L’Yonne Républicaine et la commémoration 2022 de l’abolition de l’esclavage à Joigny

Commém. mai 2022 Yonne républicaine

Depuis 2016 que l’association La France noire et la mairie de Joigny (89) commémorent l’abolition de l’esclavage, c’est la première fois que le journal départemental y consacre un article digne de l’événement ! Après des années de mépris et une humiliation, un jeune journaliste vient enfin de faire preuve d’un réel intérêt pour cet événement national. Il faut dire que si les préfets ont obligation d’organiser une cérémonie dans la capitale de leur département, cette obligation ne concerne pas les maires. En l’absence donc d’une volonté politique pour inscrire le 10 mai dans le calendrier national – voire même d’en faire un jour férié – chacun(e) fait avec sa sensibilité humaine, politique, de solidarité citoyenne, et le bon désir ou l’indifférence des associations de sa localité. En d’autres termes, presque rien ! Toutefois, en 2021, une circulaire du premier ministre soulignant « la nécessité de rappeler la place que l’esclavage (des Noirs) occupe dans notre histoire nationale » ainsi que la nécessité de « valoriser la part de la diversité française en rapport avec cette histoire » donnait mission aux préfets d’inviter les maires « à organiser une cérémonie similaire (à la leur), ou tout autre initiative, notamment culturelle en rapport avec la mémoire de l’esclavage ». Un an après cet appel ou cette invitation, Joigny semble demeurer la seule municipalité de l’Yonne, et peut-être même de toute la Bourgogne, à se souvenir de cet événement !

Commémoration de l’abolition de l’esclavage du 10 mai 2022 : le racisme au coeur du discours du président de « La France noire »

17 mai 2018         Cher(e)s ami(e)s, Mesdames et messieurs les responsables des organisations associatives, merci d’être parmi nous ce soir pour commémorer ensemble l’abolition de l’esclavage des Noirs dans l’océan indien et dans les Amériques.

         En effet – et ce n’est qu’un rappel – c’est en vertu du décret du 31 mars 2006 qu’est célébrée chaque 10 mai (je cite) « la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». C’est donc la 16e fois que cette journée honore les ancêtres des Français noirs (victimes de la traite et de l’esclavage) et cela sans rien enlever à leurs compatriotes blancs. Bien au contraire, cette journée est l’occasion de réfléchir ensemble aux événements qui ont scellé notre destin et nous permettent de dire que nous avons un passé en commun qui conditionne la construction de la république d’aujourd’hui. En d’autres termes, cette journée a pour but de favoriser la prise de conscience du fait que la France s’est construite et se construira toujours avec la vie et l’engagement des femmes, des hommes et des enfants – quelque soit leur origine et leur culture. La France n’a pas été construite par l’esprit de quelque génie pour qu’on nous fasse croire qu’elle est la continuité d’une même population depuis la nuit des temps ! Non, la France n’est pas un mythe ! Elle n’est pas un mythe créé pour justifier une imagerie devant remplacer la réalité qui fait d’elle un pays éclaté sur plusieurs continents et plusieurs océans.

          Pour paraphraser la jeune actrice américaine Anne Hathaway, je dirais ceci : si certaines personnes sont vraiment convaincues qu’elles sont placées au centre du mythe selon lequel toutes les races gravitent autour de la blanchité (de la peau blanche), alors ces personnes doivent reconnaître qu’elles causent un un grand dommage aux autres. A La France noire, nous savons très bien – comme cette jeune dame américaine – que ce mythe de l’homme blanc supérieur ou placé au centre du monde, au centre de l’humanité, est bien réel dans l’esprit de beaucoup de personnes. Et parce que ce mythe est ancien, ces personnes y croient. Parce que ce mythe est devenu une habitude, ces personnes pensent que c’est la norme. Parce que ces personnes ont reçu ce mythe en héritage, elles pensent qu’il est immuable, universel et éternel. Les conséquences de cette croyance en ce mythe sont absolument dangereuses parce que ce mythe privilégie un certain type de corps, un certain type de couleur de peau et ne donne pas la même valeur à tout ce qui n’y ressemble pas. Ce mythe, mesdames et messieurs, a été construit dans les esprits avec l’invention du racisme au XIXe siècle ! Et nous devons y prêter une grande attention si nous voulons le combattre.

          Avant l’invention du racisme, les populations d’Afrique et d’Europe qui se côtoyaient depuis l’Antiquité savaient que les uns avaient la peau tirant sur le rose et les autres la peau tirant sur le marron ou le noir. Mais les uns et les autres se désignaient par leur origine, leur terre d’appartenance. Jamais par la couleur de leur peau ! Ainsi, pour les Européens, les populations d’Afrique étaient des Égyptiens, des Éthiopiens, des Koushites ou des Nubiens. Et à partir du VIIIe siècle, au moment où les Arabes envahissent la péninsule ibérique avec dans leurs armées des soldats issus su Sahara et du sud de ce désert, un autre nom désignant les Africains est apparu : les Maures ! Oui, Mesdames et messieurs, avant le XIXe siècle, les Européens ne nommaient pas les peuples de la terre par la couleur de leur peau ! Le mot « noir » n’était qu’un adjectif qualificatif ; pas un nom ! Ainsi, jusqu’au XVIIIe siècle, n’importe quel chrétien savait que Saint-Maurice était un africain et donc un homme à la peau marron ou noire. Car on savait à l’époque que le nom Maurice vient du mot Maure, désignant un Africain, un homme à la peau sombre. Aujourd’hui, très peu de gens le savent.

          C’est donc depuis le XIXe siècle que, par le caprice et la volonté de nuire à d’autres peuples de la terre, des pseudo-scientifiques ont divisé l’humanité en catégories de couleurs, puis ont attribué à chacune des couleurs des caractères propres, et à partir de là ont établi une hiérarchie entre les humains : des meilleurs à la peau claire et les mauvais à la peau sombre.

          Comme tous les mythes, le racisme – cette obligation pour les autres couleurs de peau de se définir par rapport à la couleur dite « blanche » – a été imaginé, inventé pour justifier une réalité : celle de la déportation des Noirs puis leur mise en esclavage sur les terres étrangères des Amériques. C’est donc pour justifier la traite et l’esclavage des Noirs, que certains ne comprenaient pas ou dénonçaient, que l’on a produit ce récit imaginaire appelé racisme.

