Les Martiniquais, Victor Schoelcher et Joséphine de Beauharnais

Victor Schoelcher descendu de son piédestal          La chute des statues de Victor Schoelcher et de l’impératrice Joséphine de Beauharnais – la première épouse de Napoléon – nous oblige à revenir sur l’histoire de l’abolition de l’esclavage telle qu’elle doit être connue pour comprendre ce que les activistes martiniquais reprochent à ces deux personnages.

          Rappelons que c’est la Révolution de 1789, donc la première république, qui a permis en France l’abolition des privilèges et des droits féodaux vieux de dix siècles. Souvent critiquée en ce XXIe siècle, on ne souligne pas assez le plus extraordinaire acquis de cette révolution : la dépossession des nobles et autres seigneurs des terres, des provinces dont ils étaient les propriétaires ! Oui, les révolutionnaires ont refusé le système de rachat qui aurait fait des paysans, ces serfs, des ouvriers agricoles (simple changement de terminologie) durant des décennies, avant qu’ils n’en deviennent les propriétaires ou peut-être même jamais. Les corps de métiers – qui sont les artisans de tous les grands travaux – attachés au clergé et aux seigneurs retrouvent aussi leur liberté d’entreprendre. Un changement radical donc qui n’a rien à voir avec une simple réforme.

          Au début du XIXe siècle, depuis l’indépendance de Haïti en 1804 – suite à sa victoire sur l’armée napoléonienne – un peu partout dans les colonies se multiplient les rebellions contre l’esclavage. La France de Napoléon qui a eu l’idée de le rétablir en 1802, après une première abolition en 1794, doit faire face à l’impopularité de l’asservissement des Noirs ; surtout depuis que l’Angleterre a décidé d’obliger tous les royaumes européens à cesser la traite des Africains. C’est donc dans cette ambiance que se produit la révolution de 1848* qui décide d’abolir définitivement l’esclavage. Une grande attention est ici demandée au lecteur afin qu’il établisse un lien entre ce passé et les événements actuels en Martinique. Que se passe-t-il lors de cette abolition ? Au lieu de suivre le même schéma qui a permis aux paysans français de devenir propriétaires des terres qu’ils exploitaient pour le compte des nobles et des seigneurs, aux Antilles, l’abolition de l’esclavage préparé par le secrétaire d’État aux colonies, Victor Schoelcher, permet non seulement aux colons d’être indemnisés financièrement pour la perte de leurs esclaves mais encore de conserver la propriété des terres sur lesquelles ceux-ci travaillaient. En clair, l’abolition de l’esclavage a accordé aux colons à la fois «le beurre et l’argent du beurre» ! Il fallait pourtant dire merci à Victor Schoelcher. Mais ce n’est pas tout. Les colons en voulaient davantage ! Poursuivons donc.

          Renvoyés pour ainsi dire les mains vides – on ne leur a même pas reconnu la propriété de leur case – les nouveaux citoyens vont être très rapidement rattrapés par la cupidité de leurs anciens maîtres grâce à la complicité de l’État. Pour permettre au lecteur de deviner la suite, il suffit de lui poser cette question : à quoi sert-il de posséder des terres s’il manque les bras pour les cultiver ? Et pourtant, les suicides, les évasions, les décapitations pratiquées sur eux, les chiens dressés pour les tuer, le développement en Europe de l’industrie des chaînes pour les retenir captifs auraient dû enseigner aux colons l’amour des Noirs pour la liberté. Mais ils étaient trop méprisants pour leur accorder la moindre faveur. Ils constatent stupéfaits que les nouveaux libres refusent de travailler pour eux et gagnent en masse les montagnes et les zones marécageuses. Alors, une fois encore l’État vole au secours des colons. Les forces de l’ordre remettent les nouveaux libres dans les plantations sous le prétexte que ne faisant rien de leur liberté, ils étaient en vagabondage ; ce qui était déclaré un délit. Tous les Noirs surpris dans leur déplacement étaient condamnés au travail forcé chez leurs anciens maîtres. Et comme cette main d’oeuvre était insuffisante, parce que les nouveaux citoyens se terraient dans les montagnes et n’osaient pas en sortir, l’État français va faire venir de chine, de l’Inde et d’Afrique** des travailleurs sous contrat – une forme d’esclavage ou de travail forcé. Le livre de l’Antillais Raphaël Confiant – Case à Chine – est assurément le plus beau témoignage sur cette époque de l’histoire des colonies françaises des Amériques. Ce travail forcé fut légalisé en 1853 par un décret de Napoléon III et ne fut aboli qu’en 1946 par la loi dite Houphouët-Boigny – du nom du député de la Côte d’Ivoire qui en était l’initiateur et le rapporteur. Ce qui fait dire à certains que l’esclavage n’a été réellement aboli en France qu’en 1946 ! Quelle histoire, cette fameuse abolition de l’esclavage de 1848 ! Parce qu’elles connaissent cette histoire que le reste de la France ignore, les jeunes générations de Martiniquais ne veulent pas voir en permanence Victor Schoelcher honoré dans l’espace public.

Joséphine de Beauharnais disparaît          Concernant Joséphine de Beauharnais, l’ex-épouse de Napoléon Bonaparte (1796 à 1809), il convient tout simplement de dire qu’elle est considérée comme l’instrument de la perte des Antillais. Fille d’un colon de la Martinique, elle épouse Napoléon en 1796. Quand celui-ci devient Consul de France après son coup d’état en 1799, il prend la décision de rétablir l’esclavage aboli en 1794. Comment n’est-il pas permis de voir dans ce mariage entre un homme du pouvoir et la fille d’un colon le contrat signant la perte des citoyens noirs de la France ? Oui, en 1802, par la décision de Napoléon, les Antillais et ceux des colonies de l’océan Indien qui étaient des citoyens français vont devenir à nouveaux les esclaves des colons jusqu’en 1848. Joséphine de Beauharnais signifie définitivement pour tous les Antillais l’instrument de la condamnation de leurs aïeux à l’esclavage par Napoléon. La présence de sa statue en Martinique depuis 1859 est évidemment l’oeuvre des colons reconnaissants.

