Jean-Claude Carrière, Napoléon, Vercingétorix, et l’Histoire

Jean-Claude Carrière          « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La Galerie des victoires de Louis XIV est complètement une galerie de mensonges. L’histoire de Napoléon, telle qu’on nous la raconte est hallucinante, parce que Napoléon a laissé la France plus petite qu’il ne l’a trouvée. Il a laissé la France appauvrie à un point extrême avec 1 millions 500 mille hommes de moins ! Détesté par toute l’Europe, endetté… et on fait de lui notre grand héros national. C’est absolument incompréhensible ! C’est le prototype même du dictateur des temps modernes…

En juillet 1798, l’armée de Napoléon atteint l’Egypte et défait les Mamelouks au Caire. Habillement exploitée par la propagande napoléonienne, cette victoire n’a pourtant pas empêché l’Expédition de se terminer par un fiasco militaire ; le premier avant ceux de Saint-Domingue (contre les esclaves africains), d’Espagne et de Russie. Quand la flotte de l’expédition est détruite, Napoléon et ses soldats se retrouvent prisonniers en Egypte et n’ont qu’une seule idée : en sortir ! Clandestinement, Napoléon quitte l’Egypte en abandonnant le gros de son armée et débarque à Fréjus en octobre 1799. « Humiliation suprême » (Juan Cole), la malheureuse armée se rendra aux Anglais le 31 août 1801.

Napoléon et Vercingétorix          Pourquoi cela ? Parce que l’histoire fait partie de la culture du peuple. On lui apprend ce qui doit servir de modèle. Par exemple, l’histoire voudrait que Vercingétorix soit le modèle des Français ; alors que jusqu’à Napoléon III, Vercingétorix on n’en parlait pas. Et la première statue qu’on a eue de lui avec des moustaches ressemblait à Napoléon III. Vercingétorix était certainement un personnage intéressant. D’ailleurs César en parle en louant son courage et la force de sa parole. Mais ce que nous savons de lui est peu de chose. On sait qu’il est mort étranglé à Rome après avoir figuré (exhibé comme vaincu) dans le triomphe de César, c’est tout ! Tous les peuples du monde racontent leur histoire qui ne coïncide pas du tout avec celle de leurs voisins. Et c’est parfois embêtant. On l’a vu lors de la dislocation de la Yougoslavie où chaque partie – la Bosnie, la Herzégovie, la Serbie – racontait l’histoire commune à sa façon. C’était étonnant de voir que les mêmes événements n’étaient pas du tout les mêmes selon que l’on les racontait d’un côté ou de l’autre.

          L’histoire est de ce fait une discipline à unifier. D’abord parce qu’il s’agit du passé ; les événements ont eu lieu à un moment donné. Et entre le passé et l’histoire (le récit), il y a la mémoire. De quoi nous nous souvenons vous et moi de ce que nous avons connu dans notre vie ? De quoi les historiens se souviennent-ils ? Les mémorialistes ne sont pas d’accord entre eux. Et c’est normal parce que la mémoire est un exercice du temps présent. La mémoire, c’est aujourd’hui ; ce n’est pas hier. Or, la troisième étape qui est l’histoire (le récit) doit passer à travers les mémoires. Les traces comme les ruines, il y en a très peu pour témoigner de tout le passé. L’histoire doit donc passer par une infinité de mémoires contradictoires pour retrouver le passé ».

Il explique ainsi le titre de son dernier livre :

La vallée du Néant

(Odile Jacob, 2018)

Le titre du livre est emprunté à un vieux poème persan du XIIe siècle racontant l’histoire des oiseaux qui partent à la recherche de leur vrai roi et doivent franchir sept vallées avant d’arriver au but. L’une des vallées s’appelle La vallée du Néant. Il s’agit d’un endroit difficile à figurer parce qu’il n’y a rien. Il faut franchir le Rien pour trouver la vérité. Mais que trouvent les oiseaux au terme de leur voyage ? Un miroir ! Un miroir dans lequel ils se voient ; ils voient leur vie. Et une voix leur dit : « vous avez fait un long voyage pour arriver au voyageur ». Malheureusement, quand les Européens sont parvenus aux Amériques et en Afrique, ils n’ont pas reconnu l’Être dans le Néant.