          Oui, Mesdames et Messieurs, le racisme est un mythe, un récit imaginaire qui fonctionne très bien parce qu’il rassure ceux qui ne veulent rien avoir à se reprocher quoi qu’ils fassent ; ceux qui sont toujours soucieux de leur dignité. Et notre exposition « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité » vous montre la naissance de ce mythe, les moyens mis en place en Europe et dans les Amériques pour le propager ainsi que ses conséquences à travers le monde. Notre exposition montre aussi que le mythe du racisme fonctionnait tellement bien en Europe que certains ont eu la bonne idée d’inventer un mythe dans le mythe ; ils estimaient que tous les « Blancs » n’étaient pas de vrais blancs et ont donc établi une échelle de la blancheur parmi les Européens, autorisant ainsi l’élimination des Blancs indésirables pour que demeure la catégorie qu’ils appellent la race blanche pure ! Cela s’appelle l’eugénisme. Cette partie de notre exposition est à découvrir absolument pour bien comprendre la pensée européenne hier et aujourd’hui, et singulièrement le génocide des juifs au milieu du XXe siècle.

          Au regard de ce qui vient d’être dit, Si vous lisez quelques textes du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, vous serez surpris par ce que les Européens ont pu dire des Africains, des Asiatiques, des populations autochtones des Amériques et même de certaines populations européennes. Ces Européens avaient presque la ferme conviction qu’ils étaient des demi-dieux. Ils avaient le sentiment qu’ils étaient sur terre par la volonté du Dieu créateur pour baptiser tous les autres êtres et dire qui mérite ou ne mérite pas leur considération. Oui, l’homme blanc s’était en quelque sorte attribué le même rôle qu’Adam de la Bible au début de l’humanité lorsque celui-ci était tout seul sur la terre. En effet, selon la Bible, Adam fut chargé de donner un nom aux bêtes et aux oiseaux de la nature que Dieu avait créés. C’était donc lui qui conférait une identité aux bêtes et aux oiseaux. C’est sur ce modèle que l’homme Blanc s’était arrogé le droit de baptiser tous les peuples de la terre, de les caractériser ou les essentialiser et de les hiérarchiser. Mais une autre lecture de la Bible est possible. Les bêtes, les animaux créés par Dieu avaient sans doute déjà tous un nom et Adam, censé les connaître, devait prononcer leur nom à haute voix pour se les remémorer – comme un enfant, un tout petit enfant qui apprend sa leçon dans l’exercice de l’apprentissage d’un langage qu’il devra plus tard transmettre à sa femme Eve puis à sa postérité. Oui, mesdames et messieurs, chaque peuple a conscience de son existence et des récits de son passé. Aucun peuple n’a donc le droit de dire l’histoire de l’autre, et ce qu’il vaut !

          Cette exposition montre de manière très simple que lorsqu’on a rangé les humains dans des catégories de couleurs, et surtout lorsqu’on a affecté à chaque couleur un caractère particulier, et qu’enfin on a pris soin de les hiérarchiser du plus mauvais au meilleur, tout devient permis contre les catégories inférieures. Cela établit donc une sorte de violence en cascade : la couleur de peau placée au sommet peut mépriser les trois autres, celle en deuxième position les deux autres, celle en troisième position la dernière ; et quant à la dernière, c’est bien fait pour elle puisqu’il est dit qu’elle est maudite depuis la nuit des temps, que dépourvue de tout génie humain elle n’a jamais rien produit de bon depuis le début de l’humanité.

          En clair, Mesdames et Messieurs, le racisme est un mythe inventé par les Européens à une époque précise pour justifier leur pouvoir ; mais ce mythe perdure. Il convient peut-être d’apprendre les mythes des autres peuples afin de relativiser celui des Européens donné en héritage parmi nous depuis deux siècles.

Je vous remercie.

Raphaël ADJOBI

10 mai 2022 : journée nationale de l’abolition de l’esclavage – Une exposition sur le racisme à Joigny

En vertu du décret du 31 mars 2006 est célébrée chaque 10 mai la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». Depuis 2016, la ville de Joigny et l’association La France noire organisent une cérémonie autour de ce pan de notre histoire commune avec une exposition et un moment convivial.

Commémoration 2022 Mairie B

Commémoration 2022 Bis

Qui a peur de Christiane Taubira ? Une réflexion autour du parrainage des élu(e)s lors des présidentielles

Taubira 2022En ce mois de mars 2022, au moment où la liste définitive des candidat(e)s à la présidentielle est connue, une analyse de notre système des parrainages leur permettant de concourir à la plus haute fonction de l’État s’impose. Pour le commun des Français, seul(e)s ceux et celles ayant la signature des maires peuvent prétendre au fauteuil présidentiel. Malheureusement, nous ne connaissons de notre histoire et de nos institutions que ce qui est régulièrement mis en évidence par les canaux officiels de l’enseignement et de la communication (radios, télévisions).

Nos élus seraient-ils de mauvais citoyens ou des ignorants des règles de la République ?

Combien sommes-nous à savoir que ce ne sont pas seulement les maires qui sont habilités à parrainer les candidats ? Oui, le Conseil constitutionnel autorise également les présidents du Conseil d’une communauté de communes, les député(e)s, les sénateurs ou sénatrices, les conseillers ou conseillères des départements et des régions ainsi que les député(e)s à l’Assemblée européenne à donner leur parrainage au candidat de leur choix ? Cela fait beaucoup de monde, direz-vous ! C’est évident. Malheureusement, très peu parmi eux accomplissent leur devoir. En 2017, ils étaient 42 000 élu(e)s habilité(e)s à « parrainer » ou à « présenter » (terme officiel) un candidat ! Mais, force est de constater que seulement 34 % d’entre eux ont effectivement parrainé un candidat ou une candidate cette année-là ! On remarque aussi que « dans près des trois quarts des cas, il s’agissait d’élus communaux ou intercommunaux » qui ont rempli ce devoir (site du Conseil constitutionnel). Une conclusion s’impose : les députés nationaux et européens, les sénateurs, les conseillers départementaux et régionaux, ceux-là mêmes qui accusent sans cesse le commun des citoyens de ne pas accomplir son devoir en s’abstenant d’aller voter lors des élections sont incapables de donner l’exemple ! Et demain, sur les ondes des radios et des télévisons, ils appelleront à aller voter pour un candidat qu’ils n’auront même pas choisi quand l’occasion leur en était donnée ! On peut même se demander si tous ces élus savent qu’ils disposent du pouvoir de choisir un candidat à l’élection présidentielle avant tous les autres citoyens ? Sinon, comment une telle absence de civisme est-elle possible ?

