OBIA (Un roman de Colin Niel)

Voici un roman qui nous entraîne dans la deuxième plus grande région de France mais aussi la deuxième moins peuplée, la Guyane. Cette région, qui est passée de colonie à département français en 1946, reste bien souvent inconnue des « métropolitains ».

L’auteur, Colin Niel, y a vécu plusieurs années et a acquis une bonne connaissance de ce territoire d’outre-mer situé sur la côte nord-est de l’Amérique du sud et recouvert en grande partie par la forêt amazonienne. Ce milieu hostile et difficile d’accès a servi de refuge aux Noirs Marrons ou Bushinengés qui ont fui les plantations des colons aux XVIIème et XVIIIème siècles. La plupart venaient du Suriname voisin, franchissant le fleuve Maroni qui forme la frontière entre les deux régions.

Ce roman OBIA fait partie d’une série guyanaise qui comprend plusieurs titres. Roman policier mais bien plus que cela. Le personnage principal est un capitaine de gendarmerie noir-marron, André Anato, qui a passé toutes ses premières années en France et qui décide de revenir en Guyane, affecté à la Section des Recherches. Recherches doubles qui dépassent largement le cadre professionnel puisqu’il est également à la recherche de ses origines. Et donc c’est à travers son regard, ses enquêtes policières et familiales que l’on découvre la complexité et la diversité de cette société multiculturelle.

La première partie du roman met en scène un certain nombre de personnages d’origines différentes : Cliffton, un jeune noir-marron qui pense se sortir de sa pauvreté en devenant une mule et faire passer des ovules de cocaïne en France ; Pierre Vacaresse, un métropolitain, devenu détective privé après sa radiation de la gendarmerie ; le major Franck Marcy, créole, « l’originaire », fort en gueule mais dont on ne peut se passer vu sa connaissance des quartiers de St Laurent du Maroni et de sa faune.

L’intrigue, riche de surprises, de rebondissements pratiquement jusqu’à la fin du roman, fait ressurgir des événements du passé en lien avec la guerre civile du Suriname, dans les années 1980, épisode peu connu mais bien documenté. Celle-ci provoqua un afflux de réfugiés qui se sont heurtés avec des habitants peu désireux d’accepter ces nouveaux arrivants dont les traumatismes et les fantômes continuent de hanter encore certains individus.

Les trois parties de ce roman portent le nom de trois jeunes, Clifton, Francis et Bradley, incarnations d’une jeunesse sacrifiée. Le lecteur se trouve subjugué par ce récit dense et poignant qui se lit d’une traite, avec un suspense haletant. On y trouve le plaisir de suivre une intrigue chargée émotionnellement et de lire un roman passionnant qui nous fait découvrir l’atmosphère particulière de ce département américain lointain.

Titre : Obia, 624 pages

Auteur : Colin Niel

Éditeur : Éditions du Rouergue, 2015

Annie BIARD

Le BIG BAND JAZZ à Joigny (89) : une agréable soirée avec les jeunes de la Rhénanie Palatinat

Le vendredi 25 septembre, de jeunes jazzmen allemands venus de la Rhénanie Palatinat ont offert aux Joviniens une agréable soirée qui mérite notre attention. Cette formation musicale est le fruit d’un repérage des meilleurs étudiants de multiples contrées du pays pour quatre jours de répétition avant la première prestation publique. Puis, c’est la tournée des villes qui ont sollicité le groupe.

Grâce au club allemand de Joigny, nous avons eu le grand plaisir d’entendre ces jeunes à la salle Claude Debussy. Leur expérience est tout à fait admirable : former en quelques jours un orchestre aussi dynamique et aller à la rencontre de quelques villes des voisins français pour se frotter à un autre public, quelle belle aventure ! Surtout quand le chef d’orchestre donne à celle ou celui qui le souhaite l’occasion de montrer un talent singulier ; chanter par exemple « Les Champs-Elysées » de Joe Dassin, quand on n’a jamais appris le français.

Bravo aux initiateurs de ce groupe, et bravo aux villes qui l’ont accueilli : Beaune, Dijon… Joigny. Merci aussi au club allemand de Joigny de nous avoir permis de découvrir les talents de ces jeunes pleins d’enthousiasme.

C’est aussi l’occasion d’annoncer aux membres de notre association et à nos lecteurs la mise en place d’un partenariat entre le club allemand de Joigny et La France noire pour une conférence sur l’histoire coloniale allemande en novembre 2026.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE à la fête des associations de Joigny 2026

La France Noire était à nouveau présente à la Fête des associations de Joigny organisée par la municipalité le 13 septembre dernier. Cet évènement est toujours un moment privilégié pour prendre le temps de parler de notre association et des actions qu’elle met en place, pour créer de nouveaux contacts, et même de nouvelles adhésions ! C’est aussi un moment riche d’échanges avec les autres associations présentes.

