Les Martiniquais, Victor Schoelcher et Joséphine de Beauharnais

Victor Schoelcher descendu de son piédestal          La chute des statues de Victor Schoelcher et de l’impératrice Joséphine de Beauharnais – la première épouse de Napoléon – nous oblige à revenir sur l’histoire de l’abolition de l’esclavage telle qu’elle doit être connue pour comprendre ce que les activistes martiniquais reprochent à ces deux personnages.

          Rappelons que c’est la Révolution de 1789, donc la première république, qui a permis en France l’abolition des privilèges et des droits féodaux vieux de dix siècles. Souvent critiquée en ce XXIe siècle, on ne souligne pas assez le plus extraordinaire acquis de cette révolution : la dépossession des nobles et autres seigneurs des terres, des provinces dont ils étaient les propriétaires ! Oui, les révolutionnaires ont refusé le système de rachat qui aurait fait des paysans, ces serfs, des ouvriers agricoles (simple changement de terminologie) durant des décennies, avant qu’ils n’en deviennent les propriétaires ou peut-être même jamais. Les corps de métiers – qui sont les artisans de tous les grands travaux – attachés au clergé et aux seigneurs retrouvent aussi leur liberté d’entreprendre. Un changement radical donc qui n’a rien à voir avec une simple réforme.

          Au début du XIXe siècle, depuis l’indépendance de Haïti en 1804 – suite à sa victoire sur l’armée napoléonienne – un peu partout dans les colonies se multiplient les rebellions contre l’esclavage. La France de Napoléon qui a eu l’idée de le rétablir en 1802, après une première abolition en 1794, doit faire face à l’impopularité de l’asservissement des Noirs ; surtout depuis que l’Angleterre a décidé d’obliger tous les royaumes européens à cesser la traite des Africains. C’est donc dans cette ambiance que se produit la révolution de 1848* qui décide d’abolir définitivement l’esclavage. Une grande attention est ici demandée au lecteur afin qu’il établisse un lien entre ce passé et les événements actuels en Martinique. Que se passe-t-il lors de cette abolition ? Au lieu de suivre le même schéma qui a permis aux paysans français de devenir propriétaires des terres qu’ils exploitaient pour le compte des nobles et des seigneurs, aux Antilles, l’abolition de l’esclavage préparé par le secrétaire d’État aux colonies, Victor Schoelcher, permet non seulement aux colons d’être indemnisés financièrement pour la perte de leurs esclaves mais encore de conserver la propriété des terres sur lesquelles ceux-ci travaillaient. En clair, l’abolition de l’esclavage a accordé aux colons à la fois «le beurre et l’argent du beurre» ! Il fallait pourtant dire merci à Victor Schoelcher. Mais ce n’est pas tout. Les colons en voulaient davantage ! Poursuivons donc.

          Renvoyés pour ainsi dire les mains vides – on ne leur a même pas reconnu la propriété de leur case – les nouveaux citoyens vont être très rapidement rattrapés par la cupidité de leurs anciens maîtres grâce à la complicité de l’État. Pour permettre au lecteur de deviner la suite, il suffit de lui poser cette question : à quoi sert-il de posséder des terres s’il manque les bras pour les cultiver ? Et pourtant, les suicides, les évasions, les décapitations pratiquées sur eux, les chiens dressés pour les tuer, le développement en Europe de l’industrie des chaînes pour les retenir captifs auraient dû enseigner aux colons l’amour des Noirs pour la liberté. Mais ils étaient trop méprisants pour leur accorder la moindre faveur. Ils constatent stupéfaits que les nouveaux libres refusent de travailler pour eux et gagnent en masse les montagnes et les zones marécageuses. Alors, une fois encore l’État vole au secours des colons. Les forces de l’ordre remettent les nouveaux libres dans les plantations sous le prétexte que ne faisant rien de leur liberté, ils étaient en vagabondage ; ce qui était déclaré un délit. Tous les Noirs surpris dans leur déplacement étaient condamnés au travail forcé chez leurs anciens maîtres. Et comme cette main d’oeuvre était insuffisante, parce que les nouveaux citoyens se terraient dans les montagnes et n’osaient pas en sortir, l’État français va faire venir de chine, de l’Inde et d’Afrique** des travailleurs sous contrat – une forme d’esclavage ou de travail forcé. Le livre de l’Antillais Raphaël Confiant – Case à Chine – est assurément le plus beau témoignage sur cette époque de l’histoire des colonies françaises des Amériques. Ce travail forcé fut légalisé en 1853 par un décret de Napoléon III et ne fut aboli qu’en 1946 par la loi dite Houphouët-Boigny – du nom du député de la Côte d’Ivoire qui en était l’initiateur et le rapporteur. Ce qui fait dire à certains que l’esclavage n’a été réellement aboli en France qu’en 1946 ! Quelle histoire, cette fameuse abolition de l’esclavage de 1848 ! Parce qu’elles connaissent cette histoire que le reste de la France ignore, les jeunes générations de Martiniquais ne veulent pas voir en permanence Victor Schoelcher honoré dans l’espace public.

