Joséphine Baker et la banane au Panthéon

Joséphine Baker 1          Qui aurait dit que les portes du Panthéon s’ouvriraient un jour pour accueillir une noire qui, il y a quelques décennies, dansait avec une ceinture de bananes – ces bananes qu’en ce XXIe siècle, à Angers comme sur les stades de France, on jette encore à ceux dont la couleur de peau évoque un monde bien sauvage à la France blanche ? Les populations de Biarritz, qui ont choisi de nommer un de leurs quartiers La négresse afin d’avoir tous les ans l’occasion de se moquer de la tenancière noire du bordel local à l’époque de Napoléon, doivent être mortes de rire !

Joséphine Baker double          Avec l’entrée d’une négresse au Panthéon en ce XXIe siècle, tous ceux qui pensent que les termes France et Noir sont incompatibles trouveront sans doute l’occasion belle pour laisser s’exprimer violemment ou sournoisement leur haine épidermique à l’égard des populations noires de France. Cette mère bretonne et sa fille, qu’elle a incitée à hurler « à qui est la banane ? c’est pour la guenon pour qu’elle grandisse ! » au passage de Christiane Taubira, ont désormais une raison de crier à la trahison de la France blanche. Les années à venir nous promettent-elles les pires moments du racisme français, de même que l’élection d’Obama a ravivé le racisme américain ?

          L’entrée de Joséphine Baker au Panthéon est l’occasion de rappeler qu’il ne faut pas oublier que ce qui se passe en France en 2021, que tout ce qui se passera en France en 2022, 2023… était déjà inscrit dans les faits de notre histoire nationale il y a à peine huit ans : la violence de la haine de l’Autre !

Aux parents dont les enfants deviennent des racistes à 10 ans, je dédie 

ce billet de François Morel, adressé en novembre 2013 sur France Inter

           à la petite bretonne raciste (qui a fêté ses 18 ans en 2021)

Mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie, petite c… ? Déjà si jeune et déjà percluse de ressentiment, de violence larvée, de médiocrité, de bêtise, qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Quel avenir nous promets-tu ? Oui, petite c…, dans quel marigot insalubre, dans quel bourbier pernicieux, dans quel marécage de pensée rance et écœurante vas-tu te mouvoir le reste de ta vie ?

Toi qui au compteur de ton existence marque à peine dix ans, toi qui, […] te croyant amusante, te croyant pénétrante, imbécile, te croyant indocile devant le palais de justice d’Angers, a hurlé, une peau de banane à la main : c’est pour qui la banane ? C’est pour la guenon ! Te rendras-tu compte un jour, pauvre petite idiote, de l’ignominie de ton geste, de la honte de tes paroles, de l’indignité de ta pauvre attitude ? Sais-tu la désolation que ressentiraient en te voyant, incrédules et atterrés, tous ceux qui un jour se sont battus pour que sur les frontons de la mairie, de l’école publique – que sans doute tu as tort de ne pas fréquenter – on puisse écrire ces mots si simples qui sont pourtant un programme, un objectif, un idéal : Liberté, Égalité, Fraternité ? »

Joséphine Baker 3         Les autorités de notre pays ne doivent jamais oublier qu’il leur appartient de montrer à toute la nation que les Français noirs ont aussi besoin de références respectables et respectées. Panthéoniser, oui ; mais ne pas manquer de préciser que cela est une ferme volonté de faire avancer la connaissance des Autres pour mieux respecter leur différence. On ne combat pas le racisme avec de belles paroles mais avec des exemples valorisants et des outils pédagogiques qui montrent les armes qu’emploie ce fléau pour avancer dans la société.

Raphaël ADJOBI

Où est passé le Blanc du célèbre podium des J.O de 1968 ?

          Dans l’espace public de l’université de San José, aux États-Unis, trône une reproduction singulière, étrange même, du célèbre podium des JO de 1968 à Mexico où deux des trois hommes – les Noirs – lèvent une main gantée de noir en signe de dénonciation des violences policières qui accompagnent le racisme des Américains blancs à l’égard de leurs compatriotes noirs. Une sculpture étrange et dérangeante parce que l’athlète blanc du fameux podium n’y figure pas. De ce fait elle interpelle la conscience de toute personne qui la regarde.

J.O 1968 Mexico San José          Comment a-t-on osé faire cela ? Même si le Blanc n’avait pas levé une main gantée en guise de solidarité ou de soutien à la cause des Noirs, il était bien sur le podium et faisait donc partie de l’événement olympique pour quiconque veut raconter l’histoire, me suis-je dit. Il m’a fallu lire deux ou trois articles pour comprendre que ma réaction indignée tenait au fait que ma connaissance de l’histoire des trois hommes de ce podium, universellement connu et aujourd’hui célébré, était très incomplète.

          Je savais que ces deux points levés gantés de noir – pour dénoncer la sanglante répression des manifestations qui ont suivi l’assassinat de Martin Luther king en avril de cette année 1968 et de manière générale le racisme dont sont victimes les Noirs américains – ont coûté aux deux athlètes noirs leur exclusion immédiate des Jeux Olympiques. Ils ont été ensuite interdits de compétitions à vie par le CIO (le Comité international olympique) qui ne veut pas de l’ingérence de l’humanisme dans le sport. Je savais aussi que cet acte les avait condamnés à vivre comme des parias dans leur pays où ils ont régulièrement subi des menaces de mort. Difficile pour eux de trouver un emploi. L’épouse de l’un a divorcé ; celle de l’autre s’est suicidée. Du troisième homme du podium – l’homme blanc – je ne savais rien !

                     L’homme blanc du podium olympique de 1968

J.O 1968 Mexico 2          Le Blanc du célèbre podium des Jeux Olympiques de 1968 symbolisant la lutte contre les violences policières et le racisme des Blancs à l’égard des Noirs est l’Australien Peter Norman, arrivé en deuxième position de la course des 200 mètres. Ce que le public du stade n’avait sûrement pas vu lors de la remise des médailles mais qui n’avait pas échappé aux officiels de l’organisation des Jeux, c’est que par solidarité avec les deux athlètes noirs – Tommie Smith et John Carlos – Peter Norman arborait aussi le badge de l’ Olympic project for human rights – (Projet Olympique pour les Droits de l’homme visant à protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis et dans le monde). Regardez bien l’image du podium et vous remarquerez la discrète union entre ces trois hommes symbolisée par ce badgeJ.O 1968 Mexico Olympic project. Cela explique pourquoi la reproduction en bronze du célèbre podium de Mexico 1968 à Washington, au National museum of African American history culture, est indubitablement le témoignage d’une histoire qui mérite d’être connue à travers le monde au nom de la fraternité humaine. Dans ce musée, Peter Norman n’est pas un figurant, un faire-valoir des deux autres, comme le croient tous ceux qui ignorent le sens du badge sur leur survêtement. Il est représenté en tant que militant pour l’égalité des droits humains dans chaque pays du monde où vivent Noirs et Blancs. C’est ce que j’ignorais.

