Alexis de TOCQUEVILLE et Gustave de BEAUMONT ou DE LA FORTUNE DES LIVRES (une analyse de Raphaël ADJOBI)

Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont, tous deux issus de l’aristocratie française, furent amis de jeunesse et compagnons de voyage aux États-Unis et en Irlande au moment de la révolution française de 1830. A leur retour de ce périple, ils publièrent ensemble un rapport sur les prisons en 1833. En 1835, Tocqueville publie De la démocratie en Amérique, et Beaumont Marie ou l’esclavage aux États-Unis. Deux livres majeurs en ce début du XIXe siècle mais qui auront des fortunes différentes.

Dès 1835, le livre de Tocqueville est traduit en anglais et connaît un immense succès de l’autre côté de l’Atlantique ; le second tome est traduit en 1840. Cette popularité s’explique par la bonne opinion des États-Unis dont fait montre son auteur, mais aussi parce que la bourgeoisie américaine naissante apprécie la compagnie des personnes issues de la noblesse française.

« L’Américain de Tocqueville est avant tout un Américain du Nord, habituellement de la Nouvelle-Angleterre, d’origine britannique ou allemande », donc blanc (Nell Irving Painter, Histoire des Blancs, Max Milo Éd., 2019). Les Blancs du Sud des États-Unis ne font pas partie des Américains typiques tels qu’il veut les montrer à ses contemporains*. Selon lui, à cause de l’esclavage, l’Américain du sud est vicié dès sa naissance par une sorte de dictature domestique qui le rend violent, altier, manquant de la détermination nécessaire pour réussir : « L’Américain du sud aime la grandeur, le luxe, la gloire, le bruit, les plaisirs, l’oisiveté surtout ; rien ne le contraint à faire des efforts pour vivre, et comme il n’a pas de travaux nécessaires, il s’endort et n’en entreprend même pas d’utiles […]. L’esclavage n’empêche donc pas les Blancs de faire fortune, il les détourne de le vouloir ».

Quant aux Noirs, ils sont des détails négligeables que Tocqueville a laissés à son compagnon Gustave de Beaumont le soin d’en faire la matière de son livre. En négligeant l’hétérogénéité raciale du pays – ce qui suppose des frictions – « il minimise l’un des problèmes majeurs de la politique et de la culture américaine » (Nell Irving Painter, Histoire des Blancs). C’est donc l’éloge de cette Amérique blanche du nord, ingénieuse qui réussit, qui lui semble conforme à une société démocratique et égalitaire. Bien sûr, quand tout ce qui pose problème est écarté, on ne peut que réussir la société parfaite ! Voilà donc l’image idyllique des États-Unis peinte par un Français que les Blancs de ce pays vont populariser pour leur grand plaisir et faire par la même occasion la fortune de son auteur.

Malheureusement pour Tocqueville les États-Unis n’ont jamais été uniquement blancs !

A vrai dire, Tocqueville a eu le temps de prendre conscience de la réalité hétérogène de la société américaine et du danger de « grandes révolutions » que lui font courir les inégalités qu’elle entretient entre populations noires et populations blanches. Mais comme le montre très bien Nell Irving Painter, aborder longuement et sérieusement ce problème serait détruire ou déformer l’image égalitaire qu’il a construite de ce pays au départ.

L’autre Amérique qu’il a vue mais qu’il refuse de prendre en compte pour laisser intacte son œuvre, c’est son compagnon de voyage Gustave de Beaumont qui s’en charge. Plutôt que de se lancer dans une théorie explicative, celui-ci écrit un roman – Marie ou l’esclavage aux États-Unisqui présente l’esclavage, et donc les Noirs, comme partie intégrante de la société américaine et non comme un simple détail. Les scènes de la vie quotidienne que les deux aristocrates ont vues et sur lesquelles ils ont sûrement échangé – puisque Tocqueville renvoie son lecteur à l’œuvre de son ami – et que montre le roman persuadent n’importe quel lecteur que devant la démocratie vertueuse théorisée par Tocqueville se dressent des barrières aussi infranchissables qu’en Europe. Dans ce pays, dit-il, la règle de la souillure qui affirme qu’« une seule goutte de sang suffit » pour faire d’une personne apparemment blanche un Noir prévaut partout et constitue un grand frein à une véritable démocratie. Les Américains, selon lui, appartiennent à une aristocratie héréditaire basée sur la croyance en une mythologie de sang souillé et en des origines qu’ils ne voient pas et ne connaissent pas.

Tout le monde comprend pourquoi le livre de Tocqueville, le flatteur de l’Amérique blanche, a été aussitôt traduit en anglais et popularisé aux États-Unis, alors que celui de Gustave de Beaumont a dû attendre cent-vingt-trois ans – jusqu’en 1958 – pour connaître le même sort. Nell Irving Painter – l’autrice de Histoire des Blancs – mentionne qu’il n’y eut aucune édition pratique en livre de poche pendant cent soixante-quatorze ans. Il a fallu attendre 2009 pour cela ! L’historienne américaine termine son étude sur le traitement inégal réservé aux deux hommes dans son pays par cette histoire éclairante à propos d’un livre destiné à saluer le travail des deux Français : « En 1938, George Wilson Pierson publia Tocqueville and Beaumont in America, qui donnait de leur séjour une étude savante, en s’appuyant sur leurs carnets et leur correspondance. Quand John’s Hopkins University Press republia cet ouvrage en 1996, le contenu était exactement le même, mais le nom de Beaumont avait disparu du titre qui désormais se résumait à Tocqueville in America ». Et l’autrice de Histoire des Blancs conclut : « Et c’est ainsi, à petit bruit mais pour toujours, que Beaumont et ses États-Unis agités et multiraciaux ont cédé la place à ceux de Tocqueville, une Amérique égalitaire, démocratique, d’hommes blancs ».

* Ne perdons pas de vue que le souci premier de l’aristocrate Tocqueville est de gagner de l’argent.