D’autre part, il y a plus de choses dans le Néant (le non-étant) que dans l’Être. Ce Néant (le vide après la mort) a toujours été peuplé de beaucoup de choses par tous les peuples, toutes les cultures de la terre.

Jean-Claude Carrière

(France Culture – 27 février 2021)

Les trois « papes » français du racisme et le fantasme de la race pure (Jean-Louis Margolin)

Un bel article qui nous rappelle – si nécessaire – que le racisme est une invention européenne datant du XIXe siècle.

Les 3 papes français du racisme          En dépit des assertions grossièrement négrophobes et antijuives d’un Voltaire, l’ère des Lumières était trop empreinte d’optimisme universaliste pour donner naissance au racisme moderne. Celui-ci apparut vraiment vers le milieu du XIXe siècle, produit de la laïcisation croissante des sociétés occidentales, de la tentation scientiste et, de manière réactive, de l’émancipation progressive des Noirs et des Juifs, qui remettaient en cause des situations acquises. […] Les plus virulents furent alors d’illustres représentants des milieux scientifiques (médicaux en particulier) et, jusque vers 1900, de la gauche radicale.

Après une peinture de de ces fameux biologistes qui ont donné, par leurs savantes mesures du crâne, une base scientifique à la définition d’espèces humaines différenciées permettant la mise en œuvre de l’eugénisme positif (sélection des meilleurs dans une logique de haras humains) ou négatif (interruption de la reproduction des médiocres), Jean-Louis Margolin nous donne une idée de l’hostilité au capital qui s’est focalisée sur « son incarnation visible » qu’étaient « les juifs et tous les Rothchild en puissance ». Puis il passe à l’obsession de la race pure qui animait de nombreux scientifiques.

          Il convient cependant de reconnaître que, chez ces penseurs (les milieux scientifiques cités plus haut) le racisme n’est qu’un élément parmi bien d’autres. Il n’en va pas de même chez les trois « papes » français du racisme, dont l’influence fut grande au-delà des frontières, en particulier en Allemagne. Joseph-Arthur de Gobineau (1816-1882), auteur d’un Essai sur l’inégalité des races humaines (1853), nostalgique de l’ancien régime, a la hantise du « mélange des sangs », accusé de mener le monde à une décadence inévitable. La seule réalité, le seul moteur de l’histoire est la race. La blanche, responsable de « tout ce qu’il y a de grand, de noble, de fécond sur terre »*, a vocation de dominer la jaune, dénuée de toute noblesse ou créativité, et surtout la noire, laquelle « ne sortira jamais du cercle intellectuel le plus restreint ». Gustave Le Bon (1841-1931), qui usurpe le titre de docteur en médecine, combine le concept darwinien de « lutte pour la vie » aux sociétés humaines (ce qu’on dénomme darwinisme social) et le polygénisme défendu par Voltaire : les races constitueraient des espèces distinctes, sans origine commune*. Violemment antisémite, antichrétien, négateur de toute morale universelle (l’ « âme des races » gouverne tout), il rapproche des singes tant les Noirs que les femmes, au cerveau trop étroit*. La pureté raciale lui est essentielle : « Les croisements sont désastreux entre peuples de mentalité trop différente ». La médecine moderne et l’hygiène devraient cesser de préserver « la foule des dégénérés de toute sorte ». Il prône la guerre comme moyen de sélection naturelle : « Tout ce qui est faible est bientôt condamné […] à périr ». Georges Vacher de Lapouge (1854-1936), républicain, candidat socialiste à Montpellier, félibre (1), darwinien, avance que « l’hérédité nous écrase ». S’il n’y a pas actuellement de race pure, il importe d’introduire un « sélectionnisme » radical en Europe, et de stériliser les « inférieurs », sous peine d’avoir à livrer des « guerres d’extermination ». Il convient de faire triompher « la race nordique » blonde aux yeux bleus, par-delà les frontières nationales. La démocratie est « le pire des systèmes », car elle entrave « l’élimination des éléments inutiles ». On ira vers une « race unique parfaite » en découplant radicalement l’amour et la volupté de la reproduction, artificialisée et réservée à un petit nombre de mâles « d’une perfection absolue ».