Joséphine de Beauharnais disparaît          Concernant Joséphine de Beauharnais, l’ex-épouse de Napoléon Bonaparte (1796 à 1809), il convient tout simplement de dire qu’elle est considérée comme l’instrument de la perte des Antillais. Fille d’un colon de la Martinique, elle épouse Napoléon en 1796. Quand celui-ci devient Consul de France après son coup d’état en 1799, il prend la décision de rétablir l’esclavage aboli en 1794. Comment n’est-il pas permis de voir dans ce mariage entre un homme du pouvoir et la fille d’un colon le contrat signant la perte des citoyens noirs de la France ? Oui, en 1802, par la décision de Napoléon, les Antillais et ceux des colonies de l’océan Indien qui étaient des citoyens français vont devenir à nouveaux les esclaves des colons jusqu’en 1848. Joséphine de Beauharnais signifie définitivement pour tous les Antillais l’instrument de la condamnation de leurs aïeux à l’esclavage par Napoléon. La présence de sa statue en Martinique depuis 1859 est évidemment l’oeuvre des colons reconnaissants.

* La révolution a lieu en février ; le décret d’abolition est signé le 27 avril et applicable à partir de juillet 1848. Le 21 mai, une rébellion éclate à la Martinique et des Blancs sont tués. Craignant sa propagation, les autorités locales abolissent l’esclavage sur l’île dès le 23 mai 1848 sans attendre l’application du décret de Schoelcher.

** Bientôt un article sur ces Africains sous contrat dans les Antilles à partir du milieu du XIXe siècle.

Raphaël ADJOBI

Combien d’Africains déportés dans les Amériques ?

ça m'intéresse 5          Concernant le nombre d’Africains déportés dans les Amériques – s’il est sans grand intérêt dans la qualification de crime contre l’humanité attaché à la chosification du Noir et aux conséquences qui en découlèrent – il est tout de même important de constater le grand soin pris par les historiens français pour le minimiser. En effet, ils avancent régulièrement le chiffre de 12 millions de déportés pour dire qu’au regard de quatre siècles de traite le crime n’est pas si énorme que cela. Pour notre part, nous assurons qu’il faut manquer de bon sens pour s’en tenir à ce chiffre et le proposer au public.

          Personne ne peut donner un compte exact de la réalité parce que tous les capitaines négriers trichaient. Compte tenu de la toute-puissance des capitaines et l’absence totale de contrôle quant au nombre de captifs qu’ils transportaient puis vendaient dans les Amériques, on peut croire qu’ils savaient s’enrichir sans trop léser les armateurs dont ils dépendaient. L’historien américain Markus Rediker semble être le seul à avoir signalé le fait que les capitaines se réservaient les enfants et surtout des jeunes femmes pour leur plaisir sexuel et les revendaient sûrement pour leur compte personnel. Il écrit qu’en 1787, à Bristol, l’abolitionniste Thomas Klarkson a recueilli le témoignage du marin Falconbridge qui contredisait celui de son capitaine : «Il pensait qu’il y avait bien plus de kidnapés parmi les esclaves que Fraser ne voulait bien l’admettre, et que Fraser les achetait lui-même sans poser de questions» (A bord du négrier, p. 51). Cela explique pourquoi les statisticiens ne sont absolument pas d’accord pour arrêter un chiffre acceptable pour tous. Et quand on sait qu’à notre époque moderne les historiens ne sont pas d’accord sur le nombre exact des soldats et des civils que la France a fait venir de ses colonies durant la Première ou la Seconde guerre mondiale – ni combien sont rentrés chez eux – on peut raisonnablement douter du chiffre de 12 millions de déportés dans les Amériques qu’ils voudraient faire passer pour une vérité scientifique.