* La révolution a lieu en février ; le décret d’abolition est signé le 27 avril et applicable à partir de juillet 1848. Le 21 mai, une rébellion éclate à la Martinique et des Blancs sont tués. Craignant sa propagation, les autorités locales abolissent l’esclavage sur l’île dès le 23 mai 1848 sans attendre l’application du décret de Schoelcher.

** Bientôt un article sur ces Africains sous contrat dans les Antilles à partir du milieu du XIXe siècle.

Raphaël ADJOBI

Le dernier souffle de George Floyd est passé sur la Belgique

Léopold II et la civilisation du Congo          Si aux Etats-Unis la mise à mort théâtrale de George Floyd a servi de «catalyseur» à un mouvement de «réévaluation» du passé déjà engagé (Alan Kraut de l’American University), les manifestations antiracistes qu’elle a suscitées en Europe ont aussi laissé des traces – pour la plupart symboliques. Certes, en Allemagne la sculpture «la négresse accroupie» a été décapitée, et à Bristol celle de l’esclavagiste Edward Colston a été déboulonnée puis jetée dans l’eau du port ; mais globalement, les manifestants se sont contenté d’exprimer leur colère en aspergeant les statues des personnalités qu’ils contestent de peinture rouge rappelant le sang de leurs victimes. Aussi, quand on laisse de côté ces traces physiques pour analyser l’impact politique des manifestations sur la vie des citoyens, seule la Belgique retient positivement l’attention. Oui, ce pays vient de faire un pas de géant dans l’histoire !

Léopold II          Il convient de noter que les manifestations antiracistes, en Belgique, ont surtout tourné autour des statues de l’ancien souverain Léopold II. Pour rappel, celui-ci avait, par le passé, fait du Congo sa propriété privée et l’avait dirigée d’une main de fer pendant 23 ans avant que ce pays africain ne devienne une colonie de l’Etat belge. Et depuis des décennies, les millions de mains congolaises que Léopold II a fait couper pour accélérer la production du caoutchouc ont fait de lui un personnage très contesté dans son pays. Aussi, régulièrement, ses statues sont recouvertes de peinture rouge par des artistes ou des manifestants. Et, évidemment, en juin dernier, elles ont été les cibles des antiracistes qui ont remis l’histoire coloniale de la Belgique au centre des débats. C’est donc dans cette ambiance houleuse qu’une activiste avait adressé une lettre ouverte à la ministre de l’Education en même temps qu’était lancée une pétition au nom du collectif anticolonialiste «Réparons l’Histoire». Cette pétition a recueilli plus de 80.000 signatures et a retenu l’attention des élus. Le secrétaire d’État Pascal Smet, en charge de l’urbanisme et du patrimoine, a alors estimé que ce résultat en faveur du retrait des statues de Léopold II justifie la tenue d’un débat approfondi sur cette question. Très vite, non seulement la statue de Léopold II est enlevée en de nombreux endroits «afin que plus personne – étudiants, enseignants ou visiteurs – ne puisse se sentir offusqué par sa présence» (les instances de l’université de Mons), mais encore les autorités du pays vont réserver d’agréables surprises aux manifestants antiracistes et anticolonialistes.

Léopold II retiré          C’est tout d’abord la ministre de l’Education qui, répondant à la lettre ouverte qui lui a été adressée, officialise, par le biais d’une vidéo, la prise en compte de l’histoire coloniale de la Belgique dans l’enseignement scolaire. «C’est une lacune que nous ne pouvons plus tolérer aujourd’hui. C’est pourquoi, dans le nouveau parcours d’apprentissage des élèves jusqu’à 15 ans que nous préparons, l’histoire du Congo, de sa colonisation et de son indépendance, sera un passage obligé et systématique. Ce sera aussi vu comme partie intégrante de l’histoire de la Belgique…». Cette annonce de la ministre était de toute évidence le résultat de la prise de conscience du racisme dont il faut cesser de nier l’existence ou minimiser l’importance dans les sociétés : «Le moment que nous vivons actuellement est important, assure-t-elle. Il y a une prise de conscience aiguë, douloureuse même que les combats que nous menons contre le racisme et les discriminations restent terriblement insuffisants. Nos textes de loi, notre constitution ne suffisent malheureusement pas à repousser totalement ces fléaux. En réalité, si nous ne luttons pas frontalement contre le racisme et les discriminations, ceux-ci continueront à prospérer insidieusement». Madame la ministre a donc compris, comme notre association – La France noire – que l’enseignement de l’histoire du pays incluant l’Autre permet de mieux le connaître et respecter par la même occasion sa différence. Elle a fait le constat que contre le racisme, les lois, la Constitution et les beaux discours sont inutiles si on continue à donner l’impression que les Noirs ne font pas partie de l’histoire du pays.

          Encore plus surprenante fut la réaction du roi Philippe. Le 30 juin, jour anniversaire de l’indépendance du Congo, faisant référence à l’époque où ce pays était la propriété personnelle de Léopold II mais aussi à l’époque coloniale, le roi des Belges a tenu à «exprimer ses plus profonds regrets pour ces blessures du passé à tout le peuple congolais». Selon Monsieur Vincent Dujardin, professeur d’histoire à l’UC Louvain, dans sa lettre au président du Congo, les «actes de violence et de cruauté […] qui pèsent encore sur notre mémoire collective. Les souffrances et les humiliations […], ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés» sont des mots forts qui marqueront le règne du roi Philippe. En tout cas, la presse belge salue les regrets historiques du roi. Le quotidien Le soir estime que «ce geste si nécessaire grandit le roi et son pays». Selon nous, plus que les regrets, c’est la reconnaissance publique du mal qui a été fait qui honore le roi et le peuple belge. Car, pour paraphraser l’Américaine Elizabeth Eckford, il ne peut y avoir de véritable réconciliation entre les citoyens sans une reconnaissance sincère du passé douloureux qu’ils ont en commun. C’est donc en mettant des mots sur les blessures du passé et en les enseignant que l’on combattra plus efficacement leurs conséquences dans nos sociétés.