*C’est à partir de ces pensées que l’on a attribué tout ce qui est beau et grandiose dans le passé – à la périphérie de l’Europe et même à l’intérieur de l’Afrique – à la race blanche et blonde nordique aux yeux bleus. Un homme l’affirmera (A vous de trouver son nom dans Histoire des Blancs – Nell Irvin Painter, éd. Max Milo 2020) et tout est scellé jusqu’en ce siècle.

(1) Félibre : écrivain, poète de langue d’oc.

Jean-Louis Margolin, historien de l’Asie orientale moderne et contemporaine

(extrait de A travers le prisme de la race – article publié dans Le hors-série de Le monde 2020 ayant pour titre L’histoire de l’homme)

AFROPEA – un projet pour une société fraternelle (Léonora Miano)

Afropéa - Léonora Miano         Voici un beau projet pour la fraternité ! Un projet apparemment utopique, certes, vu son ampleur ; mais comme le dit si bien Alphonse de Lamartine, « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées ». Il faut donc y croire et s’y attacher fermement pour qu’il devienne réalité.

          En 2014, l’Assemblée générale de l’ONU a décrété la décennie 2015 – 2024, Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, demandant que des programmes divers soient mis en place par les Etats membres pour les mettre en valeur et contribuer ainsi à les inclure dans tout discours portant sur l’identité de chacun des pays. Nous savons que la France est membre de l’Onu, et qu’elle fait partie de l’instance appelée Communauté internationale. Nous savons aussi que non seulement la France n’est pas exclusivement européenne – parce qu’éclatée sur plusieurs continents – mais encore qu’elle compte, au nombre de ses citoyens, une bonne quantité de personnes d’ascendance africaine du fait de son histoire esclavagiste et coloniale. On s’attendrait donc, en toute logique, à ce que l’État français dévoile un programme à mettre en œuvre dans le cadre de cette décennie. Mais voilà : sur cette terre « polluée par le racisme, angoissée à l’idée d’être envahie par des hordes de Subsahariens », dans cette France où « le simple fait d’indiquer qu’il existe des personnes d’ascendance africaine apparaît une provocation », mettre en place un programme à leur intention semble inconcevable à nos autorités. Celles-ci oublient toujours que « leurs choix déterminent le climat social ». En tout cas, elles ont décidé de faire la sourde oreille. Ne rien faire ! Ne rien changer à nos habitudes ! Et çà et là, dans l’indifférence totale, on continue de fermer la porte aux associations porteuses de projets permettant de cheminer les uns vers les autres pour mieux se connaître et respecter nos différences.

image           Puisque nos compatriotes du groupe majoritaire, les privilégiés de notre système, ne veulent pas faire le premier pas vers la construction de la fraternité, Léonora Miano demande aux Afro-Européens (Afropéens) de faire ce pas vers eux. Elle pense que les Afropéens ne doivent pas s’interdire de prendre cette initiative sous prétexte qu’il revient aux autres de le faire, sous prétexte qu’ils ont le pouvoir et sont les inventeurs de l’occidentalité, cette « sorte de cannibalisme symbolique, stylisé » qui se repaît sans beaucoup d’émotion des vies humaines à travers la planète au point qu’elle a fini par la dégrader considérablement. Alors, la première, l’écrivaine franco-camerounaise se lance dans l’entreprise par le biais de cet essai.