Raphaël ADJOBI

COMMENT LES IRLANDAIS SONT DEVENUS BLANCS de Noël Ignatiev (une analyse de Raphaël Adjobi)

Dans ce livre, Noël Ignatiev laisse de côté la déportation des Irlandais par les Anglais au XVIIe siècle dans leurs colonies des Amériques – pour les soumettre au travail forcé alimentant ainsi les caisses de la Couronne. Il s’intéresse plutôt à la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle. En effet, l’intention de l’auteur est de montrer simplement « comment les Irlandais catholiques, une race opprimée en Irlande, sont devenus membres d’une race d’oppresseurs en Amérique ». Durant cette période, les Irlandais sont arrivés sur le continent américain en même temps que des milliers d’Européens, souvent des travailleurs sous contrat ou engagés (contraints à quelques années de servitude avant de retrouver leur liberté), des prisonniers pour dette… Tous « soumis à des conditions d’exploitation atroce, beaucoup mouraient avant le terme de leur contrat ».

Dès que les Irlandais ont commencé à débarquer massivement, on les affecta à tous les travaux pénibles sur les voies ferrées et les canaux où « ils travaillaient pour de bas salaires et dans de dangereuses conditions ». Surtout que pour beaucoup de chefs d’entreprise « Les nègres coûtent trop cher pour être risqués [sur les canaux] ; si les Paddies passent par dessus bord ou se cassent le dos, personne ne perdra rien ». Et dans le sud esclavagiste, « on les employait parfois dans les cas pour lesquels il eût été absurde de risquer la vie d’un esclave », assure Noël Ignatiev. Retenons donc qu’à leur arrivée aux États-Unis, les Irlandais se sont retrouvés mêlés aux Noirs, « partageant avec eux emplois et lieux d’habitation ». Aussi, dans les quartiers pauvres, on trouvait « des dizaines de Noirs et de Blancs entassés dans la promiscuité, accroupis ou allongés sur le sol nu, et se protégeant du froid en se couvrant le corps de chiffons dégoûtants ramassés au hasard », dit un rapport de Philadelphie publié en 1853. Conséquence de cette promiscuité : « le recensement de 1850 fut le premier à introduire une classe d’individus regroupés sous le nom de “mulâtres” ; il en dénombrait 406 000 dans tout le pays, dont 15 000 en Pennsylvanie ».

Quand les Irlandais inventent la “Color line” en poussant à l’union sacrée des Blancs

Il convient de dire que de nombreux Irlandais qui arrivaient « affamés et désespérés, étaient prêts à travailler pour un salaire inférieur à celui des personnes de couleur libres, et les embaucher relevait du simple bon sens capitaliste ». En quelques décennies donc, presque toutes les tâches subalternes qu’accomplissaient les Noirs ont été occupées par les Irlandais, alors que les deux groupes constituaient l’essentiel du prolétariat non qualifié dans le Nord. Des autorités publiques au commun des Américains, on disait des Irlandais qu’ils étaient « les nègres blancs » ou des « nègres à l’envers » ; et les Noirs étaient qualifiés d’« Irlandais enfumés ». Frederick Douglas dira ; « L’Irlandais, en adoptant les tâches qui nous étaient réservées, adopte aussi notre déchéance ». Il avait bien vu ; et les caricaturistes s’en donneront à cœur joie.

Mais il n’a pas échappé aux Irlandais qu’ils étaient arrivés dans « une société dans laquelle la couleur jouait un rôle essentiel dans la fixation de la position sociale ». Ils vont très vite s’adapter à ce modèle auquel il n’étaient pas habitués. Maintenant qu’ils ont évincé les Afro-Américains de tous les secteurs qui leur semblaient destinés, et que désormais c’étaient eux les affamés et les désespérés, ils vont actionner la ligne de la couleur – la « color line ». Dans les usines, les travaux de construction, chez les garagistes, les menuisiers, les emplois domestiques… les Irlandais exigeaient qu’aucun Noir ne soit autorisé à travailler avec eux. Ainsi, en offrant leurs services pour un salaire inférieur, les Noirs ne parviendront pas à faire jouer la logique capitaliste de la loi du marché. Les Irlandais militaient dans des syndicats pour le maintien des Noirs en esclavage chez les planteurs du Sud pour qu’ils ne viennent pas concurrencer la main d’œuvre blanche dans les métiers subalternes qu’ils occupaient dans le Nord. Pour eux, les deux secteurs d’activité – les travaux des champs et les travaux subalternes des villes – sont de l’esclavage : un esclavage non salarié pour les Noirs et un esclavage salarié pour les Blancs, voilà ce qu’ils voulaient ! Dès lors se multiplieront les discours qui feront l’apologie de l’esclavage qui rend les Noirs heureux tandis que l’ouvrier blanc souffre dans le Nord. Aussi, après une longue analyse des querelles ou animosités entre les nombreux groupes issus d’horizons différents, Noël Ignatiev conclut : « Il faut voir dans les premiers syndicats ouvriers […] des institutions destinées à assimiler les Irlandais à l’Amérique blanche ». Et il ajoute plus loin que « c’est l’assimilation des Irlandais à la race blanche qui a rendu possible le maintien de l’esclavage ».

Quand les Irlandais auront envahi tous les secteurs d’activité subalternes et qu’ils ne voudront pas les quitter, ils vont revendiquer la citoyenneté avec tous les droits supérieurs à ceux des Afro-Américains en raison de leur couleur de peau. Ils vont pouvoir exploiter la loi de 1790 adoptée lors du premier congrès des États-Unis stipulant que seules les personnes « blanches » pouvaient devenir des citoyens naturalisés. C’est pendant cette période de l’assimilation des Irlandais à la blanchité que vont se multiplier les attaques contre les Noirs et les abolitionnistes. Tout le chapitre 5 du livre (qui en compte 6) est consacré à la démonstration de la complaisance des autorités publiques devant les violences contre les Afro-Américains sommés de ne pas résister car cela encouragerait les Blancs à être davantage violents. Et tout cela avec la multiplication des droits pour les Blancs non applicables aux Noirs. Il ne faut donc pas s’étonner que les États-Unis aient choisi à un moment de leur histoire la ségrégation raciale comme solution “juste et équitable” pour maintenir la paix sociale et permettre aux Blancs de prospérer sans concurrence. Ce qui fait dire à Noël Ignatiev que « La suprématie blanche n’était pas une faille à la démocratie américaine, mais faisait au contraire partie de sa définition ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus blancs, 292 pages.

Auteur : Noël Ignatiev

Éditeur : Smolny, 2024 pour la traduction française.