                            Christiane Taubira…. au nom de la démocratie !

Christiane Taubira 3Sur le site du Conseil constitutionnel, il est écrit que « le filtre des parrainages vise à éviter des candidatures trop nombreuses […] et d’écarter les candidatures fantaisistes ou de témoignage ». Il précise aussi que depuis la réforme de 1976 ayant porté le nombre de signatures des élus de 100 à 500, on ne parle plus officiellement de «parrainage» mais de «présentation» ; c’est-à-dire qu’à titre individuel, les élus présentent un candidat, même si la personne de leur choix n’a pas manifesté son intention d’être candidate. Ce qui explique pourquoi en 2022 le président sortant a obtenu le nombre de parrainages requis avant même d’avoir officiellement déclaré sa candidature. Dans la réalité – peut-être parce que les élus sont ignorants de ces règles ou peu respectueux de leur devoir – ce sont les candidats qui doivent courir après eux pour obtenir leur parrainage.

Nous apprenons, sur le site Internet de Ouest-France, que le 24 février 2022 le décompte du Conseil constitutionnel marquait qu’il manquait 80 à 90 signatures à Marine Le Pen pour valider sa candidature. François Bayrou a alors annoncé – le dimanche 27 février – qu’il parrainait la candidate du Rassemblement national « pour sauver la démocratie ». En d’autres termes, même si demain il ne votera pas pour cette candidate qui n’est pas de son bord politique, en son âme et conscience, il estimait juste qu’elle soit une prétendante au fauteuil présidentiel. Et ce geste digne d’un vrai démocrate est exceptionnel dans le paysage français. En effet, alors que seulement environ 13 500 élus avaient donné leur parrainage, ce qui veut dire que plus de 28 000 parmi eux n’avaient pas encore fait de choix, on n’a pas trouvé 500 élus « pour sauver la démocratie » en donnant leur voix à Christiane Taubira, comme l’a fait François Bayrou pour Marine Le Pen ! Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? 28 000 élus français sur 42 000 ont préféré s’abstenir plutôt que de permettre – « pour sauver la démocratie » – à Christiane Taubira de concourir ! Logiquement, on peut croire qu’ils seront 28 000 élus à ne pas aller voter en avril prochain puisque aucun des candidats ne leur convient : aucun n’a mérité leur parrainage !

Le manque de civisme des élus enfin expliqué !

Les élus bouderaient-ils les règles parce qu’ils ne feraient pas confiance à nos institutions ? Interrogée sur leur manque apparent de civisme, Charlotte Marchandise qui n’avait obtenu que 135 parrainages en 2017 dit que les maires sont dégoûtés par ce système parce qu’ils subissent de nombreuses pressions politiques – venant par exemple des présidents des communautés de communes. Selon certains élus, le parrainage devrait être anonyme comme les votes lors d’une élection. Ainsi donc les multiples pressions, la peur, les suspicions sont à l’origine des étonnantes éliminations des candidatures comme celle de Dominique de Villepin en 2012 ou celle de Charles Pasqua en 2002. Si Christiane Taubira avait été retenue en 2002, c’était parce qu’elle était la candidate des Radicaux de gauche, un parti traditionnel. En 2022, ce parti lui a retiré son soutien alors qu’elle était portée par un mouvement populaire suite à la plus grande consultation jamais organisée en France pour présenter un candidat à la présidentielle. Désormais, nous savons tous pourquoi : pour un élu, ne pas donner son parrainage c’est éliminer des candidats tout en évitant des représailles ! Cela reste tout de même très hypocrite de la part de ces abstentionnistes du parrainage d’aller voter après ! En 2012, Dominique de Villepin disait que « si tous les candidats valables n’étaient pas en mesure de se présenter, on retiendra de cette élection qu’elle aura éliminé des candidats expérimentés, des patriotes et des familles de pensée peut-être marginales mais inscrites dans l’histoire des idées politiques qui ont traversé notre pays ». Selon lui, le parrainage doit être pour les élus « un devoir impérieux [afin] que l’esprit de nos institutions ne soit pas bafoué ». Peut-on être contre cet avis ?

Raphaël ADJOBI

Joséphine Baker et la banane au Panthéon

Joséphine Baker 1          Qui aurait dit que les portes du Panthéon s’ouvriraient un jour pour accueillir une noire qui, il y a quelques décennies, dansait avec une ceinture de bananes – ces bananes qu’en ce XXIe siècle, à Angers comme sur les stades de France, on jette encore à ceux dont la couleur de peau évoque un monde bien sauvage à la France blanche ? Les populations de Biarritz, qui ont choisi de nommer un de leurs quartiers La négresse afin d’avoir tous les ans l’occasion de se moquer de la tenancière noire du bordel local à l’époque de Napoléon, doivent être mortes de rire !

Joséphine Baker double          Avec l’entrée d’une négresse au Panthéon en ce XXIe siècle, tous ceux qui pensent que les termes France et Noir sont incompatibles trouveront sans doute l’occasion belle pour laisser s’exprimer violemment ou sournoisement leur haine épidermique à l’égard des populations noires de France. Cette mère bretonne et sa fille, qu’elle a incitée à hurler « à qui est la banane ? c’est pour la guenon pour qu’elle grandisse ! » au passage de Christiane Taubira, ont désormais une raison de crier à la trahison de la France blanche. Les années à venir nous promettent-elles les pires moments du racisme français, de même que l’élection d’Obama a ravivé le racisme américain ?