L’interview de notre coprésident réalisée pendant cette manifestation par la TV de l’Yonne résume brillamment le rôle de notre association, n’hésitez pas à la partager !

https://www.facebook.com/www.lateledelyonne.fr/videos/1423968036463999

Les organisateurs ont eu la bonne idée de mettre en place un jeu-concours pour inciter les visiteurs à se rendre sur des stands où ils n’avaient pas forcément prévu de s’arrêter, ce qui nous a permis de mettre en avant l’histoire de la Marianne noire présentée sur notre stand. Retrouvez l’article qui lui a été consacré dans les archives de septembre 2021 de ce blog

De notre côté Annie Biard avait concocté des QCM pour permettre aux visiteurs de tester leurs connaissances sur l’histoire de l’esclavage.

Un grand merci aux adhérents de la France Noire qui ont pu se rendre disponibles pour animer notre espace : Pascal, Anne-Marie, Annie, Raphaël et Françoise.

Françoise ROURE

Les retrouvailles 2026 des membres de LA FRANCE NOIRE

Comme les années précédentes – après l’assemblée générale (désormais placée en février ou mars) et la cérémonie nationale commémorant l’abolition de l’esclavage autour du 10 mai – les membres de notre association vivant dans les environs de Joigny, Sens et Auxerre (89) se sont retrouvés pour une soirée conviviale le vendredi 18 septembre de 18h30 à 22h à l’atelier “La Fenêtre” à Saint-Julien-du-Sault. 

Les coprésidents – Françoise Roure et Raphaël Adjobi – remercient notre secrétaire Annie Biard pour le pilotage de la rencontre et disent leur profonde gratitude à l’ensemble des membres présents. Avec nos hôtes, nous étions 15 à table ; et nous avons sincèrement pensé aux absents quand le moment était venu de savoir combien nous étions dans notre département et sur l’ensemble du territoire. 

Une belle soirée qui a commencé à l’extérieur au moment de l’apéritif. Nous pouvons être fiers d’avoir pensé assez tôt à ce temps de partage – dès 2018, je crois – qui permet aux membres d’apprendre à mieux se connaître. Et c’est d’ailleurs la première chose qu’a soulignée notre ami François Bourguignon quand il a pris la parole pour rendre un vibrant hommage à La France noire rappelant la visible et nécessaire cohésion de ses membres qui contribue à l’efficacité de la mise en œuvre de son objectif : permettre aux jeunes générations de se nourrir de connaissances afin de mieux prendre en compte la diversité de notre pays et le rendre plus fraternel. Merci à François pour ces paroles très réconfortantes et encourageantes ! 

Raphaël ADJOBI

LE ZORG, la tragédie à l’origine de l’essor du mouvement abolitionniste

Comment qualifier ou caractériser ce livre ? Un roman historique ? Non. Un documentaire romancé serait plus proche de la réalité. Le ZORG est la reconstitution, à partir d’éléments d’archives, d’un meurtre de grande envergure perpétré en 1781 par des marins anglais sur un navire confisqué à l’ennemi hollandais au moment de la guerre d’indépendance des colonies anglaises des Amériques. C’est un récit de faits réels dans lequel les silences des archives sont comblés par des hypothèses et par l’imagination de l’auteur pour créer du mouvement et faire comprendre comment en « s’enfonçant chaque jour davantage dans le gouffre du sang africain » (James Stephen, arrière-grand-père de Virginia Woolf) l’Europe est entrée dans l’économie du monde moderne (1).

Tout au long des pages de ce livre, le récit reprend de nombreux faits de l’histoire du voyage triangulaire déjà énoncés par Marcus Rediker dans À bord du négrier (Seuil, 2013), tout en insistant sur les détails qui ont nourri la cupidité des Européens.

Notre enseignement de l’esclavage déconnecté de la réalité

Puisque les manuels scolaires ne parlent que de « commerce triangulaire », ici il est question d’analyser les différents acteurs à chacune des étapes de ce triangle. Et contrairement à ce qui est enseigné dans les collèges et lycées, sur les radios et les télévisions de France, que découvre-t-on dans les trois angles de ce triangle ? Réponse : le pouvoir des Européens ! Aucun historien français n’a été aussi explicite, comme l’auteur américain Marcus Rediker (À bord du négrier), dans la peinture de la brutalité du recrutement des marins dans les cités portuaires d’Europe d’où partaient les navires de la traite des Africains ; aucun historien français n’a fait un compte rendu de la vie des gouverneurs des royaumes européens sur les côtes africaines comme le fait son compatriote Siddharth Kara dans Le Zorg. Aucun ! La preuve : il n’y a dans aucun manuel scolaire français la photo d’un fort négrier tel que l’on peut le voir en ce début du XXIe siècle sur une côte africaine. Et pourtant, après l’arrivée des Portugais en 1471 sur les côtes de l’actuel Ghana où ils édifièrent le fort São Jorge da Mina ou Elmina, puis en 1555 un autre à 11 kilomètres à l’est – vers la Côte d’Ivoire actuelle – à Cabo corso (à « Cap court » / « Cap coast » une fois repris par les Anglais), se succédèrent Français, Hollandais, Suédois, Danois, Allemands et Britanniques. Au total, les européens élèveront « plus de 60 fortifications le long de la côte de l’Or, faisant de ce rivage la plus fortifiée au monde » ! Pour la première fois, Le Zorg révèle la foule des gouverneurs anglais des comptoirs ou forts négriers sur le golfe de Guinée au XVIIIe siècle. Chez nous, quel historien serait capable de donner le nom d’un seul gouverneur de fort négrier français ?* De génération en génération, on récite la même histoire pour cacher la vérité : les Européens troqueraient des pacotilles contre des Africains auprès d’autres Africains pour en faire des esclaves dans leurs plantations des Amériques. On oublie les gouverneurs des royaumes européens, véritables seigneurs qui, sur le golfe de Guinée, vivaient dans des fortifications servant de prison aux femmes, hommes et enfants arrachés à leurs terres que leur livraient leurs vassaux africains en attendant leur expédition vers les Amériques ; on oublie aussi que ces forts étaient les principaux lieux des transactions avec les capitaines des navires négriers au service des armateurs. Quant aux contrebandiers dont on ne parle jamais, l’un d’eux avoue que sur tous les bateaux négriers, « une fois la côte africaine quittée, le vaisseau devient moitié maison de fous, moitié bordel » ! 

