UNE POUPÉE EN CHOCOLAT (Amandine GAY) ou l’enfant adoptée soucieuse de l’Histoire

@ Note de l’autrice : « Dans cet ouvrage, le féminin inclut le masculin, et est utilisé sans discrimination, afin d’alléger le texte ». Mon billet respecte ce choix.

En France, l’adoption transnationale ou transraciale qui domine le marché est toujours présentée comme un sujet de spécialistes parlant d’enfants qu’il faut sauver et aider à intégrer la société française. Aussi, dans un univers où la production académique est dominée par les parents adoptants, les travailleuses sociales, les professionnelles de santé mentale et les représentantes des agences d’adoption, il est tout à fait réjouissant d’entendre une adoptée clamer tout haut qu’elle n’est pas une éternelle enfant et qu’elle a droit à la parole, qu’elle a son mot à dire par rapport non seulement au système qui structure l’adoption mais aussi par rapport à l’éducation des adoptées vouées à être assimilées ou broyées.

Amandine Gay n’est pas tendre avec les institutions françaises et internationales qui ne se soucient guère de la persistance de l’inégalité de traitement entre les enfants issus du Sud-global et ceux du Nord-global, ni avec les agences d’adoption dont le rôle est éminemment politique et demeure empreint de l’esprit colonial, ni avec les familles adoptantes dont nombreuses sont ouvertement racistes ou suprémacistes*. Même si la sienne a été infiniment aimante, elle n’a pas échappé à l’ignorance des pratiques qui auraient permis à leur fille noire de se forger une personnalité contre la négrophobie française. Oui, retenez tous que quotidiennement les personnes à la peau foncée, issue de l’esclavage, de la colonisation ou adoptées (aujourd’hui forcément d’Afrique, d’Asie, de l’Amérique) subissent indifféremment le racisme et le suprémacisme blanc. L’amour d’une famille adoptante blanche ne protège pas l’enfant noir de tout horizon, l’enfant asiatique, amérindien, du racisme blanc !

Un livre à lire absolument par toutes les familles pour avoir un moment de réflexion sur le sens de ce que l’on appelle justement « une famille » – malheureusement toujours perçue sous l’angle du « lien du sang » ou « lien biologique ». Le chapitre consacré à l’adoption plénière qui se rapporte à cette idée est très instructif et éclaire la notion de l’enfant dans les pays occidentaux. Retenez que dans les communautés africaines, amérindiennes et sud-asiatiques, « l’intérêt supérieur de l’enfant est inextricablement lié à l’intérêt supérieur de la communauté et vice versa ». Aussi, les adoptées transraciales tiennent-elles à redéfinir ce que l’Europe entend par « L’intérêt supérieur de l’enfant » afin d’avoir à leur disposition « la boîte à outils [leur] permettant de se construire et de s’approprier petit à petit [leur] identité » qui n’a rien à voir avec la blanchité.

Un autre point de ce livre que je ne voudrais absolument pas passer sous silence est la profondeur de l’ignorance des Français, de nos gouvernants et de nos institutions quant aux travaux destinés à nous permettre de mieux connaître l’Autre. Quand il s’agit de la recherche spécifique touchant l’automobile, l’aéronautique, les armes (mécaniques ou nucléaires), la France est prête à imiter les autres puissances mondiales au point de rivaliser avec elles. Mais quand il s’agit des soins à apporter aux humains, elle met tout le monde dans le même sac pour ne pas faire de recherches spécifiques. De là son très grand retard par rapport aux pays anglo-saxons sur bon nombre de thématiques. Amandine Gay (réalisatrice), Olivier Pascal-Mousselard (journaliste), François-Xavier Fauvelle (historien), et bien d’autres, ont été obligés de goûter aux sources étrangères pour nous permettre de voir sous un autre angle ce qui nous est enseigné dans nos écoles, lycées et universités.

Raphaël ADJOBI

Titre : Une poupée en chocolat, 355 pages

Auteur : Amandine Gay

Éditeur : La Découverte, 2021.

