OBIA (Un roman de Colin Niel)

Voici un roman qui nous entraîne dans la deuxième plus grande région de France mais aussi la deuxième moins peuplée, la Guyane. Cette région, qui est passée de colonie à département français en 1946, reste bien souvent inconnue des « métropolitains ».

L’auteur, Colin Niel, y a vécu plusieurs années et a acquis une bonne connaissance de ce territoire d’outre-mer situé sur la côte nord-est de l’Amérique du sud et recouvert en grande partie par la forêt amazonienne. Ce milieu hostile et difficile d’accès a servi de refuge aux Noirs Marrons ou Bushinengés qui ont fui les plantations des colons aux XVIIème et XVIIIème siècles. La plupart venaient du Suriname voisin, franchissant le fleuve Maroni qui forme la frontière entre les deux régions.

Ce roman OBIA fait partie d’une série guyanaise qui comprend plusieurs titres. Roman policier mais bien plus que cela. Le personnage principal est un capitaine de gendarmerie noir-marron, André Anato, qui a passé toutes ses premières années en France et qui décide de revenir en Guyane, affecté à la Section des Recherches. Recherches doubles qui dépassent largement le cadre professionnel puisqu’il est également à la recherche de ses origines. Et donc c’est à travers son regard, ses enquêtes policières et familiales que l’on découvre la complexité et la diversité de cette société multiculturelle.

La première partie du roman met en scène un certain nombre de personnages d’origines différentes : Cliffton, un jeune noir-marron qui pense se sortir de sa pauvreté en devenant une mule et faire passer des ovules de cocaïne en France ; Pierre Vacaresse, un métropolitain, devenu détective privé après sa radiation de la gendarmerie ; le major Franck Marcy, créole, « l’originaire », fort en gueule mais dont on ne peut se passer vu sa connaissance des quartiers de St Laurent du Maroni et de sa faune.

L’intrigue, riche de surprises, de rebondissements pratiquement jusqu’à la fin du roman, fait ressurgir des événements du passé en lien avec la guerre civile du Suriname, dans les années 1980, épisode peu connu mais bien documenté. Celle-ci provoqua un afflux de réfugiés qui se sont heurtés avec des habitants peu désireux d’accepter ces nouveaux arrivants dont les traumatismes et les fantômes continuent de hanter encore certains individus.

Les trois parties de ce roman portent le nom de trois jeunes, Clifton, Francis et Bradley, incarnations d’une jeunesse sacrifiée. Le lecteur se trouve subjugué par ce récit dense et poignant qui se lit d’une traite, avec un suspense haletant. On y trouve le plaisir de suivre une intrigue chargée émotionnellement et de lire un roman passionnant qui nous fait découvrir l’atmosphère particulière de ce département américain lointain.

Titre : Obia, 624 pages

Auteur : Colin Niel

Éditeur : Éditions du Rouergue, 2015

Annie BIARD

LE ZORG, la tragédie à l’origine de l’essor du mouvement abolitionniste

Comment qualifier ou caractériser ce livre ? Un roman historique ? Non. Un documentaire romancé serait plus proche de la réalité. Le ZORG est la reconstitution, à partir d’éléments d’archives, d’un meurtre de grande envergure perpétré en 1781 par des marins anglais sur un navire confisqué à l’ennemi hollandais au moment de la guerre d’indépendance des colonies anglaises des Amériques. C’est un récit de faits réels dans lequel les silences des archives sont comblés par des hypothèses et par l’imagination de l’auteur pour créer du mouvement et faire comprendre comment en « s’enfonçant chaque jour davantage dans le gouffre du sang africain » (James Stephen, arrière-grand-père de Virginia Woolf) l’Europe est entrée dans l’économie du monde moderne (1).

Tout au long des pages de ce livre, le récit reprend de nombreux faits de l’histoire du voyage triangulaire déjà énoncés par Marcus Rediker dans À bord du négrier (Seuil, 2013), tout en insistant sur les détails qui ont nourri la cupidité des Européens.

Notre enseignement de l’esclavage déconnecté de la réalité

Puisque les manuels scolaires ne parlent que de « commerce triangulaire », ici il est question d’analyser les différents acteurs à chacune des étapes de ce triangle. Et contrairement à ce qui est enseigné dans les collèges et lycées, sur les radios et les télévisions de France, que découvre-t-on dans les trois angles de ce triangle ? Réponse : le pouvoir des Européens ! Aucun historien français n’a été aussi explicite, comme l’auteur américain Marcus Rediker (À bord du négrier), dans la peinture de la brutalité du recrutement des marins dans les cités portuaires d’Europe d’où partaient les navires de la traite des Africains ; aucun historien français n’a fait un compte rendu de la vie des gouverneurs des royaumes européens sur les côtes africaines comme le fait son compatriote Siddharth Kara dans Le Zorg. Aucun ! La preuve : il n’y a dans aucun manuel scolaire français la photo d’un fort négrier tel que l’on peut le voir en ce début du XXIe siècle sur une côte africaine. Et pourtant, après l’arrivée des Portugais en 1471 sur les côtes de l’actuel Ghana où ils édifièrent le fort São Jorge da Mina ou Elmina, puis en 1555 un autre à 11 kilomètres à l’est – vers la Côte d’Ivoire actuelle – à Cabo corso (à « Cap court » / « Cap coast » une fois repris par les Anglais), se succédèrent Français, Hollandais, Suédois, Danois, Allemands et Britanniques. Au total, les européens élèveront « plus de 60 fortifications le long de la côte de l’Or, faisant de ce rivage la plus fortifiée au monde » ! Pour la première fois, Le Zorg révèle la foule des gouverneurs anglais des comptoirs ou forts négriers sur le golfe de Guinée au XVIIIe siècle. Chez nous, quel historien serait capable de donner le nom d’un seul gouverneur de fort négrier français ?* De génération en génération, on récite la même histoire pour cacher la vérité : les Européens troqueraient des pacotilles contre des Africains auprès d’autres Africains pour en faire des esclaves dans leurs plantations des Amériques. On oublie les gouverneurs des royaumes européens, véritables seigneurs qui, sur le golfe de Guinée, vivaient dans des fortifications servant de prison aux femmes, hommes et enfants arrachés à leurs terres que leur livraient leurs vassaux africains en attendant leur expédition vers les Amériques ; on oublie aussi que ces forts étaient les principaux lieux des transactions avec les capitaines des navires négriers au service des armateurs. Quant aux contrebandiers dont on ne parle jamais, l’un d’eux avoue que sur tous les bateaux négriers, « une fois la côte africaine quittée, le vaisseau devient moitié maison de fous, moitié bordel » ! 