J.O 1968 Mexico après          Peter Norman, l’Australien, a été aussi – de manière plus discrète – un paria dans son pays. Il n’a pas été immédiatement exclu des Jeux Olympiques d’octobre 1968 comme les Américains Tommie Smith et John Carlos. Mais, dans son pays, malgré ses performances athlétiques et sa qualification, il a été privé des Jeux de 1972. Contraint par J.O 1968 Mexico Funéraillesles besoins de la vie sociale, il avait alors repris son métier d’enseignant mais l’avait perdu quelques années plus tard pour des raisons obscures. Il est mort le 3 octobre 2006 d’une crise cardiaque à Melbourne, à 64 ans. N’ayant jamais perdu le contact avec ses deux amis noirs américains, ceux-ci – réhabilités dans leur pays au début des années 2000 – ont fait le voyage en Australie pour le porter à sa dernière demeure.

         Le sens de la statue de l’homme blanc absent du podium de 1968

J.O 1968 Enfant          La statue du célèbre podium de 1968 de l’université de San José (Californie) invite tous les Blancs des États-Unis et tous les visiteurs blancs du monde entier à se positionner par rapport à la lutte pour l’égalité entre les Noirs et les Blancs en prenant la place de Peter Norman laissée vide. Que chaque Blanc qui pense sincèrement partager le même idéal que lui prenne sa place pour poursuivre le combat ! Voilà le sens du monument. Quelle idée géniale de la part de l’artiste d’avoir pensé à concevoir cette statue qui invite à la réflexion ! Bravo à tous les artistes qui sont capables de nous obliger à réfléchir à partir de peu de chose, surtout ceux qui semblent nous choquer alors qu’ils nous interpellent.

° Plus de onze ans après sa mort, le 28 avril 2018, le gouvernement australien a décoré Peter Norman de l’Ordre du mérite, reconnaissant ainsi que les faits qui lui étaient reprochés 50 auparavant étaient une injustice collective à l’égard de l’idéal qu’il défendait.

° Témoignage de John Carlos en 2018 (23 ans en 1968) : « Nous étions préoccupés par l’humanité, les droits de l’Homme. […] Malheureusement, concernant les droits civiques, un escargot a fait plus de chemin en 50 ans » (France Inter 2018).

° Témoignage de John Smith (entraîneur américain de la Française Marie-José Perec) : « John Carlos et Tommie Smith m’ont fait comprendre que quand on croit en quelque chose et qu’on défend des valeurs, on sait qu’il y aura des conséquences. Le plus important était que les choses changent. Ils ont mis leur vie en jeu pour que les gens prennent conscience de ce qui se passait. C’était une affirmation sociale. Peter Norman aussi a été ostracisé quand il est rentré en Australie ».

Raphaël ADJOBI

La championne de tennis Naomi Osaka et la lutte contre le racisme

Naomie Osaka - US Open 2020          En novembre 2020, lors d’une audition devant les parlementaires britanniques, Greg Clarke a employé un terme stigmatisant à l’égard des footballeurs noirs et a dû immédiatement démissionner de son poste de président de la Fédération anglaise de football (FA). En France, selon le journal Ouest-France de juin 2021, malgré les cris de singe, les jets de bananes et les propos racistes mille fois dénoncés, Noël Le Graët, le président de la Fédération française du football (FFF), nie le racisme à l’égard des footballeurs noirs, et cela « de façon parfois…inappropriée » : « le racisme n’existe pas dans le foot ou peu » avait-il dit, fier de lui !

          Au début du mois de décembre 2020, à Istanbul, les joueurs du Paris SG et ceux de l’équipe turque de Basaksehir Istanbul ont accompli un geste inédit dans l’histoire du football en terre d’Europe : ils ont quitté la pelouse en cours de match pour protester contre les propos racistes du quatrième arbitre à l’égard d’un membre camerounais de l’encadrement du Basaksehir. Mis à part ce fait, le racisme dans le football semble ne pas exister en Europe pour La FIFA qui se contente d’afficher des slogans sans jamais prendre de sanction ferme et claire.

Naomi Osaka 4 images militantes          Les empoignades de la joueuse de tennis Naomi Osaka avec les médias japonais qui assurent que dans leur pays « on ne mélange pas le sport et la politique » nous rappellent évidemment les propos des journalistes et des politiques français entendus sur les ondes durant des décennies. Nous pensons donc que la réponse cinglante que la joueuse japonaise a envoyée aux médias de son pays s’adresse aussi à ceux de France et à tous les politiques prompts à accuser les sportifs noirs (et même les autres) de vite crier à la victimisation : «Je déteste ceux qui disent que les athlètes ne doivent pas se mêler de politique et se contenter de divertir le public. D’abord, c’est une question de droits de l’homme. Deuxièmement : en quoi avez-vous plus le droit que moi de vous exprimer ? Avec votre logique, une personne qui travaille chez Ikea a juste le droit de parler du mobilier Grönlid.» La jeune fille avait 22 ans quand elle tenait ce discours. Avouons que peu d’adultes ont été capables, sont capables, et seront capables d’être aussi clairvoyants sur le sujet ! Elle vient d’avoir 24 ans en octobre 2021.

Naomi Osaka en famille          Naomi Osaka est née en octobre 1997 à Osaka d’une mère japonaise et d’un père haïtien. Elle est la seconde fille du couple. Les parents ont fait le choix de faire porter à leurs filles le nom de leur mère pour des raisons pratiques liées à leur vie au Japon. Les grands-parents japonais désapprouvant ouvertement le mariage de sa mère avec un noir, Naomi et sa petite famille ont fini par quitter le pays pour s’installer aux États-Unis. Elle n’avait alors que 3 ans. C’est là-bas que sa sœur et elle vont être formées en suivant le même régime que les Américaines Vénus et Serena Williams. La suite, on la connaît : elle parviendra même à détrôner momentanément son modèle Serena williams de la première place mondiale, après avoir abandonné, à 19 ans, la nationalité américaine pour la japonaise.