* Concernant le suprémacisme des familles blanches adoptantes, deux vidéos récemment publiées par deux jeunes filles noires adoptées corroborent les sentiments de l’autrice. Dans la première vidéo, l’adolescente témoigne en ces termes : « Être une fille noire adoptée par une famille blanche qui parle des bienfaits de la colonisation… (mine dépitée)… Je vais écrire un livre ! … Lors d’une discussion, mon daron m’a dit que la colonisation n’a pas fait que du mal. Qui en 2026 parle encore comme çà ? Mon daron m’a regardée dans les yeux et il m’a dit çà !… Il a dit : “oui, on leur a apporté l’éducation, on leur a apporté la culture”… J’étais tellement en bug que je le regardais comme çà ! (yeux écarquillés)… Je dis : “Papa, regarde-moi. Papa ça va ? Je ne te dérange pas trop ?”… Pour lui, en Afrique, il n’y avait pas de culture avant. Il n’y avait pas d’éducation. Il n’y avait que des sauvages ». La seconde vidéo est un reportage de TV monde+ dans lequel une adolescente dit que dans sa famille blanche, elle est la seule personne qui n’a pas droit aux bises lors des fêtes familiales. Chaque fois, elle sait très bien quelles sont les personnes de sa famille qui ne lui feront pas la bise. « Et pourtant, c’est ma famille », conclut-elle.

L’Institut du Monde Arabe présente « Esclaves en Méditerranée »

Le grand intérêt de l’exposition proposée en cette année 2026 jusqu’au 19 juillet par l’Institut du Monde arabe est de rappeler aux Européens et aux Arabes (Moyen-orientaux) que l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel est une pratique ordinaire entre ces deux groupes depuis l’Antiquité – et cela autour de la Méditerranée ; une pratique qui a atteint son apogée entre le XIIe et le XVIIIe siècles avec la multiplication des guerres entre chrétiens et musulmans.

La grande lacune de cette exposition est d’avoir passé sous silence l’origine du mot « esclave » ; ce qui a pour conséquence de ne pas montrer au public comment le mot « serviteur » (servus) – désignant celui qui est aux services de ou aux ordres de – a été supplanté par le nom commun « esclave » (esclavus/sclavus – déformation de “slave”) entre le XIIe et le XIIIe siècle ; cela aurait montré qu’à cette époque il y avait une population particulièrement ciblée par cette pratique arabo-européenne*, même si toutes les populations autour de la Méditerranée étaient touchées par le phénomène.

Par ailleurs, il est tout à fait dommage que cette exposition ne soit pas accompagnée ou prolongée d’un catalogue. Riche en œuvres picturales et en sculptures du XVIIIe et XIXe siècles, cette exposition est une sorte de vulgarisation du livre d’Alexandre SKIRDA intitulé La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle (sous-titre : L’esclavage des Blancs) – même si, comme je l’ai dit plus haut, le mot Slave n’est jamais prononcé. Comme le dit le dicton, il faut rendre à césar ce qui appartient à César : rendons à Alexandre SKIRDA son œuvre dont le début de la quatrième de couverture dit clairement ceci : « L’esclavage inhérent au monde antique n’est pas réapparu au XVIIIe siècle en Europe avec la traite de Noirs à usage colonial vers les Antilles et l’Amérique. C’est ignorer son importance en Europe du haut Moyen Âge et dans les pays slaves. Utilisé pour la première fois en 937, le terme latin sclavus/slaves remplacera ainsi le grec doulos et le latin servus pour désigner l’esclave ».

Dans sa lettre à Alexandre SKIRDA datée du 30 septembre 2010, Jacques Heers (1924 – 2013), Professeur honoraire à la Sorbonne, écrit : « Cher Monsieur, J’ai lu votre livre avec beaucoup d’intérêt et de plaisir car vous êtes l’un des seuls à avoir osé un sujet que la plupart des auteurs se gardent d’évoquer même en quelques lignes. » Oui, l’esclavage des slaves est un sujet tabou en France ! L’autre livre qui en parle longuement est Histoire des Blancs de l’Américaine Nell Irvin Painter (éd. Max Milo, 2019).

* Les actuels Slovènes, Croates, Tchèques, Moraves, Slovaques, Polonais, Serbes, Bulgares, Roumains, Moldaves, Biélorusses, Ukrainiens et Russes (quatrième de couverture du livre).

Raphaël ADJOBI

Le collège Les Guilleraults à Poully-sur-Loire (58 – Nièvre) accueille l’exposition « L’invention du racisme »

Du lundi 18 au vendredi 22 mai 2026, La France noire a été l’invitée du collège Les Guilleraults à Pouilly-sur-Loire pour présenter aux jeunes de l’établissement son exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité. C’était pour le conférencier de notre association un réel plaisir de renouer le contact avec la Nièvre, six ans après des interventions au collège Notre-Dame de Cosne-Cours-sur-Loire en 2019 puis en 2020.