          Retenir le chiffre de 12 millions d’Africains déportés en quatre siècles, c’est courir le risque de se couvrir de ridicule si les élèves découvrent un jour la grande différence entre les estimations statistiques qui circulent sur ce sujet. Déjà, sachez pour comparaison que «plus de 14,5 millions d’immigrants, la plupart du Sud et de l’Est de l’Europe, entrèrent [aux Etats-Unis] entre 1900 et 1920» (Nell Irving Painter – Histoire des Blancs, p. 272). Doit-on croire qu’en quatre siècles, il y a eu moins de captifs africains déportés dans les Amériques que d’Européens passés de l’autre côté de l’Atlantique en vingt ans ? A qui veut-on faire avaler cela ? Sur ce chapitre, Basil Davidson – que cite Tidiane Dikité dans La traite des noirs et ses acteurs africains (p. 10) – dit ceci: «entre 1580 et 1680, par exemple, on dit que les Portugais n’ont pas transporté moins de un million de captifs au Brésil». En d’autres termes, ils ont pu déporter plus d’un million d’individus, peut-être deux ou trois millions… Et Basil Davidson poursuit : «pour le total général des captifs débarqués vivants, outre-Atlantique, un éminent statisticien démographe, Kuczinski, est arrivé à la conclusion que quinze millions est un chiffre qui peut être retenu. D’autres chercheurs ont accepté ce chiffre, mais comme un minimum ; certains ont pensé que le total probable serait une cinquantaine de millions et d’autres encore l’ont estimé beaucoup plus élevé».

          Après avoir pris connaissance de ces informations, vous vous demandez sûrement : «quel chiffre choisir alors ?» Aucun, dirons-nous ! Il suffit de montrer l’extraordinaire éventail des estimations des chercheurs pour que chacun prenne conscience du fait que l’Afrique a été sérieusement saignée et a perdu ses forces vives durant quatre siècles. Par ailleurs, il conviendrait de ne jamais oublier de mentionner que les morts sur les lieux de capture et durant le transport sont trois à quatre fois supérieurs au nombre d’individus parvenus dans les Amériques. Le crime est dans la chosification de l’homme qui a permis tous ces morts et non dans les chiffres. Et en quatre siècles, combien sont-ils nés dans les Amériques et sont morts dans la servitude ? C’est le seul vrai chiffre qui pourrait expliquer la puissance économique générée par l’esclavage des Noirs dans les Amériques.

Raphaël ADJOBI

Comment la France a contribué à la haine des Noirs à la fin de la première guerre mondiale

1940 B          Les quatre grands contributeurs aux théories racialistes qui ont inondé le monde sont bien connus de tous aujourd’hui : il s’agit de l’Angleterre, des Etats-Unis, de l’Allemagne et de la France. Et la popularisation de l’infériorité du Noir par rapport au Blanc s’est faite à travers toute l’Europe et l’Amérique du Nord – du milieu du XIXe siècle au début du XXe siècle – grâce aux nombreuses expositions coloniales que le musée du Quai Branly a rappelées à notre mémoire par son exposition «L’invention du sauvage» en 2011 – 2012. Mais au-delà de ce travail collectif contre l’homme noir, la France s’est illustrée par une politique singulière qui a entretenu durablement la haine du Noir en Europe.