Ce livre complète aussi certaines informations que l’on trouve dans À bord du négrier. Par exemple, tous les armateurs des navires négriers n’étaient pas de grands financiers : « nombre de petits navires transportant une centaine d’Africains sont armés par des avocats, des drapiers, des cordiers, des épiciers ». En d’autres termes, il n’y a pas de navire négrier type. Tout navire est transformable, c’est-à-dire adaptable à la traite des Africains (2). Ainsi, alors que certains – armés par les moins fortunés – ne pouvaient embarquer qu’une centaine de personnes, d’autres – armés par les plus fortunés – embarquaient jusqu’à sept cents ou huit cents captifs. Le Brooks (dont le plan macabre illustre de nombreux ouvrages) transportait jusqu’à 740 captifs en une traversée. La volonté des capitaines était de surcharger le navire (3). Et vous allez comprendre pourquoi. 

La rentabilité, un processus de déshumanisation

En effet, le Zorg précise un autre point du livre de Marcus Rediker. Il confirme une pratique rarement révélée et qui contredit tous les chiffres s’agissant du nombre d’Africains déportés dans les Amériques : tous les capitaines négriers trichaient sur le chiffre de leur cargaison officielle ! Et tout le monde le savait. Aussi, les armateurs trouvèrent un compromis : un salaire fixe pouvant être augmenté avec le droit pour le capitaine du navire de vendre à son profit quelques esclaves de sa cargaison qu’il ne comptabilisait pas dans le registre de l’armateur. Ce droit s’appelait « le port-permis » ! Mais, parce que les capitaines choisissaient les plus belles pièces humaines qu’ils vendaient au meilleur prix, certains armateurs ont choisi comme salaire de leurs capitaines le système du pourcentage sur le nombre de captifs déportés (10 % de la cargaison en Angleterre). D’autre part, les chiffres des déportés annoncés par les historiens ne disent pas s’il s’agit de la cargaison à son point de départ ou de la cargaison à son arrivée dans les Amériques. Avec une mortalité moyenne de 15 % durant la traversée de l’Atlantique, il serait bon que soient précisés les critères qui ont motivé les chiffres. Autre question que personne n’aborde : à combien chiffre-t-on quatre siècles de contrebande (transport et vente en cachette) entre l’Afrique et les Amériques ? En tout cas, dans le livre, trois autres éléments viennent nous troubler dans cette comptabilité et nous faire croire que le chiffre de 12 millions de déportés sur 4 siècles est une vraie insulte à la raison humaine : d’abord le grand nombre de navires qui ont perdu leur cargaison en faisant naufrage ; ensuite, la multitude de cargaisons d’Africains jetés à la mer avant les contrôles ou arraisonnements des Anglais à partir du début du XIXe – et cela pour échapper à la confiscation du navire ; enfin les navires qui se débarrassaient de leurs captifs malades pour duper les assureurs en leur faisant croire qu’ils étaient morts à bord d’une mort naturelle. Le capitaine du Zorg a choisi de faire valoir le fait qu’il a jeté à la mer des captifs pour sauver des marins blancs et une partie de la cargaison africaine ; et que par voie de conséquence les assureurs devaient rembourser la perte des africains sacrifiés à la mer. Ce procès a permis aux abolitionnistes, jusque là épars et craintifs, d’unifier leurs voix et donner un véritable essor à leur mouvement pour l’abolition de la traite… et de l’esclavage.

Le Zorg est un livre absolument passionnant et troublant. Des vérités qui devraient convaincre les enseignants à ne plus dire l’histoire de l’esclavage des Africains dans les Amériques sous l’angle du « commerce triangulaire » qui les oblige à survoler ou éviter l’inhumanité qui sévissait à bord des navires pendant les cinq ou six semaines que durait la traversée de l’Atlantique. Ils devraient plutôt se concentrer sur les résistances des Africains lors des captures, leurs combats sur les navires négriers et dans les Amériques à travers le marronnage. Ainsi ils comprendront que si les drames des navires négriers ont participé à la prise de conscience de l’inhumanité du mercantilisme des Européens, le vrai moteur de l’abolition de l’esclavage a été la multiplication des révoltes, des marronnages, surtout après la révolution haïtienne dont seul, à ma connaissance, Howard Zinn a montré le réel impact sur les pouvoirs esclavagistes aux XVIIIe et XIXe siècles. Le grand reproche que je fais à l’auteur est de confondre esclave et captif. Plus personne ne devrait se permettre de prendre l’un des termes pour l’autre sans la volonté d’exprimer une conception précise de l’homme africain. Sachant ce que cette confusion suppose, Aline Helg, autrice de Plus Jamais esclave ! est – pour l’heure – la seule historienne à avoir évité cette confusion.