Mais avant d’aller plus loin, il importe de dire ici notre infinie reconnaissance à la collègue professeure documentaliste et à Madame la directrice qui croient, comme nous, que les campagnes où la mixité des populations françaises est absolument faible sont celles où se propagent et s’entretiennent aisément les discours et les habitudes racistes. Par conséquent, je dirai sincèrement que tous les enseignants qui prennent pour prétexte l’absence de mixité ethnique dans leur établissement pour ne pas s’intéresser aux thématiques touchant certains pans de notre histoire qui impactent nos relations ont tort. Je dis donc merci Mesdames !

C’est avec beaucoup d’attention que les classes ont écouté le conférencier de La France noire et ont découvert les différents aspects de l’exposition. De toute évidence, les élèves étaient étonnés des faits expliquant le racisme. Et les moyens mis en œuvre pour propager cette idéologie ainsi que les images pseudo-scientifiques la justifiant, comme les publicités et les bandes dessinées, ont beaucoup retenu leur attention.

La collègue professeure documentaliste, au fait de la circulation dans l’établissement des propos nourris par le racisme, a profité de l’occasion pour demander aux élèves de la dernière classe de dire ce qu’ils avaient retenu de la découverte de l’exposition et de la rencontre avec le conférencier. Je retiendrai deux réactions : un élève a dit qu’il appréciait beaucoup d’avoir pour la première fois assisté à une conférence sur une thématique connue de tout le monde mais dont on sait peu de chose ; le deuxième qui avait connaissance de la frise imagée censée représenter l’évolution de l’homme a dit qu’il croyait cette représentation scientifique et donc vraie. Il était heureux de savoir que la représentation proposait un enseignement mensonger. Merci chère collègue d’avoir permis l’émergence de ces sincères sentiments des jeunes.

Merci à tous les collègues qui ont découvert notre exposition en même temps que les élèves et aussi à toutes celles et tous ceux qui sont passés y faire un tour. Merci à Madame la directrice de nous avoir accordé un peu de son temps pour apprécier notre travail. Merci à la collègue qui a associé la deuxième partie du tire de l’exposition « la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité » à « la négation des traces de la femme dans l’histoire de l’humanité » rappelant ainsi que les deux combats sont liés depuis le XVIIIe siècle.

Raphaël ADJOBI

Une semaine très riche aux 3 Granges à Saint-Clément (89)

Du jeudi 11 au mercredi 17 juin, l’association La France noire a exposé « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’Histoire de l’humanité » à l’atelier Les 3 Granges à Saint-Clément (89). La semaine a été marquée par une fin d’après-midi festive le samedi 13 et clôturée par une matinée de rencontres pédagogiques le mercredi 17 juin.

C’est en effet avec un réel plaisir que les ami(e)s de l’atelier Les 3 Granges ont assisté à la conférence de La France noire sur “L’invention du racisme” et partagé les moments poétiques et musicaux qui ont ponctué cette fin d’après-midi conviviale. Un temps de contes, de lectures de textes poétiques et de chants témoignant des convictions et des espoirs d’un monde ouvert à la connaissance de l’Autre. Une fin d’après-midi où les rencontres ont ouvert de nouveaux horizons, des perspectives nouvelles…

La matinée du mercredi 17 juin a permis aux élèves de l’école primaire de Saint-Clément de se confronter à la réalité du racisme. Qu’entend un jeune de 10 ou 11 ans dans la formule « c’est un raciste » ? Qu’est-ce qu’un raciste ? La réflexion s’impose pour une définition claire avant d’aller plus loin dans la connaissance de cette idéologie qui a impacté l’humanité tout entière. Bravo aux jeunes de Saint-Clément, citoyens de demain, pour leur attention aux images de l’exposition et aux explications du conférencier. Merci aux enseignantes qui ont jugé utile que les jeunes aient une idée précise de la naissance et des conséquences du racisme dans les sociétés d’aujourd’hui.

Un grand merci à Bernard et à Thérèse, ces artistes qui – comme le conférencier de La France noire – animent depuis le département de l’Yonne des activités scolaires à travers toute la France. Merci à vous qui êtes venus nombreux pour partager ce moment aux 3 Granges.