Ce livre complète aussi certaines informations que l’on trouve dans À bord du négrier. Par exemple, tous les armateurs des navires négriers n’étaient pas de grands financiers : « nombre de petits navires transportant une centaine d’Africains sont armés par des avocats, des drapiers, des cordiers, des épiciers ». En d’autres termes, il n’y a pas de navire négrier type. Tout navire est transformable, c’est-à-dire adaptable à la traite des Africains (2). Ainsi, alors que certains – armés par les moins fortunés – ne pouvaient embarquer qu’une centaine de personnes, d’autres – armés par les plus fortunés – embarquaient jusqu’à sept cents ou huit cents captifs. Le Brooks (dont le plan macabre illustre de nombreux ouvrages) transportait jusqu’à 740 captifs en une traversée. La volonté des capitaines était de surcharger le navire (3). Et vous allez comprendre pourquoi. 

La rentabilité, un processus de déshumanisation

En effet, le Zorg précise un autre point du livre de Marcus Rediker. Il confirme une pratique rarement révélée et qui contredit tous les chiffres s’agissant du nombre d’Africains déportés dans les Amériques : tous les capitaines négriers trichaient sur le chiffre de leur cargaison officielle ! Et tout le monde le savait. Aussi, les armateurs trouvèrent un compromis : un salaire fixe pouvant être augmenté avec le droit pour le capitaine du navire de vendre à son profit quelques esclaves de sa cargaison qu’il ne comptabilisait pas dans le registre de l’armateur. Ce droit s’appelait « le port-permis » ! Mais, parce que les capitaines choisissaient les plus belles pièces humaines qu’ils vendaient au meilleur prix, certains armateurs ont choisi comme salaire de leurs capitaines le système du pourcentage sur le nombre de captifs déportés (10 % de la cargaison en Angleterre). D’autre part, les chiffres des déportés annoncés par les historiens ne disent pas s’il s’agit de la cargaison à son point de départ ou de la cargaison à son arrivée dans les Amériques. Avec une mortalité moyenne de 15 % durant la traversée de l’Atlantique, il serait bon que soient précisés les critères qui ont motivé les chiffres. Autre question que personne n’aborde : à combien chiffre-t-on quatre siècles de contrebande (transport et vente en cachette) entre l’Afrique et les Amériques ? En tout cas, dans le livre, trois autres éléments viennent nous troubler dans cette comptabilité et nous faire croire que le chiffre de 12 millions de déportés sur 4 siècles est une vraie insulte à la raison humaine : d’abord le grand nombre de navires qui ont perdu leur cargaison en faisant naufrage ; ensuite, la multitude de cargaisons d’Africains jetés à la mer avant les contrôles ou arraisonnements des Anglais à partir du début du XIXe – et cela pour échapper à la confiscation du navire ; enfin les navires qui se débarrassaient de leurs captifs malades pour duper les assureurs en leur faisant croire qu’ils étaient morts à bord d’une mort naturelle. Le capitaine du Zorg a choisi de faire valoir le fait qu’il a jeté à la mer des captifs pour sauver des marins blancs et une partie de la cargaison africaine ; et que par voie de conséquence les assureurs devaient rembourser la perte des africains sacrifiés à la mer. Ce procès a permis aux abolitionnistes, jusque là épars et craintifs, d’unifier leurs voix et donner un véritable essor à leur mouvement pour l’abolition de la traite… et de l’esclavage.