Raphaël ADJOBI

Et la jeunesse française…

Combien d’Africains déportés dans les Amériques ?

ça m'intéresse 5          Concernant le nombre d’Africains déportés dans les Amériques – s’il est sans grand intérêt dans la qualification de crime contre l’humanité attaché à la chosification du Noir et aux conséquences qui en découlèrent – il est tout de même important de constater le grand soin pris par les historiens français pour le minimiser. En effet, ils avancent régulièrement le chiffre de 12 millions de déportés pour dire qu’au regard de quatre siècles de traite le crime n’est pas si énorme que cela. Pour notre part, nous assurons qu’il faut manquer de bon sens pour s’en tenir à ce chiffre et le proposer au public.

          Personne ne peut donner un compte exact de la réalité parce que tous les capitaines négriers trichaient. Compte tenu de la toute-puissance des capitaines et l’absence totale de contrôle quant au nombre de captifs qu’ils transportaient puis vendaient dans les Amériques, on peut croire qu’ils savaient s’enrichir sans trop léser les armateurs dont ils dépendaient. L’historien américain Markus Rediker semble être le seul à avoir signalé le fait que les capitaines se réservaient les enfants et surtout des jeunes femmes pour leur plaisir sexuel et les revendaient sûrement pour leur compte personnel. Il écrit qu’en 1787, à Bristol, l’abolitionniste Thomas Klarkson a recueilli le témoignage du marin Falconbridge qui contredisait celui de son capitaine : «Il pensait qu’il y avait bien plus de kidnapés parmi les esclaves que Fraser ne voulait bien l’admettre, et que Fraser les achetait lui-même sans poser de questions» (A bord du négrier, p. 51). Cela explique pourquoi les statisticiens ne sont absolument pas d’accord pour arrêter un chiffre acceptable pour tous. Et quand on sait qu’à notre époque moderne les historiens ne sont pas d’accord sur le nombre exact des soldats et des civils que la France a fait venir de ses colonies durant la Première ou la Seconde guerre mondiale – ni combien sont rentrés chez eux – on peut raisonnablement douter du chiffre de 12 millions de déportés dans les Amériques qu’ils voudraient faire passer pour une vérité scientifique.

          Retenir le chiffre de 12 millions d’Africains déportés en quatre siècles, c’est courir le risque de se couvrir de ridicule si les élèves découvrent un jour la grande différence entre les estimations statistiques qui circulent sur ce sujet. Déjà, sachez pour comparaison que «plus de 14,5 millions d’immigrants, la plupart du Sud et de l’Est de l’Europe, entrèrent [aux Etats-Unis] entre 1900 et 1920» (Nell Irving Painter – Histoire des Blancs, p. 272). Doit-on croire qu’en quatre siècles, il y a eu moins de captifs africains déportés dans les Amériques que d’Européens passés de l’autre côté de l’Atlantique en vingt ans ? A qui veut-on faire avaler cela ? Sur ce chapitre, Basil Davidson – que cite Tidiane Dikité dans La traite des noirs et ses acteurs africains (p. 10) – dit ceci: «entre 1580 et 1680, par exemple, on dit que les Portugais n’ont pas transporté moins de un million de captifs au Brésil». En d’autres termes, ils ont pu déporter plus d’un million d’individus, peut-être deux ou trois millions… Et Basil Davidson poursuit : «pour le total général des captifs débarqués vivants, outre-Atlantique, un éminent statisticien démographe, Kuczinski, est arrivé à la conclusion que quinze millions est un chiffre qui peut être retenu. D’autres chercheurs ont accepté ce chiffre, mais comme un minimum ; certains ont pensé que le total probable serait une cinquantaine de millions et d’autres encore l’ont estimé beaucoup plus élevé».

          Après avoir pris connaissance de ces informations, vous vous demandez sûrement : «quel chiffre choisir alors ?» Aucun, dirons-nous ! Il suffit de montrer l’extraordinaire éventail des estimations des chercheurs pour que chacun prenne conscience du fait que l’Afrique a été sérieusement saignée et a perdu ses forces vives durant quatre siècles. Par ailleurs, il conviendrait de ne jamais oublier de mentionner que les morts sur les lieux de capture et durant le transport sont trois à quatre fois supérieurs au nombre d’individus parvenus dans les Amériques. Le crime est dans la chosification de l’homme qui a permis tous ces morts et non dans les chiffres. Et en quatre siècles, combien sont-ils nés dans les Amériques et sont morts dans la servitude ? C’est le seul vrai chiffre qui pourrait expliquer la puissance économique générée par l’esclavage des Noirs dans les Amériques.

Raphaël ADJOBI

Bilan de la mort de George Floyd aux Etats-Unis

Theodore Roosvelt sera déboulonné          Après la mise à mort filmée de George Floyd à Minneapolis, aucun pays européen ne s’attendait à son retentissement mondial et aux nombreuses manifestations antiracistes qu’elle a provoquées. Et surtout, personne ne s’attendait à ce qu’elle interrogeât aussi profondément les Européens et leurs passés esclavagiste et colonial dont les conséquences perdurent dans nos sociétés modernes. Quand les premières vagues de manifestations atteignirent l’Europe, comme d’habitude, les médias français et quelques hommes politiques entonnèrent les éternels cantiques : c’étaient une «bavure policière» et des «manifestations communautaristes» ! Mais voilà qu’à partir du début du mois de juin nous parvient le bruit des statues que l’on fait chuter de leur piédestal.

