Villeneuve-la-Guyard rejoint Joigny en commémorant l’abolition de l’esclavage dans l’Yonne

Depuis 2016 – déjà 10 ans ! – Joigny était la seule ville de l’Yonne à commémorer l’abolition de l’esclavage pourtant encouragée par les notes ministérielles et l’attention de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) à la moindre ouverture à l’Autre. Merci de tout coeur à la municipalité de Villeneuve-la-Guyard qui vient élargir le cercle de celles et ceux soucieux d’apprendre à mieux connaître la France diverse en couleurs humaines parce qu’elle n’est tout simplement pas exclusivement européenne ! Oui, répétez-le à tous ceux qui vous entourent : la France n’est pas un pays exclusivement européen ! La France de demain commence par cette réalité géographique d’aujourd’hui à partager.

Merci aux familles ayant adhéré à l’idée de la commune de Villeneuve-la-Guyard quant à la connaissance de l’Autre et non à son rejet systématique parce qu’il est visiblement différent. A l’heure où l’association jovinienne “La France noire” propose – sur l’ensemble du territoire grâce au Pass culture – aux collégiens et aux lycéens une exposition rendant hommage aux Blancs et aux Noirs de France, d’Europe et des Amériques ayant défendu les esclaves africains au XVIIIe et au XIXe siècles, il serait bon que nous soyons nombreux à saluer cette commune de l’Yonne qui vient de se déclarer héritière de ce mouvement pour l’égalité et la justice entre les humains.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE et la ville de Joigny commémorent l’abolition de l’esclavage le 15 mai 2026

Comme tous les ans depuis mai 2016, l’association La France noire et la ville de Joigny organisent une cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Cette année, le thème mis en valeur par la Fondation de la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E) dont notre association est membre est le 25e anniversaire de la loi Taubira du 21 mai 2001 « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ». Dans son article 1, la reconnaissance totale de la traite et de l’esclavage des Noirs (d’Afrique, de Madagascar et de l’Inde) comme crime contre l’humanité est clairement soulignée par cette loi.

Nous profitons de l’occasion pour dire toute notre reconnaissance à la mairie de Joigny pour la poursuite de ce partenariat qui participe à l’instruction des populations de notre commune quant à l’origine de la présence des Noirs dans le paysage français. La cérémonie sera animée par le groupe Le syndicat des bonnes nouvelles”. Ce sera l’occasion de découvrir notre quatrième exposition pédagogique destinée aux collégiens et aux lycéens de France (via le Pass culture et ADAGE) dès la rentrée prochaine et qui a pour titre Les grandes figures du mouvement abolitionniste. Un ciné-débat clôturera ce temps de mémoire le dimanche 17 mai avec le film documentaire LAPO CHAPÉ en présence de la réalisatrice Mélissandre Monatus.

Le lycée Charles Le Chauve (77) accueille « Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France »

          Entre le lundi 30 mars et le vendredi 10 avril, sur 5 jours, le lycée Charles Le Chauve à Roissy-en-Brie a accueilli pour la deuxième année consécutive La France noire. Après notre exposition sur Les résistances à l’esclavage, les professeurs documentalistes et les enseignants ont tenu à faire découvrir à leurs élèves celle sur Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France.

          Le rappel de la géographie de la France éclatée sur plusieurs continents et plusieurs océans est toujours un moment qui retient l’attention des élèves de manière particulière. Et c’est un réel plaisir de voir certains dodeliner de la tête en signe d’approbation. Laisser voir les figures noires ayant émergé des événements de l’histoire esclavagiste et coloniale de notre pays est un travail pédagogique que nous devons tous nous imposer afin que les jeunes générations aient une idée juste de la continuité de la diversité de la population française.

          Nous espérons que chacun est ressorti de la conférence avec en tête l’image d’un personnage français dont il n’avait jamais entendu parler. C’est en répétant les noms de nos héros que nos jeunes sauront les distinguer des héros et héroïnes noir(e)s américain(e)s qu’ils connaissent grâce au cinéma et aux médias.

          Merci à l’équipe pédagogique de l’établissement d’associer La France noire au travail d’instruction pour une meilleure connaissance de l’autre qu’elle accomplit quotidiennement auprès de la jeunesse. Merci aux élèves pour leur attention et aussi pour leurs applaudissements encourageants pour le conférencier.