          L’entrée de Joséphine Baker au Panthéon est l’occasion de rappeler qu’il ne faut pas oublier que ce qui se passe en France en 2021, que tout ce qui se passera en France en 2022, 2023… était déjà inscrit dans les faits de notre histoire nationale il y a à peine huit ans : la violence de la haine de l’Autre !

Aux parents dont les enfants deviennent des racistes à 10 ans, je dédie 

ce billet de François Morel, adressé en novembre 2013 sur France Inter

           à la petite bretonne raciste (qui a fêté ses 18 ans en 2021)

Mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie, petite c… ? Déjà si jeune et déjà percluse de ressentiment, de violence larvée, de médiocrité, de bêtise, qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Quel avenir nous promets-tu ? Oui, petite c…, dans quel marigot insalubre, dans quel bourbier pernicieux, dans quel marécage de pensée rance et écœurante vas-tu te mouvoir le reste de ta vie ?

Toi qui au compteur de ton existence marque à peine dix ans, toi qui, […] te croyant amusante, te croyant pénétrante, imbécile, te croyant indocile devant le palais de justice d’Angers, a hurlé, une peau de banane à la main : c’est pour qui la banane ? C’est pour la guenon ! Te rendras-tu compte un jour, pauvre petite idiote, de l’ignominie de ton geste, de la honte de tes paroles, de l’indignité de ta pauvre attitude ? Sais-tu la désolation que ressentiraient en te voyant, incrédules et atterrés, tous ceux qui un jour se sont battus pour que sur les frontons de la mairie, de l’école publique – que sans doute tu as tort de ne pas fréquenter – on puisse écrire ces mots si simples qui sont pourtant un programme, un objectif, un idéal : Liberté, Égalité, Fraternité ? »

Joséphine Baker 3         Les autorités de notre pays ne doivent jamais oublier qu’il leur appartient de montrer à toute la nation que les Français noirs ont aussi besoin de références respectables et respectées. Panthéoniser, oui ; mais ne pas manquer de préciser que cela est une ferme volonté de faire avancer la connaissance des Autres pour mieux respecter leur différence. On ne combat pas le racisme avec de belles paroles mais avec des exemples valorisants et des outils pédagogiques qui montrent les armes qu’emploie ce fléau pour avancer dans la société.

Raphaël ADJOBI

Origine et évolution de la fête des mères

La fête des mères - La France noire 2021          Dans son magnifique ouvrage L’homme préhistorique est aussi une femme (Allary Éditions, 2020), Marylène Patou-Mathis montre comment à partir du XVIe siècle l’Europe a puisé dans les textes de l’Antiquité puis dans la Bible les éléments pour construire de manière solide et populaire l’image de la femme inférieure à l’homme ; construction ayant permis par la même occasion d’établir que depuis la préhistoire l’homme avait pour lui la force, le courage et l’intelligence à l’origine de toutes les inventions et la femme la faiblesse physique et intellectuelle, la maternité et les tâches domestiques. Puis, au-delà de ces stéréotypes défavorables à la femme, le XIXe siècle européen va s’appuyer sur la science pour proclamer de manière officielle que la procréation est son destin et sa finalité. « En elle-même, la femme n’a pas de raison d’être ; c’est un instrument de reproduction qu’il a plu à la nature de choisir de préférence à tout autre moyen », assure Pierre Joseph Proudhon en 1858 (De la justice dans la Révolution et dans l’Église, t.1). De ce fait, ce n’est que justice d’honorer les mères, de les célébrer.

          Selon Marylène Patou-Mathis, « déjà dans la Grèce et la Rome antique, les mères des dieux et les matrones étaient célébrées au printemps, saison de la fertilité ». Si, dans l’Occident médiéval chrétien les fonctions de procréation et de gestion de la maison étaient aussi dévolues aux femmes, celles-ci pouvaient néanmoins exercer la médecine populaire ou être artisanes, ajoute-t-elle. « C’est à partir du XVe siècle que ces métiers vont leur être confisqués ». Et c’est à cette époque, en Angleterre, qu’apparaissent les premières célébrations de celles qui ont la charge quasi exclusive du travail domestique et de l’éducation des enfants qu’elles ont en grand nombre. Un dimanche par an leur était en effet consacré. Sur ce modèle, à partir du début du XXe siècle, plusieurs pays européens vont décréter « la journée des mères ». En France, contrairement à une idée commune qui fait du maréchal Pétain l’initiateur de cette journée de célébration, Marylène Patou-Mathis fait cette précision : « Les premières initiatives sont locales, elles reviennent à l’instituteur Prosper Roche, qui organisa, le 10 juin 1906, une cérémonie en l’honneur des mères de familles nombreuses à Artas, dans l’Isère, et à Lyon, ville qui, deux ans plus tard, consacra une journée aux mères ayant perdu un fils ou un mari à la guerre. » Il faudra attendre 1920 pour voir l’instauration, sur le plan national, de la fête des mères de familles nombreuses qui « sera élargie à toutes les mères en 1926 par le gouvernement républicain qui prônait une politique nataliste. »

          Si l’image du maréchal Pétain émerge dès que l’on se plonge dans l’histoire de cette célébration, c’est parce que sous son impulsion cette fête a pris « une dimension politique affirmée ». En effet, « face à la peur de l’étranger, la natalité est au centre des préoccupations des hiérarques du régime de Vichy. Les mères, inspiratrices de la civilisation chrétienne (Pétain, 1942), sont mises sur un piédestal (Pascal Riché, L’Obs, 31 mai 2015) ». Marylène Patou-Mathis ne manque pas de préciser que « cette thématique sera maintes fois reprise par les mouvements d’extrême droite et par les nationalistes, pour qui, faute d’une démographie satisfaisante, la civilisation occidentale est vouée à disparaître ». C’est le 24 mai 1950 que la fête des mères sera inscrite dans la loi. Il appartient à chacun, selon nous, de réfléchir au sens de cette loi : celui qui éprouve une obligation morale à célébrer sa mère a-t-il besoin d’une loi pour le faire ? Est-ce un délit de ne pas fêter sa mère ? Quel bénéfice les mères tirent-elles de cette reconnaissance officielle ? Peut-être pourrions-nous suggérer, en signe de reconnaissance, une journée de congé payé à toutes les mères ?