Raphaël ADJOBI

Les grandes figures du mouvement abolitionniste : FREDERICK DOUGLASS

« S’il est un homme né en esclavage, qui réalisa le souhait insatisfait de millions d’esclaves, c’est Frederick Douglass », assure Howard Zinn dans le chapitre IX de son volumineux Histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours (édité en 1980 aux E.U et en 2002 en France par les Éditions Agone). Esclave expédié à Baltimore pour y travailler comme serviteur et ouvrier dans les chantiers navals pour le compte de son maître, il s’arrangea pour apprendre à lire et à écrire. En 1838, âgé de vingt et un an, il s’enfuit vers le Nord et deviendra le Noir le plus célèbre de son époque.

Il était convaincu que la honte de l’esclavage ne devait pas retomber uniquement sur le Sud de son pays mais sur la nation américaine tout entière qui en était complice. Le 4 juillet 1852, lors de la commémoration de l’indépendance des États-Unis, il prononça un discours qui mériterait d’être étudié dans tous les États d’Europe et des Amériques marqués par la diversité de leurs populations du fait de leur histoire esclavagiste et coloniale. En 1857, il déclarait : « L’histoire entière du progrès de la liberté humaine apporte la preuve que toutes les concessions faites jusqu’à ce jour en son auguste nom ont été imposées par la lutte. […] Sans lutte, pas de progrès ». Et il ajoute : « Ceux qui prétendent militer pour la liberté tout en condamnant l’activisme veulent semer sans d’abord labourer la terre. Il veulent la pluie sans les éclairs et les tonnerres ». Or, chacun doit retenir que « Le pouvoir ne cède rien sans qu’on le lui impose. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais » !

L’exposition « L’invention du racisme » au Week-end de l’interculturalité 2026 de Besançon

Les 5, 6 et 7 juin 2026, La France noire était invitée au deuxième Week-end de l’interculturalité de la ville de Besançon avec son exposition « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité ». Une belle occasion pour l’association jovinienne de poursuivre – après Gagny (93) et Dijon (21) – sa relation avec le grand public lui permettant ainsi d’apprécier la qualité du travail qu’elle accomplit auprès des jeunes dans les établissements scolaires. Oui, il est bon que les adultes aient une idée exacte des connaissances que La France noire offre à leurs enfants et petits-enfants.

Le vendredi 5 juin à 17h, après la présentation de l’exposition à la mairie marquant l’ouverture officielle du Week-end de l’interculturalité, il a fallu déménager à l’hôtel de ville pour proposer le lendemain les deux conférences annoncées dans le programme des festivités. Retenez donc qu’à Besançon la mairie et l’hôtel de ville ne sont pas sur le même site. C’est devant un public curieux et intéressé que s’est déroulée chacune des conférences. Les visiteurs ont été unanimes pour dire que la municipalité aurait dû offrir l’exposition sur une plus longue période parce qu’elle mérite l’attention d’un large public.

Ces moments où plusieurs structures se retrouvent à présenter leurs actions sont aussi ceux où l’on fait des rencontres pour des invitations ultérieures. Si nous avons été invités à Besançon, c’est parce que nous avons été vus à Dijon. Et si demain nous sommes invités à Toulouse, c’est parce que quelqu’un nous aura remarqués à Besançon. Merci à Florent Werguet qui est à la base de notre invitation ; merci à Emily Stuyvers, la cheville ouvrière de l’organisation des festivités. Merci à Madame l’adjointe au maire chargée de la culture qui a pris le temps de venir passer un moment avec nous à l’hôtel de ville. Merci aussi aux stagiaires pour leur aide précieuse.

DIXIÈME COMMÉMORATION DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE À JOIGNY (89)


En partenariat avec l’association La France noire, la ville de Joigny organise depuis 2016 la journée nationale de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Merci à toutes les personnes qui se sont déplacées pour partager les récits d’une époque de notre histoire commune dont un aspect a été souligné de manière particulière à travers l’exposition Les grandes figures du mouvement abolitionniste : l’union des Noirs et des Blancs durant deux siècles pour pousser les pouvoirs occidentaux à abolir l’esclavage des Africains.