          A la veille de la guerre de 1914-1918, la France disposait d’un empire colonial de près de 50 millions d’habitants. Devant l’indispensable puissance que réclamait la première guerre mondiale, elle a puisé, sans compter, dans les ressources humaines de ses colonies. Ce seront «les poilus des colonies» dont des générations de Français n’entendront jamais parler. A ces milliers de militaires, il convient d’ajouter une foule non négligeable de travailleurs coloniaux que la France a fait venir pour des tâches subalternes. Le général Mangin, qui a favorisé la création de cette armée d’Afrique dite «Force noire», prétend que «Les Noirs d’Afrique au système nerveux moins développé sont inaccessibles à l’anxiété par anticipation et n’éprouvent qu’une légère frayeur» (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre «indigènes»). Aussi, l’ordre était de «ne pas ménager le sang noir pour conserver un peu de blanc» (général Nivel). Et pourtant, malgré les sacrifices consentis sur tous les fronts et particulièrement lors de l’offensive du «Chemin des dames» où l’on dira qu’ils ont servi de chair à canon, les Africains sont absents des livres d’histoire, des manuels scolaires et des réalisations cinématographiques. Selon l’historien Anthony Clayton, «dans les tranchées, les tirailleurs ont subi des pertes supérieures à celles des unités françaises» (cité par Armelle Mabon) pour la simple raison que servant principalement dans l’infanterie, ils étaient plus exposés.

Caricature allemande LE NEGRE          Après la victoire des alliés, non contente de partager les colonies allemandes d’Afrique avec l’Angleterre, la France va pousser l’humiliation de l’ennemi plus loin en occupant la Rhénanie dès décembre 1918. Et devinez quelles troupes seront chargées de cette tâche ! Les troupes coloniales, et particulièrement celles d’Afrique noire ! «Un fait qui va marquer durablement les esprits tant civils que militaires, des deux côtés du Rhin. Les Allemands n’ont pas accepté cette présence sur leur sol et ont pris ce prétexte pour présenter la France auprès des instances internationales comme une ennemie de la civilisation». Une virulente campagne de presse, illustrée de caricatures explicites, est lancée par l’Allemagne et reprise dans toute l’Europe jusqu’aux Etats-Unis «contre l’inhumanité des troupes d’occupation et plus particulièrement contre la brutalité des soldats coloniaux qui terrorisent les femmes rhénanes désarmées devant la bestialité sexuelle de ces bêtes en uniforme, ces indicibles monstres, des animaux humains, des hyènes noires, des hommes singes du continent noir» (Jean-Yves Le Naour – La honte noire. L’Allemagne et les troupes coloniales françaises ; cité par Armelle Mabon). Toute l’Europe est scandalisée : des Noirs sont venus tuer des Blancs et occupent désormais l’Allemagne ! Cet événement et cette campagne, à laquelle la France participe activement, feront émerger «la honte noire» – die «schwarze schande» – aux graves répercussions bien après la fin de l’occupation. Selon les historiens, Hitler s’en est inspiré pour écrire Mein Kampf et sa théorie nazie.

Caricature allemande OK          En tout cas, en 1940, les soldats de l’empire colonial étaient encore là pour la seconde grande guerre. Malheureusement, suite à la victoire rapide de l’Allemagne, la vengeance de celle-ci sera terrible ! Les Allemands vont montrer à l’Europe entière et à la France ce qu’il en coûte d’envoyer des Noirs tuer des Blancs ! Dans la Somme (80) et un peu partout, ils procèdent à des massacres de bataillons noirs. Un millier d’entre eux seront exécutés entre le 24 mai 1940 à Aubigny, en Bourgogne, et le 22 juin 1940 autour de Lyon (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre «Indigènes»). Les autorités françaises refuseront d’honorer ces prisonniers massacrés – souvent classés disparus – parce que, selon elles, ils ne sont pas morts au combat. Leur mort ne compte pas ! Pourtant, comme ceux enfin honorés à Reims en 2018 par un monument, ils ont quitté leur père et leur mère, et parfois femme et enfants, pour venir défendre à des milliers de kilomètres ce qu’ils appelaient alors «la mère patrie». Résultat : ils n’ont récolté que la haine ou le mépris des Européens à l’encontre de leurs descendants. Caricatures françaises OK