                      Regard sur une tradition de l’Afrique de l’Ouest

          Cette célébration de la mère est l’une des rares fêtes non religieuses que les Noirs de France semblent partager avec une certaine application. Et cela se comprend aisément : en Afrique noire, sauf peut-être chez quelques rares populations, la mère revêt une image presque sacrée. Là-bas, offenser une mère de famille peut entraîner un lynchage. Bref ! Ce qui nous importe ici est de nous appuyer sur une tradition africaine assez largement partagée pour éclairer cette inclination des Français noirs à célébrer la mère comme leurs compatriotes blancs. L’exemple vient du pays Akan constitué de différentes populations ayant un fond culturel commun et s’étendant de la moitié Est de la Côte d’Ivoire jusqu’au Togo. Les Akans fêtent « le dixième enfant ». Pratique qui rejoint la célébration des mères de familles nombreuses en Europe, mais avec une différence notable : si la tradition de ce groupe fait de la mère la figure centrale incontestable de la famille, cette fête célèbre surtout le groupe mère-enfants malgré la participation du père à la fête. En d’autres termes, cette fête présente de manière publique le couple et ses enfants, mais tout le monde a conscience que c’est la femme qui est principalement honorée. La présence obligatoire des enfants est la preuve que sa fécondité mérite reconnaissance comme en témoignent les cadeaux qui lui sont offerts ce jour-là. Dans cette région d’Afrique, cette cérémonie donne à tous la certitude que la femme est le centre de l’humanité et l’homme un être périphérique. Et de même qu’un jeune portant la main sur un vieil homme était un signe de malédiction, un homme qui portait la main sur une femme attirait des malheurs sur sa maison – à commencer par la perte de la considération publique.

Raphaël ADJOBI

Commémoration de l’abolition de l’esclavage 10 mai 2021 : le discours du président de « La France noire »

Chers amis et sympathisants de La France noire,

Comme en 2020, nous sommes dans l’impossibilité d’organiser notre cérémonie annuelle publique commémorant l’abolition de l’esclavage. Les mesures sanitaires dues au COVID-19 obligent. Si ce moment de partage est une fois encore impossible, le devoir de mémoire quant à lui demeure de rigueur. En effet, la loi du 21 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’océan Indien comme crime contre l’humanité est l’unique occasion de rappeler à la mémoire de chaque citoyen que la présence de populations noires dans le paysage national est liée avant tout à ce fait de l’histoire de notre pays. Le 10 mai doit donc être pour nous tous un moment incontournable.

C’est d’ailleurs ce que le premier ministre a tenu à redire par sa circulaire du 16 avril dernier aux préfets ; circulaire dans laquelle il souligne la nécessité de « rappeler la place que l’esclavage occupe dans notre histoire nationale » mais aussi la nécessité de « valoriser la part de la diversité française en rapport avec cette histoire ». Il donne par ailleurs aux préfets la mission de diffuser la circulaire à l’ensemble des maires de leur département « en les invitant à organiser une cérémonie similaire, ou tout autre initiative, notamment culturelle en rapport avec la mémoire de l’esclavage ». Nous nous réjouissons du contenu clair et précis de cette circulaire parce qu’il semble ne pas laisser de place aux mémoires sélectives et à l’interprétation. Il souligne « l’importance de cette page de notre histoire qui a vu se nouer un lien indissoluble entre la France et l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’océan indien ». En conséquence, il nous semble absolument nécessaire qu’il soit enseigné aux jeunes générations – les citoyens de demain – que la France n’est pas un pays exclusivement européen. Non ! La France est un pays éclaté sur plusieurs continents. Notre diversité nationale vient de là ! Un fait évident mais ignoré ou occulté dans les nombreux discours politiques ou intellectuels au point que de nombreux Français sont aujourd’hui encore convaincus que tout ce qui n’est pas blanc et catholique n’est pas français et doit montrer patte blanche en toute circonstance. C’est cela la discrimination raciale ou racisme. Le racisme n’est pas seulement la négation de l’humanité de l’autre sur le principe de la couleur de la peau ou son déclassement dans l’échelle de l’humanité pour pouvoir justifier son exploitation en toute bonne conscience. Le racisme consiste aussi à assigner à l’autre, toujours sur le principe de la couleur de la peau, une place définitive de laquelle il ne doit pas bouger.

Il appartient désormais à tous ceux concernés par cette circulaire – les préfets, les maires, les recteurs (et par ces derniers les chefs d’établissements et les enseignants) – de faire en sorte qu’elle ne reste pas lettre morte mais qu’elle produise de bons fruits à la place du racisme. L’avenir nous montrera les fruits de cette volonté politique qui n’a malheureusement pas fait l’objet d’un discours officiel oral pour lui donner plus de force. Retenons tous que des citoyens qui ne sont pas frustrés, qui sont reconnus dans leur différence sont des citoyens heureux de servir leur pays.

Chers amis de La France noire, D’Afrique-sur-Loire, profitons de ce XXe anniversaire de la loi dite Taubira reconnaissant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan Indien comme crime contre l’humanité pour rappeler le combat de tous ceux qui, à l’avènement de la République dès 1789 ont lutté pour que ses valeurs soient effectives pour toutes les populations vivant sur les terres gouvernées par la France.

Hommage donc à Toussaint Louverture et à ses amis qui, en 1793, ont contraint le pouvoir esclavagiste de Saint-Domingue à prononcer la fin de l’esclavage sur cette île ; décision qui sera approuvée et élargie à toute la France en 1794 à Paris. C’était la première abolition de l’esclavage. Malheureusement, huit ans plus tard, cette belle affirmation de la République de l’égalité de tous les citoyens – Noirs et Blancs – mourra par la volonté de Napoléon Bonaparte qui voulait satisfaire le capital esclavagiste. En effet, en 1802, huit ans seulement après ce geste humaniste qui faisait de la France le premier pays européen à abolir l’esclavage, Napoléon Bonaparte va le rétablir pour satisfaire l’égoïsme de ceux qui n’ont jamais connu d’autre dieu que l’argent et l’économie. Heureusement, les amis de Toussaint Louverture – que le pouvoir napoléonien a laissé mourir de froid dans le fort de Joux dans le Doux – vont reprendre le combat et triompher de l’armée de Napoléon à la bataille de Vertières en novembre 1803. Une victoire qui va aboutir à l’indépendance de Saint-Domingue, rebaptisé Haïti en janvier 1804. Cette victoire mérite de retenir l’attention de tous. Pourquoi ? Parce que c’est celle de citoyens français noirs qu’une volonté politique malsaine, ennemie de la République, a tenté de réduire à nouveau en esclavage.