* Le seul gouverneur dont j’ai découvert le nom dans un musée de Normandie, avant la lecture de Le Zorg, est Jacques-Joseph Eyriès. Il fut le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée au XVIIIe siècle.

(1) Des compagnies d’assurance : « Sans le système de protection développé par la Lloyd’s of London, la traite n’aurait pas pu fonctionner. Les risques d’insurrection et de naufrage auraient dissuadé les marchands d’engager les fortunes nécessaires à l’armement d’un navire. Les assurances telles que nous les connaissons aujourd’hui – de la couverture automobile à l’indemnisation des catastrophes naturelles – reposent en grande partie sur des principes élaborés à l’époque de la traite négrière ».

(2) Marcus Rediker a été le premier à préciser la présence d’un charpentier sur chaque navire pour le rendre différent quand il entrait dans les eaux africaines. La transformation ne s’opérait pas dans les ports européens pour ne pas laisser deviner aux futurs marins la destination de l’embarcation. Razziés ou trompés en Europe, ils sont condamnés à accepter le projet du capitaine une fois dans les eaux africaines. Ils revenaient de ce voyage estropiés, édentés, borgnes…

(3) Un marchand négrier écrit : « J’ai remarqué que la mortalité qui sévit sur tant de bâtiments de traite tient autant à l’excès d’esclaves embarqués qu’au défaut de savoir les gouverner à bord » (Le Zorg, p. 128).

Raphaël ADJOBI

LE VISAGE DE PIERRE de William Gardner Smith

         Le personnage principal de ce roman est un Afro-américain « de moins de trente ans »,  Simeon Brown. Simeon a quitté sa ville natale, Philadelphie, et vient juste d’arriver à Paris fuyant la violence quotidienne, gratuite et les guerres de gangs où il ne trouve pas sa place.

          Au début des années soixante, la vie politique aux États Unis est marquée par la lutte des droits civiques et la ségrégation raciale menée principalement par le pasteur Martin Luther King. C’est en août1963 qu’a lieu la Marche sur Washington qui rassemble plus de 250 000 personnes. Et c’est lors de cet événement que Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream » qui devient le symbole de l’égalité raciale. La société américaine est profondément divisée entre ceux qui sont pour le maintien de la ségrégation raciale et les défenseurs de l’égalité.  Aussi, les Noirs subissent toujours un racisme violent. Il suffit d’un regard un peu trop accentué pour déclencher une bagarre et se retrouver sous les coups de « blancs-becs ». C’est ainsi que Siméon a perdu un œil et le visage de son agresseur « terrible, inhumain, en dysharmonie avec l’univers » ne cesse de le hanter. On apprend très vite que Siméon a quitté son pays de peur de devenir un meurtrier. Meurtrier malgré lui mais par nécessité : il doit se défendre au quotidien, être sans cesse sur ses gardes.

          Mais en se promenant dans Paris, Siméon se sent libre, en paix, même s’il remarque des groupes d’hommes « aux cheveux crêpelés et à la peau pas tout à fait blanche, mais sûrement pas noire ». Il remarque que ces hommes ont un regard « triste, furieux, abattu », regard qui lui rappelle celui des Noirs d’Harlem. Ils sont vêtus pauvrement mais Simeon ressent comme un lien, « une reconnaissance » entre eux et lui. Très vite, il trouve une communauté afro-américaine, bien intégrée, composée d’artistes. A cette époque, Paris est perçue comme un refuge.

          Simeon est à la fois peintre et journaliste. Il peint un seul tableau qu’il a du mal à terminer. Ce tableau représente le visage de ses agresseurs, comme s’il cherchait à déchiffrer une vérité, à répondre à sa quête de justice, à comprendre ce qui se cache derrière la cruauté de ces regards. Ce tableau fonctionne comme un témoignage de ce qu’il a vécu et de son impuissance face à l’horreur.

          Son quartier de prédilection, l’un des lieux où il rencontre ses compatriotes, est le café Tournon mais ses pérégrinations le conduisent dans d’autres quartiers, plus sombres, plus populaires, envahis par des policiers, mitraillette en bandoulière.  Il reconnaît, chez ses habitants, les mêmes attitudes de peur, d’insécurité et c’est comme s’il se retrouvait chez lui à Harlem.  Ce sont des ouvriers algériens. Il se lie d’amitié avec un étudiant algérien, Ahmed, avec qui il « partage une certaine ressemblance » tant physique qu’intellectuelle. Par son intermédiaire, il prend conscience du racisme anti-arabe dans le contexte de la guerre d’Algérie, fait connaissance avec des militants du FLN et découvre la lutte, l’action pour la liberté.

          Le 17 octobre 1961, il se retrouve dans la manifestation pacifique contre le couvre-feu qui a lieu à Paris, à la demande du FLN. Voulant protéger une femme et son enfant des coups d’un policier, il reçoit à son tour des coups de matraque et se trouve embarqué dans un fourgon, puis détenu dans un stade avec d’autres manifestants. Libéré du fait de sa nationalité, il décide de suivre l’exemple d’Ahmed et de rentrer dans son pays pour y continuer la lutte, pour sa communauté et ses droits civiques.

          Ce roman a mis plus d’une quarantaine d’années à être traduit et édité en France en raison de son récit des événements d’octobre 1961, difficilement acceptable pour le narratif officiel français.

