer dans l’inquisition, c’est-à-dire dans l’enquête indiscrète, arbitraire et vexatoire. Or, les enseignants ne peuvent être respectés par leur hiérarchie et les parents que s’ils conviennent que l’on ne doit exiger d’eux que « des connaissances disciplinaires parfaitement maîtrisées », comme disait si bien le collègue René Chiche dans La désinstruction nationale. C’est donc se discréditer que de confier le jugement de la qualité de sa science à une autorité administrative plutôt qu’aux travaux de ses pairs destinés à la nourrir en permanence. Quand dans Le bilan de l’intelligence Paul Valéry assurait que nos diplômes et nos statuts (que nous assurent les concours) ne sont que le brevet d’une science momentanée sanctionnant le minimum nécessaire à l’exercice d’une fonction sociale, c’est parce qu’il pense que l’enseignant doit concevoir la connaissance comme un festin perpétuel. Il faut que chaque esprit s’y invite constamment pour se régénérer et éviter de s’étioler inévitablement avec le temps par manque de nourriture intellectuelle variée.

Raphaël ADJOBI     le 4/04/2021

(1) « Le négationnisme consiste en un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes rapportées par les chercheurs, et ce à des fins racistes ou politiques […] Le négationnisme vient en parfaite contradiction des événements qui se sont effectivement déroulés ou des faits établis, alors que le révisionnisme essaie de réinterpréter ou de remettre en perspective des faits, en accord avec les données objectives, sans opérer de sélection dans celles-ci » (Wikipédia).

     

« Au royaume des pharaons noirs » (un documentaire de Sam Mortimore)

Taharqa 1« Contrairement aux idées reçues, les pyramides ne sont pas l’apanage de l’Égypte. C’est le Soudan, et précisément la cité antique de Méroé, au bord du Nil, qui abrite le plus grand nombre de pyramides au monde. Il s’agit des vestiges d’une civilisation africaine longtemps occultée par l’Histoire, le royaume de Koush (ou Nubie). En effet, il semblait impossible à la pensée de certains archéologues occidentaux que des Noirs africains aient pu bâtir une civilisation aussi riche : temples, tombeaux, fresques… Cette culture a longtemps été perçue dans son rapport avec la civilisation égyptienne, sans son identité propre. Il faut dire que les relations entre les deux royaumes étaient complexes : Koush a souvent été considéré comme une simple colonie sous la domination de la puissante et orgueilleuse Égypte. Ainsi les fresque du temple égyptien d’Abou Simbel représentent les Koushites comme des prisonniers se prosternant devant le pharaon Ramsès II. Or, ils ont été d’importants partenaires commerciaux – le pays a bâti sa fortune sur le commerce de l’or avec l’Égypte – et les rois koushites, les pharaons noirs*, ont régné en Égypte entre le VIIIe et le VIIe siècle av. J.C.

Depuis quelques décennies, on note un regain d’intérêt des égyptologues et des archéologues pour l’importance de cette société ; Ce documentaire en est le reflet. Didactique et ambitieux dans sa volonté de précision, il parvient à réhabiliter la civilisation koushite injustement méconnue dans la mémoire collective ».

Alexandra Klinnik (Télérama du 24 au 30 avril 2021)

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* Remarque sur l’article : A aucun moment de son bref article, Alexandra Klinnik ne parle de pharaons blancs ; mais en qualifiant les rois koushites de pharaons noirs, elle laisse insidieusement entendre que les rois égyptiens sont des pharaons blancs. Il en est toujours ainsi : personne ne dit ni n’écrit « pharaons blancs » mais on laisse supposer que c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi, les artistes et les cinéastes peuvent se permettre toutes les interprétations n’ayant surtout aucun lien avec les cultures africaines. De même, dans le documentaire, alors que les archéologues parlent de pharaons koushites, le commentateur ne cesse de répéter « pharaons noirs » pour bien laisser entendre que les pharaons égyptiens battus par leurs voisins du sud étaient blancs. Dans les deux cas, ce n’est pas du tout honnête de procéder de la sorte. Retenons que le chimiste et anthropologue Cheikh Anta Diop (1923 – 1986) avait en son temps demandé une analyse scientifique sur une momie pour lever le doute. Sa demande est restée vaine. Pourtant, en 2018, le Natural History Museum de Londres a analysé les ossements de Cheddar Man – l’ancêtre des anglais – et a révélé que celui-ci avait la peau noire. Pourquoi ne pas passer les momies par la même preuve scientifique ? De quoi a-t-on peur ?