Hommage à Louis Delgrès et à Solitude. Leur détermination pour le maintien des idéaux d’égalité énoncés par la première république mérite, en ce XXIe siècle, l’admiration de nous tous qui croyons encore aux valeurs républicaines d’égalité et de fraternité. Indigné, révulsé par la décision du pouvoir napoléonien de rétablir l’esclavage, Louis Delgrès, sachant qu’il allait payer de sa vie le prix de la liberté qu’il voulait maintenir pour les siens, a adressé un message à la postérité de tous les Français : Noirs et Blancs. Combien sommes-nous à connaître la proclamation de ce républicain contre les ennemis de la République de son époque ? Combien sommes-nous à connaître le nom de ce grand défenseur de la République qui s’est fait exploser avec plus de 300 de ses compagnons de la Guadeloupe pour que vive la République ? Combien sommes-nous à être convaincus qu’il ne suffit pas de savoir quand les valeurs de la République ont été proclamées, mais quels sont ceux qui ont versé leur sang pour les défendre chaque fois qu’elles étaient menacées afin qu’elles nous deviennent chères aujourd’hui ?

Hommage à Jean-Baptiste Belley, commandant de la gendarmerie de Saint-Domingue et député de cette île. Alors qu’il faisait partie de l’expédition Leclerc de février 1802 chargée de reprendre l’île des mains de Toussaint Louverture, lui et d’autres militaires noirs seront écartés de l’armée sur instruction de Napoléon. Celui-ci avait décidé secrètement qu’il n’y aura plus jamais en France d’officiers noirs à un grade supérieur à celui de capitaine ! Jean-Baptiste Belley est arrêté, envoyé en France, assigné à résidence à Belle-île-en-Mer (Morbihan) où il mourra en 1805 à l’hôpital militaire de l’île.

Hommage à tous ceux qui, galvanisés par la victoire de Saint-Domingue devenue Haïti, ont partout dans les Amériques multiplié les rébellions, les marronnages, les suicides, les infanticides, permettant aux partisans européens de l’abolition de cet esclavage d’avoir suffisamment de courage pour défendre leur droit à la liberté et d’aboutir en 1848 au résultat que nous connaissons aujourd’hui.

Nous disons ici à tous ceux qui croient, avec beaucoup de naïveté, que c’est la raison qui fait évoluer le monde, que le raisonnement philosophique et ses lumières n’ont pas empêché la France d’être le seul pays européen à avoir aboli l’esclavage deux fois et la traite trois fois, là où il a suffi d’une fois aux autres nations européennes. En effet, tant que l’écoute de l’autre ne sera pas une pratique ordinaire parmi nous, tant que les idéaux à atteindre ne seront pas clairement rappelés et portés par une réelle volonté politique, on assistera au délitement des valeurs de la République, car ses ennemis sont toujours là, en action. La France sera vraiment plus fraternelle lorsque nous serons plus nombreux à nous fixer pour objectif d’apprendre à mieux connaître l’autre pour respecter sa différence.

Raphaël ADJOBI

Le dernier souffle de George Floyd est passé sur la Belgique

Léopold II et la civilisation du Congo          Si aux Etats-Unis la mise à mort théâtrale de George Floyd a servi de «catalyseur» à un mouvement de «réévaluation» du passé déjà engagé (Alan Kraut de l’American University), les manifestations antiracistes qu’elle a suscitées en Europe ont aussi laissé des traces – pour la plupart symboliques. Certes, en Allemagne la sculpture «la négresse accroupie» a été décapitée, et à Bristol celle de l’esclavagiste Edward Colston a été déboulonnée puis jetée dans l’eau du port ; mais globalement, les manifestants se sont contenté d’exprimer leur colère en aspergeant les statues des personnalités qu’ils contestent de peinture rouge rappelant le sang de leurs victimes. Aussi, quand on laisse de côté ces traces physiques pour analyser l’impact politique des manifestations sur la vie des citoyens, seule la Belgique retient positivement l’attention. Oui, ce pays vient de faire un pas de géant dans l’histoire !

Léopold II          Il convient de noter que les manifestations antiracistes, en Belgique, ont surtout tourné autour des statues de l’ancien souverain Léopold II. Pour rappel, celui-ci avait, par le passé, fait du Congo sa propriété privée et l’avait dirigée d’une main de fer pendant 23 ans avant que ce pays africain ne devienne une colonie de l’Etat belge. Et depuis des décennies, les millions de mains congolaises que Léopold II a fait couper pour accélérer la production du caoutchouc ont fait de lui un personnage très contesté dans son pays. Aussi, régulièrement, ses statues sont recouvertes de peinture rouge par des artistes ou des manifestants. Et, évidemment, en juin dernier, elles ont été les cibles des antiracistes qui ont remis l’histoire coloniale de la Belgique au centre des débats. C’est donc dans cette ambiance houleuse qu’une activiste avait adressé une lettre ouverte à la ministre de l’Education en même temps qu’était lancée une pétition au nom du collectif anticolonialiste «Réparons l’Histoire». Cette pétition a recueilli plus de 80.000 signatures et a retenu l’attention des élus. Le secrétaire d’État Pascal Smet, en charge de l’urbanisme et du patrimoine, a alors estimé que ce résultat en faveur du retrait des statues de Léopold II justifie la tenue d’un débat approfondi sur cette question. Très vite, non seulement la statue de Léopold II est enlevée en de nombreux endroits «afin que plus personne – étudiants, enseignants ou visiteurs – ne puisse se sentir offusqué par sa présence» (les instances de l’université de Mons), mais encore les autorités du pays vont réserver d’agréables surprises aux manifestants antiracistes et anticolonialistes.