Raphaël ADJOBI

Ci-dessous, une vidéo témoignant de cette vengeance des Allemands sur le corps des Africains. Oui, au-delà du racisme, il y avait la vengeance comme un message clair à la France. Le cimetière des Africains de Chasselay, officiellement inauguré le 8 novembre 1942, est l’oeuvre personnelle de Jean Marchiani. Les victimes du massacre de Chasselay ont été présentés par le régime de Vichy comme morts au combat pour ne pas fâcher l’envahisseur. Les autres victimes des massacres n’ont pas eu cette chance. 

L’enseignement de l’esclavage des Noirs en France : le musée du Quai Branly évite de justesse un scandale !

Scandale au Quai Branly          Dans sa rubrique Le MondeAfrique, le site du journal Le Monde avait révélé, au début du mois d’octobre 2016 – sous la plume de Gladys Marivat – le début d’un scandale survenu au Quai Branly autour de l’exposition Color Line. Un scandale créé par un livret pédagogique sur l’esclavage aux Etats-Unis destiné aux jeunes Français ; livret commandé par les responsables de la communication du musée du Quai Branly aux éditions Quelle histoire, spécialisées dans les ouvrages historiques pour les enfants.

          Mis à la disposition du public le 3 octobre 2016, le lendemain, au moment du vernissage de l’exposition Color Line, il ne restait plus rien du livret pédagogique ! Explication : comme de nombreux invités de la veille choqués par le contenu du fascicule, le journaliste Lou Constant-Desportes avait publié tôt le matin un article avec pour titre «Le musée du Quai Branly apprend aux enfants que certains esclaves avaient une vie agréable et que les discriminations raciales aux Etats-Unis se sont terminées en 1964».

          En effet, à la première page du livret – remarque Gladys Marivat – on pouvait lire à propos des esclaves noirs aux Etats-Unis : «la plupart avaient été vendus par les Africains à des Européens puis emmenés en Amérique pour travailler. Ce commerce va durer du XVIIe au XVIIIe siècle. Certains étaient très malheureux et maltraités, alors que d’autres avaient une vie plus agréable». Conscient du fait que «ce texte, affirmant que les Africains ont participé au trafic d’esclaves, reprend un argumentaire très en vogue dans certains cercles politiques français qui tend à minimiser le rôle des Européens dans l’esclavage», Lou Constant-Desportes le traduit en anglais et le publie sur la version américaine du site Afropunk. Il prend tout de même soin de contacter les responsables de la communication du musée du Quai Branly par courriel. En fin de journée, on lui annonce que le livret a été retiré avant l’ouverture au public le 4 octobre.

Scandale au Quai Branly 2          Voici quelques éternels faux justificatifs repris par les responsables du musée du Quai Branly et que souligne la journaliste Gladys Marivat : c’était une version non corrigée du livret, parce qu’en plein coeur de l’été les responsables chargés du dossier étaient absents et n’ont pu la relire ; «c’est qu’il est complexe de faire de la pédagogie sur un sujet aussi sensible»! On croit rêver.

          Une chose est sûre : très peu de Français maîtrisent l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les Amériques parce que le sujet ne suscite un certain intérêt que depuis douze ans seulement et n’est toujours pas un thème universitaire dans notre pays. Mais des connaisseurs existent tout de même ; et on peut les trouver si on veut se donner la peine de les chercher. Le sujet n’est nullement complexe. Il faut seulement avoir l’humilité de reconnaître qu’aucun éditeur ne peut remplacer celui qui lui consacre quelques années de sa vie. Cela s’appelle faire de la recherche. Par ailleurs, il convient de dire qu’il n’y a pas que dans certains cercles politiques français qu’il existe «un argumentaire […] qui tend à minimiser le rôle des Européens dans l’esclavage». Cet argumentaire existe aussi dans les manuels scolaires. Toutefois, aucun journaliste n’y met le nez pour s’en étonner ; et il n’existe en France aucune autorité pour veiller à la justesse des connaissances qu’ils véhiculent.