                                    Le blanchiment de Naomi Osaka

Naomie Osaka blanchie 2          Si les Japonais s’enflamment pour ses succès sur les cours de tennis, les prises de position fracassantes de la jeune championne – pourtant très timide – les indisposent parce qu’elles bousculent leurs habitudes. En 2018, sa compatriote Nao Hibino – également joueuse de tennis – déclarait : « Pour être honnête, nous nous sentons un peu éloignés d’elle parce qu’elle est si différente physiquement ». Le Japon est en effet l’une des nations les moins ethniquement diversifiées de la planète et où la multiplication des publicités racistes opposant la peau noire (saleté) et la peau blanche (propreté) semble ne choquer personne. En 2019, quand la société de nouilles instantanées Nissin a réalisé une publicité de style manga dans laquelle Naomi Osaka apparaissait avec la peau blanche, la concernée n’a pas manqué de faire clairement savoir aux promoteurs qu’elle n’est pas Blanche. La société a présenté ses excuses et a retiré sa publicité. En 2020, face à la protestation de la jeune joueuse, le radiodiffuseur public japonais NHK s’est excusé à son tour pour avoir caricaturé les Noirs et exclu les principales raisons de leur mouvement dans un film d’animation censé expliquer leurs manifestations aux ÉNaomi Osaka porte-flamme Tokyotats-Unis et en Europe. « Dans un pays où la tradition est d’éviter les disputes, (où) l’harmonie est la chose la plus importante », déclare Robert Whiting (auteur de Tokyo Junkie), Naomi Osaka a enclenché « un processus d’apprentissage pour les Japonais ». Depuis 2020, ajoute-t-il, « il y a eu des discussions dans des émissions de variétés à la télévision expliquant les prises de position de la championne » (BBC News Afrique).

              L’héritière des athlètes noirs au poing levé de Mexico en 68

Naomi Osaka l'héritière          La jeune joueuse est donc connue pour être très ferme quand il s’agit du racisme. En août 2020, elle franchit un palier dans sa volonté de militer contre ce fléau. Quelques heures après sa qualification pour les demi-finales du tournoi de Cincinnati, elle annonce qu’elle ne jouera pas son match prévu le jour suivant. Elle a décidé d’aller manifester avec le mouvement Black Lives Matter contre les violences policières à l’encontre des Noirs américains après l’affaire Jacob Blake, un homme de 29 ans touché dans le dos par plusieurs balles tirées par un policier blanc. Les organisateurs ont été obligés de reporter tous les matchs permettant ainsi à Naomi Osaka de demeurer dans le tournoi. A ceux qui semblaient ne pas apprécier sa décision, elle a répondu : « En tant que femme noire, j’ai le sentiment qu’il y a des questions beaucoup plus importantes qui nécessitent une attention immédiate, plutôt que de me regarder jouer au tennis. Je ne m’attends pas à ce que quelque chose de radical se produise si je ne joue pas ; mais si je peux engager une discussion dans un sport majoritairement blanc, je pense que c’est un pas dans la bonne direction ». A 24 ans, Naomi Osaka est indubitablement devenue la digne héritière des athlètes américains Tommie Smith et John Carlos qui, aux jeux olympiques de Mexico en 1968, ont levé un point ganté de couleur noire en soutien à la cause des Afro-Américains lors de la cérémonie de remise des médailles du 200 mètres. C’était l’année de l’assassinat de Martin Luther King et de la sanglante répression des manifestations qu’il avait engendrées.

Raphaël ADJOBI

Lady Sapiens : le documentaire

La femme          Tous ceux qui ont vu le documentaire « Lady sapiens » le 30 septembre 2021 sur France 5 ont tout de suite compris qu’il visait à briser l’image d’Épinal de la femme préhistorique blanche hirsute et sale comme son compagnon et ayant la vocation de s’occuper de ses nombreux enfants au sein de la grotte alors que l’homme chassait, taillait les outils et peignait. Les auteurs du livre et les réalisateurs du documentaire voudraient clairement nous faire oublier cette image.

          Au début du documentaire, le commentateur parle d’Européens sans tenir compte du fait que dans la conscience commune, ce mot signifie « personnes blanches ». Cela, joint à l’univers graphique du jeu vidéo Far Cry d’Ubisoft avec ses personnages hybrides – ni Noirs ni Blancs – celui qui a lu le livre se dit que les réalisateurs manquent d’audace et s’emploient à préserver les sentiments de ceux qui croient encore à une origine blanche ancienne des humains d’Europe. Heureusement, très vite, les scientifiques qui interviennent nous rassurent et précisent que les recherches sur les squelettes et les études ADN montrent que non seulement – jusqu’à une date récente (moins 6 000 ans avant J.C) – les populations vivant en Europe occidentale étaient noires de peau avec les yeux bleus, mais encore qu’aucun élément ne permet de dire qu’il y avait une distinction sexuée du travail à ces époques d’origine. A partir de ce moment, grâce à des acteurs noirs créant une réalité virtuelle, la suite du documentaire reste centrée sur la femme préhistorique africaine vivant en Europe et nous la montre soucieuse de sa beauté et de l’hygiène de son corps, gérant le rythme de ses maternités, artiste et tailleuse d’objets de toutes sortes, chasseuse et ardente travailleuse – ce qui lui donne une apparence aussi musclée que les hommes. Mais convenons ensemble, lecteurs du livre et téléspectateurs du documentaire, que ces derniers éléments méritent d’être approfondis et affinés. Et c’est d’ailleurs ce que dit le collectif de scientifiques qui s’est aussitôt insurgé contre cette codification trop précise des relations entre les hommes et les femmes de cette époque lointaine. C’est vrai que ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de méthode scientifique pour déterminer si tel objet taillé l’a été par un homme ou une femme qu’il faut s’appliquer à les partager équitablement ou donner la primauté à la femme après l’avoir longtemps accordée à l’homme. Il convient de laisser du temps à la science. Reconnaissons cependant que sur ce chapitre, le livre et le documentaire ont au moins l’avantage d’appeler chacun à ne pas voir comme des certitudes la place que nos images et nos récits actuels assignent à la femme préhistorique. Pour le reste, tous les scientifiques sont d’accord.

La Dame de Cavillon FinNotre analyse :

1 – La partie la moins éclairante du documentaire est celle insistant sur la couleur bleue des yeux et son rôle éventuel dans le choix du compagnon, en clair son lien avec la sexualité des femmes. Il y a aujourd’hui encore des Africains et des Européens aux yeux bleus. On ne voit pas la fonction particulière que jouent les yeux bleus dans leur vie sexuelle au point de croire que cette couleur des yeux a modifié l’histoire des sociétés en Europe ou ailleurs.