Soyons clairs : pour ce qui est de tous les Africains d’hier et d’aujourd’hui – avant l’occupation permanente de la partie nord du continent par des peuples à la peau blanche avec le mélange que l’on remarque dans certaines régions – voici ce que l’on constate dans cette partie de l’Afrique en partant du nord vers le sud : 1) Les populations du désert étaient et sont tous des Noirs aux traits fins et aux cheveux parfois raides comme chez les Touaregs et les Peuls. 2) En descendant vers le sud, à partir du Sahel (zone entre le désert et la forêt), les traits des populations changent : on rencontre plus de Noirs au nez épaté. 3) Et quand on atteint la zone de forêt, les nez très fins deviennent rares (sauf au Rwanda et dans certains pays de l’Est). Cette variété de traits morphologiques est une réalité africaine indiscutable parce qu’observable. Les Égyptiens aux traits fins (comme la majorité des Ethiopiens) et leurs pharaons étaient des Noirs ; les pharaons au nez épaté étaient souvent originaires du sud, c’est-à-dire de Koush qui était en contact avec les populations des forêts.

Remarques sur le documentaire :

1) On apprend qu’après avoir triomphé des Égyptiens, leurs voisins du Nord, les Koushites ont souvent arboré le même attribut de pharaon mais avec deux cobras sur la coiffe royale au lieu d’un seul chez les Égyptiens ; le double cobra signifiant la réunion de l’Égypte et de Koush. Ce qui n’a jamais été fait avant le VIIIe siècle av. J.C. Imaginez-vous dans ce coin du monde, sans barrière naturelle notable, deux peuples de couleurs différentes – l’un blanc et l’autre noire – vivant sous le règne des rois noirs pendant plus d’un siècle ? Il est temps de cesser de fantasmer !  

2) Quand les Koushites, régnant sur l’Égypte, ont été vaincus par les Assyriens, que font les populations égyptiennes ? L’égyptologue du documentaire nous dit qu’ils se contentent de supprimer de la coiffe des pharaons koushites l’un des cobras afin que l’on croie qu’il s’agit d’un pharaon égyptien ! N’est-ce pas là la preuve que du point de vue de leur physique, il n’y a pas de différence entre un pharaon koushite et un pharaon égyptien ? N’est-ce pas là la preuve que les uns et les autres sont noirs et que tout ce qui différencie un pharaon égyptien et un pharaon koushite se résume au nombre de cobras sur la coiffe ?

3) Lorsqu’ils occuperont successivement l’Égypte, ni les Assyriens, ni les Grecs, ni les Romains ne se feront pharaons pour gouverner le pays ! Ils laisseront plutôt les traces de leur propre culture. Ce sont des peuples qui n’ont rien à voir avec la culture africaine. Ce qui les intéressaient, ce sont les richesses du pays et non pas régner sur les Noirs qui se sont d’ailleurs retirés en grand nombre plus loin vers le sud devant ces invasions. On n’a jamais vu un vainqueur adopter la culture du vaincu. Ce qui explique pourquoi dans le documentaire certaines techniques égyptiennes adoptées par les koushites ont beaucoup intrigué les archéologues, même si les deux peuples leur semblent avoir des cultures voisines.

Quelques traits des Africains du désert, du Sahel et de l’Afrique de l’Est : 

Etiopiens Ethiopiennes

Jeunes rwandaises

Popularions du Niger

Visages d'Afrique 1