          Après un moment de cacophonie, le débat a été sérieusement engagé aux Etats-unis, en Angleterre, en Belgique et a donné des résultats suite à une définition très claire de l’espace public : l’espace public reste un lieu soumis au changement ; il appartient à tous et n’est nullement un lieu de culture ou de l’enseignement de l’histoire ! Et en un mois, les Etats-Unis et la Belgique semblent avoir rattrapé leur retard sur le Canada – champion du débat-citoyen sur ce qu’il convient de faire des statues et autres monuments commémoratifs jugés offensants pour les peuples autochtones.

          Aux Etats-Unis, si à Richmond (Virginie), la statue de l’ancien président Jefferson Davis a été déboulonnée, si dans cette même ville la statue de Christophe Colomb a fini dans un lac, si celle le représentant à Boston a été décapitée, et une autre à Baltimore (Maryland) a été déboulonnée, dans de nombreux cas, ce sont les autorités elles-mêmes qui, sous la pression populaire, ont retiré les effigies des hommes honorés avant que les manifestants s’en chargent. Il en est ainsi de la statue de Christophe Colomb à San Francisco et de celle de l’ancien président Théodore Roosevelt à Central Park (New York). Même la monumentale statue de cet ancien président trônant à cheval – «flanqué d’un Amérindien et d’un Africain» à pied – depuis 1940 à l’entrée du Muséum d’histoire naturelle de New-York «va être déboulonnée» (New York Times) et placée à l’intérieur du bâtiment. L’université de Princeton quant à elle a décidé de retirer le nom de l’ancien président Woodrow Wilson de deux de ses bâtiments et d’une résidence d’étudiants ; «Les administrateurs ont conclu que la pensée et les politiques racistes de Woodrow Wilson faisaient de lui un homonyme inapproprié pour une école ou un collège dont les universitaires, les étudiants et les anciens doivent s’opposer fermement au racisme sous toutes ses formes» (Christopher Eisgruber – président de l’université). Phrase à méditer sous d’autres cieux ! Les bases militaires portant les noms de sudistes racistes ont été débaptisées. Des marques alimentaires du pays ont décidé de retirer les logos jugés racistes de leurs produits (exemple «Uncle Ben’s»). Pour forcer Facebook à étoffer les règles de sa responsabilité et à lutter contre la haine en ligne, des annonceurs (Coca Cola, Unilever…) ont décidé de rompre avec ce gérant de réseaux sociaux…

George Floyd Ranger 2          Rappelons que le combat des antiracistes américains contre les statues à la gloire des esclavagistes blancs a une longue histoire animée par diverses associations de Noirs et de Blancs. Ici comme au Canada, selon l’historien Alan Kraut de l’American University, la mort de George Floyd a servi de «catalyseur» à un mouvement de «réévaluation» du passé déjà engagé. L’un des moments les plus marquants de ce combat a été celui qui a opposé les partisans et les adversaires de la statue du général sudiste Lee à Charlottesville en Virginie. Suite aux affrontements entre ces deux groupes, le gouverneur de la Virginie déclara en août 2017 : «Les monuments aux confédérés sont devenus des points chauds de haine, de division et de violence. J’encourage les autorités des villes de Virginie et l’Assemblée générale (de l’État) disposant des pouvoirs nécessaires à démanteler ces monuments et à les transférer dans un musée ou dans un endroit plus approprié». Ce sont là encore des paroles à méditer sous d’autres cieux où l’on parle de cohésion sociale sans aucun geste symbolique. Après avoir tergiversé un moment, la ville fera retirer définitivement la statue en février 2018.

          Selon un sondage de l’institut Pew, publié à la mi-juin, sept Américains sur dix, toutes origines et couleurs confondues, ont participé au débat sur la question raciale depuis la mort de George Floyd. Il faut se réjouir de voir les institutions de l’État qui sont indubitablement les plus représentatives des populations de la nation et donc des usagers des espaces publics du paysconseils d’établissements scolaires, de municipalités, de départements et de régions – prendre l’initiative d’étudier les noms et les images des personnalités de leur histoire qui méritent leur hommage. C’est effectivement l’une des meilleures façons pour les institutions politiques de montrer à chaque citoyen la voie à suivre pour combattre le racisme. Il reste maintenant aux institutions judiciaires à ne plus se montrer complaisantes à l’égard des crimes racistes de la police.

Raphaël ADJOBI

 

 

Comment la France a contribué à la haine des Noirs à la fin de la première guerre mondiale

1940 B          Les quatre grands contributeurs aux théories racialistes qui ont inondé le monde sont bien connus de tous aujourd’hui : il s’agit de l’Angleterre, des Etats-Unis, de l’Allemagne et de la France. Et la popularisation de l’infériorité du Noir par rapport au Blanc s’est faite à travers toute l’Europe et l’Amérique du Nord – du milieu du XIXe siècle au début du XXe siècle – grâce aux nombreuses expositions coloniales que le musée du Quai Branly a rappelées à notre mémoire par son exposition «L’invention du sauvage» en 2011 – 2012. Mais au-delà de ce travail collectif contre l’homme noir, la France s’est illustrée par une politique singulière qui a entretenu durablement la haine du Noir en Europe.