Léopold II retiré          C’est tout d’abord la ministre de l’Education qui, répondant à la lettre ouverte qui lui a été adressée, officialise, par le biais d’une vidéo, la prise en compte de l’histoire coloniale de la Belgique dans l’enseignement scolaire. «C’est une lacune que nous ne pouvons plus tolérer aujourd’hui. C’est pourquoi, dans le nouveau parcours d’apprentissage des élèves jusqu’à 15 ans que nous préparons, l’histoire du Congo, de sa colonisation et de son indépendance, sera un passage obligé et systématique. Ce sera aussi vu comme partie intégrante de l’histoire de la Belgique…». Cette annonce de la ministre était de toute évidence le résultat de la prise de conscience du racisme dont il faut cesser de nier l’existence ou minimiser l’importance dans les sociétés : «Le moment que nous vivons actuellement est important, assure-t-elle. Il y a une prise de conscience aiguë, douloureuse même que les combats que nous menons contre le racisme et les discriminations restent terriblement insuffisants. Nos textes de loi, notre constitution ne suffisent malheureusement pas à repousser totalement ces fléaux. En réalité, si nous ne luttons pas frontalement contre le racisme et les discriminations, ceux-ci continueront à prospérer insidieusement». Madame la ministre a donc compris, comme notre association – La France noire – que l’enseignement de l’histoire du pays incluant l’Autre permet de mieux le connaître et respecter par la même occasion sa différence. Elle a fait le constat que contre le racisme, les lois, la Constitution et les beaux discours sont inutiles si on continue à donner l’impression que les Noirs ne font pas partie de l’histoire du pays.

          Encore plus surprenante fut la réaction du roi Philippe. Le 30 juin, jour anniversaire de l’indépendance du Congo, faisant référence à l’époque où ce pays était la propriété personnelle de Léopold II mais aussi à l’époque coloniale, le roi des Belges a tenu à «exprimer ses plus profonds regrets pour ces blessures du passé à tout le peuple congolais». Selon Monsieur Vincent Dujardin, professeur d’histoire à l’UC Louvain, dans sa lettre au président du Congo, les «actes de violence et de cruauté […] qui pèsent encore sur notre mémoire collective. Les souffrances et les humiliations […], ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés» sont des mots forts qui marqueront le règne du roi Philippe. En tout cas, la presse belge salue les regrets historiques du roi. Le quotidien Le soir estime que «ce geste si nécessaire grandit le roi et son pays». Selon nous, plus que les regrets, c’est la reconnaissance publique du mal qui a été fait qui honore le roi et le peuple belge. Car, pour paraphraser l’Américaine Elizabeth Eckford, il ne peut y avoir de véritable réconciliation entre les citoyens sans une reconnaissance sincère du passé douloureux qu’ils ont en commun. C’est donc en mettant des mots sur les blessures du passé et en les enseignant que l’on combattra plus efficacement leurs conséquences dans nos sociétés.

Raphaël ADJOBI

Et la jeunesse française…

Bilan de la mort de George Floyd aux Etats-Unis

Theodore Roosvelt sera déboulonné          Après la mise à mort filmée de George Floyd à Minneapolis, aucun pays européen ne s’attendait à son retentissement mondial et aux nombreuses manifestations antiracistes qu’elle a provoquées. Et surtout, personne ne s’attendait à ce qu’elle interrogeât aussi profondément les Européens et leurs passés esclavagiste et colonial dont les conséquences perdurent dans nos sociétés modernes. Quand les premières vagues de manifestations atteignirent l’Europe, comme d’habitude, les médias français et quelques hommes politiques entonnèrent les éternels cantiques : c’étaient une «bavure policière» et des «manifestations communautaristes» ! Mais voilà qu’à partir du début du mois de juin nous parvient le bruit des statues que l’on fait chuter de leur piédestal.

          Après un moment de cacophonie, le débat a été sérieusement engagé aux Etats-unis, en Angleterre, en Belgique et a donné des résultats suite à une définition très claire de l’espace public : l’espace public reste un lieu soumis au changement ; il appartient à tous et n’est nullement un lieu de culture ou de l’enseignement de l’histoire ! Et en un mois, les Etats-Unis et la Belgique semblent avoir rattrapé leur retard sur le Canada – champion du débat-citoyen sur ce qu’il convient de faire des statues et autres monuments commémoratifs jugés offensants pour les peuples autochtones.

          Aux Etats-Unis, si à Richmond (Virginie), la statue de l’ancien président Jefferson Davis a été déboulonnée, si dans cette même ville la statue de Christophe Colomb a fini dans un lac, si celle le représentant à Boston a été décapitée, et une autre à Baltimore (Maryland) a été déboulonnée, dans de nombreux cas, ce sont les autorités elles-mêmes qui, sous la pression populaire, ont retiré les effigies des hommes honorés avant que les manifestants s’en chargent. Il en est ainsi de la statue de Christophe Colomb à San Francisco et de celle de l’ancien président Théodore Roosevelt à Central Park (New York). Même la monumentale statue de cet ancien président trônant à cheval – «flanqué d’un Amérindien et d’un Africain» à pied – depuis 1940 à l’entrée du Muséum d’histoire naturelle de New-York «va être déboulonnée» (New York Times) et placée à l’intérieur du bâtiment. L’université de Princeton quant à elle a décidé de retirer le nom de l’ancien président Woodrow Wilson de deux de ses bâtiments et d’une résidence d’étudiants ; «Les administrateurs ont conclu que la pensée et les politiques racistes de Woodrow Wilson faisaient de lui un homonyme inapproprié pour une école ou un collège dont les universitaires, les étudiants et les anciens doivent s’opposer fermement au racisme sous toutes ses formes» (Christopher Eisgruber – président de l’université). Phrase à méditer sous d’autres cieux ! Les bases militaires portant les noms de sudistes racistes ont été débaptisées. Des marques alimentaires du pays ont décidé de retirer les logos jugés racistes de leurs produits (exemple «Uncle Ben’s»). Pour forcer Facebook à étoffer les règles de sa responsabilité et à lutter contre la haine en ligne, des annonceurs (Coca Cola, Unilever…) ont décidé de rompre avec ce gérant de réseaux sociaux…