          Terminons par cette remarque : puisque cet argumentaire que la France semble encore la seule à entretenir dit que «la plupart [des esclaves dans les Amériques] avaient été vendus par les Africains aux Européens», chacun est en droit d’attendre une réponse à cette question : les autres esclaves sont-ils alors des individus qui ont suivi librement les négriers dans les Amériques en connaissance de cause ?

Raphaël ADJOBI

La traite négrière atlantique dans nos manuels scolaires

        Il importe que chacun sache qu’en France, si «les programmes sont nationaux et définis par le ministère de l’Education nationale […], le contenu des manuels est déterminé par les éditeurs et la seule loi du marché. Le choix de la langue et du style, la sélection des sujets et des textes, l’organisation et la hiérarchisation des connaissances obéissent à des objectifs politiques, moraux, religieux, esthétiques, idéologiques, économiques explicites et implicites» (François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils – Fatima bien moins notée que Marianne, éd. L’Aube 2016). En d’autres termes, un manuel scolaire n’est en définitive qu’à la fois «un support de la conservation de ce qu’une société choisit de dire d’elle-même, [et] la trace des choix scolaires d’une époque» (id.) avant même d’être un support de transmission de connaissances.

        Et concernant précisément l’enseignement de la traite négrière atlantique inscrite au programme des classes de quatrième depuis 2008 – depuis seulement 12 ans – il convient de voir ensemble comment ce sujet est traité dans nos manuels scolaires pour comprendre l’opinion que l’on entretient dans la conscience des élèves, les citoyens de demain.

                                                                    Une image simpliste 

                                    pour imputer la responsabilité de la traite aux Africains

800px-Marchands_d'esclaves_de_Gorée-Jacques_Grasset_de_Saint-Sauveur_mg_8526        Une gravure de propagande contre les abolitionnistes au XVIIIe siècle est l’image la plus reprise dans les manuels scolaires ; et sans même aucune considération pour le message absolument faux qu’elle véhicule. On peut y lire «Marchand d’esclaves de Gorée». Depuis douze ans, ni les éditeurs, ni les usagers n’y trouvent rien à redire. Or, l’île de Gorée n’a jamais été un marché aux esclaves mais un camp de concentration des captifs africains loin des leurs dans l’attente de leur embarquement vers les Amériques.

Falsification pédagogique

        Un éditeur vient tout de même de se rendre compte que le mensonge est trop gros. Il a donc décidé d’enlever à cette image du XVIIIe siècle son titre originel qui témoigne soit de l’ignorance de son auteur soit de sa volonté de tromper. Il propose désormais ce nouveau titre qui laisse croire qu’il y avait des marchés aux esclaves partout en Afrique où les négriers européens allaient faire leurs courses : «Un marchand européen et un vendeur d’esclaves africain». En généralisant ainsi le titre de la gravure, le crime devient parfait : tout le monde adhère à ce qui est affirmé comme une indéniable vérité, puisqu’elle s’appuie sur une image du XVIIIe siècle ! Malheureusement, cela s’appelle une falsification d’un document ancien.

                                                       La réalité sur le terrain africain

        Solidement installés dans des forts qui constituent leurs bases militaires, les Européens font la loi. Tout chef africain qui n’exécute pas leurs volontés devient leur victime en même temps que l’ensemble de son village. C’est dans ces forts – bien protégés des Africains et de la cupidité de leurs concurrents – que les Européens entassaient les captifs avant l’arrivée des navires négriers. Le fort de Gorée (au large de Dakar au Sénégal) n’est absolument pas un cas exceptionnel. Aucun historien n’a démontré l’existence de marchés aux esclaves sur les côtes de l’Afrique où opéraient les Européens.    