2 – Indubitablement, le grand moment de ce documentaire fut la démonstration de ce que les auteurs du livre appellent l’ethnoarchéologie ; une méthode qui « permet d’étendre le champ des possibles […]. Elle permet aussi d’écarter certaines hypothèses farfelues, jamais observées dans aucune population actuelle ou ayant existé » (p.36) : un moment magique s’opère quand les pisteurs namibiens (un pays du sud-ouest de l’Afrique) appelés à étudier les pas des préhistoriques dans une grotte en Europe confirment non seulement les premières impressions des chercheurs, mais surtout quand ils leur apportent des informations complémentaires très précises quant aux comportements des personnes d’une époque si lointaine qui ont laissé ces traces. Dans le groupe, il y avait des femmes, ont-ils dit : l’une a glissé et s’est rattrapée en posant rapidement l’autre pied ; l’autre a dû quelque peu « sursauter » pour mieux replacer une charge qu’elle portait (sans doute sur le dos). Et quand le scientifique mime ces deux scènes, pour lui, tout s’éclaire ! Le téléspectateur comprend qu’une nouvelle race de chercheurs est née. La connaissance du passé doit désormais s’appuyer sur la vie des humains d’aujourd’hui. « Il est probable que les femmes du paléolithique supérieur n’étaient pas très différentes de celles d’aujourd’hui. […] Les qualités de nos grand-mères, de nos mères et de nos sœurs se nichaient déjà dans l’ADN de Lady Sapiens » (p. 241).

L'évolution de l'homme 3Voir Lady sapiens, le livre : https://lafrancenoire.com/2021/09/30/la-deconstruction-de-notre-connaissance-de-la-prehistoire-avec-lady-sapiens-une-analyse-de-raphael-adjobi/#respond 

Raphaël ADJOBI

Le servage, cet autre visage de l’esclavage (une analyse de l’article de Ludolf Kuchenbuch*)

Le servage 6          Dès l’annonce de la parution de Les Mondes de l’esclavage, je n’avais qu’une question en tête : les auteurs intègrent-ils le servage et la colonisation dans les formes de l’esclavage ? Car pour moi, en dehors de la question de statut, le principe de l’exploitation de la force physique de l’autre pour ses besoins personnels est bien présent dans ces deux formes de dépendance servile. Une fois le chapitre « De l’esclavage au servage » repéré, c’est tout naturellement que, soulagé, je l’ai dévoré. C’est un excellent article de Ludolf Kuchenbuch, traduit par Laurent Cantagrel, que je conseille vivement à tous les collègues. Il nous fait comprendre, si nécessaire, pourquoi les événements de 1789 furent une vraie révolution. Par ailleurs, l’auteur dit lui-même que depuis Marc Bloch en 1941, le servage reste aujourd’hui encore un sujet épineux, même pour les chercheurs.

          Afin d’être très clair et très précis pour les lecteurs, plutôt que de parler de la France entière ou de l’Europe dans sa globalité, il circonscrit sa recherche à l’Alsace du Nord, afin de bien montrer par l’exemple comment on est passé des « mancipia considérés comme des choses (res) faisant partie des biens seigneuriaux […] vivant dans un établissement séparé, attaché à un manse » au stade d’ « esclaves disposant de biens […] à partir du IXe siècle ». Dès lors, fait-il remarquer, « le terme de servus remplace celui de mancipium* pour désigner la personne » ; et c’est désormais le mans – les fermes et les terres qui leur ont été concédées par le seigneur – qui acquiert, comme par analogie, le statut de non libre. En d’autres termes, « le lieu est devenu la principale composante de la non-liberté, prenant le pas sur la servitus de naissance ».

          L’auteur reconnaît la difficulté pour les chercheurs d’aujourd’hui à bien comprendre « le double processus dynamique de la seigneurisation ». En effet, il faut d’une part tenir compte de l’affranchissement de l’esclave de naissance (mancipium) avec lequel s’établit désormais « une relation de domination à distance », et d’autre part ne pas perdre de vue l’insertion de personnes nées libres ainsi que leurs biens dans la dépendance des aristocrates et des ecclésiastiques qui tous accumulent par voie de conséquence des terres et des personnes. Il faut peut-être imaginer que l’Église devenant de plus en plus puissante a tenu à partager les terres et les personnes que seuls détenaient jusque là les aristocrates. Du point de vue du seigneur, « cette modification de la condition de servitude […] consiste en un relâchement de la possession originelle sur l’esclave, la dissolution du statut de chose qui était le sien. […] Du point de vue du dominé, cette transformation consiste en l’acquisition d’une sociabilité familiale, […] au travail pour soi, et à l’acquisition de biens matériels » grâce à l’attribution de manses et de terres par le seigneur. « Les contreparties que doivent ces personnes dépendantes consistent principalement en services, en une disponibilité presque sans fin à aller travailler pour le seigneur sur ses terres, dans sa ferme, sa forêt, ses vignes, à se rendre à ses lieux de repos, à son armée ». Les colonisés d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs se reconnaîtront aisément dans ces différents services. Par ailleurs, dans bien des cas, « ils doivent donner 5 poules [par an], 15 œufs, faire le guet à tour de rôle, préparer le malt et le pain. Service de messagerie, si/quand c’est nécessaire. Leurs femmes (doivent) tisser une chemise de 10 coudées de long et de 4 de large » ( extrait de la description du domaine (curtis) de Pfortz, appartenant à l’abbaye de Wissembourg).

Les monde de l'esclavage          La question que se pose l’auteur à la fin de son article est celle-ci : ces concessions et l’acceptation de faire de ses biens (res) des serviteurs à distance répondaient-elles à un souci moral de la part des seigneurs, ou bien les serviteurs leur ont-ils arraché tous ces changements ? Pour lui, comme pour nous, « les seigneurs avaient sans doute conscience des effets stabilisateurs d’une telle faveur, et des avantages matériels qu’ils pouvaient en tirer ». Mais nous n’écartons pas le fait que la montée en puissance de l’Église a sûrement joué un grand rôle. Grâce à son emprise sur les consciences, elle a certainement tenu à partager les terres aussi bien que les personnes avec les seigneurs. Sans cela, seule l’édification des nombreux châteaux serait compréhensible ; celle des cathédrales et autres lieux grandioses de la foi chrétienne nous plongerait encore dans des hypothèses insondables. Pour les seigneurs comme pour l’aristocratie ecclésiastique, la main-d’œuvre était là, à leur entière disposition. Il leur suffisait de s’entendre. Et il faudra l’apparition d’une autre catégorie de populations avec la multiplication des bourgs (villes) – les bourgeois – et le développement du commerce dans les siècles suivants pour voir ce bel édifice de l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel commencer à se fissurer et enfin exploser en 1789.

* Ludolf Kuchenbuch, historien, professeur émérite à l’université de Hagen (Allemagne). Spécialiste du haut Moyen Âge occidental, il a consacré des travaux à l’étude du féodalisme et des transformations des statuts de dépendance.

* Le mancipium : l’esclave issu de la capture, en droit romain ; le captif réduit au travail servile auprès d’un maître.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les Mondes de l’esclavage, 1168 pages

Auteur : Ouvrage collectif (50 auteurs et autrices, 15 nationalités).