Oppression raciale et oppression nationale ou coloniale (une présentation de Raphaël ADJOBI)

Comment les Irlandais sont devenus Blancs de Noël Ignatiev est plein d’enseignements. Il permet de comprendre comment les opprimés puis esclavagisés Irlandais catholiques sont parvenus à faire partie de l’union sacrée des oppresseurs blancs en Amérique – pour reprendre la formule de l’historienne américaine Nell Irvin Painter (L’histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Cela oblige le lecteur à plonger dans la fange des travailleurs européens dans les siècles de la déportation des Africains et leur mise en esclavage dans le Nouveau Monde.

Parmi les nombreux enseignements du livre, le premier qui m’a séduit est la distinction opérée entre « oppression raciale » et « oppression nationale » (que nous appellerons aussi coloniale). A vrai dire, c’est une idée reprise par l’auteur à son compatriote et intellectuel américain Theodore W. Allen. Selon celui-ci, la différence entre les deux oppressions tient à la composition du groupe qui détient le pouvoir de domination. Sous un système de domination nationale (ou coloniale) comme celui que la Grande-Bretagne a imposé à l’Inde ou la France à plus d’une dizaine de territoires africains, ou celui que les États-Unis continuent d’imposer à Porto Rico, la puissance conquérante exerce sa domination en incorporant à l’appareil dirigeant certains membres des classes supérieures de la population soumise. Il s’agit donc d’une domination avec des traîtres au regard de nombreux dominés ! Sous un système d’oppression raciale, la domination de l’élite ou de la puissance conquérante s’appuie sur le soutien des classes laborieuses issues du groupe oppresseur. C’est dire que la domination raciale s’exerce au sein d’un territoire national où résident des populations reconnues comme des minorités, ou au sein d’une colonie de peuplement – et cela avec un marqueur reconnaissable par tous (la couleur de la peau ou l’origine). La domination raciale peut être officialisée (ségrégation aux États-Unis, apartheid en Afrique du sud) ou s’exercer par des mesures institutionnelles discriminatoires visant les minorités nationales ou autochtones.

Force est de constater que quand la domination raciale ne compartimente pas officiellement les populations, elle ne facilite pas leur cohabitation parce que l’élite dirigeante prend toutes les dispositions pour rendre les classes sociales inférieures qui lui ressemblent – par la couleur de la peau ou l’origine – complices de sa politique de discrimination à l’égard des minorités. Ce qui fait dire à Theodore W. Allen que « la marque distinctive de l’oppression raciale [c’est la réduction] de tous les membres d’un groupe opprimé à un même statut social indifférencié, un statut situé en dessous de celui de n’importe quel membre de n’importe quelle classe sociale » du groupe dominant. « La race blanche se trouve par conséquent composée de tous ceux qui ont en commun les privilèges liés à la peau blanche dans cette société », conclut Noël Ignatiev avant d’ajouter : « ses membres les plus infortunés bénéficient d’un statut supérieur à celui des membres les plus favorisés du groupe qui en est exclu », c’est-à-dire du groupe non-blanc. Et malheur à une personne non-blanche qui tenterait de se hisser à des fonctions habituellement dévolues à la population blanche !

Quand l’Irlande était une colonie anglaise

Retenons que lorsqu’un peuple européen colonise un autre peuple européen, le résultat est le même. Aussi Noël Ignatiev tient à nous montrer que « L’Irlande du XVIIIe siècle constitue un cas classique d’oppression raciale. Les catholiques y étaient connus sous le nom d’autochtones irlandais, de Celtes ou de Gaëls (mais aussi de “papistes” et autres appellations peu flatteuses), et on les considérait – et ils parlaient souvent d’eux-mêmes – comme une “race” plutôt que comme une nation. Les Lois pénales leur imposaient un statut de caste auquel nul Irlandais, quelle que soit sa richesse, ne pouvait se soustraire. La hiérarchie de race et de classe était assurée par Les Dissidents, qui étaient pour la plupart des fermiers presbytériens, des artisans et de petits commerçants, descendants des soldats installés par Cromwell [1649-1650, conquête de l’Irlande] et des Écossais installés plus tard en Ulster ». Et pour ces Dissidents [Dissenters] qui constituaient la majorité des non-catholiques du groupe dirigeant, « le plus minable des protestants avait au moins, à défaut d’autre chose, la consolation de se dire qu’il faisait partie de la race dominante » (W. E. H. Lecky, History of Ireland in the Eighteenth). Noël Ignatiev termine ce sombre tableau par ces mots : « Sous le joug protestant, la masse des Irlandais – c’est-à-dire les catholiques – vivait dans des conditions de misère si extrêmes qu’elles provoquèrent la pitié et la condamnation » de penseurs anglais et anglo-irlandais.

* Selon Noël Ignatiev, quelques-unes de ces absurdités ont été soulignées par Barbara J. Fields dans son article « Ideology and Race in American history ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus Blancs, 291 pages

Auteur : Noël Ignatiev

Éditions : Smolny, 2024 pour la traduction française.

UNE POUPÉE EN CHOCOLAT (Amandine GAY) ou l’enfant adoptée soucieuse de l’Histoire

@ Note de l’autrice : « Dans cet ouvrage, le féminin inclut le masculin, et est utilisé sans discrimination, afin d’alléger le texte ». Mon billet respecte ce choix.

En France, l’adoption transnationale ou transraciale qui domine le marché est toujours présentée comme un sujet de spécialistes parlant d’enfants qu’il faut sauver et aider à intégrer la société française. Aussi, dans un univers où la production académique est dominée par les parents adoptants, les travailleuses sociales, les professionnelles de santé mentale et les représentantes des agences d’adoption, il est tout à fait réjouissant d’entendre une adoptée clamer tout haut qu’elle n’est pas une éternelle enfant et qu’elle a droit à la parole, qu’elle a son mot à dire par rapport non seulement au système qui structure l’adoption mais aussi par rapport à l’éducation des adoptées vouées à être assimilées ou broyées.