Raphaël ADJOBI

Fin de stage des Croq’Notes à Brion (89)

Comme tous les ans, la chorale Les Croq’Notes a clôturé son stage de printemps par une prestation publique en l’Église Saint-Phal de Brion le dimanche 26 avril de 16h à 17h. Agréable moment qui a réuni les habitué(e)s et les ami(e)s venu(e)s des communes voisines. C’est avec plaisir que La France noire a répondu à l’invitation du groupe pour partager cette heure de franche amitié.

Au moment où l’association La France noire et la ville de Joigny s’apprêtent à commémorer l’abolition de l’esclavage le 15 mai prochain, il est bon de rappeler que durant quatre années consécutives Les Croq’Notes ont accompagné de leurs chants cette cérémonie pour le bonheur des Joviniens. Une longue amitié qui explique cette invitation particulière.

Le concert de gospel de cette année était dirigé par Cassandra Drane. Un répertoire varié a enthousiasmé l’auditoire. C’est un réel plaisir de constater que si le noyau de la chorale demeure, il s’est étoffé grâce à de nouvelles recrues visiblement très heureuses de l’aventure. La mise en valeur de quelques voix nous permettant d’avoir une idée des talents individuels a été très appréciée par le public qui n’a pas été avare en applaudissements.

Merci à toutes et à tous pour ce joyeux après-midi passé en votre compagnie.

Raphaël ADJOBI

Les FABLES FANTASQUES de Bernard Périllat aux 3 Granges à Saint-Clément (89)

Belle soirée à l’atelier les 3 Granges à Saint-Clément le samedi 28 mars dernier. La mise en scène des Fables fantasques (L’Arbre à Musiques, juin 2025) de Bernard Périllat a réuni plus d’une cinquantaine de personnes pour un moment poétique et musical très agréable.

Pierre, Fabienne, Thérèse et Bernard ont réalisé un travail séduisant aussi bien pour ceux qui retrouvaient les textes des Fables fantasques que pour ceux qui les découvraient. Ces derniers ont sûrement été nombreux à vouloir garder une trace des textes entendus. Chaque texte du recueil de Bernard Périllat est une escapade, une situation, une découverte pleine d’étonnantes fantaisies. Et des récits fantasques agrémentés de chansons qui le sont tout autant ne peuvent que réjouir. Oui, c’est ce mélange ou cette communion des différentes voix – celles qui disent et celles qui chantent – qui enchantent assurément.

C’est ici l’occasion de rappeler que nous avons dans l’Yonne, et précisément dans le Sénonais, un atelier qui propose des rencontres dignes de l’attention de toutes celles et tous ceux qui aiment partager d’agréables moments culturels loin des sentiers battus.

Raphaël ADJOBI

Le lycée René Auffray (92) accueille l’exposition L’INVENTION DU RACISME

          Du lundi 16 au vendredi 20 mars, grâce à notre collègue Véronique Gauweiler, le lycée René Auffray à Clichy (92, Hauts-de-Seine) a accueilli l’exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité. Je voudrais ici dire toute ma gratitude aux collègues qui ont témoigné un vif intérêt pour cette exposition et n’ont pas hésité à complimenter le conférencier ou lui dire leur complète adhésion au contenu de certains panneaux qu’ils ont particulièrement appréciés et alimentés de leurs commentaires. En un mot : un accueil très encourageant.

          C’est la deuxième année consécutive que l’association La France noire est reçue au lycée René Auffrey. L’année dernière, l’exposition Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France avait retenu l’attention de nombreux lycéens qui ont reconnu avec plaisir le conférencier dès son arrivée. A propos des rencontres avec les lycéens, je tiens à souligner ceci : des élèves ayant bénéficié de la conférence les heures précédentes se sont infiltrés dans d’autres groupes de classe pour apprécier davantage l’intervention du conférencier. De petits moments très plaisants quand celui-ci les avaient reconnus ou démasqués grâce à la pertinence un peu appuyée de leur réponse à une question pas commune ! Sachez, chers étudiants, que je retiens de ces moments un agréable souvenir. Absolument !

          11 heures de conférence le jeudi 19 et le vendredi 20 qui resteront inoubliables tant l’attention des lycéens et l’intérêt manifesté par les enseignants étaient grands. Merci à toutes et à tous. Surtout merci aux classes qui m’ont franchement applaudi.