Éditeur : Seuil, septembre 2021.

LE BLANCHIMENT DE « L’ESCLAVE AFFRANCHIE » DE BORDEAUX

L'esclave affranchie          Le vendredi 13 septembre 2021, les Bordelais ont découvert la partie supérieure de la statue de « L’esclave affranchie » – placée en face de la Bourse maritime – recouverte d’une bonne couche de plâtre blanc. A son pied, on pouvait voir une large auréole blanche témoignant d’un piétinement de longue durée de l’auteur ou des auteurs de cet acte de vandalisme.

          Indigné par la dégradation de ce monument érigé en hommage à toutes les victimes de l’esclavage outre-Atlantique, les membres de l’association « Mémoires et Partages » ont pris soin de lui redonner son éclat après le passage des services de la mairie qui l’ont grossièrement débarrassée de son écharpe blanche et surtout de sa couleur de peau blanchie à la chaux. La mairie ainsi que Mémoires et Partages ont aussitôt manifesté leur intention de porter plainte. Et très vite, un article du journal en ligne Rue89 apprend aux Bordelais – on ne sait par quel miracle – qu’il ne s’agit pas d’un vandalisme à caractère raciste parce que l’auteur du méfait est un étudiant en art.

          Tiens, me suis-je dit, parce qu’on est étudiant en art on peut s’attaquer aux statues de la cité sans qu’on y lise aucune intention particulière ? Puis, c’est FR3 Nouvelle Aquitaine qui confirme la qualité d’étudiant du vandale avec un élément supplémentaire : c’est « un professeur (qui) a averti la direction des affaires culturelles de la mairie qu’il ne s’agissait absolument pas d’un acte raciste […] La statue de l’esclave noire a été recouverte de plâtre blanc par un étudiant qui voulait réaliser un moulage ». Vous avez bien lu : « un étudiant qui voulait réaliser un moulage ». Tel est l’argument supposé suffisant pour laver toute personne de mauvaise intention quand elle s’en prend à un bien privé ou public.

          On ne peut que s’étonner de la volonté de l’enseignant qui, au lieu de s’indigner de la conduite de son élève, exprime sa ferme volonté de nier tout caractère raciste à ce qu’il a fait. Est-il dans sa conscience au point de contrôler toutes ses pensées ? Est-ce lui qui a demandé cet exercice sur cette statue ? Est-ce lui qui a demandé à son élève de laisser le plâtre sur le monument une fois son travail terminé ? Peut-il nous dire la valeur ou le sens du travail achevé ? Ce collègue s’est comporté comme ces parents qui viennent devant les équipes pédagogiques jurer par tous leurs dieux que leur enfant ne peut mentir, ne peut tricher, n’est nullement bavard. Il reproduit, sûrement comme bien d’autres, ce qu’il déplore quand il s’agit des parents. Le statut d’apprenti boucher ou d’étudiant vétérinaire n’autorise personne à découper des animaux ou bien à les opérer où et quand il veut. Imaginez un éleveur découvrant, un matin dans son pré, une de ses vaches morte, découpée. Imaginez que devant sa colère, le maître boucher vienne lui expliquer que son élève n’avait nullement l’intention de lui voler sa viande pour se nourrir mais qu’il s’est contenté de pratiquer sa leçon. Franchement, ne sommes-nous pas en droit de nous poser des questions quant à l’avenir qu’un tel enseignement promet à la société ?

Colbert devant l'Assemblée          Toucher, caresser, se faire photographier avec les statues, ce sont des gestes qui font partie de la vie des cités modernes. Et parfois elles portent la marque de cette proximité avec les promeneurs. D’ailleurs, certaines municipalités prennent des mesures pour éviter cette proximité qu’elles jugent nuisible. Mais mener des actions visant à les faire changer d’aspect, sans aucune demande préalable et sans raison explicitée devant les autorités compétentes, c’est manifester contre les autorités qui les ont érigées, ou permis leur érection, un sentiment particulier. La peinture rouge sur la robe de la statue de Colbert devant l’assemblée nationale ne nous dit pas le contraire. Retenons qu’à Nantes, c’est parce que la statue en mémoire de l’esclavage a été vandalisée que la municipalité de l’époque a construit un mémorial devenu patrimoine de l’histoire de France. Il importe que certains apprennent à donner du sens à leurs actes afin de rendre le débat social clair et lisible, au lieu de se réfugier constamment dans le déni.

Raphaël ADJOBI

Marcel Ravin, le chef étoilé évincé du dîner des grands chefs par ses pairs…

Marcel Ravin 5          Le dimanche 26 septembre 2021 s’est tenu à la préfecture du Rhône, à Lyon, le dîner des grands chefs de la restauration. Organisé par les marques Sirha food et Invité par le président de la République, le chef étoilé Marcel Ravin a été interdit d’accéder à la salle de réception alors qu’il était muni de son carton d’invitation présidentiel.

          Dans ce milieu de la haute gastronomie où tout le monde se connaît, jusqu’à ce dimanche-là, il était difficile pour le commun des Français d’imaginer qu’une telle chose pouvait arriver. Le chef étoilé Martiniquais précise qu’il était dans la même file d’attente que d’autres grands chefs ; il se trouvait précisément aux côtés du chef lyonnais Alexis Trolliet. « On était ensemble, écrit-il sur sa page Face Book, j’avais ma carte d’invitation nominative et ma carte d’identité nominative, mais ils m’ont dit que je n’étais pas sur la liste et leur responsable n’a rien voulu savoir. Bien entendu, certains sont rentrés alors qu’ils n’avaient aucune invitation ».

          Déçu et dépité par l’humiliation qu’il venait de subir, Marcel Ravin quitte la préfecture, lieu de la fête, et part dîner dans un bar près de là. Il commande une andouillette et des frites, pour se consoler. Il a eu toute la nuit pour réfléchir à ce qu’il venait de vivre. « Triste soirée. Être invité et finir sur un trottoir à bouffer une andouillette… Vive la gastronomie française et la fraternité ! » Effectivement, être invité par le président de la République parce que vous êtes une figure de l’excellence française et se voir obligé de quitter les lieux et d’aller dîner ailleurs constitue une cinglante humiliation. Mais Marcel Ravin ne désespère pas de l’humanité : il garde en mémoire la compassion du vigile gêné de ne pas avoir pu faire intervenir un organisateur, ainsi que la bienveillance des policiers tristes de le voir repartir son carton d’invitation à la main. « J’ai l’espoir que notre profession se fédère et qu’aucun chef reconnu par ses pairs ne soit plus jamais laissé sur le pas de la porte », se dit-il.