Amandine Gay n’est pas tendre avec les institutions françaises et internationales qui ne se soucient guère de la persistance de l’inégalité de traitement entre les enfants issus du Sud-global et ceux du Nord-global, ni avec les agences d’adoption dont le rôle est éminemment politique et demeure empreint de l’esprit colonial, ni avec les familles adoptantes dont nombreuses sont ouvertement racistes ou suprémacistes*. Même si la sienne a été infiniment aimante, elle n’a pas échappé à l’ignorance des pratiques qui auraient permis à leur fille noire de se forger une personnalité contre la négrophobie française. Oui, retenez tous que quotidiennement les personnes à la peau foncée, issue de l’esclavage, de la colonisation ou adoptées (aujourd’hui forcément d’Afrique, d’Asie, de l’Amérique) subissent indifféremment le racisme et le suprémacisme blanc. L’amour d’une famille adoptante blanche ne protège pas l’enfant noir de tout horizon, l’enfant asiatique, amérindien, du racisme blanc !

Un livre à lire absolument par toutes les familles pour avoir un moment de réflexion sur le sens de ce que l’on appelle justement « une famille » – malheureusement toujours perçue sous l’angle du « lien du sang » ou « lien biologique ». Le chapitre consacré à l’adoption plénière qui se rapporte à cette idée est très instructif et éclaire la notion de l’enfant dans les pays occidentaux. Retenez que dans les communautés africaines, amérindiennes et sud-asiatiques, « l’intérêt supérieur de l’enfant est inextricablement lié à l’intérêt supérieur de la communauté et vice versa ». Aussi, les adoptées transraciales tiennent-elles à redéfinir ce que l’Europe entend par « L’intérêt supérieur de l’enfant » afin d’avoir à leur disposition « la boîte à outils [leur] permettant de se construire et de s’approprier petit à petit [leur] identité » qui n’a rien à voir avec la blanchité.

Un autre point de ce livre que je ne voudrais absolument pas passer sous silence est la profondeur de l’ignorance des Français, de nos gouvernants et de nos institutions quant aux travaux destinés à nous permettre de mieux connaître l’Autre. Quand il s’agit de la recherche spécifique touchant l’automobile, l’aéronautique, les armes (mécaniques ou nucléaires), la France est prête à imiter les autres puissances mondiales au point de rivaliser avec elles. Mais quand il s’agit des soins à apporter aux humains, elle met tout le monde dans le même sac pour ne pas faire de recherches spécifiques. De là son très grand retard par rapport aux pays anglo-saxons sur bon nombre de thématiques. Amandine Gay (réalisatrice), Olivier Pascal-Mousselard (journaliste), François-Xavier Fauvelle (historien), et bien d’autres, ont été obligés de goûter aux sources étrangères pour nous permettre de voir sous un autre angle ce qui nous est enseigné dans nos écoles, lycées et universités.

Raphaël ADJOBI

Titre : Une poupée en chocolat, 355 pages

Auteur : Amandine Gay

Éditeur : La Découverte, 2021.

* Concernant le suprémacisme des familles blanches adoptantes, deux vidéos récemment publiées par deux jeunes filles noires adoptées corroborent les sentiments de l’autrice. Dans la première vidéo, l’adolescente témoigne en ces termes : « Être une fille noire adoptée par une famille blanche qui parle des bienfaits de la colonisation… (mine dépitée)… Je vais écrire un livre ! … Lors d’une discussion, mon daron m’a dit que la colonisation n’a pas fait que du mal. Qui en 2026 parle encore comme çà ? Mon daron m’a regardée dans les yeux et il m’a dit çà !… Il a dit : “oui, on leur a apporté l’éducation, on leur a apporté la culture”… J’étais tellement en bug que je le regardais comme çà ! (yeux écarquillés)… Je dis : “Papa, regarde-moi. Papa ça va ? Je ne te dérange pas trop ?”… Pour lui, en Afrique, il n’y avait pas de culture avant. Il n’y avait pas d’éducation. Il n’y avait que des sauvages ». La seconde vidéo est un reportage de TV monde+ dans lequel une adolescente dit que dans sa famille blanche, elle est la seule personne qui n’a pas droit aux bises lors des fêtes familiales. Chaque fois, elle sait très bien quelles sont les personnes de sa famille qui ne lui feront pas la bise. « Et pourtant, c’est ma famille », conclut-elle.

L’Institut du Monde Arabe présente « Esclaves en Méditerranée »

Le grand intérêt de l’exposition proposée en cette année 2026 jusqu’au 19 juillet par l’Institut du Monde arabe est de rappeler aux Européens et aux Arabes (Moyen-orientaux) que l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel est une pratique ordinaire entre ces deux groupes depuis l’Antiquité – et cela autour de la Méditerranée ; une pratique qui a atteint son apogée entre le XIIe et le XVIIIe siècles avec la multiplication des guerres entre chrétiens et musulmans.

La grande lacune de cette exposition est d’avoir passé sous silence l’origine du mot « esclave » ; ce qui a pour conséquence de ne pas montrer au public comment le mot « serviteur » (servus) – désignant celui qui est aux services de ou aux ordres de – a été supplanté par le nom commun « esclave » (esclavus/sclavus – déformation de “slave”) entre le XIIe et le XIIIe siècle ; cela aurait montré qu’à cette époque il y avait une population particulièrement ciblée par cette pratique arabo-européenne*, même si toutes les populations autour de la Méditerranée étaient touchées par le phénomène.

Par ailleurs, il est tout à fait dommage que cette exposition ne soit pas accompagnée ou prolongée d’un catalogue. Riche en œuvres picturales et en sculptures du XVIIIe et XIXe siècles, cette exposition est une sorte de vulgarisation du livre d’Alexandre SKIRDA intitulé La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle (sous-titre : L’esclavage des Blancs) – même si, comme je l’ai dit plus haut, le mot Slave n’est jamais prononcé. Comme le dit le dicton, il faut rendre à césar ce qui appartient à César : rendons à Alexandre SKIRDA son œuvre dont le début de la quatrième de couverture dit clairement ceci : « L’esclavage inhérent au monde antique n’est pas réapparu au XVIIIe siècle en Europe avec la traite de Noirs à usage colonial vers les Antilles et l’Amérique. C’est ignorer son importance en Europe du haut Moyen Âge et dans les pays slaves. Utilisé pour la première fois en 937, le terme latin sclavus/slaves remplacera ainsi le grec doulos et le latin servus pour désigner l’esclave ».