          Le titre, Le visage de pierre, est une métaphore puissante qui évoque la brutalité et la violence d’individus, que ce soit un suprémaciste blanc américain ou un policier français, à l’égard de populations infériorisées, dominées à qui on refuse leurs droits. Ce titre dénonce également l’indifférence, l’absence d’empathie de ceux qui refusent de voir, de se confronter aux injustices.

Très beau roman aux résonances bien actuelles qui analyse avec subtilité et finesse les secousses de la société des années 60 à travers des histoires et des parcours personnels, tant aux Etats Unis qu’en France.

Annie BIARD

Titre : Le visage de Pierre, 280 pages

Auteur : William Gardner Smith (Américain).

Éditeur : Christian Bourgois, 2021

JAMES (de Percival Everett)

          Le souvenir de l’esclavage continue de hanter les mémoires des Afro-américains qui en trouvent l’expression à travers la littérature. C’est ainsi que le prix Pulitzer 2025 de la fiction a été attribué au roman James de Percival Everett, roman dont le thème principal est l’esclavage. Il s’agit d’une réécriture du roman de Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn, mais racontée d’après le point de vue de l’esclave, Jim, à la première personne.

          Lorsque Sadie, l’épouse de Jim, surprend une conversation selon laquelle Miss Watson, la « missa » de son mari, a le projet de le vendre à la Nouvelle Orléans, elle l’en informe. Sans hésiter, Jim décide de s’enfuir dans le nord afin de gagner suffisamment d’argent pour racheter sa femme et sa fille Lizzie. Jim devient donc un esclave fugitif avec toutes les conséquences qui en découlent. Il se réfugie d’abord sur une île où le hasard fait qu’il retrouve un jeune garçon fuyant la violence et l’alcoolisme de son père , Huck qu’il connaît très bien. S’ensuit alors un récit émaillé de nombreuses péripéties et des rebondissements parfois à la limite du crédible. Mais le lecteur est emporté par ce récit d’aventures et par la leçon d’histoire qu’il nous donne : la vie des esclaves à la veille de la guerre de Sécession, la violence permanente qui les maintient dans un état où ils peuvent être fouettés, battus, pendus pour des prétextes plus ou moins futiles, comme le vol d’un crayon, et les femmes violées sans possibilité de se défendre.

          En prélude du roman, quatre chansons extraites du carnet de Daniel Decatur Emmet nous rappelle que ce compositeur américain est le fondateur de la première troupe de blackface.

          Le personnage éponyme Jim/James, comme cette double identité, parle un double langage « petit nègre » pour les blancs et le langage « blanc » qu’il feint d’ignorer mais qu’il utilise avec ses compagnons d’infortune. Il l’enseigne aussi à leurs enfants : on « gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent », et ce qu’ils veulent « c’est un être inférieur à fouler au pied ». Aussi le décalage est constant entre ce qu’il montre aux Blancs et ce qu’il est réellement : un homme qui sait lire et écrire, deux interdictions fondamentales qui pesaient sur les populations noires esclavagisées, et convoquer des philosophes comme Voltaire ou Alan Locke, qu’il a pu lire en cachette et dont les livres l’accompagnent dans sa fuite.

          Au fond même de cette situation sans issue, la détermination de James à libérer sa femme et sa fille reste inébranlable malgré les obstacles rencontrés comme la nature hostile, un fleuve Mississipi immense, dangereux mais prodigue en poissons-chats, et des personnes bonnes ou mauvaises mais dont il faut toujours se méfier. Dans cette histoire terrible, haletante, surgit parfois des pointes d’humour et on ne sait plus qui est vraiment noir ou vraiment blanc, les différences de couleur de peau s’effacent devant l’humanité ou l’inhumanité des situations ou des êtres.

          Un beau roman qui se lit d’une traite et une belle idée de cadeau de Noël.

Annie BIARD

Titre : James, 288 pages

Auteur : Percival Everett

Éditeur : Éditions de l’Olivier, 2025

BLACK BOY de Richard Wright (une analyse d’Annie BIARD)

          Le pouvoir de la littérature sur la construction de l’individu n’est plus à reconnaître. La lecture de Black Boy de Richard Wright en est un exemple flagrant.

          Cette autobiographie, publiée en 1945, est un des premiers romans écrit par un Afro-Américain. Elle retrace son enfance et son adolescence dans le Sud des États-Unis dans les États du Mississipi et du Tennessee, au début du XXe siècle.

          Dans ces États du Sud, une ségrégation raciale, violente et stricte, règne et s’appuie sur les lois Jim Crow, mises en place à la fin du XIXe siècle et dont le but est de tenir sous-domination les Afro-Américains.

          Tout au long de son récit, Richard Wright dépeint la violence quotidienne au sein de sa famille, qui ne connaît que les coups en matière d’éducation, puis en grandissant la violence des Blancs qui se manifeste de façon totalement inattendue et incompréhensible pour l’enfant ou l’adolescent qu’il est. Cet apprentissage de la vie se fait donc sous le signe de la peur, une peur omniprésente que ce soit dans les relations familiales ou dans la société.

          Sous le signe également de la faim, de la pauvreté avec une mère devenue paralysée, obligée de retourner chez la grand-mère qui affiche une religiosité intransigeante et insupportable pour l’auteur.

          Ce qui est admirable dans ce roman, c’est que cet enfant noir, toujours en lutte pour sa survie, résiste à la soumission, seul contre tous, Noirs ou Blancs. Il va découvrir que d’autres mondes existent à travers la lecture de romans qu’il se procure en cachette. Dans le Sud ségrégationiste, les Noirs ne doivent ni lire ni penser par eux-mêmes. Ces auteurs qu’il découvre vont lui servir de guide et renforcer la confiance en lui qu’il peut sortir de cette assignation et se construire une autre vie. Mais ces possibilités ne peuvent se réaliser qu’en quittant le Sud.