Raphaël ADJOBI

LAPO CHAPÉ : un documentaire pour un débat nécessaire

          Le 13 février 2026, les Pays-Bas ont reconnu officiellement que l’esclavage n’est pas seulement une histoire qui nous plonge dans le passé d’une relation violente entre l’Europe et l’Afrique. Ce pays disait clairement qu’aujourd’hui encore cette histoire continue d’imprimer ses marques dans les corps et les esprits des descendants des Africains qui ont été réduits en esclavage. Retenons tous que grâce à une étude clinique menée par l’université d’Amsterdam, les Pas-Bas reconnaissent que les descendants des esclaves portent toujours les séquelles physiques et psychologiques de leurs aïeux.

          Frantz Fanon – psychiatre – avait diagnostiqué ce mal dans Peau noire, masque blanc ; Sabine Belliard l’a illustré par des témoignages très instructifs dans La couleur dans la peau ; Mélissandre Monatus vient de donner la parole aux jeunes de ce XXIe siècle dont la couleur de l’épiderme a hérité du regard négatif et très hiérarchisé imposé par l’histoire esclavagiste européenne dans les Amériques et dans l’océan Indien. Son documentaire LAPO CHAPÉ dit littéralement que dans l’histoire esclavagiste il y a certaines teintes de peau qui permettaient d’échapper à la condition servile. Et cela n’est pas sans conséquence.

          C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai assisté à la projection de LAPO CHAPÉ au cinéma du Palais à Créteil (94). Plus de quatre-vingts personnes étaient présentes pour l’occasion. Les témoignages et les observations furent de grande qualité. Ce documentaire d’environ 35 minutes a le grand avantage d’ouvrir le débat sur un sujet qui concerne en réalité tout le monde mais que personne n’ose aborder publiquement. Le sujet concerne tout le monde parce que le métissage forcé du Noir et du Blanc pendant plus de trois cents ans a laissé des traces dans les consciences et vicié les relations et les fruits des relations entre les personnes auxquelles on a attribué ces deux types de couleur de peau. Comme le fait remarquer Sabine Belliard, dans le groupe ou dans la famille la couleur peut être « appelée à la rescousse et utilisée dans le conflit comme moyen de défense. Elle sert parfois à dire le rejet, l’agressivité, la haine, apparemment utilisée à la manière dont elle l’a été historiquement ».

          LAPO CHAPÉ de Mélissandre Monatus montre de façon poignante une réalité quotidienne faite de souffrances tues, de combats pour exister, de privilèges empoisonnés… Ce documentaire nous fait clairement comprendre que les teintes naturelles de l’épiderme qui, en Afrique, partent de la couleur la plus sombre à la plus claire ont désormais établi un lien étrange entre notre peau et notre intimité psychique. Tout simplement parce que l’histoire est passée par là et qu’il convient de l’interroger pour mieux comprendre celles et ceux qui en portent les séquelles.

Raphaël ADJOBI

Thomas CLARKSON, l’acteur principal du mouvement abolitionniste au XVIIIe siècle

          Thomas Clarkson, jeune pasteur de la classe moyenne anglaise fraîchement sorti de Cambridge, va très vite se retrouver face à face avec la violente lutte des classes qui faisait rage au XVIIIe siècle sur les ponts des navires et dans les ports de son pays dédiés au commerce des Africains ; des hommes, des femmes et des enfants enlevés et entassés dans les forts négriers tenus par les européens pour être réduits en esclavage dans les Amériques.

          Le jeune homme qui avait écrit son mémoire de maîtrise de lettres sur l’esclavage, et qui moins d’un mois après la création de la société abolitionniste avait résolu de contribuer à cette magnifique œuvre, se rendit rapidement compte que les sources de son travail et donc ses connaissances étaient limitées et insuffisantes pour édifier le grand public ou les membres du parlement. A la réunion du 12 juin 1787 de la société abolitionniste, il est missionné pour « collecter des informations au sujet du commerce des esclaves » dans tous les ports du royaume si nécessaire.