Dans sa lettre à Alexandre SKIRDA datée du 30 septembre 2010, Jacques Heers (1924 – 2013), Professeur honoraire à la Sorbonne, écrit : « Cher Monsieur, J’ai lu votre livre avec beaucoup d’intérêt et de plaisir car vous êtes l’un des seuls à avoir osé un sujet que la plupart des auteurs se gardent d’évoquer même en quelques lignes. » Oui, l’esclavage des slaves est un sujet tabou en France ! L’autre livre qui en parle longuement est Histoire des Blancs de l’Américaine Nell Irvin Painter (éd. Max Milo, 2019).

* Les actuels Slovènes, Croates, Tchèques, Moraves, Slovaques, Polonais, Serbes, Bulgares, Roumains, Moldaves, Biélorusses, Ukrainiens et Russes (quatrième de couverture du livre).

Raphaël ADJOBI

Les grandes figures du mouvement abolitionniste : FREDERICK DOUGLASS

« S’il est un homme né en esclavage, qui réalisa le souhait insatisfait de millions d’esclaves, c’est Frederick Douglass », assure Howard Zinn dans le chapitre IX de son volumineux Histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours (édité en 1980 aux E.U et en 2002 en France par les Éditions Agone). Esclave expédié à Baltimore pour y travailler comme serviteur et ouvrier dans les chantiers navals pour le compte de son maître, il s’arrangea pour apprendre à lire et à écrire. En 1838, âgé de vingt et un an, il s’enfuit vers le Nord et deviendra le Noir le plus célèbre de son époque.

Il était convaincu que la honte de l’esclavage ne devait pas retomber uniquement sur le Sud de son pays mais sur la nation américaine tout entière qui en était complice. Le 4 juillet 1852, lors de la commémoration de l’indépendance des États-Unis, il prononça un discours qui mériterait d’être étudié dans tous les États d’Europe et des Amériques marqués par la diversité de leurs populations du fait de leur histoire esclavagiste et coloniale. En 1857, il déclarait : « L’histoire entière du progrès de la liberté humaine apporte la preuve que toutes les concessions faites jusqu’à ce jour en son auguste nom ont été imposées par la lutte. […] Sans lutte, pas de progrès ». Et il ajoute : « Ceux qui prétendent militer pour la liberté tout en condamnant l’activisme veulent semer sans d’abord labourer la terre. Il veulent la pluie sans les éclairs et les tonnerres ». Or, chacun doit retenir que « Le pouvoir ne cède rien sans qu’on le lui impose. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais » !

Thomas CLARKSON, l’acteur principal du mouvement abolitionniste au XVIIIe siècle

          Thomas Clarkson, jeune pasteur de la classe moyenne anglaise fraîchement sorti de Cambridge, va très vite se retrouver face à face avec la violente lutte des classes qui faisait rage au XVIIIe siècle sur les ponts des navires et dans les ports de son pays dédiés au commerce des Africains ; des hommes, des femmes et des enfants enlevés et entassés dans les forts négriers tenus par les européens pour être réduits en esclavage dans les Amériques.

          Le jeune homme qui avait écrit son mémoire de maîtrise de lettres sur l’esclavage, et qui moins d’un mois après la création de la société abolitionniste avait résolu de contribuer à cette magnifique œuvre, se rendit rapidement compte que les sources de son travail et donc ses connaissances étaient limitées et insuffisantes pour édifier le grand public ou les membres du parlement. A la réunion du 12 juin 1787 de la société abolitionniste, il est missionné pour « collecter des informations au sujet du commerce des esclaves » dans tous les ports du royaume si nécessaire.

          Les abolitionnistes essayaient jusqu’alors de donner à voir la réalité des navires négriers sillonnant les mers par des pamphlets, des discours, des conférences ou des poèmes. Mais sans conteste, le plus efficace de ces moyens restait la représentation visuelle des navires négriers. Le but officiel était d’être objectif : c’est-à-dire de présenter « des faits » à propos des navires négriers qui ne pouvaient être réfutés par « ceux qui étaient impliqués par la traite » (Thomas Clarkson – History, p.m ; plan and sections of a Slave Ship). Et l’une de leurs images va devenir « l’instrument de propagande le plus efficace qu’un mouvement social ait jamais inventé » (Markus Rediker) : celle du Brooks symbolisant « le navire négrier comme lieu de violence, de cruautés, de conditions de vie inhumaines et de morts horribles ». Thomas Clarkson explique lui-même que cette image « provoquait une impression d’horreur immédiate sur quiconque y jetait les yeux ». Selon lui, ceux qui le contemplaient « se faisaient d’un coup une bien meilleure idée – qu’ils n’auraient pu avoir autrement – des horreurs du transport [des Africains], et, ainsi, elle contribua grandement à rendre le grand public favorable à notre cause ». Clarkson et ses amis firent connaître rapidement et loin l’image du Brooks. « Des milliers d’exemplaires du placard furent reproduits et circulèrent à Paris, à Édimbourg et à Glasgow, et, de l’autre côté de l’Atlantique, à Philadelphie, à New York et à Charleston, ainsi qu’à Newport et à Providence, Rhode Island. […] La reproduction du Brooks devint l’une des images centrales de cette époque, et fut suspendue dans les lieux publics […] ainsi que dans les maisons et les tavernes de tout le pourtour de l’Atlantique » (Marcus Rediker). Chacun observant l’image du Brooks pouvait s’exclamer avec l’homme politique William Wilberforce : « Tant de misère condensée dans si peu d’espace dépasse ce que l’imagination humaine est capable de concevoir ».

          Mais plutôt que de rendre compte de la situation critique des Africains sur les navires négriers pendant la traversée de l’Atlantique (Passage du Milieu), Clarkson – entraînant avec lui le mouvement abolitionniste de Londres – va focaliser sa capacité d’empathie sur la figure du marin, alors que ces derniers ont perpétré un grand nombre des horreurs de la traite. C’était bien une stratégie : « Clarkson et ses amis abolitionnistes faisaient le pari que le gouvernement et le grand public britanniques seraient davantage sensibles à un appel fondé sur la race et sur la nation ». Mais la stratégie était risquée au regard du grand mépris que l’aristocratie et la bourgeoisie locales avaient pour les pauvres du royaume.