          Ce récit permet de ressentir pleinement l’atmosphère de racisme, de haine et de violence qui régnaient dans ces États malgré la fin de l’esclavage et qui imprégnaient toujours les esprits et les comportements de la population blanche comme des marques ineffaçables.

Annie BIARD

         

LE PAIN DES FRANÇAIS (Un roman de Xavier Le Clerc)

          Le pain des Français est un roman autobiographique doublé d’un monologue né d’une rencontre impromptue qui plonge l’auteur dans l’histoire de l’Algérie avec la France. Quand la violence du mépris suprémaciste frappe son père sous ses yeux d’enfant et ruine plus tard son espoir d’être un Français comme les autres, le fils d’Aït-Taleb voit dans le sacrifice de ses parents le devoir de s’en sortir en prenant Ulysse pour modèle. En changeant de patronyme, il a voulu à son tour, non pas planter un pieu, « mais un crayon dans l’œil du système cyclopéen » et dire qu’il est « fier d’être le fils d’un homme sans titre venu non pas d’Ithaque mais de Kabylie ».

          C’est donc sous le patronyme de Xavier Le Clerc qu’il avance parmi nous. Et, dans les sous-sols du musée de l’Homme – à la manière du prince Hamlet s’adressant au crâne du bouffon du roi – il interroge le fantôme de la petite Kabyle Zorah et montre de façon éclatante une page d’un passé commun douloureux « pour inviter l’espérance, la dignité, la fraternité, l’amitié des peuples » à notre esprit de Français d’aujourd’hui ; contrairement aux extrémistes qui croient que rouvrir les pages cachées de notre histoire c’est salir la France.

          Si le nom de son héroïne – Zorah – lui est venu à l’esprit comme une chanson venue du fond des âges des montagnes de sa Kabylie natale, c’est la lecture d’un article sur les têtes coupées des colonisés entassées dans les sous-sols du musée de l’Homme qui lui donnera tout son sens. C’est en ce lieu, en effet, que des milliers de crânes indigènes reposant dans des boîtes rangées sur des étagères ont été déclarés patrimoine inaliénable de la France – restes des corps qui auraient été lavés, parfumés, recouverts ensuite de la plus belle étoffe selon les traditions de leurs terres d’origine. C’est là que des crânes, comme celui de Zohra – une enfant de sept ans – font ressurgir l’histoire de la conquête de l’Algérie puis de sa colonisation.

LES CRÂNES DES COLONISÉS NOUS PARLENT

          Pour comprendre pourquoi le crâne d’une enfant subjugue l’auteur au point de lui arracher un monologue fait d’interrogations et de réflexions sur les conquêtes coloniales françaises, et particulièrement de l’Algérie, il faut se dire que ces têtes sont souvent accompagnées des noms de leur légataire, du lieu de leur prélèvement, de l’âge et du sexe de la victime, et parfois même du nom de la victime quand il s’agit d’un illustre combattant ou d’un dignitaire local. Des informations qui, selon l’auteur, rendent ces crânes vivants et leurs histoires lisibles. C’est dire que tout chercheur qui veut se donner la peine de lire l’histoire de la conquête de l’Algérie ou de toute autre contrée que la France a fait sienne à un moment ou à un autre, découvrira avec quel détachement les émissaires français pratiquaient la décapitation des colonisés non seulement pour terroriser les populations locales, mais également pour satisfaire les besoins des hommes de sciences, et parfois même pour faire plaisir à un ami, un membre de sa famille. La forme et les mensurations de chaque crâne devaient confirmer l’infériorité naturelle de l’Arabe ou du Noir.

          Et même avec le temps, quand « les tirailleurs et les poilus sont devenus frères d’armes sous les orages d’acier, perdus entre les corps gisants ou malaxés dans la boue, nos sangs mêlés n’ont pas suffi hélas à conférer la citoyenneté française et le droit de vote aux indigènes… ». Pourtant, les humanistes français tels Albert Camus, Georges Clemenceau – farouchement opposé aux idéaux suprémacistes de Jules Ferry – Louis Guilloux, Victor Spielmann… « n’ont pas manqué de courage pour dénoncer ces injustices » du système colonial qui ont asphyxié les indigènes. Comme ces derniers, ils ont compris que « Quand on a longtemps vécu d’une espérance et que cette espérance a été démentie, on s’en détourne et l’on perd jusqu’au désir » (Albert Camus). Malheureusement, aujourd’hui encore, pour les suprémacistes, ces crânes indigènes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme n’évoquent pas des tragédies mais la civilisation. Voilà la triste réalité de la France de ce XXIe siècle respectueuse de ses aïeux impérialistes qui les ont déclarés propriétés inaliénables !

          Quant au pain que ce boulanger de Caen a refusé de vendre à son père en éructant son mépris et sa suffisance suprémaciste – « Ici, on ne vend pas le pain des Français aux bougnoules » – Xavier Le Clerc y voit le refus de certains Français blancs de voir leur passé avec les Nord-Africains et les Noirs. Aussi invite-t-il chacun à relire l’histoire pour comprendre que « [les] pâtisseries [françaises] avaient jadis le goût de la mélasse, blanchie par les cendres produites en broyant les os calcinés de nos ancêtres […]. Que les résidus de cette maudite raffinerie servaient d’engrais, jeté à la volée avant de semer le blé. Que partout les cendres de nos squelettes ont nourri les champs » et que par conséquent « Nous sommes le pain des Français » !