Comme tous les ans, deux discours ont été prononcés. “Un moment d’histoire” comme aiment à le dire les habitués de cette cérémonie. C’est d’abord Françoise Roure, la coprésidente de l’association chargée des relations avec la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, qui a rappelé les conditions difficiles des débats ayant abouti en 2001 à ce qui est communément appelé « la loi Taubira » reconnaissant la traite et l’esclavage des Africains, des Amérindiens, des Malgaches et des Indiens comme crime contre l’humanité. Pour que cette loi dont nous célébrons les 25 ans en cette année 2026 soit adoptée, a-t-elle précisé, il a fallu qu’elle soit amputée de son pendant essentiel : l’idée de réparation de ce crime. Puis l’oratrice a souligné le grand retard pris par la France quant à la recherche sur son passé esclavagiste et colonial ; les universitaires allant jusqu’à dissuader leurs étudiants de se lancer dans cette voie. On comprend aisément, ajoutera Raphaël Adjobi – l’autre coprésident – pourquoi de nombreux établissements scolaires n’osent pas accueillir les travaux de La France noire sur cette thématique. La notion de crime contenant consciemment ou inconsciemment l’idée de réparation, l’enseigner dans tous ses aspects et ses conséquences fait comprendre à tous qu’il faudra un jour où l’autre passer à l’action réparatrice.

C’est ensuite le maire de notre commune, Monsieur Nicolas Soret qui a pris la parole pour assurer à notre association que – contrairement au maire de Vierzon ayant annulé la cérémonie de commémoration dans sa ville sous des prétextes fallacieux – le partenariat établi avec son prédécesseur se poursuivra sous son mandat. Mais avant, il a tenu à dénoncer les propos du député de la 3e circonscription de l’Yonne qui a jugé opportun de rappeler que la longue traite musulmane des Africains n’est pas enseignée dans notre pays. C’est, a-t-il dit – et nous sommes de son avis – dans le seul but de stigmatiser nos compatriotes musulmans. En effet, ce que cet élu de l’extrême droite soutenu par la droite extrême oublie – sans doute volontairement, car sa jeunesse ne pourrait être la cause de cette ignorance – c’est que la France n’a pas participé à la traite arabo-musulmane des Africains et que par voie de conséquence cette histoire ne fait pas partie de l’Histoire de France. Nous dirions qu’il y a dans l’attitude de ce député cet esprit malsain que les descendants des colonisés et des esclavagisés (ou esclavisés) ne cessent de rappeler : « il y a toujours chez les mieux intentionnés des Français cette obligation que l’on se fait de souligner les indignités des autres [pour minimiser les siennes] » (Léonora Miano, L’opposé de la blancheur, Seuil 2023).

Monsieur Nicolas Soret a ensuite relevé l’abstention de la France lors du vote à l’ONU de la résolution qualifiant « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains » comme « les plus graves crimes contre l’humanité ». Comme le président de la République cinq jours plus tôt (le 10 mai), il a déploré l’idée de « hiérarchisation des crimes contre l’humanité » en même temps que celles des victimes que suggérerait cette résolution.

Avant d’aller plus loin, disons tout de suite que répondant au président de la République qui avait justifié l’abstention de la France par l’argument que nous venons de souligner, Christiane Taubira avait dit simplement et très justement que l’ONU n’a fait qu’un constat que chacun peut faire à son tour en regardant la vérité de l’état de la France et du monde en face. Ce propos mérite explication pour bien comprendre ce qu’il faut entendre par le crime « le plus grave » ; à ne pas confondre avec le crime le plus « grand » qui contient un jugement de valeur. La « gravité » suppose un pronostic clinique analysable que l’on peut soumettre au jugement de chacun pour comprendre qu’un mal met en jeu le fonctionnement d’un corps (social). Quant à savoir si la France elle-même ne hiérarchise pas les douleurs de ses populations, cela est un autre débat que nous n’aborderons pas ici.

Parce que – comme souligné plus haut – la France est très en retard dans la recherche sur son passé esclavagiste et colonial, nous ne sommes pas habitués à la confrontation des connaissances sur l’histoire de l’esclavage. Heureusement, la traduction des travaux étrangers nous éclaire sur le point de vue de nombreux historiens étrangers. Pour faire bref, retenons ce qu’assure l’Américain Blanc Howard Zinn : « Les deux fondements qui firent de l’esclavage américain [des Africains] le plus cruel de toute l’histoire de l’humanité[sont] le désir frénétique de profits illimités, caractéristique de l’agriculture capitaliste, et la réduction de l’esclave à l’état de moins qu’humain par le biais de la haine raciale, fondée sur l’évidence implacable de la différence de couleur [faisant] du Blanc le maître et du Noir l’esclave »* (Une histoire populaire des États-Unis, Éd. Agone, 2022, 2023). Et c’est aussi sur cet « esclavage racialisé » avec un supérieur blanc (maître) et un inférieur noir (esclave) que s’appuie l’ONU pour dire que c’est le crime contre l’humanité qui a le plus gravement impacté les peuples de la terre.