          Depuis un peu plus de vingt ans, des Subsahariens descendants de colonisés et descendants de déportés se désignent sous le terme « Afropéens », mettant ainsi en évidence leur besoin de se construire dans un espace européen où leur situation minoritaire les confine à l’invisibilité et à l’étrangeté. « Il faut imaginer ce que c’est de n’avoir de soi aucune représentation, sinon caricaturale, dégradante ». Or, dit Léonora Miano, leur terroir, c’est le sol où ils ont poussé ; et ils veulent assumer leur vécu d’Afrodescendants en Europe. Se saisissant de cette ferme volonté qu’elle voit s’exprimer partout en Europe où les pays membres de l’ONU ne leur proposent rien de significatif, l’écrivaine demande aux Afropéens de « s’occuper de leurs affaires » sans « se laisser impressionner par les accusations de communautarisme ». En effet, le groupe majoritaire se réfugie dans son patrimoine qu’il ne cesse de vanter, dans son régionalisme, dans son pouvoir. Les Afropéens, eux, ont tout à construire, en commençant par leurs histoires françaises qui font leur singularité, c’est-à-dire en commençant par être soi ; car « l’on ne voit pas bien vers où aller s’il est question, pour s’y rendre, de déposer son bagage mémoriel […]. On aurait l’impression de se présenter nu devant ce monde à faire… » Elle conclut d’ailleurs son texte par ces mots que personne ne doit négliger : « C’est à partir de soi et de son lieu que chacun est invité à oeuvrer pour transformer le monde ». Et les pistes qu’elle propose méritent que le lecteur y prête une grande attention. L’essentiel, pour réaliser ce grand projet fraternel, dit-elle, c’est de prendre garde de ne rien construire sur l’amertume et la frustration.

          Afropéa est un essai éblouissant, fait d’analyses séduisantes parce que pertinentes. Le projet qu’il propose pour transformer une situation sociale où l’Afrodescendant a été longtemps ignoré va forcément déranger « le confort des ayants droit proclamés ». Cependant, ceux-ci doivent comprendre que, après avoir envahi les terres et les autres populations qu’ils ont baptisées selon leur imagination et leur mépris – alors que « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » – de sérieuses révisions s’imposent. Et sur un plan plus large encore, les Français d’ascendance européenne unique doivent réaliser que pour les autres, « il est problématique et forcément préjudiciable d’établir sa demeure dans les formes choisies par des tiers pour exprimer leur mépris ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Afropéa, 223 pages.

Auteur : Léonora Miano

Editeur : Grasset

Le collège Paul Bert (Auxerre) accueille pour la troisième fois « La France noire » et son exposition sur l’esclavage

Paul Bert janv. 2021 A          Le jeudi 28 et le vendredi 29 janvier 2021, La France noire est intervenue au collège Paul Bert, à Auxerre, avec son exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques ». La direction du collège a tiré les leçons de nos deux précédentes interventions en écoutant les enseignants : accorder davantage de temps aux élèves pour profiter des explications relatives aux images captivantes des panneaux. Car, c’est lorsque l’intervenant donne, pour ainsi dire, vie aux images par son discours que l’attention des élèves est tout à fait éclatante et le bénéfice sûrement plus grand. Il a donc fallu une organisation sur deux journées pour les 8 classes de quatrième et permettre ainsi à chacune d’elles de bénéficier d’1h30 pour visiter l’exposition et échanger avec le conférencier.

Paul Bert Janv. 2021 B          Comme d’habitude – et c’est très réjouissant – des élèves curieux et très intéressés ont animé les échanges grâce à leurs questions et observations permettant à l’intervenant d’aller plus loin dans l’analyse de la traite négrière ou de l’esclavage. Par ailleurs, ce fut un réel plaisir d’apprendre des enseignants que certaines images de notre exposition ont été intégrées à leur pratique pédagogique ; une tendance à « un certain renouvellement des sources et des approches » que préconise la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (FME). Il est en effet regrettable, souligne cette institution nationale dans ses recommandations au ministre de l’Education nationale, que les manuels scolaires mettent l’accent sur le côté économique ou commercial de la traite négrière et négligent « les révoltes et résistances » (Les notes de la FME n°1 – septembre 2020).