          Les abolitionnistes essayaient jusqu’alors de donner à voir la réalité des navires négriers sillonnant les mers par des pamphlets, des discours, des conférences ou des poèmes. Mais sans conteste, le plus efficace de ces moyens restait la représentation visuelle des navires négriers. Le but officiel était d’être objectif : c’est-à-dire de présenter « des faits » à propos des navires négriers qui ne pouvaient être réfutés par « ceux qui étaient impliqués par la traite » (Thomas Clarkson – History, p.m ; plan and sections of a Slave Ship). Et l’une de leurs images va devenir « l’instrument de propagande le plus efficace qu’un mouvement social ait jamais inventé » (Markus Rediker) : celle du Brooks symbolisant « le navire négrier comme lieu de violence, de cruautés, de conditions de vie inhumaines et de morts horribles ». Thomas Clarkson explique lui-même que cette image « provoquait une impression d’horreur immédiate sur quiconque y jetait les yeux ». Selon lui, ceux qui le contemplaient « se faisaient d’un coup une bien meilleure idée – qu’ils n’auraient pu avoir autrement – des horreurs du transport [des Africains], et, ainsi, elle contribua grandement à rendre le grand public favorable à notre cause ». Clarkson et ses amis firent connaître rapidement et loin l’image du Brooks. « Des milliers d’exemplaires du placard furent reproduits et circulèrent à Paris, à Édimbourg et à Glasgow, et, de l’autre côté de l’Atlantique, à Philadelphie, à New York et à Charleston, ainsi qu’à Newport et à Providence, Rhode Island. […] La reproduction du Brooks devint l’une des images centrales de cette époque, et fut suspendue dans les lieux publics […] ainsi que dans les maisons et les tavernes de tout le pourtour de l’Atlantique » (Marcus Rediker). Chacun observant l’image du Brooks pouvait s’exclamer avec l’homme politique William Wilberforce : « Tant de misère condensée dans si peu d’espace dépasse ce que l’imagination humaine est capable de concevoir ».

          Mais plutôt que de rendre compte de la situation critique des Africains sur les navires négriers pendant la traversée de l’Atlantique (Passage du Milieu), Clarkson – entraînant avec lui le mouvement abolitionniste de Londres – va focaliser sa capacité d’empathie sur la figure du marin, alors que ces derniers ont perpétré un grand nombre des horreurs de la traite. C’était bien une stratégie : « Clarkson et ses amis abolitionnistes faisaient le pari que le gouvernement et le grand public britanniques seraient davantage sensibles à un appel fondé sur la race et sur la nation ». Mais la stratégie était risquée au regard du grand mépris que l’aristocratie et la bourgeoisie locales avaient pour les pauvres du royaume.

          En se rangeant du côté des marins, Clarkson gagna à la fois de la crédibilité auprès d’eux et une bonne connaissance du terrain qui se révélera inestimable pour le mouvement abolitionniste. « Il discuta avec des déserteurs, des infirmes, des rebelles, des laissés-pour-compte, avec ceux qui avaient mauvaise conscience – en un mot, il discuta avec des dissidents qui connaissaient le commerce des esclaves de l’intérieur et avaient toutes sortes d’histoires abominables à raconter à son propos ». Il se servit de ces histoires pour faire de la traite des Africains « quelque chose de concret, d’humain et d’immédiat » alors que pour la plupart des gens elle restait lointaine et d’abstraite. Il est parvenu à « la conclusion que le commerce de la chair humaine était barbare du début jusqu’à la fin ». Il a compris que dans le système négrier, les commerçants sont les armateurs, les commanditaires des expéditions, et les capitaines leurs principaux bras armés prêts à tout pour le succès de l’entreprise. Une fois éloignés des côtes européennes, « les capitaines transformaient leur navire en enfer flottant et se servaient de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs ». Cette violence répondait à une logique institutionnelle. Elle fonctionne en cascade, du haut vers le bas : le capitaine et ses officiers tyrannisent les marins, et les marins à leur tour torturent les captifs. En effet, les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités se vengeaient de leur situation sur les êtres impuissants qui étaient en leur pouvoir et dont ils avaient la charge. Selon un capitaine anglais repenti, devenu abolitionniste, le navire négrier est « un enfer pour les esclaves blancs et les esclaves noirs. […] Il n’y a pas entre eux l’ombre d’une différence si l’on fait abstraction de leur couleur de peau ».

          Voilà pourquoi devant le parlement anglais, ce ne sont pas des anciens esclaves africains que les abolitionnistes ont présentés pour témoigner de la barbarie appelée commerce. Après la perte des treize colonies anglaises des Amériques en 1783, ils n’ont pas eu besoin de plaider la cause des Noirs que les Européens ne voyaient pas. Il leur a suffi de montrer du doigt le sort qui était réservé aux jeunes marins anglais sur les navires négriers, et combien ils étaient nombreux à revenir boiteux, aveugles, borgnes, pleins d’ulcères et fiévreux, pour convaincre le gouvernement de combattre les autres royaumes afin de les obliger à arrêter la déportation des Africains vers les Amériques. Ce sera une entreprise officielle du royaume d’Angleterre à partir de 1807.