L’esclavage des Noirs n’est donc pas le plus grand des crimes contre l’humanité sur une échelle des valeurs mais le plus GRAVE sur une échelle de l’impact ou des conséquences sur le fonctionnement des corps sociaux-culturels de la planète. N’y a-t-il pas une différence entre un cancer localisé et un cancer généralisé ? L’humanité entière est plus « gravement » atteinte par la maladie du racisme née avec l’esclavage des Africains. Si vous pensez le contraire, c’est à vous de dire s’il y a un autre « crime contre l’humanité » qui a autant impacté les populations aux quatre coins du monde.

Raphaël ADJOBI

* Avant Howard Zinn, en 1829, David Walker, un fils d’esclave né libre en Caroline du Nord et installé à Boston faisait remarquer que nul ne trouvera dans un texte sacré ou profane qu’un autre peuple a connu l’insulte suprême consistant à être chassé de la grande famille humaine avant d’être livré en pâture (Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis). L’insulte suprême” est le fondement de la haine du Noir sur tous les continents.

Villeneuve-la-Guyard rejoint Joigny en commémorant l’abolition de l’esclavage dans l’Yonne

Depuis 2016 – déjà 10 ans ! – Joigny était la seule ville de l’Yonne à commémorer l’abolition de l’esclavage pourtant encouragée par les notes ministérielles et l’attention de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) à la moindre ouverture à l’Autre. Merci de tout coeur à la municipalité de Villeneuve-la-Guyard qui vient élargir le cercle de celles et ceux soucieux d’apprendre à mieux connaître la France diverse en couleurs humaines parce qu’elle n’est tout simplement pas exclusivement européenne ! Oui, répétez-le à tous ceux qui vous entourent : la France n’est pas un pays exclusivement européen ! La France de demain commence par cette réalité géographique d’aujourd’hui à partager.

Merci aux familles ayant adhéré à l’idée de la commune de Villeneuve-la-Guyard quant à la connaissance de l’Autre et non à son rejet systématique parce qu’il est visiblement différent. A l’heure où l’association jovinienne “La France noire” propose – sur l’ensemble du territoire grâce au Pass culture – aux collégiens et aux lycéens une exposition rendant hommage aux Blancs et aux Noirs de France, d’Europe et des Amériques ayant défendu les esclaves africains au XVIIIe et au XIXe siècles, il serait bon que nous soyons nombreux à saluer cette commune de l’Yonne qui vient de se déclarer héritière de ce mouvement pour l’égalité et la justice entre les humains.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE et la ville de Joigny commémorent l’abolition de l’esclavage le 15 mai 2026

Comme tous les ans depuis mai 2016, l’association La France noire et la ville de Joigny organisent une cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Cette année, le thème mis en valeur par la Fondation de la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) dont notre association est membre est le 25e anniversaire de la loi Taubira du 21 mai 2001 « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ». Dans son article 1, la reconnaissance totale de la traite et de l’esclavage des Noirs (d’Afrique, de Madagascar et de l’Inde) comme crime contre l’humanité est clairement soulignée par cette loi.

Nous profitons de l’occasion pour dire toute notre reconnaissance à la mairie de Joigny pour la poursuite de ce partenariat qui participe à l’instruction des populations de notre commune quant à l’origine de la présence des Noirs dans le paysage français. La cérémonie sera animée par le groupe Le syndicat des bonnes nouvelles”. Ce sera l’occasion de découvrir notre quatrième exposition pédagogique destinée aux collégiens et aux lycéens de France (via le Pass culture et ADAGE) dès la rentrée prochaine et qui a pour titre Les grandes figures du mouvement abolitionniste. Un ciné-débat clôturera ce temps de mémoire le dimanche 17 mai avec le film documentaire LAPO CHAPÉ en présence de la réalisatrice Mélissandre Monatus.