          Pour « ce manque de considération pour une absence sur les listes », le chef Marcel Ravin espérait tout de même des excuses franches des organisateurs. L’incident ne mériterait pas d’être raconté ici si deux faits supplémentaires n’avaient pas retenu notre attention. Non seulement le journal en ligne de l’extrême droite (Valeurs actuelles) s’est empressée de qualifier l’éviction publique d’un grand chef cuisinier français à une soirée devant honorer sa profession de fait marginal – fait « en marge du salon international de la restauration »mais encore les excuses de ses pairs étaient assorties d’une justification dont la teneur mérite d’être soumise à l’appréciation de chacun. Selon les propos de Luc Dubanchet, directeur des marques Sirha Food – recueillis par le journal de Saône et Loire sur son site – d’autres personnes étaient dans le cas de Marcel Ravin (donc « pas sur la liste ») ce dimanche soir, mais « pour lesquelles on a pu rattraper le coup car on a été prévenu. Mais là, on n’a pas été mis au courant, hélas. On regrette cet incident évidemment involontaire de notre part, il n’y a rien d’orienté là-dedans ». Bien sûr que le chef Martiniquais avait noté que « certains sont rentrés alors qu’ils n’avaient aucune invitation ». Sur une vidéo publiée sur sa page Facebook, il assure que « certains collègues étaient arrivés avec des amis et ont réussi à les faire accepter sur un simple coup de fil ». Édifiant, n’est-ce pas ? Le lendemain, à 22 h, il reçoit un appel téléphonique disant clairement : «nos équipes ont merdé, je ne sais pas quoi vous dire, je m’en excuse… vous étiez bien sur la deuxième liste»… Au lecteur s’impose un temps de silence et de réflexion pour tirer sa propre conclusion. Combien de personnes comptait cette liste oubliée du service d’accueil ?   

Marcel Ravin Bleu Bay          Sachant que ce qui vient de lui arriver est une énième épreuve parmi toutes celles qu’il a surmontées durant son parcours, Marcel Ravin conclut en ces termes : « Souhaiter à mes enfants et à mes jeunes (apprentis) un avenir plus solidaire n’est pas une insulte, c’est un message pour l’égalité, la liberté et la fraternité ». Évidemment, ceux qui voient des marginaux partout trouveront son message marginal. Quant à nous, nous pensons qu’il doit être un souci au cœur de chaque citoyen et faire l’objet de véhéments rappels par la République.

Raphaël ADJOBI

LADY SAPIENS : le livre qui déconstruit notre connaissance de la préhistoire (une analyse de Raphaël ADJOBI)

La dame de Brassempouy         « On a tendance, même dans les représentations récentes, à voir revenir des petits clichés sur la femme préhistorique. Notre idée était donc de déconstruire ces clichés-là pour aller vers un imaginaire plus proche de la réalité du terrain ». Tels étaient les premiers mots de la jeune préhistorienne Jennifer Kerner lors de la présentation, sur France culture le 10 septembre 2021, du livre Lady Sapiens, coécrit avec Thomas Cirotteau et Eric Pincas. Selon elle, aujourd’hui, « on a les éléments pour casser l’image d’Épinal de la femme [préhistorique] extrêmement fragile, extrêmement replète ».

          En effet, avant même d’aller plus loin dans la connaissance des différents rôles joués par la femme dans ces sociétés des origines – mère, compagne, artiste, esthéticienne, prêtresse, guérisseuse… – le livre s’appuie sur les analyses des squelettes et aussi sur les analyses génétiques pour dresser un portrait robot de la femme préhistorique. Le lecteur constate alors que ce portait n’a rien à voir avec le contenu des livres et des documentaires pour enfants ou adultes dont nous disposons aujourd’hui. Malgré le fait que toutes les populations humaines qui se diffusent vers l’Europe et l’Eurasie emmènent dans leur génome environ 2 % de celui des Néandertaliens, sortis eux aussi d’Afrique à une date encore plus reculée, « Lady Sapiens est une femme africaine à la peau noire, aux cheveux noirs et crépus, plutôt athlétique, musclée… aussi musclée que ses homologues masculins ». Et parmi les éléments de cette description physique, ce qui a surpris tous les chercheurs a été la perte très récente de la couleur noire de l’épiderme de ces hommes qui vivaient en Europe : « Les premiers Homo sapiens qui arrivent en Europe, il y a 45 000 ans, sont noirs de peau, et […] conservent cette couleur foncée longtemps […]. Nous pensions que les humains s’étaient plus rapidement adapté à un climat où l’ensoleillement est plus faible qu’en Afrique [parce que] avoir une peau plus claire permet en effet de mieux assimiler la vitamine D sous ces latitudes », remarque Évelyne Heyer, professeure en paléogénétique, et ethnobiologiste. Et pourtant, poursuit-elle complètement éblouie par la vérité scientifique, « il faut attendre le néolithique, – 6 000 ans avant J.C. pour voir un éclaircissement des couleurs de peau chez les populations » vivant en Europe. En d’autres termes, pour les scientifiques, l’être blanc ne date que d’hier ! Et Jennifer Kerner de renchérir : la peau de l’homme préhistorique est restée « noire jusqu’à une période extrêmement récente. 6 000 à 5 000 ans avant notre ère seulement, la peau commence à s’éclaircir ! ». Vous connaîtrez les causes de la récente dépigmentation de l’homme noir européen en lisant Lady Sapiens.

Les yeux bleus groupe 2          La découverte de ce récent blanchiment de l’Européen noir nous oblige à jeter un regard tout à fait nouveau sur toutes les autres découvertes relatives à la préhistoire faites en Europe. Nous sommes obligés de retenir que toutes les peintures rupestres, tous les objets d’art ou non, et toutes les inventions humaines antérieures à 5 000 ans ou 4 000 ans avant J.C. sont l’œuvre de populations noires ! Le génie blanc en prend un coup, n’est-ce pas ? Cette découverte « a de quoi surprendre, quand on a l’habitude des reconstitutions de femmes et d’hommes préhistoriques présentés dans les musées et dans les livres de vulgarisation, qui n’ont que rarement la peau foncée », reconnaissent les trois auteurs du livre. Voilà donc nos revues, nos « docufictions » et nos documentaires sur la préhistoire devenus obsolètes.