Le Zorg est un livre absolument passionnant et troublant. Des vérités qui devraient convaincre les enseignants à ne plus dire l’histoire de l’esclavage des Africains dans les Amériques sous l’angle du « commerce triangulaire » qui les oblige à survoler ou éviter l’inhumanité qui sévissait à bord des navires pendant les cinq ou six semaines que durait la traversée de l’Atlantique. Ils devraient plutôt se concentrer sur les résistances des Africains lors des captures, leurs combats sur les navires négriers et dans les Amériques à travers le marronnage. Ainsi ils comprendront que si les drames des navires négriers ont participé à la prise de conscience de l’inhumanité du mercantilisme des Européens, le vrai moteur de l’abolition de l’esclavage a été la multiplication des révoltes, des marronnages, surtout après la révolution haïtienne dont seul, à ma connaissance, Howard Zinn a montré le réel impact sur les pouvoirs esclavagistes aux XVIIIe et XIXe siècles. Le grand reproche que je fais à l’auteur est de confondre esclave et captif. Plus personne ne devrait se permettre de prendre l’un des termes pour l’autre sans la volonté d’exprimer une conception précise de l’homme africain. Sachant ce que cette confusion suppose, Aline Helg, autrice de Plus Jamais esclave ! est – pour l’heure – la seule historienne à avoir évité cette confusion.

* Le seul gouverneur dont j’ai découvert le nom dans un musée de Normandie, avant la lecture de Le Zorg, est Jacques-Joseph Eyriès. Il fut le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée au XVIIIe siècle.

(1) Des compagnies d’assurance : « Sans le système de protection développé par la Lloyd’s of London, la traite n’aurait pas pu fonctionner. Les risques d’insurrection et de naufrage auraient dissuadé les marchands d’engager les fortunes nécessaires à l’armement d’un navire. Les assurances telles que nous les connaissons aujourd’hui – de la couverture automobile à l’indemnisation des catastrophes naturelles – reposent en grande partie sur des principes élaborés à l’époque de la traite négrière ».

(2) Marcus Rediker a été le premier à préciser la présence d’un charpentier sur chaque navire pour le rendre différent quand il entrait dans les eaux africaines. La transformation ne s’opérait pas dans les ports européens pour ne pas laisser deviner aux futurs marins la destination de l’embarcation. Razziés ou trompés en Europe, ils sont condamnés à accepter le projet du capitaine une fois dans les eaux africaines. Ils revenaient de ce voyage estropiés, édentés, borgnes…

(3) Un marchand négrier écrit : « J’ai remarqué que la mortalité qui sévit sur tant de bâtiments de traite tient autant à l’excès d’esclaves embarqués qu’au défaut de savoir les gouverner à bord » (Le Zorg, p. 128).

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE à la Télé de l’Yonne ; fête des associations de Joigny 2026

L’association La France noire a été reçue par « La Télé de l’Yonne » ce 13 septembre 2026 lors de la fête des associations organisée par la ville de Joigny (89). Ecoutons notre coprésident Raphaël ADJOBI. Soyez patients une fois le lien ouvert : la vidéo commence seulement au bout d’une minute ! Pensez aussi à aller sur la partie inférieure à droite de la vidéo pour activer le son. Bonne lecture et à bientôt. Merci à notre coprésidente, Françoise Roure, pour la photo ci-dessous. https://www.facebook.com/www.lateledelyonne.fr/videos/1423968036463999

Découvrez l’histoire de la Marianne noire de 1848 démontrant que la République est née NOIRE et BLANCHE ! https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/

Alexis de TOCQUEVILLE et Gustave de BEAUMONT ou DE LA FORTUNE DES LIVRES (une analyse de Raphaël ADJOBI)

Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont, tous deux issus de l’aristocratie française, furent amis de jeunesse et compagnons de voyage aux États-Unis et en Irlande au moment de la révolution française de 1830. A leur retour de ce périple, ils publièrent ensemble un rapport sur les prisons en 1833. En 1835, Tocqueville publie De la démocratie en Amérique, et Beaumont Marie ou l’esclavage aux États-Unis. Deux livres majeurs en ce début du XIXe siècle mais qui auront des fortunes différentes.

Dès 1835, le livre de Tocqueville est traduit en anglais et connaît un immense succès de l’autre côté de l’Atlantique ; le second tome est traduit en 1840. Cette popularité s’explique par la bonne opinion des États-Unis dont fait montre son auteur, mais aussi parce que la bourgeoisie américaine naissante apprécie la compagnie des personnes issues de la noblesse française.

« L’Américain de Tocqueville est avant tout un Américain du Nord, habituellement de la Nouvelle-Angleterre, d’origine britannique ou allemande », donc blanc (Nell Irving Painter, Histoire des Blancs, Max Milo Éd., 2019). Les Blancs du Sud des États-Unis ne font pas partie des Américains typiques tels qu’il veut les montrer à ses contemporains*. Selon lui, à cause de l’esclavage, l’Américain du sud est vicié dès sa naissance par une sorte de dictature domestique qui le rend violent, altier, manquant de la détermination nécessaire pour réussir : « L’Américain du sud aime la grandeur, le luxe, la gloire, le bruit, les plaisirs, l’oisiveté surtout ; rien ne le contraint à faire des efforts pour vivre, et comme il n’a pas de travaux nécessaires, il s’endort et n’en entreprend même pas d’utiles […]. L’esclavage n’empêche donc pas les Blancs de faire fortune, il les détourne de le vouloir ».