          Au regard de toutes ces vérités de l’histoire qui ne demandent qu’à être découvertes par tous, ce livre veut nous dire que « la colonisation trouve sa source non pas dans la haine, mais dans le poison bien plus pernicieux du profond sentiment de supériorité » auquel de nombreux compatriotes blancs tiennent encore comme à la prunelle de leurs yeux.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le pain des Français, 134 pages.

Auteur : Xavier Le Clerc.

Editeur : Gallimard, 2025.

LES DEUX VISAGES DU MONDE de David Joy (par Raphaël ADJOBI)

          Immanquablement, presque toutes les critiques littéraires françaises saluant Les deux visages du monde de David Joy cantonnent le suprémacisme blanc et sa violence au seul pays de l’oncle Sam ! Rares sont celles qui généralisent leur vue. De toute évidence, le livre de l’Américain n’apprendrait rien à beaucoup de lecteurs français sur eux-mêmes et sur notre société. C’est ici une habitude de se rassurer en se disant que « la France et les États-Unis ce n’est pas la même chose ». Or, si un récit produit dans n’importe quel coin du monde touche des coeurs sous d’autres cieux, c’est qu’il contient de l’universel. « Si vous racontez une histoire dans un lieu que vous connaissez, […] si vous racontez une histoire humaine, […] c’est par cette illumination de la condition humaine que vous allez m’atteindre. C’est ce qui témoigne de l’universalité de la condition humaine » (David Joy – Entretien accordé à Brother Jo., site Nyctalopes).

          A vrai dire, tous mes compatriotes blancs qui ne voient pas le racisme dans notre pays sont semblables à des poissons dans l’eau qui ne voient pas l’eau parce que c’est leur milieu naturel ; pour paraphraser Charles W. Mills, je dirais qu’ils sont aveugles parce qu’ils considèrent comme naturelles des structures qui, en fait, sont de fabrication humaine (Le contrat racial, Mémoire d’encrier, 2023). Que tous ceux-là sachent que « les personnes noires de/en France […] qui écrivent sur les parias, les marginaux, les invisibles de l’histoire ou de la société [française] ne le font pas par simple imitation de ce qui se dit et s’écrit aux États-Unis. Mais ils le font parce qu’ici aussi l’ombre portée de l’esclavage, ajoutée à celle de la colonisation, a longtemps modelé les vies et les possibilités, les aspirations comme les formes prises par la violence. Ici aussi des gens ont été faits noir(e)s, déshumanisé(e)s, avili(e)s, écrasé(e)s sous le rouleau compresseur de la racialisation » (Audrey Célestin – préface de Vies rebelles de Saidiya Hartman, Seuil 2024). On ne peut donc pas lire Les deux visages du monde sans penser à la France. Par ailleurs, comme le dit un anglais descendant d’une famille d’esclavagistes, « la vérité est que [près de deux siècles après l’abolition de l’esclavage] chaque descendant touche les dividendes de ce travail forcé, à travers son éducation, l’environnement culturel dans lequel il vit et sa position sociale » (Reportage en 4 épisodes d’Olivier Pascal-Mousselard, Télérama été 2023). Cette conviction est également celle de David Joy. Il sait que c’est par le rouleau compresseur de la racialisation qui a établi la suprématie blanche pour avilir l’autre et l’exploiter en toute bonne conscience que se sont développées les nations européennes ; ce qui lui permet de prêter à son personnage Toya Gardner ces propos que beaucoup d’internautes ont repris : « L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit » ! Et Toya Gardner ajoute pour susciter la réflexion et la prise de conscience du lecteur blanc, où qu’il soit : « Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre ».

          A travers l’histoire troublante de l’étudiante africaine-américaine Toya Gardner, revenue dans la petite ville de son enfance auprès de sa grand-mère et qui se livre à une performance artistique puis s’attaque symboliquement à une statue représentant un Confédéré pour clairement provoquer la réflexion d’un monde qui sommeille à l’ombre des vestiges insultants du passé (pour d’autres), David Joy tend un miroir à tous les Blancs du monde qui vivent avec des minorités noires ou autochtones. Il est bon de dire ici que certains lecteurs ont vu cet aspect de ce roman policier où deux enquêtes sont menées parallèlement. C’est le cas de Marie-Laure Kirzy (site Benzine magazine) qui reconnaît n’avoir jamais lu un roman qui pousse « autant son lecteur, plus particulièrement blanc à l’introspection, jusqu’au désagréable, donnant une envie furieuse de s’emparer d’une hache pour abattre l’arbre du racisme ». Bravo Madame ! Et j’espère que d’autres lectrices et lecteurs éprouveront le même sentiment. Car là-bas comme ici, « le monde [des Blancs] est assurément coupé en deux, mais il n’est pas évident de savoir qui est de quel côté. Rien n’est ni tout noir ni tout blanc, c’est gris, et le gris est bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère ». Oui, comme le dit le personnage de Vess, la grand-mère de Toya Gardner, les racistes ordinaires fonctionnent par intermittence comme des lucioles dans la nuit ; il faut être très attentifs pour les reconnaître.

          La leçon essentielle à retenir du livre de David Joy est que le manteau du silence que l’on jette sur le passé – tout en chérissant les vestiges qui en témoignent – est une couverture dangereuse parce qu’il révèle tôt ou tard les germes de la discorde, des conflits. Oui, quand on passe sa vie à ne jamais parler du passé que nous avons en commun, on vit dangereusement. Il suffit qu’un jour, un rien le rappelle et l’apparente fraternité vole en éclats ! Cette portée universelle du sujet du roman, le blogueur Yan l’a bien comprise dans son article sur le site Encore du noir : « Si Les deux visages du monde parle des États-Unis et de ces sujets au coeur de la bataille culturelle que se livrent les deux camps, il parle aussi de la manière dont vit une communauté, des courants qui la traversent, de ses ambiguïtés comme ses contradictions, de ses silences aussi. De ce que l’on accepte par commodité, pour maintenir le verni de la sociabilité, et qui parfois, devient insupportable ». Bravo !