Paul Bert janv. 2021 C          « L’empreinte de l’esclavage des Noirs est majeure sur notre histoire : il a donné naissance à la France dans laquelle nous vivons – un territoire français qui se déploie sur plusieurs continents, une population aux origines diverses » (Les notes de la FME). Ne pas rappeler constamment ce fait, c’est laisser croire que tous ceux qui ne sont pas Blancs sont des étrangers n’ayant aucun passé avec la France. Il faut donc « faire comprendre à la jeunesse comment la France d’aujourd’hui est, dans sa géographie, sa diversité et sa culture, le produit de cette histoire de quatre siècles » (id). C’est la mission confiée par l’État à la Fondation pour la mémoire de l’esclavage dirigée par monsieur Jean-Marc Ayrault ; et c’est également la mission de La France noire auprès des jeunes générations. Une mission de fraternité nationale que certains ont tendance à oublier. Oui, mieux connaître l’Autre pour respecter sa différence doit être une devise chère au coeur de tous ceux qui ont la charge de faire des jeunes d’aujourd’hui les citoyens de demain respectueux de la fraternité républicaine.

          Deux journées très agréables. Comme cela arrive parfois dans mes échanges avec les collègues, je suis reparti avec un conseil de lecture : Afrotopia (de Felwine Sarr). Un collègue qui a beaucoup aimé mon exposé préliminaire m’a vivement conseillé ce livre dont les propos rejoindraient les miens.

Raphaël ADJOBI

 

         

Il faut remettre le français au centre de l’enseignement (Raphaël ADJOBI)

Les impliqués 1

Les impliqués 2

                         © Electre 2021 (réseau de librairies)

« Un essai sur l’importance de l’apprentissage de la langue française et comment l’Education nationale échoue à l’inculquer, nuisant ainsi aux valeurs culturelles que la langue véhicule et aux réflexions qu’elle permet. L’auteur insiste sur le rôle des enseignants, critique l’enseignement personnalisé et évoque le surdiagnostic de la dyslexie et de l’hyperactivité ».

     L’analyse d’une collègue sur son blog : valetsdeslivres

A commander chez votre libraire ou auprès de la FNAC. 

 

Le lycée Benjamin Francklin (Orléans) accueille « La France noire » pour la troisième fois

Orléans 2021 (1)          Depuis l’année scolaire 2018 – 2019, le lycée Benjamin Francklin d’Orléans a adopté notre exposition « Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France ». En d’autres termes, c’est la troisième année consécutive que les collègues documentalistes permettent aux élèves de l’établissement d’échanger avec l’intervenant de notre association autour des deux abolitions de l’esclavages (1794 et 1848) et des deux Guerres mondiales. Présenter aux jeunes ces pages de notre histoire sous un angle différent leur permet de découvrir que, depuis le XVIIIe siècle, l’histoire officielle de la France s’écrit avec des citoyens Noirs. D’ailleurs, chacun doit se dire que la « Fraternité », le troisième pilier de notre devise nationale, est la marque définitive de cette inclusion des Noirs à l’histoire de France après 1848. Merci à notre collègue d’histoire – et numismate* – qui a tenu à nous apporter cette information pour appuyer la justesse de nos propos.