Quant aux Noirs, ils sont des détails négligeables que Tocqueville a laissés à son compagnon Gustave de Beaumont le soin d’en faire la matière de son livre. En négligeant l’hétérogénéité raciale du pays – ce qui suppose des frictions – « il minimise l’un des problèmes majeurs de la politique et de la culture américaine » (Nell Irving Painter, Histoire des Blancs). C’est donc l’éloge de cette Amérique blanche du nord, ingénieuse qui réussit, qui lui semble conforme à une société démocratique et égalitaire. Bien sûr, quand tout ce qui pose problème est écarté, on ne peut que réussir la société parfaite ! Voilà donc l’image idyllique des États-Unis peinte par un Français que les Blancs de ce pays vont populariser pour leur grand plaisir et faire par la même occasion la fortune de son auteur.

Malheureusement pour Tocqueville les États-Unis n’ont jamais été uniquement blancs !

A vrai dire, Tocqueville a eu le temps de prendre conscience de la réalité hétérogène de la société américaine et du danger de « grandes révolutions » que lui font courir les inégalités qu’elle entretient entre populations noires et populations blanches. Mais comme le montre très bien Nell Irving Painter, aborder longuement et sérieusement ce problème serait détruire ou déformer l’image égalitaire qu’il a construite de ce pays au départ.

L’autre Amérique qu’il a vue mais qu’il refuse de prendre en compte pour laisser intacte son œuvre, c’est son compagnon de voyage Gustave de Beaumont qui s’en charge. Plutôt que de se lancer dans une théorie explicative, celui-ci écrit un roman – Marie ou l’esclavage aux États-Unis – qui présente l’esclavage, et donc les Noirs, comme partie intégrante de la société américaine et non comme un simple détail. Les scènes de la vie quotidienne que les deux aristocrates ont vues et sur lesquelles ils ont sûrement échangé – puisque Tocqueville renvoie son lecteur à l’œuvre de son ami – et que montre le roman persuadent n’importe quel lecteur que devant la démocratie vertueuse théorisée par Tocqueville se dressent des barrières aussi infranchissables qu’en Europe. Dans ce pays, dit-il, la règle de la souillure qui affirme qu’« une seule goutte de sang suffit » pour faire d’une personne apparemment blanche un Noir prévaut partout et constitue un grand frein à une véritable démocratie. Les Américains, selon lui, appartiennent à une aristocratie héréditaire basée sur la croyance en une mythologie de sang souillé et en des origines qu’ils ne voient pas et ne connaissent pas.

Tout le monde comprend pourquoi le livre de Tocqueville, le flatteur de l’Amérique blanche, a été aussitôt traduit en anglais et popularisé aux États-Unis, alors que celui de Gustave de Beaumont a dû attendre cent-vingt-trois ans – jusqu’en 1958 – pour connaître le même sort. Nell Irving Painter – l’autrice de Histoire des Blancs – mentionne qu’il n’y eut aucune édition pratique en livre de poche pendant cent soixante-quatorze ans. Il a fallu attendre 2009 pour cela ! L’historienne américaine termine son étude sur le traitement inégal réservé aux deux hommes dans son pays par cette histoire éclairante à propos d’un livre destiné à saluer le travail des deux Français : « En 1938, George Wilson Pierson publia Tocqueville and Beaumont in America, qui donnait de leur séjour une étude savante, en s’appuyant sur leurs carnets et leur correspondance. Quand John’s Hopkins University Press republia cet ouvrage en 1996, le contenu était exactement le même, mais le nom de Beaumont avait disparu du titre qui désormais se résumait à Tocqueville in America ». Et l’autrice de Histoire des Blancs conclut : « Et c’est ainsi, à petit bruit mais pour toujours, que Beaumont et ses États-Unis agités et multiraciaux ont cédé la place à ceux de Tocqueville, une Amérique égalitaire, démocratique, d’hommes blancs ».

* Ne perdons pas de vue que le souci premier de l’aristocrate Tocqueville est de gagner de l’argent.

Raphaël ADJOBI

COMMENT LES IRLANDAIS SONT DEVENUS BLANCS de Noël Ignatiev (une analyse de Raphaël Adjobi)

Dans ce livre, Noël Ignatiev laisse de côté la déportation des Irlandais par les Anglais au XVIIe siècle dans leurs colonies des Amériques – pour les soumettre au travail forcé alimentant ainsi les caisses de la Couronne. Il s’intéresse plutôt à la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle. En effet, l’intention de l’auteur est de montrer simplement « comment les Irlandais catholiques, une race opprimée en Irlande, sont devenus membres d’une race d’oppresseurs en Amérique ». Durant cette période, les Irlandais sont arrivés sur le continent américain en même temps que des milliers d’Européens, souvent des travailleurs sous contrat ou engagés (contraints à quelques années de servitude avant de retrouver leur liberté), des prisonniers pour dette… Tous « soumis à des conditions d’exploitation atroce, beaucoup mouraient avant le terme de leur contrat ».