Capture Capcoast castel Ghana        A partir de ces forts militaires appelés comptoirs ou captiveries – parfois «esclaveries» – les émissaires de chaque royaume européen organisaient les captures d’êtres humains en s’appuyant sur les Africains qu’ils pouvaient terroriser ou corrompre. En effet, grâce aux produits venus d’Europe, ces émissaires obtenaient la collaboration de certains chefs africains et de groupes de trafiquants attirés par l’appât du gain. L’histoire nous enseigne que tout envahisseur ou occupant suscite des «collabos». La contribution du régime de Pétain aux crimes nazis, entre 1940 et 1945, en est un bel exemple. En quatre cents ans de traite, un seul de ces forts a été pris par les Africains, et un par les pirates européens. A tous ceux qui emploient encore l’expression «commerce triangulaire» sans tenir compte de ces éléments historiques, posons cette question : «si les patrons des grandes surfaces commerciales françaises allaient dans les campagnes se fournir en légumes, en viande et en lait armés de fusils et de canons, dirions-nous qu’ils achètent ces produits aux agriculteurs et aux éleveurs ?» Il est absolument certain que nous ne dirions pas que les agriculteurs et les éleveurs leur vendent leurs produits. Nous ne pensons absolument pas que nous dirions que les produits vendus dans les magasins ont été « achetés », c’est-à-dire acquis honnêtement par les patrons.

Frot au Ghana        Cette technique sera utilisée par la France au XXe siècle pour obtenir la participation des Africains, à ses côtés, aux deux guerres mondiales contre l’Allemagne : «la France recourt à la voie d’appel, notamment en Algérie avec l’aide active des chefs locaux qui perçoivent une prime par homme enrôlé. C’est en Afrique noire que la force a été le plus employée pour obtenir le nombre de volontaires requis […] Chaque cercle* est tenu de fournir un certain nombre de recrues» (Armelle Mabon – Prisonniers de guerre indigènes, visages oubliés de la France occupée, éd. La Découverte, 2010 et 2019).

        On voit clairement qu’on ne change pas une technique de prédation qui fonctionne avantageusement.

*Dirigé par un Européen, le cercle était la plus petite unité de l’administration dans les colonies africaines de la France de 1895 à 1946.

Raphaël ADJOBI 

Deux documents qui participent à la formation des Français sur la traite négrière atlantique depuis le XVIIIe siècle

Snelgrave et GoréE

          Voici les deux documents qui constituent, depuis le XVIIIe siècle, les fondements de la pensée européenne sur la traite négrière atlantique : à gauche, une affiche de propagande qui illustre la plupart des manuels scolaires français ; à droite, le best-seller de l’époque écrit par un certain capitaine William Snelgrave et qui sera rapidement traduit en français puis en allemand.

          Dans un prochain article, je vous proposerai – en me basant sur des images de l’époque – une analyse du premier document et la place qu’il occupe dans l’enseignement français depuis douze ans. Dans un deuxième article, je donnerai la parole à l’écrivain et géologue Olivier Merle – auteur de Noir négoce (édit. de Fallois, 2010) – pour une analyse du livre du capitaine William Snelgrave dont tous les historiens français s’inspirent pour disserter sur la traite négrière atlantique.

Raphaël

La France revoit sa copie sur l’Egypte ancienne et sur l’histoire de l’esclavage en général

Egyptiens et Egyptiennes A        Réjouissons-nous : plus nous avançons dans le XXIe siècle et plus les égyptologues sont nombreux à contester les affirmations péremptoires nourries par le racisme de leurs prédécesseurs ; affirmations enseignées à travers le monde assurant – par les manuels scolaires, les films et les livres pour enfants – que les Egyptiens avaient construit les pyramides en réduisant des peuples étrangers en esclavage. Aujourd’hui, tous les chercheurs sérieux du monde sont d’accord pour dire que tout cela n’était que mensonge. La revue française Historia de février 2020 vient d’ailleurs d’écrire que s’il y a une certitude, c’est bien celle-ci : l’Egypte ancienne ne connaissait pas l’esclavage ; et comme partout dans l’Afrique ancienne, il n’existait pas en Egypte de mot pour désigner l’esclavage (p. 22). La traite et l’esclavage sont des pratiques qui remontent à l’Antiquité européenne (Histoire des Blancs – Nell Irving Painter, Max Milo 2019). Ils ont été introduits en Afrique par les Arabes au VIIe siècle pour atteindre l’Afrique occidentale au XIIIe siècle. D’ailleurs, avant le XIVe siècle, l’Europe ignorait qu’il y avait des hommes au sud du Sahara (cf. Atlas Catalan). Ce qui veut clairement dire qu’avant cette date, en Europe, les esclaves étaient presque tous blancs : «Les esclaves noirs sont une minorité dans le monde avant la traite atlantique» (Catherine Coquery-Vidrovitch – Historia, fev. 2020, p. 20).  Pas d'esclaves en Egypte