George Floyd Ranger 2          Rappelons que le combat des antiracistes américains contre les statues à la gloire des esclavagistes blancs a une longue histoire animée par diverses associations de Noirs et de Blancs. Ici comme au Canada, selon l’historien Alan Kraut de l’American University, la mort de George Floyd a servi de «catalyseur» à un mouvement de «réévaluation» du passé déjà engagé. L’un des moments les plus marquants de ce combat a été celui qui a opposé les partisans et les adversaires de la statue du général sudiste Lee à Charlottesville en Virginie. Suite aux affrontements entre ces deux groupes, le gouverneur de la Virginie déclara en août 2017 : «Les monuments aux confédérés sont devenus des points chauds de haine, de division et de violence. J’encourage les autorités des villes de Virginie et l’Assemblée générale (de l’État) disposant des pouvoirs nécessaires à démanteler ces monuments et à les transférer dans un musée ou dans un endroit plus approprié». Ce sont là encore des paroles à méditer sous d’autres cieux où l’on parle de cohésion sociale sans aucun geste symbolique. Après avoir tergiversé un moment, la ville fera retirer définitivement la statue en février 2018.

          Selon un sondage de l’institut Pew, publié à la mi-juin, sept Américains sur dix, toutes origines et couleurs confondues, ont participé au débat sur la question raciale depuis la mort de George Floyd. Il faut se réjouir de voir les institutions de l’État qui sont indubitablement les plus représentatives des populations de la nation et donc des usagers des espaces publics du paysconseils d’établissements scolaires, de municipalités, de départements et de régions – prendre l’initiative d’étudier les noms et les images des personnalités de leur histoire qui méritent leur hommage. C’est effectivement l’une des meilleures façons pour les institutions politiques de montrer à chaque citoyen la voie à suivre pour combattre le racisme. Il reste maintenant aux institutions judiciaires à ne plus se montrer complaisantes à l’égard des crimes racistes de la police.

Raphaël ADJOBI

 

 

Bordeaux rend son passé illisible pour ne pas avoir à le regarder en face

George Floyd statue Texte final          La vague de colère suscitée par la mise à mort théâtrale de George Floyd aux Etats-Unis a laissé des traces sur le passé esclavagiste et colonial des pays occidentaux. De nombreuses statues honorant des figures qui se sont illustrées durant ces deux époques de l’histoire ont été descendues de leur piédestal. Depuis, ici et là, chacun s’interroge. «Faut-il déboulonner le passé ?» se demande Valérie Lehoux dans Télérama dans son édition du 20 au 26 juin 2020.

          Avant de répondre à cette question, la journaliste commence par reconnaître que «l’actuelle remise en cause des statues […] est le signe d’une souffrance accumulée depuis des siècles, que le récit historique n’a jamais vraiment reconnue et réparée.» Il est plus que temps de l’entendre, assure-t-elle. Cette appréciation de l’histoire est juste mais nous semble trop restrictive au regard de la diversité des manifestants antiracistes. En effet, les Blancs qui s’en prennent aux statues n’ont pas accumulé en eux les souffrances de leurs aïeux ; par leurs actes, ils disent clairement qu’ils ne partagent pas leurs idées racistes et ne veulent pas continuer à les honorer. Cette voix-là aussi mérite d’être entendue. Ne tombons pas dans le piège de certains gouvernants qui cherchent à diviser pour régner en brandissant l’argument «communautariste». Non, il n’y a pas que les Noirs et les autochtones des Amériques qui sont antiracistes.

          Et quand Valérie Lehoux écrit «est-ce en déboulonnant de vieilles figures de pierre ou de bronze que la donne changera ?» on sent dans sa question qu’elle tient – comme bien d’autres – à ces «vieilles figures de pierre ou de bronze». D’ailleurs, elle dit presque aussitôt : «Bordeaux, qui fonda son essor sur la traite des esclaves, a choisi d’apposer dans ses rues qui portent le nom de négriers des plaques racontant l’histoire et rendant hommage à ses victimes. Installer aujourd’hui de pareils panneaux mémoriels au pied des statues contestées aurait le mérite d’assumer le passé. Plutôt que de tenter de l’effacer».

          Avant d’écrire ces dernières lignes qui expriment une idée pleine de sagesse, Valérie Lehoux aurait dû se renseigner avant de jeter des fleurs à la mairie de Bordeaux. Celle-ci n’a jamais été capable d’assumer son passé négrier sans honorer les négriers. La statue de «L’esclave libérée» qui trône devant la Bourse maritime en est la preuve : elle visait à honorer le geste d’un négrier bordelais ! Rappelons à Valérie Lehoux que les plaques explicatives qui complètent six noms de rue de la ville sont le fruit d’une lutte de plus de vingt années menée par l’association Mémoires et Partages. Il faut, Madame, rendre à César ce qui est à César ! Oui, c’est à cette association que revient le mérite.

Karfa Dialo à Bordeau Final          Par ailleurs, si cette journaliste s’était montrée plus attentive à l’actualité locale, elle aurait constaté que – comme le dit si bien George Orwell – très souvent des honnêtes gens deviennent malhonnêtes quand ils ont quelque pouvoir. Elle aurait appris que les autorités de la ville ont pris soin d’écrire les textes explicatifs en petits caractères et les ont placés suffisamment haut pour qu’ils soient illisibles !

          La leçon que l’on peut tirer de cette supercherie des autorités locales est simple : il leur est difficile d’assumer un passé qui n’est plus en accord avec les pensées d’aujourd’hui. Une plaque explicative est un miroir que l’on dresse devant soi-même pour ne pas demeurer dans l’ignorance. Qui aimerait voir exposée sur la place publique la vie de l’aïeul qui ne l’honore pas ? Reconnaissons donc que ces figures que nous ne pouvons plus assumer sont généralement rangées dans les musées pour l’instruction des jeunes générations. C’est d’ailleurs la décision prise par les autorités de certains pays qui ont compris que les temps ont changé. 

Raphaël ADJOBI