Dès que les Irlandais ont commencé à débarquer massivement, on les affecta à tous les travaux pénibles sur les voies ferrées et les canaux où « ils travaillaient pour de bas salaires et dans de dangereuses conditions ». Surtout que pour beaucoup de chefs d’entreprise « Les nègres coûtent trop cher pour être risqués [sur les canaux] ; si les Paddies passent par dessus bord ou se cassent le dos, personne ne perdra rien ». Et dans le sud esclavagiste, « on les employait parfois dans les cas pour lesquels il eût été absurde de risquer la vie d’un esclave », assure Noël Ignatiev. Retenons donc qu’à leur arrivée aux États-Unis, les Irlandais se sont retrouvés mêlés aux Noirs, « partageant avec eux emplois et lieux d’habitation ». Aussi, dans les quartiers pauvres, on trouvait « des dizaines de Noirs et de Blancs entassés dans la promiscuité, accroupis ou allongés sur le sol nu, et se protégeant du froid en se couvrant le corps de chiffons dégoûtants ramassés au hasard », dit un rapport de Philadelphie publié en 1853. Conséquence de cette promiscuité : « le recensement de 1850 fut le premier à introduire une classe d’individus regroupés sous le nom de “mulâtres” ; il en dénombrait 406 000 dans tout le pays, dont 15 000 en Pennsylvanie ».

Quand les Irlandais inventent la “Color line” en poussant à l’union sacrée des Blancs

Il convient de dire que de nombreux Irlandais qui arrivaient « affamés et désespérés, étaient prêts à travailler pour un salaire inférieur à celui des personnes de couleur libres, et les embaucher relevait du simple bon sens capitaliste ». En quelques décennies donc, presque toutes les tâches subalternes qu’accomplissaient les Noirs ont été occupées par les Irlandais, alors que les deux groupes constituaient l’essentiel du prolétariat non qualifié dans le Nord. Des autorités publiques au commun des Américains, on disait des Irlandais qu’ils étaient « les nègres blancs » ou des « nègres à l’envers » ; et les Noirs étaient qualifiés d’« Irlandais enfumés ». Frederick Douglas dira ; « L’Irlandais, en adoptant les tâches qui nous étaient réservées, adopte aussi notre déchéance ». Il avait bien vu ; et les caricaturistes s’en donneront à cœur joie.

Mais il n’a pas échappé aux Irlandais qu’ils étaient arrivés dans « une société dans laquelle la couleur jouait un rôle essentiel dans la fixation de la position sociale ». Ils vont très vite s’adapter à ce modèle auquel il n’étaient pas habitués. Maintenant qu’ils ont évincé les Afro-Américains de tous les secteurs qui leur semblaient destinés, et que désormais c’étaient eux les affamés et les désespérés, ils vont actionner la ligne de la couleur – la « color line ». Dans les usines, les travaux de construction, chez les garagistes, les menuisiers, les emplois domestiques… les Irlandais exigeaient qu’aucun Noir ne soit autorisé à travailler avec eux. Ainsi, en offrant leurs services pour un salaire inférieur, les Noirs ne parviendront pas à faire jouer la logique capitaliste de la loi du marché. Les Irlandais militaient dans des syndicats pour le maintien des Noirs en esclavage chez les planteurs du Sud pour qu’ils ne viennent pas concurrencer la main d’œuvre blanche dans les métiers subalternes qu’ils occupaient dans le Nord. Pour eux, les deux secteurs d’activité – les travaux des champs et les travaux subalternes des villes – sont de l’esclavage : un esclavage non salarié pour les Noirs et un esclavage salarié pour les Blancs, voilà ce qu’ils voulaient ! Dès lors se multiplieront les discours qui feront l’apologie de l’esclavage qui rend les Noirs heureux tandis que l’ouvrier blanc souffre dans le Nord. Aussi, après une longue analyse des querelles ou animosités entre les nombreux groupes issus d’horizons différents, Noël Ignatiev conclut : « Il faut voir dans les premiers syndicats ouvriers […] des institutions destinées à assimiler les Irlandais à l’Amérique blanche ». Et il ajoute plus loin que « c’est l’assimilation des Irlandais à la race blanche qui a rendu possible le maintien de l’esclavage ».

Quand les Irlandais auront envahi tous les secteurs d’activité subalternes et qu’ils ne voudront pas les quitter, ils vont revendiquer la citoyenneté avec tous les droits supérieurs à ceux des Afro-Américains en raison de leur couleur de peau. Ils vont pouvoir exploiter la loi de 1790 adoptée lors du premier congrès des États-Unis stipulant que seules les personnes « blanches » pouvaient devenir des citoyens naturalisés. C’est pendant cette période de l’assimilation des Irlandais à la blanchité que vont se multiplier les attaques contre les Noirs et les abolitionnistes. Tout le chapitre 5 du livre (qui en compte 6) est consacré à la démonstration de la complaisance des autorités publiques devant les violences contre les Afro-Américains sommés de ne pas résister car cela encouragerait les Blancs à être davantage violents. Et tout cela avec la multiplication des droits pour les Blancs non applicables aux Noirs. Il ne faut donc pas s’étonner que les États-Unis aient choisi à un moment de leur histoire la ségrégation raciale comme solution “juste et équitable” pour maintenir la paix sociale et permettre aux Blancs de prospérer sans concurrence. Ce qui fait dire à Noël Ignatiev que « La suprématie blanche n’était pas une faille à la démocratie américaine, mais faisait au contraire partie de sa définition ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus blancs, 292 pages.