          A la veille de la guerre de 1914-1918, la France disposait d’un empire colonial de près de 50 millions d’habitants. Devant l’indispensable puissance que réclamait la première guerre mondiale, elle a puisé, sans compter, dans les ressources humaines de ses colonies. Ce seront «les poilus des colonies» dont des générations de Français n’entendront jamais parler. A ces milliers de militaires, il convient d’ajouter une foule non négligeable de travailleurs coloniaux que la France a fait venir pour des tâches subalternes. Le général Mangin, qui a favorisé la création de cette armée d’Afrique dite «Force noire», prétend que «Les Noirs d’Afrique au système nerveux moins développé sont inaccessibles à l’anxiété par anticipation et n’éprouvent qu’une légère frayeur» (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre «indigènes»). Aussi, l’ordre était de «ne pas ménager le sang noir pour conserver un peu de blanc» (général Nivel). Et pourtant, malgré les sacrifices consentis sur tous les fronts et particulièrement lors de l’offensive du «Chemin des dames» où l’on dira qu’ils ont servi de chair à canon, les Africains sont absents des livres d’histoire, des manuels scolaires et des réalisations cinématographiques. Selon l’historien Anthony Clayton, «dans les tranchées, les tirailleurs ont subi des pertes supérieures à celles des unités françaises» (cité par Armelle Mabon) pour la simple raison que servant principalement dans l’infanterie, ils étaient plus exposés.

Caricature allemande LE NEGRE          Après la victoire des alliés, non contente de partager les colonies allemandes d’Afrique avec l’Angleterre, la France va pousser l’humiliation de l’ennemi plus loin en occupant la Rhénanie dès décembre 1918. Et devinez quelles troupes seront chargées de cette tâche ! Les troupes coloniales, et particulièrement celles d’Afrique noire ! «Un fait qui va marquer durablement les esprits tant civils que militaires, des deux côtés du Rhin. Les Allemands n’ont pas accepté cette présence sur leur sol et ont pris ce prétexte pour présenter la France auprès des instances internationales comme une ennemie de la civilisation». Une virulente campagne de presse, illustrée de caricatures explicites, est lancée par l’Allemagne et reprise dans toute l’Europe jusqu’aux Etats-Unis «contre l’inhumanité des troupes d’occupation et plus particulièrement contre la brutalité des soldats coloniaux qui terrorisent les femmes rhénanes désarmées devant la bestialité sexuelle de ces bêtes en uniforme, ces indicibles monstres, des animaux humains, des hyènes noires, des hommes singes du continent noir» (Jean-Yves Le Naour – La honte noire. L’Allemagne et les troupes coloniales françaises ; cité par Armelle Mabon). Toute l’Europe est scandalisée : des Noirs sont venus tuer des Blancs et occupent désormais l’Allemagne ! Cet événement et cette campagne, à laquelle la France participe activement, feront émerger «la honte noire» – die «schwarze schande» – aux graves répercussions bien après la fin de l’occupation. Selon les historiens, Hitler s’en est inspiré pour écrire Mein Kampf et sa théorie nazie.

Caricature allemande OK          En tout cas, en 1940, les soldats de l’empire colonial étaient encore là pour la seconde grande guerre. Malheureusement, suite à la victoire rapide de l’Allemagne, la vengeance de celle-ci sera terrible ! Les Allemands vont montrer à l’Europe entière et à la France ce qu’il en coûte d’envoyer des Noirs tuer des Blancs ! Dans la Somme (80) et un peu partout, ils procèdent à des massacres de bataillons noirs. Un millier d’entre eux seront exécutés entre le 24 mai 1940 à Aubigny, en Bourgogne, et le 22 juin 1940 autour de Lyon (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre «Indigènes»). Les autorités françaises refuseront d’honorer ces prisonniers massacrés – souvent classés disparus – parce que, selon elles, ils ne sont pas morts au combat. Leur mort ne compte pas ! Pourtant, comme ceux enfin honorés à Reims en 2018 par un monument, ils ont quitté leur père et leur mère, et parfois femme et enfants, pour venir défendre à des milliers de kilomètres ce qu’ils appelaient alors «la mère patrie». Résultat : ils n’ont récolté que la haine ou le mépris des Européens à l’encontre de leurs descendants. Caricatures françaises OK

Raphaël ADJOBI

Ci-dessous, une vidéo témoignant de cette vengeance des Allemands sur le corps des Africains. Oui, au-delà du racisme, il y avait la vengeance comme un message clair à la France. Le cimetière des Africains de Chasselay, officiellement inauguré le 8 novembre 1942, est l’oeuvre personnelle de Jean Marchiani. Les victimes du massacre de Chasselay ont été présentés par le régime de Vichy comme morts au combat pour ne pas fâcher l’envahisseur. Les autres victimes des massacres n’ont pas eu cette chance. 

Bordeaux rend son passé illisible pour ne pas avoir à le regarder en face

George Floyd statue Texte final          La vague de colère suscitée par la mise à mort théâtrale de George Floyd aux Etats-Unis a laissé des traces sur le passé esclavagiste et colonial des pays occidentaux. De nombreuses statues honorant des figures qui se sont illustrées durant ces deux époques de l’histoire ont été descendues de leur piédestal. Depuis, ici et là, chacun s’interroge. «Faut-il déboulonner le passé ?» se demande Valérie Lehoux dans Télérama dans son édition du 20 au 26 juin 2020.

          Avant de répondre à cette question, la journaliste commence par reconnaître que «l’actuelle remise en cause des statues […] est le signe d’une souffrance accumulée depuis des siècles, que le récit historique n’a jamais vraiment reconnue et réparée.» Il est plus que temps de l’entendre, assure-t-elle. Cette appréciation de l’histoire est juste mais nous semble trop restrictive au regard de la diversité des manifestants antiracistes. En effet, les Blancs qui s’en prennent aux statues n’ont pas accumulé en eux les souffrances de leurs aïeux ; par leurs actes, ils disent clairement qu’ils ne partagent pas leurs idées racistes et ne veulent pas continuer à les honorer. Cette voix-là aussi mérite d’être entendue. Ne tombons pas dans le piège de certains gouvernants qui cherchent à diviser pour régner en brandissant l’argument «communautariste». Non, il n’y a pas que les Noirs et les autochtones des Amériques qui sont antiracistes.