          Au regard de l’analyse qui vient d’être faite, je ne peux m’empêcher de dire que quand un écrivain américain pourfend le racisme, les médias français sont prompts à saluer son talent ainsi que son œuvre, mais quand un Africain-Français dépeint le racisme ou le passé esclavagiste de la France, il ne rencontre que leur indifférence, sinon leur mépris. C’est aussi le sentiment de Pierre-Yves Bocquet, Directeur adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, au regard de l’accueil critique très restreint reçu par le film Ni chaînes Ni Maîtres du réalisateur Simon Moutaïrou. Pourtant, dit-il, ce film événement dans la production cinématographique française présente la lutte des esclaves noirs pour leur liberté (à travers le marronnage) « avec une vraie ambition de réalisme, un vrai regard original et de vrais moyens ». Nous nous demandons avec lui si cette attitude des médias ne vise pas à décourager ceux qui ambitionnent de revisiter notre passé esclavagiste et colonial pour élargir les connaissances des jeunes générations. Je voudrais préciser ici que dans Les deux visages du monde, David Joy fait exactement ce que je fais dans mon livre Les Français noirs et la République : tout mettre sur la table et parler du passé que nous avons en commun au lieu de vivre dans une illusoire fraternité ! Tous les Français qui se pâment d’admiration pour le sujet du livre de David Joy doivent prendre le temps d’interroger leurs propres sentiments et le regard qu’ils portent sur les autres en cherchant autour d’eux ce que leurs compatriotes noirs disent du silence jeté sur notre passé, des statues dressées pour dire qu’on est fier de ses ancêtres… Retenons tous cette phrase d’un des personnages blancs du livre : « on peut être fier d’où l’on vient et pas de tout ce que l’histoire implique. C’est ce que tant de gens semblent pas capables de piger ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les deux visages du monde, 423 pages.

Auteur : David Joy

Éditeur Sonatine Édition, 2024 pour la traduction française.

L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle

Par Georges Sadoul – 1904-1967. Extrait de la traduction de “Sambo without Tears” dans Nancy Cunard, Negro Anthology, 1931-1933, Londres.

L'instuction des Français Blancs          « […] Je lis en ce moment des journaux rédigés spécialement pour les enfants français : Cri-Cri, l’Épatant, Pierrot, Le Petit illustré, qu’on tire chaque semaine chacun en de milliers de centaines d’exemplaires, des journaux que pratiquement tous les enfants prolétaires, paysans, petits bourgeois, achètent chaque semaine s’ils savent lire. Ces journaux je les ai achetés au hasard dans un petit village de petits agriculteurs, dans la seule boutique du pays, et je sais qu’on les trouve de même dans tous les villages de France, dans tous les faubourgs ouvriers de France. Je n’ai pas choisi les numéros et j’ai pu me rendre compte que le Nègre – qui symbolise ici et d’ailleurs en général le peuple colonial de toute couleur – est un héros que l’on trouve dans chaque numéro des journaux d’enfants, un héros qu’on entend populariser. Voici la conception du Nègre que ces journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre.

          “A l’état sauvage”, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

          Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

           Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Faire des jeunes lecteurs de parfaits impérialistes, peut-être ; en faire de parfaits racistes à l’égard de leurs compatriotes noirs qui se découvraient dans ces journaux, sûrement. Enseigner = montrer ! Montrer ce que l’on fabrique à partir de ses fantasmes jusqu’à ce que cela soit compris comme la vérité, même si cela n’a rien à voir avec la réalité.

Raphaël ADJOBI

JE SUIS UNE ESCLAVE, journal de Clotee, 1859-1860 (Patricia C. Mckissack)

Je suis une esclave          Le titre français de ce roman américain est absolument inapproprié et même discourtois. Dans l’histoire de l’humanité comme dans celle de la littérature, aucun individu ne se définit par sa condition qu’il sait infamante s’il n’a pas la ferme intention d’en faire une arme contre l’adversité. Pourquoi avoir traduit « Picture of freedom, The diary of Clotee, Slave girl » (traduction littérale = image de la liberté, Le journal de Clotee, jeune esclave) par Je suis une esclave ? Est-il si difficile de traduire la soif, le sens ou la saveur de la liberté exprimée par une Noire dans la langue française ? Dans le titre anglais, comme dans le roman, c’est l’image de la liberté – accompagnée de la précision qu’il s’agit du journal d’une jeune esclave – qui est exprimée. Ramener cette image ou ce désir de liberté à la seule proclamation de la condition d’esclave de la narratrice est un raccourci qui semble destiner le roman à la satisfaction d’une catégorie de lecteurs n’imaginant le passé du Noir que dans les fers. Si évoquer la condition de la narratrice est indispensable, il aurait été préférable de titrer le livre en Français par Je ne suis pas une esclave – faisant écho à Je ne suis pas votre nègre de James Badwin. Et pourquoi donc, me diriez-vous ? 