Orléans 2021 (2)          En cette période où les mesures sanitaires n’autorisent pas les activités obligeant le brassage des élèves, le seul intervenant extérieur retenu par le lycée est celui de La France noire – parce qu’il ne s’adresse qu’à une seule classe à la fois. Merci à nos collègues documentalistes qui, soucieux de la culture à destination de la jeunesse, ont tenu à maintenir notre visite. Ce sont des lycéens curieux et très intéressés que nous avons rencontrés. Le questionnaire qui accompagnait l’exposition mise à leur disposition – quelques jours avant la rencontre – leur a permis de prêter plus d’attention aux œuvres des personnages constituant la galerie de portraits. Ainsi, les échanges ont été très riches et passionnants. Merci également aux collègues qui accompagnaient les lycéens. On ne le redira jamais assez : des enseignants intéressés font des élèves désireux de savoirs.

Orléans 2021 (3)          Celles et ceux qui ont en commun certaines valeurs, et qui tiennent à les entretenir et à les partager, se reconnaissent aisément. Ainsi, au lycée Benjamin Francklin, nous avons trouvé des collègues qui sont devenu(e)s de vrai(e)s ami(e)s. Amitiés à toutes et à tous.

* Qui collectionne et étudie les monnaies. La numismatique est une science auxiliaire de l’histoire ; en archéologie, elle participe à la datation des faits.

Raphaël ADJOBI

« Un autre tambour » ou le double hommage de William Melvin Kelley

Je dédie ce livre et ce compte rendu à tous les membres de « La France noire » ainsi qu’à toutes celles et tous ceux qui nous ont permis ou nous permettent d’offrir à la jeunesse l’occasion de voir notre histoire sous d’autres angles.

Un autre Tambour        Selon l’auteur, le titre du livre – Un autre tambour fait référence à quelques vers d’un poème de l’Américain Henry David Thoreau disant « Quand un homme ne marche pas du même pas que ses compagnons, c’est peut-être parce qu’il entend battre un autre tambour » ; et les vers complétant cette pensée sont un encouragement à celui qui se trouve dans cette situation : « Qu’il accorde donc ses pas à la musique qu’il entend, quelle qu’en soit la mesure ou l’éloignement ». Le lecteur peut donc deviner à quoi il doit s’attendre s’il ajoute à ces vers le contenu de la quatrième de couverture précisant que dans ce livre « toute une population déserte une ville » après le geste d’un seul homme qualifié de fou. Aussi, plutôt que de donner ici une analyse de ce beau roman de William Melvin Kelley – publié en 1961, alors qu’il n’avait que 24 ans – nous nous limitons à dire tout simplement qu’il peut être dédié, avec beaucoup de reconnaissance, à deux catégories de personnes :

– A ceux qui, continuellement exploités, humiliés et méprisés, décident un jour de briser la chaîne des injustices qui les frappent comme un sort éternel.

– A tous les Blancs qui, conscients de la différence de leur carnation, n’acceptent pas que les lois et autres mesures de l’État valident les injustices que soutiennent et revendiquent certains à l’égard de ceux qui n’ont pas leur couleur de peau. En effet, dans ce monde, nombreux sont les Blancs qui, devant les injustices, les humiliations, le refus de la prise en compte par l’Etat des spécificités des minorités visibles, se taisent, refusent de s’engager, ou parfois même poussent l’ignominie jusqu’à dire que les choses ont toujours été ainsi et que l’on ne peut rien y changer. Dans une société à majorité blanche, où femmes et hommes sont accrochés à leurs certitudes comme des moules à leur rocher, voir certains de cette communauté considérer les choses sous un autre angle et se dire « non, les choses ne peuvent pas continuer ainsi », cela mérite assurément un hommage appuyé. Car dans certains pays, ces Blancs sont « blacklistés », c’est-à-dire classés comme des traîtres de leur propre communauté.