          Mais ce qui est encore plus surprenant, c’est de voir tous les nouveaux égyptologues européens parler ouvertement et unanimement de «pharaons noirs» alors que le fait était nié depuis deux siècles ; expression reprise par Télérama dans sa publication du 11 janvier 2020 (voir image). Mais en disant qu’il y a des «pharaons noirs» qui ont régné sur l’Egypte, Pierre Ancery (qui signe l’article) et le réalisateur du beau documentaire présenté par Arte cette semaine-là, laissent croire qu’il y avait aussi des pharaons blancs ! La question à laquelle ils doivent répondre est celle-ci : où sont les pharaons blancs ? Qu’ils nous montrent les pharaons blancs avec leur peuple blanc vivant en Egypte dans l’Antiquité. Qu’ils nous expliquent pourquoi des Blancs ont édifié des dieux noirs, comme le sphinx ?                  Pharaons noirs

          Il faut dire que le documentaire Pyramide K 2019 de Fehmi Krasniqi – à voir absolument – sorti en septembre 2019 et publié sur Internet depuis novembre 2019, a lancé un vrai défi à tous les égyptologues européens. Ils ne peuvent plus s’avancer sur ce terrain avec l’intention de justifier la suprématie blanche prônée par ceux du XIXe et du XXe siècle qui ont fait des anciens Egyptiens des Blancs. En tout cas, beaucoup de voyageurs occidentaux – même ceux qui sans preuve veulent encore croire en une Egypte ancienne blanche – conviennent qu’« en visitant le musée du Caire, on ne peut que croire en une Egypte ancienne nègre ». Ajoutons que le royaume de Koush, qui compte plus de pyramides que l’Egypte, retient aujourd’hui l’attention des nouveaux égyptologues parce que ses souverains ont régner sur l’Egypte pendant plus de cent ans après avoir été eux-mêmes les vassaux des Egyptiens pendant une longue période. Ces deux peuples avaient indubitablement la même couleur de peau pour nous avoir laissé des peuples noirs dans cette partie du monde.

La momie de Toutankhamon

                      L’origine de la croyance en une Egypte ancienne blanche

          C’est dans la première moitié du XIXe siècle que l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1799 – 1851) assura pour la première fois que la grandeur de l’Egypte ancienne est liée à la supériorité blanche. C’est lui qui voyait des perruques aux cheveux laineux que porteraient les anciens Egyptiens au-dessus de leurs vrais cheveux raides et de couleur claire. «Il déclare que la forme du crâne des anciens Egyptiens – du moins ceux qui sont bien habillés et enterrés en grande pompe – est la même que celle de l’homme blanc moderne» (Nell Irving Painter – Histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Lui et ses admirateurs, tels l’Ecossais Knox et le Français Gobineau, trouvaient tout à fait cohérent qu’une race supérieure de Blancs portent des perruques aux cheveux crépus pour régner sur un peuple de Noirs de génération en génération. C’était leur seule façon d’expliquer les extraordinaires réalisations de l’Egypte ancienne. N’oublions pas non plus que Morton, Knox, Gobineau, Grant, Roosevelt, Emerson et bien d’autres ont divisé les Européens en plusieurs races blanches et ont placé la race «nordique» – parfois appelée saxonne – au-dessus de toutes les autres considérées comme n’ayant ni la vision ni le cran qu’il faut pour apporter quelque chose au monde.

Raphaël