          En se rangeant du côté des marins, Clarkson gagna à la fois de la crédibilité auprès d’eux et une bonne connaissance du terrain qui se révélera inestimable pour le mouvement abolitionniste. « Il discuta avec des déserteurs, des infirmes, des rebelles, des laissés-pour-compte, avec ceux qui avaient mauvaise conscience – en un mot, il discuta avec des dissidents qui connaissaient le commerce des esclaves de l’intérieur et avaient toutes sortes d’histoires abominables à raconter à son propos ». Il se servit de ces histoires pour faire de la traite des Africains « quelque chose de concret, d’humain et d’immédiat » alors que pour la plupart des gens elle restait lointaine et d’abstraite. Il est parvenu à « la conclusion que le commerce de la chair humaine était barbare du début jusqu’à la fin ». Il a compris que dans le système négrier, les commerçants sont les armateurs, les commanditaires des expéditions, et les capitaines leurs principaux bras armés prêts à tout pour le succès de l’entreprise. Une fois éloignés des côtes européennes, « les capitaines transformaient leur navire en enfer flottant et se servaient de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs ». Cette violence répondait à une logique institutionnelle. Elle fonctionne en cascade, du haut vers le bas : le capitaine et ses officiers tyrannisent les marins, et les marins à leur tour torturent les captifs. En effet, les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités se vengeaient de leur situation sur les êtres impuissants qui étaient en leur pouvoir et dont ils avaient la charge. Selon un capitaine anglais repenti, devenu abolitionniste, le navire négrier est « un enfer pour les esclaves blancs et les esclaves noirs. […] Il n’y a pas entre eux l’ombre d’une différence si l’on fait abstraction de leur couleur de peau ».

          Voilà pourquoi devant le parlement anglais, ce ne sont pas des anciens esclaves africains que les abolitionnistes ont présentés pour témoigner de la barbarie appelée commerce. Après la perte des treize colonies anglaises des Amériques en 1783, ils n’ont pas eu besoin de plaider la cause des Noirs que les Européens ne voyaient pas. Il leur a suffi de montrer du doigt le sort qui était réservé aux jeunes marins anglais sur les navires négriers, et combien ils étaient nombreux à revenir boiteux, aveugles, borgnes, pleins d’ulcères et fiévreux, pour convaincre le gouvernement de combattre les autres royaumes afin de les obliger à arrêter la déportation des Africains vers les Amériques. Ce sera une entreprise officielle du royaume d’Angleterre à partir de 1807.

Raphaël ADJOBI

° Ce travail a été réalisé à partir du livre A bord du négrier de Markus Rediker ; Seuil, octobre 2013.

Charles DESLONDES : l’organisateur et meneur de la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique

Le 30 avril 1803, la France cède la Louisiane aux États-Unis d’Amérique. Le 18 novembre de la même année, elle est battue à la bataille de Vertières et chassée de Saint-Domingue. De nombreux planteurs ayant fui l’île – devenue Haïti – se sont installés avec leurs esclaves en Louisiane le long du Mississipi. Huit ans plus tard, cette région connaîtra la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique et fera entrer son meneur dans l’histoire du mouvement abolitionniste malgré le silence savamment orchestré.

L’objectif des esclaves menés par Charles Deslondes était de « conquérir leur liberté en prenant d’assaut la Nouvelle-Orléans après une marche de soixante kilomètres […]. Ce soulèvement avait en partie pour objectif de laisser une empreinte pour les générations futures […]. Ils voulaient répandre le sang et faire assez de remue-ménage pour montrer que les Noirs feraient tout pour être libres et pour que l’histoire se souvienne d’eux » (Howard W. French, Noires origines, Calmann Lévy, 2024).

La révolte débuta dans la nuit du 8 janvier 1811 au son des tambours comme un appel au ralliement…Plus de cinq cents esclaves se joignirent au groupe de départ ! Le premier affrontement avec la milice blanche se déroula le 10 janvier vers quatre heures du matin à une quinzaine de kilomètres de la Nouvelle-Orléans dans une sucrerie appelée Cannes Brûlées où « les bâtiments solides de la sucrerie, entourés d’une palissade, offraient un refuge fortifié » (id.) à l’armée des esclaves rebelles. La milice blanche chargea, mais se retrouva dans une entreprise de chasse à l’homme qui l’épuisa. Heureusement pour elle, la stratégie des insurgés se retourna contre eux puisque « un peu après neuf heures du matin, les deux camps se firent face dans un champ ouvert ». Et ce fut le moment où la bravoure des insurgés se concrétisa dans la devise révolutionnaire Vivre libre ou mourir. Et ce fut « un massacre considérable » ! (Manuel Andry, planteur et chef de la milice).

Les têtes ensanglantées d’une centaine d’insurgés furent placées sur des piques le long de la digue « pour servir d’exemple effroyable à tous ceux qui voudraient troubler l’ordre public à l’avenir » selon les termes du tribunal paroissial. Même mort, le corps de Charles Deslondes fut rôti ! Mais cette action d’envergure qu’il a menée avec ses amis va avoir une conséquence immédiate sur les planteurs de la Louisiane et toute l’histoire des États-Unis. Leur territoire fraîchement cédé aux États-Unis (1803), les planteurs étaient jusque-là hostiles à l’idée d’intégrer leur nouveau pays ; ils vont y entrer en 1812 pour plus de sécurité face à la farouche soif de liberté des Noirs.

La construction de l’amnésie collective

L’extrême violence de la répression a contribué à minimiser l’ampleur de la révolte et son impact sur l’histoire des États-Unis. La Gazette de la Louisiane a qualifié cette armée d’esclaves de « bandits », de « brigands » s’adonnant au pillage alors que, selon ce même journal, ces esclaves ont provoqué une fuite de Blancs jamais observée : « la route menant à la ville (Nouvelle-Orléans) était encombrée de voitures et de chariots remplis de gens qui échappaient aux ravages des bandits nègres » ; le journal ajoute que nombreux étaient ces gens « à moitié nus, enfoncés dans la boue jusqu’aux genoux, avec de gros paquets sur la tête ». De simples pilleurs ne pouvaient provoquer une telle débandade. A cette époque, tous les colons esclavagistes étaient hantés par la la libération des Noirs par leurs propres moyens survenue à Saint-Domingue, devenue Haïti.