Auteur : Noël Ignatiev

Éditeur : Smolny, 2024 pour la traduction française.

Exposition « AUX ORIGINES : Regards croisés sur le racisme et les discriminations » (l’avis de Raphaël ADJOBI)

Quand on est dirigeant d’une association nationale qui œuvre depuis bientôt dix ans pour faire connaître le visage du racisme à travers les mots et les images en plongeant à l’origine de ce fléau inventé par l’Europe, l’exposition Aux origines : regards croisés sur le racisme et les discriminations proposée par le musée de La Porte dorée (ou Musée de l’immigration), on n’apprend rien de nouveau ; mais je me permets ici de donner mon avis sur son intérêt pour le public.

Cette exposition donne la parole aux Français d’aujourd’hui, et même aux jeunes (à travers une vidéo), pour dire ce qu’ils vivent quotidiennement ; pour qu’ils disent ce que veut dire « être discriminé », ce que veut dire « subir le racisme ». Aux origines est donc avant tout un miroir tendu à la France et qui semble dire :« C’est ainsi que nous vivons dans notre pays ». On se dit alors, en tant que visiteur, que ce que nous regardons sur les chaînes de télévision et écoutons sur les radios n’est pas la France mais une fable politique. En d’autres termes, cette exposition est une invitation à éteindre plus souvent le téléviseur et à rechercher davantage de mixité dans les relations humaines par la lecture, le cinéma, les activités d’ouverture à l’Autre.

Il y a aussi dans cette exposition un point de vue percutant sur la racialisation des êtres en quatre schémas censés définitifs et enseignés comme une vérité universelle. Cette force du message se lit dans le titre du montage qui invite à dépasser l’assignation des individus à des identités uniques et réductrices : “Quand les catégories échouent” ! L’œuvre « met en évidence l’écart entre les catégories raciales, culturelles ou historiques (enseignées) et la réalité des expériences vécues. Face à la diversité concrète des couleurs de peau, de visages et des corps, les oppositions simples et les hiérarchies factices ne tiennent plus ». Ce montage mérite d’être montré aux jeunes, les citoyens de demain, leur donnant une idée exacte du monde où les êtres humains n’ont jamais été séparés par des barrières immuables ; ce qui explique leur très grande diversité de couleurs et de formes. Sur un autre pan de mur, que sépare le passage de la déambulation, est installé un deuxième montage qui se passe de commentaire : il s’agit d’une série d’images de sculptures grecques et romaines montrant des formes galbées d’hommes et de femmes n’ayant rien à voir avec la population européenne que chacun connaît mais présentées et reproduites à travers les siècles comme l’image du Blanc éternel. La réalité du monde d’un côté et l’imaginaire européen de l’autre !

Le sujet que l’on ne peut éviter quand on aborde le racisme c’est le mensonge ou la falsification de l’histoire. A ce propos, chacun doit retenir que l’histoire est un récit et que par voie de conséquence quand il fait état de la rencontre entre au moins deux personnes ou deux populations, il doit être tenu pour partiel et partial, sinon faux, tant que l’on n’a pas la version de l’autre partie ! Un an après la guerre de sécession aux États-Unis d’Amérique (1861 – 1865) est publié un livre illustré racontant l’événement du point de vue des esclavagistes du sud ; les esclaves africains n’y figurent pas ! Pour leur rappeler la réalité de l’histoire qui suppose le regard des différents protagonistes ou acteurs, l’artiste Kara Walker a ajouté de grandes silhouettes noires par-dessus ces images anciennes. En perturbant ainsi les scènes du livre illustré avec des corps qui traduisent la violence et les vies effacées par le récit officiel, l’artiste questionne l’histoire et ses silences. Le visiteur a la nette impression que chaque silhouette noire hante chacune des scènes du récit officiel pour dire sa vacuité.

Chaque fois que l’on visite une exposition au musée de la Porte Dorée ou de l’immigration, c’est la diversité ethnique et culturelle des visiteurs avec la présence de nombreux jeunes ou adolescents qui impressionne. En regardant cette population composite, je ne peux m’empêcher de penser aux compatriotes des campagnes de l’hexagone qui ont rarement l’occasion de vivre des moments pareils. Être aussi nombreux et divers à tendre vers la même direction est un moment qui nourrit la cohésion sociale et nationale.

Raphaël ADJOBI

° L’exposition est visible jusqu’au 23 août 2026.

