Olivier Merle entre au collège avec NOIR NÉGOCE

Numérisation_20200601 (3)          Depuis 2019, l’écrivain Olivier Merle est entré dans les collèges grâce à une version abrégée de son livre Noir négoce. Ce sont les éditions Hatier qui ont eu l’idée de proposer la lecture de ce beau roman à la jeunesse ; un roman dans lequel le jeune héros formule de bonnes questions pour aboutir à de bonnes réponses qu’il peut soumettre à sa propre réflexion afin d’asseoir son propre jugement plutôt que de réciter les leçons apprises. Cependant, à force de multiplier les images qui n’ont aucun rapport avec le récit, le livre pourrait bien éloigner l’esprit des jeunes du message de l’auteur. Chose encore plus inquiétante : nulle part n’apparaît clairement ce message. Les enseignants devront aider les élèves à le formuler en s’appuyant sur les deux points que nous avons trouvés intéressants dans le «Parcours de l’oeuvre» : le cercle vicieux de la violence (p. 282) et les enjeux économiques et politiques de la traite (p.283). Les collègues et les élèves qui sont nombreux à lire mon article consacré à Noir négoce ont pu se rendre compte que l’auteur et moi sommes tout à fait d’accord sur ce qu’il convient de retenir comme message essentiel de l’oeuvre.

Comptoir et peinture Comptoir Ok      Voici ce que j’écrivais en 2010 pour montrer que s’il y a des corrompus, c’est forcément parce qu’il y a des corrupteurs :

Ceux qui agitent la contribution des africains à la traite atlantique comme un étendard qui confère innocence et bonne conscience devraient lire ce livre et se voir de bon biais, comme dirait Montaigne. Dans tout complot criminel, l’instigateur qui est également pourvoyeur de l’arme et le bénéficiaire final du crime est plus durement puni par rapport à son complice rabatteur. Aussi, on ne peut mettre sur le même pied d’égalité l’avidité et le projet destructeur préparé et nourri en Europe qui a permis de stimuler l’esprit de quelques chefs africains, et le rôle que ceux-ci ont joué contre les leurs. Appartient-il aux Allemands d’aujourd’hui de juger du degré de complicité des Français qui ont collaboré aux forfaits nazis ? Il me semble inacceptable que des Européens se permettent de montrer du doigt les rabatteurs africains. A ceux-là, je destine ces mots du livre : « La traite n’est que la conséquence de l’esclavage des Noirs en Amérique, et non point l’inverse. […] Si vous cessez d’aspirer d’un côte, ça cesse de se vider de l’autre ». Il fallait donc que l’aspirateur cessât de fonctionner.

          Et voici le mot que m’avait laissé Olivier Merle après avoir lu mon texte : «Merci pour votre longue et pertinente analyse de mon roman, et pour la belle publicité que vous lui faites. Comme vous l’avez compris, j’ai tenté non seulement d’être au plus près des faits tels qu’on peut les reconstituer pour la période du XVIIIème siècle, mais aussi de donner des clés au lecteur pour comprendre, au-delà des faits, les conséquences du trafic négrier en Afrique, sa (triste) place dans l’économie (déjà) mondialisée de l’époque, et les responsabilités de l’Europe, comme, à mon sens, on devrait l’enseigner à nos enfants dans les écoles. On ne peut comprendre le présent sans la connaissance du passé…»

          Malheureusement, dans les discours et les textes français, cette responsabilité européenne vient toujours en seconde position – quand elle n’est pas totalement occultée. Répétons-le : s’il y a des corrompus, c’est parce qu’il y a des corrupteurs. L’Angleterre l’avait bien compris. Aussi, à partir de 1807, elle a commencé à combattre les corrupteurs (les Européens) et non les corrompus (les Africains). C’est grâce à elle que la traite a pris fin sur le golfe de Guinée vers la fin du XIXe siècle ! Non, ce qui s’est passé sur cette partie de l’Afrique entre le XVIe et le XIXe siècle n’est pas une tradition africaine mais – comme le souligne Olivier Merle – déjà la mondialisation de la cupidité générée par le capital. Petite remarque pour terminer : l’Afrique est un continent qui fait trois fois l’Europe ; il serait donc bon que ce détail qui n’apparaît pas sur les planisphères soit constamment porté à la connaissance des jeunes. En imaginant des Afriques, ils comprendront pourquoi la traite négrière atlantique ne s’est pas passée dans le même espace que la traite arabo-musulmane qui a duré jusqu’au milieu du XXe siècle.

Comptoir Steve McQueen OK


PS : Aux enseignants qui utiliseront cette version abrégée du livre avec leurs élèves, il est vivement recommandé de lire dans les commentaires celui de Liss relatif au point « le cercle vicieux de la violence » (p.282). Pour les lecteurs qui n’ont pas le dossier sous les yeux, voici le document de l’éditeur qui reprend – comme le fait remarquer Liss – l’idée classique des Africains constamment en guerre les uns contre les autres. Nous y apportons quelques précisions pour rétablir la pensée de l’auteur.

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          Comme le disait si bien Olivier Merle dans Noir négoce, «les tenants de l’esclavagisme possédaient des arguments, organisés selon une véritable théorie raisonnée, éloignée de toute improvisation». A notre tour, nous attirons l’attention de tous sur le fait qu’en ce XXIe siècle, ceux qui minimisent ou occultent les responsabilités des négriers et des esclavagistes ont aussi des arguments bien organisés selon un raisonnement qui ne laisse pas de place à l’improvisation !

Raphaël ADJOBI