Mirabeau avait deviné la libération de la Perle des îles (comme on l’appelait au regard de la richesse que la France en tirait) en affirmant que les planteurs de Saint-Domingue « dormaient au bord d’un Vésuve » (Howard W. French, Noires origines). Quant à l’abbé Raynal, encyclopédiste et chroniqueur du colonialisme, la situation de l’île lui arracha cette prédiction : « Il ne manque aux nègres qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage. Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il Paroîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté ». Cet homme, les esclaves de l’île le trouvèrent en la personne de Toussaint Louverture. En Louisiane, Charles Deslondes et ses amis ne possédaient pas suffisamment d’armes pour rivaliser avec la milice blanche. Seule la soif de la liberté leur commanda une marche gigantesque au son des tambours et des outils de travail à bout de bras comme armes pour marquer les esprits pour la postérité.

Et c’est cet objectif, c’est-à dire la réalisation de « la plus grande révolte d’esclaves de l’histoire américaine » que toute la société blanche de Louisiane prit soin d’effacer de sa mémoire. « Le moins que l’on puisse dire, selon Howard French, c’est que […] l’oubli et l’effacement ont fait l’objet d’une politique étatique concertée, et ce pendant plusieurs générations ». Aujourd’hui, ajoute-t-il, c’est le secteur lucratif du tourisme des plantations qui tente de ressusciter la mémoire de Charles Deslondes et de ses amis.

Raphaël ADJOBI

LES GRANDES FIGURES DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE (une exposition de l’association LA FRANCE NOIRE)

En cours de réalisation, l’exposition LES GRANDES FIGURES DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE sera présentée en mai 2026 lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage qui mettra l’accent sur la loi Taubira proclamant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan indien comme crime contre l’humanité. Elle sera disponible pour toutes les structures (pédagogiques, associatives, municipales) dès juin 2026. Nous présentons ici l’une des plus grandes figures françaises de la lutte pour l’abolition de l’esclavage de cette galerie de portraits.

ABBÉ GRÉGOIRE (décembre 1750 – Meurthe et Moselle – mai 1831 – Paris)

A l’heure des soubresauts de 1789, ce prêtre de 39 ans s’engage en politique et est élu parmi les 291 députés du clergé aux États généraux. Il se rapproche alors du tiers état et exprime sa volonté de faire abolir les privilèges de la noblesse, du clergé et des ordres religieux, ainsi que ceux des communautés de métiers qui leur appartenaient. Ce qui lui vaudra l’animosité de l’église catholique au moment de sa panthéonisation deux siècles plus tard (novembre 1989).

A la suite de la fuite de Louis XVI et son arrestation, l’assemblée constituante est dissoute le 30 septembre 1791 et les députés déclarés inéligibles. Mais grâce à son activisme à Blois, il est élu député de la première République en Loir-et-Cher à la convention nationale en septembre 1792.

PREMIER RÉFUTATEUR SCIENTIFIQUE DU RACISME ET PREMIER MILITANT DE L’ANTICOLONIALISME (Aimé Césaire)

Dès 1789, il se prononce favorable pour le droit de vote des « gens de couleur des îles françaises des Amériques ». En décembre de la même année, il devient membre de la société des amis des Noirs et participe aux débats qui, à la suite de la révolution de Saint-Domingue en 1791, aboutiront à l’abolition de l’esclavage en 1794. Il sera l’un des rares députés à voter contre le rétablissement de l’esclavage décidé en 1802 par Napoléon Bonaparte. C’est d’ailleurs cet événement qui a fait de lui le plus grand pourfendeur du pouvoir esclavagiste napoléonien avec la publication de De la traite et de l’esclavage des Noirs.

A partir de 1807, l’Angleterre qui avait perdu la guerre contre ses treize colonies des Amériques (1775 – 1783) qui refusaient de lui verser les taxes pour le fonctionnement du royaume s’était déclarée championne de l’abolition de la traite des Africains et avait entrepris de faire la guerre à tous les navires négriers européens.

Devant cette entreprise de l’Angleterre qui menaçait l’approvisionnement des Antilles en main-d’œuvre servile, la France napoléonienne signe avec elle en 1814 un traité l’autorisant à poursuivre pendant cinq ans encore la traite des Noirs, « c’est-à-dire voler ou acheter des hommes en Afrique [dans les comptoirs tenus par les Européens] les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront de leur sueur des champs dont les fruits appartiendront à d’autres » (De la traite et de l’esclavage des Noirs)

Ce traité entre les deux royaumes offre à l’abbé Grégoire l’occasion d’affirmer officiellement que la raison de l’établissement de l’esclavage est la cupidité des colons et des dirigeants politiques qui ne voient que le péril de l’économie : « Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l’on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance commerciale ? ». 

Il a toujours maintenu le contact avec les révolutionnaires haïtiens : il est reconnu que c’est par son intermédiaire que le tableau Le serment des ancêtres(1822) de Guillaume Guillon Lethière – symbolisant l’union des « hommes de couleur » – est parvenu aux dirigeants de la République d’Haïti proclamée le 1er janvier 1804.

Raphaël ADJOBI

PARIS NOIR (Kévi Donat)

La lecture du livre de Kévi Donat permet à Annie Biard d’apprécier les trois balades principales que propose l’auteur et guide pour découvrir Paris sous un angle singulier.

ITINÉRAIRE 1 – PARIS RIVE GAUCHE

Au XXe siècle, ce quartier a été le cœur de la pensée francophone, un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire. Lieu de rencontre des écrivains, des intellectuels et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres. Les intellectuels noirs américains, Richard Wright et James Baldwin, entre autres, y ont vécu, attirés par une France qui leur semblait plus tolérante que l’Amérique ségrégationniste.

– 1ère étape : Place du Panthéon

Destiné à être à l’origine une église, le Panthéon devient, fin XIXe, un temple laïc dédié à l’histoire de la République et va accueillir plusieurs personnalités noires. La premier accepté au Panthéon est le guyanais Félix Eboué en 1949. Viendront ensuite Alexandre Dumas en 2002, Aimé Césaire en 2011 et Joséphine Baker, première femme noire à y entrer en 2021. Ces personnalités sont reconnues pour leur contribution exceptionnelle à l’histoire, la culture et les valeurs de la France.