La Vénus de Laussel 3          En lisant Lady Sapiens, on comprend que les chercheurs d’aujourd’hui sont conscients du fait que les préhistoriens du XIXe siècle et ceux du début du XXe ont écrit l’histoire de l’humanité avec les vues racistes et sexistes de la société dans laquelle ils évoluaient. Ce que démontrait déjà Marylène Pathou-Mathis dans Le sauvage et le préhistorique (histoire du racisme) et dans L’homme préhistorique est aussi une femme (histoire du sexisme). Un changement de méthode s’impose donc. Non seulement les chercheurs conviennent qu’il est nécessaire de « travailler à la production de contre-discours appuyé sur une approche anthropologique et pluridisciplinaire qui pourrait être capable de construire un nouveau type de récit non monolithique » (Marylène Patou-Mathis – L’homme préhistorique est aussi une femme), mais il faut désormais faire usage d’un outil essentiel : l’ethnoarchéologie ! C’est-a-dire, prendre en compte l’étude des peuples actuels. Par exemple, l’étude des peuples de cueilleurs-chasseurs actuels d’Afrique, d’Asie et de l’Amérique du sud « permet d’étendre le champ des possibles, tant les solutions apportées pour s’adapter à l’environnement sont variées. Elle permet aussi d’écarter certaines hypothèses farfelues, jamais observées dans aucune population actuelle ou ayant existé » (p. 36). Très bien dit ! Il faut donc absolument tourner le dos aux méthodes des préhistoriens et des égyptologues du XIX et du début du XXe siècle qui travaillaient sans jamais regarder les populations de la terre au point d’inventer des peuples d’hommes blancs partout où le génie humain s’est exprimé. Mais nous devons aussi tous retenir cet autre point : malgré tous les efforts qu’ils accomplissent depuis quelques années pour un enseignement plus proche de la vérité, « un travail de déconstruction attend toujours les scientifiques afin de venir à bout des préjugés des universitaires eux-mêmes », c’est-à-dire les enseignants chargés de diffuser ces connaissances aux jeunes générations (p. 35). Nous espérons qu’ils seront nombreux à lire cet article et surtout le livre qui les accuse d’entretenir les préjugés en ne se mettant pas à jour.

Lady Sapiens          A ceux qui ne manqueront pas de dire qu’en revisitant ainsi l’histoire avec de nouveaux schémas on risque de tomber dans une autre lecture aussi biaisée, Thomas Cirotteau répond en ces termes : « Je pense qu’il faut accepter le risque des nouvelles interprétations que fait notre époque des faits scientifiques. Se tromper fait partie de la science. Nous sommes quand même aujourd’hui à une période où l’on a des éléments qui sont tout à fait directs, c’est-à-dire plus mesurables et déterminants pour dresser un portrait plus juste et plus nuancé de cette vie des hommes et des femmes du paléolithique supérieur – entre 40 000 ans et 10.000 ans avant notre ère ».

Raphaël ADJOBI

Le livre : Lady Sapiens, 248 pages. / Auteurs : Thomas Cirotteau, Jennifer Kerner, Éric Pincas – Editeur : Les Arènes, 2021.

Les tribulations de la Marianne noire de 1848

La Mariane noire de Toulouse          L’éphémère deuxième République a laissé de la statue de la Liberté ou notre Marianne une image inédite dont l’histoire mérite d’être contée. Avant 1848, en France, toutes les représentations picturales de la Liberté – que l’on appellera Marianne à partir de la IIIe République à la fin du XIXe siècle – étaient symbolisées par une femme blanche à l’allure masculine, avec tout de même une bonne paire de seins dont l’un était souvent dénudé. En effet, visiblement martiale par ses membres taillés à la serpe comme ceux des soldats romains, la Liberté ou Marianne était aussi la « Gueuse » quand elle était trop féminine et renvoyait à une République détestée. Oui, car nombreux étaient les Français ennemis de la République avant la IVe et la Ve République. Et voilà qu’au milieu du XIXe siècle, la deuxième République va symboliser la Liberté nationale française par l’image d’une femme noire aux cheveux raides tombant le long de son cou massif ! Une statue d’un mètre vingt, pesant quatre-vingt-dix kilogrammes, et qui arbore le bonnet phrygien des esclaves affranchis choisi par la première République. Voici le début de la description faite par les auteurs de La Marianne du musée (Editions Loubatières, 2020) de ce qui reste des multiples symboles qu’elle arborait : « Sur le bonnet […], Marianne aurait pu porter une structure en forme d’uræus, ce cobra femelle souvent associé au vautour qui ornait le front du pharaon… […]. Par ailleurs, les pans qui prolongent de part et d’autre le bonnet phrygien, s’apparentent au némès, coiffe emblématique des pharaons ». Quelle mouche a donc piqué ce sculpteur pour se permettre cette audace à une époque où fleurissaient les théories racistes niant aux Africains un quelconque passé glorieux ? C’était inévitablement vouer cette Marianne noire à une vie de tribulations.

          Initialement prénommée « La statue de la liberté », elle a été commandée par les cinq loges maçonniques toulousaines et sculptée par Bernard Griffoul-Dorval, en 1848, l’année de l’avènement de la IIe République et de l’abolition de l’esclavage. Elle méritait donc bien son nom. Selon Daniel Chartagnac, ancien professeur d’histoire et coauteur du livre dédié à cette statue toulousaine, ce serait le sculpteur qui aurait décidé de représenter la République sous les traits d’une esclave noire affranchie. Ami des fervents abolitionnistes et du droit de vote et d’éligibilité pour les nouveaux citoyens qu’étaient les Noirs, son œuvre a été approuvée par ceux qui l’ont commandée. Le fait qu’elle a été inaugurée dans la ferveur et dans une grande pompe avec à la clef un banquet de 350 convives dans un grand hôtel de la ville prouve la grande fraternité manifestée autour de cette sculpture ; même si « aucune mention n’est faite d’un toast porté à la statue de la Liberté ». Était-ce là le présage d’un avenir douloureux ?

La Marianne du musée 3          Née le 24 février 1848, la IIe République devient moribonde dès le 23 avril après la perte des élections par les Républicains ; premières élections organisées avec l’institution du suffrage universel masculin et direct dont l’essai en 1792 ne fut pas transformé. Les adversaires des Républicains qui viennent de triompher jugent alors le bonnet rouge phrygien trop révolutionnaire. Un décret d’août 1848 et une circulaire de mars 1849 déclarent séditieuse « la représentation de la République avec bonnet phrygien et sein dénudé » et l’interdisent (La Marianne du musée, éditions Loubatières, p. 45). D’abord, les deux drapeaux tricolores encadrant la nouvelle statue de la Liberté disparaissent ; une évidente façon de la priver du pavoisement républicain. L’enthousiasme qui avait accompagné l’abolition de l’esclavage s’est éteint et la représentation de la Liberté républicaine sous les traits d’une femme africaine ne semble plus faire l’unanimité. En 1864, elle est déménagée dans la Salle du Conseil du nouveau temple au 5 rue de l’Orient, et on n’entend plus parler d’elle jusqu’en 1941 (id. p. 96).