Raphaël ADJOBI

° Ce travail a été réalisé à partir du livre A bord du négrier de Markus Rediker ; Seuil, octobre 2013.

Le Sénat français réagit au principe d’inaliénabilité des biens volés aux colonisés

Le bon sens ne guide pas toujours les hommes ; surtout tous ceux qui ont eu un jour – ou ont aujourd’hui – le sentiment d’être les maîtres du Monde. Comment peut-on voler les biens d’autrui, les enfermer chez soi et décréter que ces objets ayant franchi le seuil de sa porte ne peuvent plus jamais être rendus parce que frappés du sceau d’inaliénabilité de sa maison, de son État ? Que peut-on penser, à toutes les époques de l’histoire de l’humanité, d’un individu ou d’un État qui se drape de ce principe pour s’approprier les biens d’autrui ? Quand les colonisés n’avaient pas droit à la parole quant aux attitudes criminelles des colonisateurs, ceux-ci étaient libres d’affirmer avec ferme conviction que « profaner les tombes et amputer les dépouilles d’autochtones de leur crâne après les batailles ou les pillages » (1) était une excellente façon d’enrichir les cabinets de curiosité ou satisfaire les pseudos recherches scientifiques sur les races. Mais à l’heure où la question coloniale traverse toute la société française éclatée sur plusieurs continents et plusieurs océans, s’exprimer comme si la France était un pays exclusivement européen est une insulte dont beaucoup de Français – et surtout beaucoup de nos gouvernants – ne sont même pas conscients. Heureusement, il y a parmi nos compatriotes « blancs » quelques individus qui ont remarqué comme nous que le principe d’inaliénabilité que d’autres brandissent comme la plus belle invention française est mis à mal par le bon sens l’ayant rendu poreux au regard des nombreuses restitutions des biens réclamés par les anciens colonisés. Avouons-le : ces multiples restitutions, officielles ou officieuses, démontrent le discrédit jeté sur une loi déraisonnable qui n’honore nullement notre pays. Devant cette réalité implacable, réjouissons-nous de constater que le Sénat se penche sérieusement sur ce principe d’inaliénabilité. Si ce principe mérite d’être conservé pour tout ce qui concerne les éléments produits par la France (et reconnus comme tels), il importe de trouver des règles pour tout ce qui a été volé, pillé, disons acquis dans la violence ou la duplicité. Merci à Francine Guillou de nous informer sur ce projet du Sénat.

Raphaël ADJOBI

(1) Rémi Guezodje, L’heure de regarder ces crânes en face (Télérama n° 3965). Dans son article, il donne la parole à l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de l’empire colonial français, qui assure que « l’État français est extrêmement en retard par rapport aux musées américains ou à la Nouvelle Zélande et l’Australie, qui intègrent [le] travail d’étude et de restitutions dans leurs collections ».

L’article de Francine Guillou

Est-ce la fin du fait du prince et des lois d’espèce ? Le 28 janvier, dans un hémicycle quelque peu dégarni mais solennel, les sénateurs ont adopté en première lecture un texte visant à encadrer la restitution des biens culturels.

Cette loi permettra donc de rendre un bien « dont il est établi ou dont des indices sérieux, précis et concordants font présumer qu’il a fait l’objet, entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972, d’une appropriation illicite par vol, pillage, cession ou libéralité obtenues par contrainte ou violence ou d’une personne qui ne pouvait en disposer ».

Elle crée ainsi une possibilité de dérogation au principe d’inaliénabilité des collections nationales, qui obligeait jusqu’alors à passer par des lois dédiées, un processus législatif chronophage et inadapté. Une quinzaine de demandes de restitution ont été reçues par la France, ces dernières années : l’Algérie réclame les effets personnels de l’émir Abdelkader figurant dans les collections du musée de l’Armée, le Bénin attend le retour de la statue du dieu Gou détenu par le musée du Quai Branly-Jacques-Chirac…

La Côte d’Ivoire, le Mali, le Tchad et l’Éthiopie préparent ou ont également fait valoir des demandes. Le texte doit maintenant être débattu à l’Assemblée nationale avant l’été.

Francine Guillou (Télérama n° 3969 du 4 février 2026).