          Nous appuyant sur une conversation du livre entre un jeune homme blanc – déçu par le jugement de sa mère sur les Noirs – et son père, nous disons ceci : à l’heure où Blancs et Noirs se côtoient quotidiennement dans les mêmes écoles et les mêmes universités, devant les propos méprisants et les choix injustes de certains adultes, il serait très agréable que les jeunes Blancs soient plus nombreux à dire à leurs parents « Je trouve assez injuste de votre part de m’envoyer à l’école fréquenter des Noirs, puis de me demander de rester un bon petit Blanc » avec des idées racistes. Et ce serait aussi très réjouissant d’entendre les parents répondre : « Tu as raison. Nous ne pouvons nous attendre à ce que tu sortes de l’école pareil à ce que tu as toujours été » parmi nous (p. 215 et 217). En effet, si l’école et la compagnie des autres ne nous changent pas, qu’est-ce qui peut faire grandir notre humanité ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Un autre tambour, 283 pages.

Auteur : William Melvin Kelley

Editeur : Delcourt, 2019.

L’esclavage et le racisme au programme culturel du collège Pierre-Auguste Renoir (45 – Ferrières-en-Gâtinais)

Ferrières 2020          Le mardi 15 et le jeudi 17 décembre 2020, dans le cadre de sa « semaine de l’engagement citoyen », le collège Pierre-Auguste Renoir a accueilli deux de nos trois expositions pédagogiques itinérantes : Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques pour les quatrièmes, et L’invention du racisme pour les sixièmes. Si notre travail sur l’esclavage est reçu pour la troisième année consécutive par l’établissement, celui sur le racisme était une découverte pour l’équipe pédagogique. Et ici comme à Saint-Grégoire (Pithiviers – 45) et à Saint-Jacques (Joigny – 89), tout le monde est tombé d’accord pour saluer la qualité de cet outil pédagogique que même les adultes gagneraient à découvrir pour tester leurs connaissances sur le sujet.

Pierre-Auguste Renoir 2020 B

Qu’est-ce que la semaine de l’engagement ?

          Le ministère de l’Education nationale voudrait, par la généralisation des semaines de l’engagement, « sensibiliser les collégiens et les lycéens à l’engagement sous toutes ses formes dans et hors de l’établissement ». Cette initiative vise à faire comprendre aux jeunes que la théorie dispensée en classe c’est bien, mais l’engagement qui montre le visage de la pratique permet de voir les limites de la théorie – comme le dit si bien un jeune lycéen dans une vidéo sur le site de l’Education nationale. A l’heure où les programmes d’enseignement ne cessent de parler de projets aux élèves, il est fort étonnant que certains établissements restent en marge de cette sensibilisation des jeunes. Comment ceux-ci peuvent-ils comprendre que pour mener des projets il faut forcément s’engager dans quelque chose, oser franchir une étape – minime soit-elle – s’ils ne voient pas les expériences concrètes des adultes ? L’association La France noire témoigne de l’engagement de personnes dans un projet qui, au départ, était purement théorique. C’est en voyant la passion de personnes engagées dans des projets ou des actions concrètes que les jeunes peuvent, à leur tour, essayer de mettre en pratique leurs idées ou leurs rêves en s’engageant. Les chefs d’établissements et les collègues qui sollicitent des interventions de personnes extérieures pour des savoirs ou expériences spécifiques savent très bien les bienfaits de leur action sur l’épanouissement de leurs élèves. L’intervenant de La France noire, que je suis, le constate aussi.

Ferrières déc. 2020 A         Merci à Madame Sophie Démaret – principale adjointe – qui a tenu à nous exprimer la grande satisfaction de l’équipe pédagogique quant aux interventions de la France noire durant ces deux journées. Merci également à notre collègue documentaliste, Madame Anne-Claude Buiron, qui a été à la fois notre guide et une aide précieuse lors de l’installation et la désinstallation des expositions.

Raphaël ADJOBI

Notre exposition sur l’esclavage au collège Saint-Jacques (89)

Saint-Jacques - Expo 2020          Deux semaines après avoir accueilli notre exposition sur le racisme le lundi 30 novembre 2020, le collège Saint-Jacques de Joigny vient d’offrir – le lundi 14 décembre – pour la troisième fois, notre exposition sur l’esclavage aux élèves des classes de quatrième. Les quatre classes ont pu ainsi voir des aspects singuliers de la déportation des Africains et leur mise en esclavage dans les Amériques – en prolongement de leur cours d’histoire.