          Le journal de Clotee est en effet un excellent témoignage de la liberté de penser, de la liberté de rêver de connaissances du monde et des hommes. Ce qui fait le charme de ce livre, c’est qu’il associe la liberté à la culture. Il montre, par la volonté d’une fille de douze ans, que c’est par le savoir que l’on accède à la liberté. Tout en servant d’éventeuse (qui fait du vent pour rafraîchir) à son jeune maître lors de ses leçons, Clotee apprend à lire et à découvrir comment former des mots et accéder au monde qui l’environne.

          Cette proximité avec ses maîtres va permettre à la jeune esclave de découvrir la domination factice des Blancs ; une domination factice parce que ne reposant sur aucune maîtrise des savoir-faire demandés aux esclaves. Or, le pouvoir se trouve dans le savoir et le savoir-faire. Clotee le sait. Parlant de sa maîtresse, elle dit : « Cette femme, elle n’est pas capab’ de reconnaître le sel du sucre, elle connaît encore moins comment cuisiner avec. Pourtant, la M’ame, ça lui plaît beaucoup se faire passer pour la reine de la cuisine. Elle peut bien jouer les reines, on est tous plus au courant qu’elle ». Et pourtant, pour montrer que c’est elle qui commande, la maîtresse de maison ne cesse de distribuer des gifles à ses jeunes domestiques pour la moindre erreur ou un service jugé pas assez rapide : « La M’ame, elle est terrible, pasqué elle connaît qu’on peut pas répondre à ses coups. Si l’un de nous osait lui balancer une belle raclée en pleine figure, je parie qu’elle n’aurait pas la main aussi leste. […] M’me Lilly, elle est comme une stupide fille gâtée qui joue à de stupides jeux avec la vie des gens. Une petite fille dans le corps d’une grande dame. Quelle pitié ! » Et quant au maître qui a une haine obsessionnelle à l’encontre des abolitionnistes et soutient que les esclaves aiment leurs maîtres, qu’ils n’ont pas besoin d’entendre parler de liberté parce qu’ils sont comme des enfants, incapables de se prendre en main, Clotee et les autres le laissaient « continuer à bavarder et bavarder, tâchant de se persuader lui-même que les esclaves étaient heureux d’être esclaves ». Tout est dit : Clotee refuse d’être vouée à l’esclavage ou à la servilité !

          Il est clair qu’un tel esprit appliqué à l’analyse des maîtres afin de montrer leur vacuité – comme pour dire « le roi est nu » – ne peut pas être résumé à celui supposé propre à une esclave : la soumission. Et collégiens et lycéens gagneront à lire ce roman, basé sur une histoire vraie, pour découvrir qu’au XIXe siècle une jeune esclave de douze ans savait que les mots ont un sens parce qu’on peut les associer à des images et ainsi rapidement progresser dans l’apprentissage de la lecture et du monde. Cependant, Clotee mettra beaucoup de temps pour voir une image attachée au mot Liberté. Et quand ce sera chose faite, plutôt que de monter dans le train qui y mène, elle choisira d’aider les autres à y accéder pour gagner la Liberté. A la fin de la lecture de l’œuvre, chacun comprend que le sens de la Liberté réside assurément dans les choix que l’on fait durant sa vie.

Raphaël ADJOBI

Titre : Je suis une esclave (traduit de l’anglais par Bee Formentelli)

Auteur : Patricia C. McKissack

Editeur : Gallimard Jeunesse, 2016.

Comment devient-on raciste ?

Numérisation_20220216         Ce titre choc renvoyant à un mal évident, mais dont certains nient l’existence parce qu’ils ne se sentent pas concernés ou parce qu’ils veulent l’ignorer, est en réalité une invitation à découvrir les techniques de mise en place d’un certain nombre de discriminations. Oui, si le racisme est la forme la plus aiguë et la plus répandue de la haine de l’autre, il n’est pas superflu de connaître les mécanismes qui installent la séparation des êtres selon des critères arbitraires au gré du temps « au bénéfice de privilégiés même si ces derniers n’en sont pas toujours conscients ».

          Cette bande dessinée se présente comme la quête personnelle du dessinateur Ismaël Méziane désirant guérir de la sourde colère qui le mine face à la discrimination dont il est l’objet. Une « réflexion au service de la libération » qui permet au lecteur de découvrir les analyses historiques et sociologiques de l’anthropologue généticienne Évelyne Heyer et de l’historienne et chercheuse Carole Reynaud-Paligot. Ces trois personnes qui mènent la réflexion sont d’ailleurs les trois personnages principaux de la bande dessinée. Cette mise en scène la rend dynamique et très plaisante. La hiérarchisation des êtres, leur essentialisation et leur catégorisation en « races » ainsi que les conséquences qui en résultent sont bien illustrées et deviennent un récit à la portée d’un large public.

Essentialisation et texte n°2          C’est connu – comme le dit si bien un personnage du livre – « Tout le monde s’en fout du racisme ! » parce que tout le monde croit connaître le sujet. Pour cette raison, nous croyons que cet ouvrage peut être d’abord conseillé aux adultes pour qu’ils vérifient leurs connaissances. Ainsi, quand ils entendront dire que le racisme a toujours existé, ils sauront que cela n’est pas vrai. Il est ensuite conseillé aux lycéens et aux collégiens, à partir de la quatrième, pour les préserver de la haine de l’autre que leur âge adopte par habitude à cause des préjugés du milieu dans lequel ils évoluent. Combien sommes-nous à savoir que le monde est pétri de préjugés datant parfois de deux siècles, quand les peuples européens ont commencé à se construire un passé avantageux, une nationalité, une identité nationale… pour exclure les autres ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment devient-on raciste ?

Auteurs : Ismaël Méziane – Carole Reynaud-Paligot – Évelyne Heyer

Éditeur : Casterman