Oppression raciale et oppression nationale ou coloniale (une présentation de Raphaël ADJOBI)

Comment les Irlandais sont devenus Blancs de Noël Ignatiev est plein d’enseignements. Il permet de comprendre comment les opprimés puis esclavagisés Irlandais catholiques sont parvenus à faire partie de l’union sacrée des oppresseurs blancs en Amérique – pour reprendre la formule de l’historienne américaine Nell Irvin Painter (L’histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Cela oblige le lecteur à plonger dans la fange des travailleurs européens dans les siècles de la déportation des Africains et leur mise en esclavage dans le Nouveau Monde.

Parmi les nombreux enseignements du livre, le premier qui m’a séduit est la distinction opérée entre « oppression raciale » et « oppression nationale » (que nous appellerons aussi coloniale). A vrai dire, c’est une idée reprise par l’auteur à son compatriote et intellectuel américain Theodore W. Allen. Selon celui-ci, la différence entre les deux oppressions tient à la composition du groupe qui détient le pouvoir de domination. Sous un système de domination nationale (ou coloniale) comme celui que la Grande-Bretagne a imposé à l’Inde ou la France à plus d’une dizaine de territoires africains, ou celui que les États-Unis continuent d’imposer à Porto Rico, la puissance conquérante exerce sa domination en incorporant à l’appareil dirigeant certains membres des classes supérieures de la population soumise. Il s’agit donc d’une domination avec des traîtres au regard de nombreux dominés ! Sous un système d’oppression raciale, la domination de l’élite ou de la puissance conquérante s’appuie sur le soutien des classes laborieuses issues du groupe oppresseur. C’est dire que la domination raciale s’exerce au sein d’un territoire national où résident des populations reconnues comme des minorités, ou au sein d’une colonie de peuplement – et cela avec un marqueur reconnaissable par tous (la couleur de la peau ou l’origine). La domination raciale peut être officialisée (ségrégation aux États-Unis, apartheid en Afrique du sud) ou s’exercer par des mesures institutionnelles discriminatoires visant les minorités nationales ou autochtones.

Force est de constater que quand la domination raciale ne compartimente pas officiellement les populations, elle ne facilite pas leur cohabitation parce que l’élite dirigeante prend toutes les dispositions pour rendre les classes sociales inférieures qui lui ressemblent – par la couleur de la peau ou l’origine – complices de sa politique de discrimination à l’égard des minorités. Ce qui fait dire à Theodore W. Allen que « la marque distinctive de l’oppression raciale [c’est la réduction] de tous les membres d’un groupe opprimé à un même statut social indifférencié, un statut situé en dessous de celui de n’importe quel membre de n’importe quelle classe sociale » du groupe dominant. « La race blanche se trouve par conséquent composée de tous ceux qui ont en commun les privilèges liés à la peau blanche dans cette société », conclut Noël Ignatiev avant d’ajouter : « ses membres les plus infortunés bénéficient d’un statut supérieur à celui des membres les plus favorisés du groupe qui en est exclu », c’est-à-dire du groupe non-blanc. Et malheur à une personne non-blanche qui tenterait de se hisser à des fonctions habituellement dévolues à la population blanche !

Quand l’Irlande était une colonie anglaise

Retenons que lorsqu’un peuple européen colonise un autre peuple européen, le résultat est le même. Aussi Noël Ignatiev tient à nous montrer que « L’Irlande du XVIIIe siècle constitue un cas classique d’oppression raciale. Les catholiques y étaient connus sous le nom d’autochtones irlandais, de Celtes ou de Gaëls (mais aussi de “papistes” et autres appellations peu flatteuses), et on les considérait – et ils parlaient souvent d’eux-mêmes – comme une “race” plutôt que comme une nation. Les Lois pénales leur imposaient un statut de caste auquel nul Irlandais, quelle que soit sa richesse, ne pouvait se soustraire. La hiérarchie de race et de classe était assurée par Les Dissidents, qui étaient pour la plupart des fermiers presbytériens, des artisans et de petits commerçants, descendants des soldats installés par Cromwell [1649-1650, conquête de l’Irlande] et des Écossais installés plus tard en Ulster ». Et pour ces Dissidents [Dissenters] qui constituaient la majorité des non-catholiques du groupe dirigeant, « le plus minable des protestants avait au moins, à défaut d’autre chose, la consolation de se dire qu’il faisait partie de la race dominante » (W. E. H. Lecky, History of Ireland in the Eighteenth). Noël Ignatiev termine ce sombre tableau par ces mots : « Sous le joug protestant, la masse des Irlandais – c’est-à-dire les catholiques – vivait dans des conditions de misère si extrêmes qu’elles provoquèrent la pitié et la condamnation » de penseurs anglais et anglo-irlandais.

* Selon Noël Ignatiev, quelques-unes de ces absurdités ont été soulignées par Barbara J. Fields dans son article « Ideology and Race in American history ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus Blancs, 291 pages

Auteur : Noël Ignatiev

Éditions : Smolny, 2024 pour la traduction française.