Saint-Jacques déc. 2020 D          C’est toujours un réel plaisir de voir les élèves curieux de découvrir une histoire de France qui leur semblait lointaine. De toute évidence, la force des images leur a permis de prendre rapidement conscience que l’esclavage dans les Amériques avait une dimension autre que la simple exploitation de la force physique des Noirs. Nulle part ailleurs, la lutte pour la liberté n’a été aussi permanente. Bravo aux élèves pour leurs questions et leurs réponses pertinentes qui ont permis à l’intervenant de leur faire découvrir divers aspects de cette histoire. Je leur dis aussi merci pour leurs applaudissements. Merci aux collègues qui – à Saint-Jacques et ailleurs – en se montrant intéressés, communiquent leur plaisir de découvrir ces pages de notre histoire à leurs élèves.

Raphaël ADJOBI

Notre exposition pédagogique sur l’esclavage au collège Pierre Larousse (Toucy – 89)

20201207_115123          Dans le cadre de la semaine de l’engagement citoyen, le collège Pierre Larousse de Toucy a invité pour la troisième année consécutive La France noire pour un échange avec les classes de quatrième autour de notre exposition Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques. Notons que cette exposition s’est enrichie de deux panneaux supplémentaires montrant d’une part un comptoir négrier, et d’autre part une preuve en image de la lutte des Anglais contre la traite négrière sur les mers. Et ce sont les enseignants qui sont les premiers étonnés de la découverte de ces images inconnues des manuels scolaires et des revues destinées aux scolaires ou aux adultes.

20201211_104815 (1)          Les cinq classes ayant participé à cette rencontre ont prêté une grande attention à l’exposé de l’intervenant. C’est toujours un plaisir de voir les jeunes opiner de la tête quand, dans le préambule, on leur précise que ce savoir sur l’esclavage des Noirs qu’on leur apporte n’est pas destiné à meubler l’esprit et à réussir des examens mais à mieux connaître un pan de l’histoire de France dans le but de mieux connaître l’Autre pour respecter sa différence. Oui, le respect de nos différences passe nécessairement par la connaissance de nos différentes histoires que nous devons absolument intégrer à notre récit national. Et comme à chacune de nos interventions, c’est indiscutablement l’extrême violence exercée sur le corps des Noirs qui retient immédiatement l’attention des élèves. L’occasion de leur expliquer que cette violence est la preuve des résistances que les africains opposaient à la volonté des Européens de les exploiter par l’esclavage. Sans opposition à l’injustice, sans volonté de recouvrer sa liberté, il n’y aurait pas eu de mutilations, de décapitations, de flagellations publiques, de chasses à l’homme dans les bois avec des molosses spécialement formés pour tuer. En d’autres termes, ces actes de barbaries sont les réponses des colons à l’opposition ou à la résistance des esclaves à l’injustice à laquelle on les soumettait. En effet, l’esclavage se résume à cette simple marque d’injustice : exploiter la force physique de l’autre pour son profit personnel ! Cette définition de l’esclavage permet à chacun de réfléchir sur la réalité des conditions des humains autour de nous et à travers le monde en ce XXIe siècle.

          Bravo aux élèves pour leurs questions et observations pertinentes qui ont permis des échanges très agréables. Qu’ils soient aussi remerciés pour leurs encourageants applaudissements. Merci aux collègues de nous avoir exprimé leurs sentiments personnels sur la qualité de notre outil pédagogique et du discours qui l’accompagne. Merci à la direction de l’établissement de nous témoigner sa confiance et de croire que c’est ensemble – en ouvrant les pages oubliées de l’histoire de France – que nous formerons des citoyens respectueux de notre diversité nationale. 

Raphaël ADJOBI