          Avec le régime de Vichy, son calvaire prend un visage plus rude. Les membres du Comité d’investigation et d’enquêtes (CIE) du régime de Vichy qui procèdent aux inventaires des sociétés secrètes, l’esquintent à plusieurs reprises. Les traces de coups de pistolet dans sa poitrine, dans la tête, une épaule fissurée et autres marques semblables à des plaies témoignent de la vive animosité des serviteurs du nouveau pouvoir à l’égard de la Marianne noire. Heureusement, des résistants francs-maçons parviennent à la récupérer et à l’enterrer – la cachant ainsi du regard de ses ennemis. Elle ne sortira de sa protectrice sépulture que des décennies plus tard. En 1977, elle est enregistrée dans le document officiel du Conseil général comme son propriétaire. Enfin, restaurée par l’atelier Pigassou de Rouffiac-Tolosan (Mathieu Arnal – ActuToulouse), elle trône désormais dans la salle d’exposition permanente du Musée départemental de la résistance et de la déportation de Toulouse, et témoigne de la difficulté qu’éprouvent les autorités françaises, depuis presque deux siècles, à accepter la part africaine de la France et à la transmettre aux jeunes générations.

Remarque : Notre Marianne n’est pas un hommage à la femme, contrairement à ce que certains croient. « Suivant la tradition allégorique antique qui consiste à représenter les choses abstraites ou lointaines de manière anthropomorphique, la Liberté, la France, la République ou encore la Justice, s’énonçant au féminin, c’est naturellement que ces concepts abstraits ont pris le genre de leur nom et sont représentés par des corps féminins » (La Marianne du musée, p. 13).

Raphaël ADJOBI

Montesquieu et l’esclavage (Raphaël ADJOBI)

Montesquieu          Les philosophes du XVIIIe siècle ont été nombreux à aborder le sujet de l’esclavage, mais rares sont ceux qui, comme Condorcet, ont clairement demandé son abolition par la France qui le pratiquait. Très souvent, pour éviter les foudres royales, ils se sont contentés de traiter le sujet sur un plan général. Malgré cela, Montesquieu qui passait aux yeux de certains de ses contemporains pour celui qui raconte sur les peuples étrangers des « anecdotes douteuses et historiettes fausses ou frivoles, dont quelques unes vont jusqu’au ridicule » (Destutt de Tracy) est considéré parmi nous comme l’un des premiers antiesclavagistes français. Laissant de côté le chapitre V du Livre XV de la Troisième partie de De l’esprit des lois propagé au XVIIIe siècle par les esclavagistes pour se donner bonne conscience, mais présenté depuis le début du XXe siècle comme une défense des Noirs esclavagisés, nous voudrions ici, pour la première fois, montrer ce que Montesquieu pense et dit précisément de l’esclavage. Il consacre en effet de nombreux chapitres de son livre au « droit de l’esclavage », c’est-à-dire le droit de posséder des individus dits esclaves. Déjà, parler de droit dans ce domaine suppose que l’esclavage peut être justifié. Nous sommes de l’avis de Jean-Jacques Rousseau qui assure clairement que « ces mots esclave et droit, sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement » (Du contrat social, Première partie, ch. IV). Pas pour Montesquieu qui va le justifier, n’en déplaise à ceux qui l’ont élevé au rang d’antiesclavagiste.

Numérisation_20210908          Les premiers chapitres du Livre XV de la Troisième partie de De l’esprit des lois laissent pourtant augurer un esprit antiesclavagiste franc. Après des généralités sur l’institution de l’esclavage et sa pratique chez les Romains, il finit le chapitre II en ces termes : « L’esclavage est d’ailleurs aussi opposé au droit civil qu’au droit naturel ». On se dit alors que les chapitres qui suivent démontreront cette affirmation puisque l’on ne peut être esclave que « par la loi du maître ». D’ailleurs, comme pour montrer ses bonnes dispositions à pourfendre les esclavagistes, il donne l’exemple de ceux qui s’appuient sur leur religion pour réduire les autres en esclavage : « … la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. Ce fut cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes. C’est sur cette idée qu’ils fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves ; car ces brigands, qui voulaient absolument être brigands et chrétiens, étaient très dévots » (Ch. IV). Pour la première fois dans le Livre XV, la critique est précise et cinglante à l’égard d’une catégorie de la population européenne. Malheureusement, ce sera la dernière !

          Aux chapitres VII, VIII et IX, Montesquieu exprime clairement sa pensée, sans juger les autres. Il admet qu’il y a un « esclavage cruel que l’on voit parmi les hommes ». Mais il pense qu’ « il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison ». A chacun de réfléchir pour savoir les pays auxquels notre penseur renvoyait ses contemporains. Dans quelles parties du monde se situent-ils ? Et il ajoute : « Aristote veut prouver qu’il y a des esclaves par nature […]. Je crois que s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler ». On ne peut être plus clair pour dire que dans les pays chauds il y a des gens qui naissent naturellement esclaves ou encore que pratiquer l’esclavage sous un climat chaud « choque moins la raison ». Et il conclut satisfait : « Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre » ! C’est précis et net ! Montesquieu est-il un antiesclavagiste ? Non ! Pour lui, dans les pays chauds où « les hommes (sont) paresseux, on les met dans l’esclavage » ; la servitude y est naturelle, selon lui. Rousseau et Condorcet, eux, diront qu’il n’y a pas de servitude naturelle.

          A vrai dire, la pensée de Montesquieu est ici claire sur l’esclavage des populations des pays chauds – pour ne pas dire des Noirs dans les Amériques – parce qu’il tenait à donner son avis sur un débat qui divisait les penseurs au XVIIIe siècle. Certains suggéraient d’arrêter la déportation et la mise en esclavage des Africains et proposaient de confier le travail des terres du Nouveau monde à des populations françaises. « On entend dire, tous les jours, qu’il serait bon que, parmi nous, il y eût des esclaves », fait-il remarquer au début du ch. IX. Lui se demande quels sont ceux qui vont « tirer au sort, pour savoir qui devrait former la partie de la nation (française) qui serait libre, et celle qui serait esclave » ? Voilà donc le débat franco-français au XVIIIe siècle qui a obligé Montesquieu à désigner de façon précise les populations de la terre dont la mise en esclavage « choque moins la raison » parce que « paresseuses » et que l’on ne peut rien en tirer sans le fouet. Formuler une condamnation de principe de l’esclavage pour mieux approuver ce fait de la société de son époque, c’est être absolument déraisonnable. Assurément, Mirabeau ne se trompait pas quand il disait de Montesquieu que ce « coryphée des aristocrates » n’aurait jamais employé son « esprit » que « pour justifier ce qui est ».

Raphaël ADJOBI