          Et quand Valérie Lehoux écrit «est-ce en déboulonnant de vieilles figures de pierre ou de bronze que la donne changera ?» on sent dans sa question qu’elle tient – comme bien d’autres – à ces «vieilles figures de pierre ou de bronze». D’ailleurs, elle dit presque aussitôt : «Bordeaux, qui fonda son essor sur la traite des esclaves, a choisi d’apposer dans ses rues qui portent le nom de négriers des plaques racontant l’histoire et rendant hommage à ses victimes. Installer aujourd’hui de pareils panneaux mémoriels au pied des statues contestées aurait le mérite d’assumer le passé. Plutôt que de tenter de l’effacer».

          Avant d’écrire ces dernières lignes qui expriment une idée pleine de sagesse, Valérie Lehoux aurait dû se renseigner avant de jeter des fleurs à la mairie de Bordeaux. Celle-ci n’a jamais été capable d’assumer son passé négrier sans honorer les négriers. La statue de «L’esclave libérée» qui trône devant la Bourse maritime en est la preuve : elle visait à honorer le geste d’un négrier bordelais ! Rappelons à Valérie Lehoux que les plaques explicatives qui complètent six noms de rue de la ville sont le fruit d’une lutte de plus de vingt années menée par l’association Mémoires et Partages. Il faut, Madame, rendre à César ce qui est à César ! Oui, c’est à cette association que revient le mérite.

Karfa Dialo à Bordeau Final          Par ailleurs, si cette journaliste s’était montrée plus attentive à l’actualité locale, elle aurait constaté que – comme le dit si bien George Orwell – très souvent des honnêtes gens deviennent malhonnêtes quand ils ont quelque pouvoir. Elle aurait appris que les autorités de la ville ont pris soin d’écrire les textes explicatifs en petits caractères et les ont placés suffisamment haut pour qu’ils soient illisibles !

          La leçon que l’on peut tirer de cette supercherie des autorités locales est simple : il leur est difficile d’assumer un passé qui n’est plus en accord avec les pensées d’aujourd’hui. Une plaque explicative est un miroir que l’on dresse devant soi-même pour ne pas demeurer dans l’ignorance. Qui aimerait voir exposée sur la place publique la vie de l’aïeul qui ne l’honore pas ? Reconnaissons donc que ces figures que nous ne pouvons plus assumer sont généralement rangées dans les musées pour l’instruction des jeunes générations. C’est d’ailleurs la décision prise par les autorités de certains pays qui ont compris que les temps ont changé. 

Raphaël ADJOBI

Le racisme anti-Noirs rattrape l’Europe et l’interroge sur son passé esclavagiste et colonial (Jean-Marc Ayrault appelle à la réflexion et à l’action)

Jean-Marc Ayrault et le racisme          Si vous demandez aux autorités françaises ce qu’elles font contre le racisme, elles vous répondront invariablement qu’elles ont mis en place une institution appelée DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT) avec un «plan national de lutte contre le racisme» depuis 2015. Elles préciseront même que pour 2018 – 2020, ce plan «mobilise l’ensemble des ministères pour mener quatre combats : lutter contre la haine sur Internet ; éduquer contre les préjugés et les stéréotypes ; mieux accompagner les victimes et investir de nouveaux champs de mobilisation».

          Il est tout à fait sidérant de constater que cette lutte fait l’impasse sur les savoirs qui permettraient la connaissance de ce que l’on veut combattre. Comment peut-on en effet lutter contre le racisme si l’on ne sait pas pourquoi il y a des Noirs et des Arabes en France ? Comment peut-on lutter contre le racisme si l’on ignore comment celui-ci est apparu dans notre société ? Par ailleurs, en mettant la lutte contre le racisme anti-Noirs sur le même pied d’égalité que celles contre l’antisémitisme et l’homophobie, les autorités montrent clairement leur volonté de nier une réalité socio-politique à laquelle elles ne veulent pas apporter des solutions particulières. En effet, la vie quotidienne des Français noirs et leurs aspirations n’ont absolument rien à voir avec les autres luttes auxquelles elles sont associées. Au-delà de son idéal de fraternité nationale qu’elle clame dans sa devise – «Mieux connaître l’autre pour respecter sa différence» – l’existence de notre association, La France noire, poursuit des objectifs qui touchent deux histoires de France permettant de nous interroger sur le présent et surtout sur les outils de notre enseignement aussi bien dans les manuels scolaires que dans l’espace public.

          La France noire peut donc s’estimer heureuse des propos de Monsieur Jean-Marc Ayrault à l’adresse de nos autorités les invitant à ouvrir les yeux sur les exigences de la France plurielle – qui n’est pas un fait du hasard mais un fait des histoires de la France. Profitant de la vague de déboulonnage des statues aux Etats-Unis, en Angleterre, en Belgique, au Canada, en Australie et dans les Antilles françaises, dans une tribune au journal Le Monde, le président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage appelle à la réflexion et au débat sur les marques qui honorent notre passé dans l’espace public.

                                  Voici le début du texte de M. Jean-Marc Ayrault :

«Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé». Jamais ces mots des premières pages de L’Etrange défaite (Franc-Tireur, 1945, réédité chez Folio histoire), de Marc Bloch, n’ont semblé si actuels, quand de nouveau, comme au temps des révolutions, le monde résonne du bruit des statues qu’on abat, quand des siècles d’injustice reviennent tout à coup dans l’actualité, quand chaque pays est invité à revisiter son passé à l’aune des questions du présent.