  • 2ème étape : le jardin du Luxembourg avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il s’agit de Le Cri, l’Écrit, une œuvre de Fabrice Hybert qui représente l’esclavage et son abolition. La stèle a été inaugurée par les présidents Chirac et Sarkozy en 2011.

  • 3ème étape : le café Tournon à Saint Germain des Prés, le rendez-vous des écrivains noirs américains en exil : Chester Himes (1909-1984), James Bladwin (1924-1987).

  • 4ème étape : Place de la Sorbonne, proche de la rue des Écoles où se trouve la librairie/maison d’éditions, Présence africaine, créée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop. Il est à l’initiative du Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris du 19 au 22 septembre 1956. C’est l’occasion de citer les grands intellectuels noirs, sans oublier les figures féminines qui ont marqué les débats au XXe siècle : Paulette Nardal, Maryse Condé, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon et bien d’autres.

ITINÉRAIRE 2 – PARIS RIVE DROITE

– 1ère étape : Le départ se fait à partir du Moulin Rouge et devant la plaque en hommage à Joséphine Baker qui a été inaugurée en 2019.

  • 2ème étape : Place Andre Breton. André Breton, lors d’une escale en Martinique en janvier 1941, tombe sur une revue culturelle nommée Tropiques fondée par les époux Césaire avec quelques amis comme René Ménil.

Permet d’évoquer le mouvement Harlem Renaissance dont un grand nombre d’intellectuels du monde noir ont trouvé refuge dans ce quartier de Pigalle.

  • 3ème étape : Place Juliette Drouet où l’un des premiers clubs de jazz du quartier ouvre ses portes. Il sera racheté par une grande personnalité afro-américaine : Eugène Bullard qui se battra pour la France pendant la première guerre mondiale.

  • 4ème étape : Place Pigalle, sorte de laboratoire musical dans les années 1920 qui accueille les grands noms du jazz américain comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sidney Bechet.

  • 5ème étape : Montmartre – Bateau Lavoir où de célèbres tableaux ont été peints dans lesquels on peut retrouver l’inspiration des artefacts africains.

  • On poursuit Square Louise Michel qui fera partie des milliers de déportés vers la Nouvelle Calédonie/Kanaky. Louise sympathisera avec la cause des Kanaks et apportera son soutien à la révolte kanak de 1878.

  • Avant de monter vers le Sacré Coeur se trouve une plaque en hommage à George Cuvier. Scientifique français et homme de son temps, il classifie et herarchise les races présumées. C’est ainsi qu’il croise l’histoire d’une jeune femme , Saartjie Baartman, connue sous le nom de « la Vénus Hottentote ». Morte à l’age de 26 ans, Cuvier va disposer de son cadavre afin d’en étudier ses caratéristiques physiques.

  • 6ème étape : Chateau Rouge , qui constitue une centralité pour les personnes d’ascendance africaine de Paris. Rue Myrha, on passe devant Maison Chateau rouge créée en 2015 par deux frères Youssouf et Mamadou Fofana, marque de mode qui associe des motifs d’inspirations africaines avec des matières modernes.

  • On arrive dans la rue des Gares où se trouve au 6 bis Little Africa Village, un espace hybride, créé par Jacqueline Ngo Mpii, et dédié à la mode, la culture, l’artisanat issus du continent africain.

  • 7ème étape : L’église Saint-Bernard qui fut occupée, l’été 1996, par des étrangers africains en situation irrégulière qui se trouvaient face à des problèmes de renouvellement de titres de séjours, des refus de demandes d’asile et une augmentation des expulsions. Toujours dans le 18ème arondissement trois autres points sont évoqués :

  • 1) le Comité de défense de la race noire initié par son leader Lamine Senghor, dans les années 1920. Durant les années folles, la population noire vivant dans l’hexagone augmente principalement à Paris et dans les grandes villes dans des conditions de vie difficiles. Lamine Senghor, mobilisé pendant la guerre, deviendra l’un des premiers à porter la voix des immigrés noirs et à défendre leurs revendications.

  • 2) le Jardin Jane Vialle. De père français et de mère congolaise, Jane Vialle s’est engagée dans la Résistance, réclame l’égalité dans les colonies et fonde l’Association des femmes de l’Union française.

  • 3) Place des TIrailleurs sénégalais, inaugurée en 2023, la militante Aissata Seck étant à l’origine du projet.

ITINÉRAIRE 3 – PARIS SEINE NOIRE

Le parcours s’étale de part et d’autre de la Seine et se focalise sur la présence des personnes noires à Paris sous l’Ancien Régime, les débats autour de l’abolition de l’esclavage et la représentation des colonies dans la vie politique française.

  • 1ère étape : le palais Bourbon, place Edouard Herriot puis face à la colonnade avec la statue de Colbert, à l’origine du Code noir, édit royal de 1685 qui regroupe les textes juridiques relatifs au gouvernement, à l’administration et à la condition des esclaves dans les colonies.

Mention d’un tableau de Hervé di Rosa consacré à l’abolition de l’esclavage dans une représentation qui fait débat et exposé à l’Assemblée nationale depuis 1991.

  • 2ème étape : l’hotel de la Marine et les colonies

Edifice inauguré en 1774 et sert de garde meubles de la couronne.

Visite du bureau de Victor Schoelcher.

Siège de la Fondation pour la Mémoire et de l’Esclavage.

  • 3ème étape : Rue du Chevalier de Saint Georges, depuis décembre 2001, anciennement rue Richepanse, du général de Bonaparte qui avait rétabli l’esclavage en Guadeloupe dans un bain de sang.

251, rue du Faubourg St Honoré : le clown Chocolat se produisait dans le Nouveau Cirque à cette adresse.

  • 4ème étape : Le jardin des Tuileries et la première abolition de l’esclavage le 4 février 1794. Évocation de Jean-Baptiste Belley, député et représentant de Saint-Domingue auprès de la Convention nationale, et de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue mais capturé et déporté par les troupes de Napoléon au fort de Joux dans le Jura.

  • 5ème étape : Quai Aimé Césaire nommé ainsi depuis 2013

  • 6ème étape : Passerelle Senghor, conçue par l’architecte Marc Mimram en 1999.

La balade se termine au bout de la passerelle devant la statue de Thomas Jefferson, père fondateur des États-Unis et esclavagiste.

Annie BIARD