Les foules qui se mobilisent depuis le meurtre de George Floyd ne demandent pas seulement la fin du racisme, des violences et des discriminations à l’encontre des personnes noires ou issues d’autres minorités. Elles demandent aussi que leurs raisons profondes soient éradiquées.

Les discriminations ne sont jamais seulement le fait de personnes isolées. Elles sont le produit de préjugés qui n’ont pas été combattus, de pratiques qui n’ont pas été corrigées, de questions auxquelles aucune réponse n’a été donnée. Elles sont le fruit de l’histoire de chaque pays. Ne pas le voir, c’est s’aveugler sur les causes du mouvement actuel. Ne pas le dire, c’est s’empêcher de traiter le problème à la racine.

C’est pourquoi, pour répondre à cet appel, il faut d’abord de la justice et du respect, mais il faut aussi du sens et des symboles. Car pour vivre ensemble dans une société de diversité, il faut avoir un récit commun qui nous rassemble, qui nous aide à dépasser les blessures du passé et qui nous inspire pour panser les fractures du présent.

Ce récit, c’est en France celui de l’esclavage qui a nourri le racisme anti-Noirs et du combat pour l’abolition qui a uni militants de métropole et révoltés des colonies ; c’est l’histoire du colonialisme de Lyautey (1854-1934) et de l’anticolonialisme d’Aimé Césaire (1913-2008) ; c’est l’histoire de cette diversité qui est le visage de la France et qu’il faut expliquer».

          Monsieur Jean-Marc Ayrault reconnaît qu’il était ignorant de l’histoire de l’homme dont son lycée portait le nom : Colbert ! Il reconnaît qu’il ignorait pourquoi une salle de l’Assemblée nationale honorait cet homme. Il tire avec nous cette conclusion (RTL – 14 juin 2020) : quand on apprend à l’âge adulte que celui qui vous était présenté comme un modèle alors qu’il professait – au XVIIe siècle – que l’homme noir n’est pas un être humain mais «un meuble» exempt de sentiments et de pensées nobles, vous avez des raisons de vous poser des questions. Le vrai problème, c’est quand on n’est pas capable de s’en poser ! Oui, pour comprendre certains éléments ou mouvements du présent, il convient d’interroger le passé.

Raphaël ADJOBI 

Dépliant 3 partiel

Olivier Merle entre au collège avec NOIR NÉGOCE

Numérisation_20200601 (3)          Depuis 2019, l’écrivain Olivier Merle est entré dans les collèges grâce à une version abrégée de son livre Noir négoce. Ce sont les éditions Hatier qui ont eu l’idée de proposer la lecture de ce beau roman à la jeunesse ; un roman dans lequel le jeune héros formule de bonnes questions pour aboutir à de bonnes réponses qu’il peut soumettre à sa propre réflexion afin d’asseoir son propre jugement plutôt que de réciter les leçons apprises. Cependant, à force de multiplier les images qui n’ont aucun rapport avec le récit, le livre pourrait bien éloigner l’esprit des jeunes du message de l’auteur. Chose encore plus inquiétante : nulle part n’apparaît clairement ce message. Les enseignants devront aider les élèves à le formuler en s’appuyant sur les deux points que nous avons trouvés intéressants dans le «Parcours de l’oeuvre» : le cercle vicieux de la violence (p. 282) et les enjeux économiques et politiques de la traite (p.283). Les collègues et les élèves qui sont nombreux à lire mon article consacré à Noir négoce ont pu se rendre compte que l’auteur et moi sommes tout à fait d’accord sur ce qu’il convient de retenir comme message essentiel de l’oeuvre.

Comptoir et peinture Comptoir Ok      Voici ce que j’écrivais en 2010 pour montrer que s’il y a des corrompus, c’est forcément parce qu’il y a des corrupteurs :

Ceux qui agitent la contribution des africains à la traite atlantique comme un étendard qui confère innocence et bonne conscience devraient lire ce livre et se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. Dans tout complot criminel, l’instigateur qui est également pourvoyeur de l’arme et le bénéficiaire final du crime est plus durement puni par rapport à son complice rabatteur. Aussi, on ne peut mettre sur le même pied d’égalité l’avidité et le projet destructeur préparé et nourri en Europe qui a permis de stimuler l’esprit de quelques chefs africains, et le rôle que ceux-ci ont joué contre les leurs. Appartient-il aux Allemands d’aujourd’hui de juger du degré de complicité des Français qui ont collaboré aux forfaits nazis ? Il me semble inacceptable que des Européens se permettent de montrer du doigt les rabatteurs africains. A ceux-là, je destine ces mots du livre : « La traite n’est que la conséquence de l’esclavage des Noirs en Amérique, et non point l’inverse. […] Si vous cessez d’aspirer d’un côte, ça cesse de se vider de l’autre ». Il fallait donc que l’aspirateur cessât de fonctionner.

          Et voici le mot que m’avait laissé Olivier Merle après avoir lu mon texte : «Merci pour votre longue et pertinente analyse de mon roman, et pour la belle publicité que vous lui faites. Comme vous l’avez compris, j’ai tenté non seulement d’être au plus près des faits tels qu’on peut les reconstituer pour la période du XVIIIème siècle, mais aussi de donner des clés au lecteur pour comprendre, au-delà des faits, les conséquences du trafic négrier en Afrique, sa (triste) place dans l’économie (déjà) mondialisée de l’époque, et les responsabilités de l’Europe, comme, à mon sens, on devrait l’enseigner à nos enfants dans les écoles. On ne peut comprendre le présent sans la connaissance du passé…»

          Malheureusement, dans les discours et les textes français, cette responsabilité européenne vient toujours en seconde position – quand elle n’est pas totalement occultée. Répétons-le : s’il y a des corrompus, c’est parce qu’il y a des corrupteurs. L’Angleterre l’avait bien compris. Aussi, à partir de 1807, elle a commencé à combattre les corrupteurs (les Européens) et non les corrompus (les Africains). C’est grâce à elle que la traite a pris fin sur le golfe de Guinée vers la fin du XIXe siècle ! Non, ce qui s’est passé sur cette partie de l’Afrique entre le XVIe et le XIXe siècle n’est pas une tradition africaine mais – comme le souligne Olivier Merle – déjà la mondialisation de la cupidité générée par le capital. Petite remarque pour terminer : l’Afrique est un continent qui fait trois fois l’Europe ; il serait donc bon que ce détail qui n’apparaît pas sur les planisphères soit constamment porté à la connaissance des jeunes. En imaginant des Afriques, ils comprendront pourquoi la traite négrière atlantique ne s’est pas passée dans le même espace que la traite arabo-musulmane qui a duré jusqu’au milieu du XXe siècle.

Comptoir Steve McQueen OK


PS : Aux enseignants qui utiliseront cette version abrégée du livre avec leurs élèves, il est vivement recommandé de lire dans les commentaires celui de Liss relatif au point « le cercle vicieux de la violence » (p.282). Pour les lecteurs qui n’ont pas le dossier sous les yeux, voici le document de l’éditeur qui reprend – comme le fait remarquer Liss – l’idée classique des Africains constamment en guerre les uns contre les autres. Nous y apportons quelques précisions pour rétablir la pensée de l’auteur.

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          Comme le disait si bien Olivier Merle dans Noir négoce, «les tenants de l’esclavagisme possédaient des arguments, organisés selon une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation». A notre tour, nous attirons l’attention de tous sur le fait qu’en ce XXIe siècle, ceux qui minimisent ou occultent les responsabilités des négriers et des esclavagistes ont aussi des arguments bien organisés selon un raisonnement qui ne laisse pas de place à l’improvisation !

Raphaël ADJOBI

L’enseignement de l’esclavage des Noirs en France : le musée du Quai Branly évite de justesse un scandale !

Scandale au Quai Branly          Dans sa rubrique Le MondeAfrique, le site du journal Le Monde avait révélé, au début du mois d’octobre 2016 – sous la plume de Gladys Marivat – le début d’un scandale survenu au Quai Branly autour de l’exposition Color Line. Un scandale créé par un livret pédagogique sur l’esclavage aux Etats-Unis destiné aux jeunes Français ; livret commandé par les responsables de la communication du musée du Quai Branly aux éditions Quelle histoire, spécialisées dans les ouvrages historiques pour les enfants.

          Mis à la disposition du public le 3 octobre 2016, le lendemain, au moment du vernissage de l’exposition Color Line, il ne restait plus rien du livret pédagogique ! Explication : comme de nombreux invités de la veille choqués par le contenu du fascicule, le journaliste Lou Constant-Desportes avait publié tôt le matin un article avec pour titre «Le musée du Quai Branly apprend aux enfants que certains esclaves avaient une vie agréable et que les discriminations raciales aux Etats-Unis se sont terminées en 1964».

          En effet, à la première page du livret – remarque Gladys Marivat – on pouvait lire à propos des esclaves noirs aux Etats-Unis : «la plupart avaient été vendus par les Africains à des Européens puis emmenés en Amérique pour travailler. Ce commerce va durer du XVIIe au XVIIIe siècle. Certains étaient très malheureux et maltraités, alors que d’autres avaient une vie plus agréable». Conscient du fait que «ce texte, affirmant que les Africains ont participé au trafic d’esclaves, reprend un argumentaire très en vogue dans certains cercles politiques français qui tend à minimiser le rôle des Européens dans l’esclavage», Lou Constant-Desportes le traduit en anglais et le publie sur la version américaine du site Afropunk. Il prend tout de même soin de contacter les responsables de la communication du musée du Quai Branly par courriel. En fin de journée, on lui annonce que le livret a été retiré avant l’ouverture au public le 4 octobre.

Scandale au Quai Branly 2          Voici quelques éternels faux justificatifs repris par les responsables du musée du Quai Branly et que souligne la journaliste Gladys Marivat : c’était une version non corrigée du livret, parce qu’en plein coeur de l’été les responsables chargés du dossier étaient absents et n’ont pu la relire ; «c’est qu’il est complexe de faire de la pédagogie sur un sujet aussi sensible»! On croit rêver.

          Une chose est sûre : très peu de Français maîtrisent l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les Amériques parce que le sujet ne suscite un certain intérêt que depuis douze ans seulement et n’est toujours pas un thème universitaire dans notre pays. Mais des connaisseurs existent tout de même ; et on peut les trouver si on veut se donner la peine de les chercher. Le sujet n’est nullement complexe. Il faut seulement avoir l’humilité de reconnaître qu’aucun éditeur ne peut remplacer celui qui lui consacre quelques années de sa vie. Cela s’appelle faire de la recherche. Par ailleurs, il convient de dire qu’il n’y a pas que dans certains cercles politiques français qu’il existe «un argumentaire […] qui tend à minimiser le rôle des Européens dans l’esclavage». Cet argumentaire existe aussi dans les manuels scolaires. Toutefois, aucun journaliste n’y met le nez pour s’en étonner ; et il n’existe en France aucune autorité pour veiller à la justesse des connaissances qu’ils véhiculent.

          Terminons par cette remarque : puisque cet argumentaire que la France semble encore la seule à entretenir dit que «la plupart [des esclaves dans les Amériques] avaient été vendus par les Africains aux Européens», chacun est en droit d’attendre une réponse à cette question : les autres esclaves sont-ils alors des individus qui ont suivi librement les négriers dans les Amériques en connaissance de cause ?

Raphaël ADJOBI