LES SOEURS NARDAL à l’avant-garde de la cause noire (par Léa Mormin-Chauvac) – Une analyse de R. ADJOBI

          Dans l’histoire littéraire de la France du début du XXe siècle, les figures issues de nos colonies que nous connaissons se limitent bien souvent à Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et dans une moindre mesure à Léon Gontran Damas. Certes, on ne peut oublier Frantz Fanon ; mais, pour des raisons politiques, il est toujours considéré comme un cas à part. Remarquez que dans cette courte liste, on ne retient aucune femme ! Et pourtant, le mouvement littéraire qui va naître à Paris dans le milieu français issu de l’esclavage et de la colonisation a pour précurseur le premier salon littéraire tenu par les sœurs Nardal ! Voilà l’une des grandes informations du début de ce XXIe siècle qu’il nous faut retenir !

Le premier salon littéraire noir à Paris

          En effet, au début du XXe, le premier foyer littéraire et artistique où des écrivains et artistes américains issus de l’esclavage vont pouvoir échanger avec des Africains et autres intellectuels des Amériques et d’Europe ayant la même carnation qu’eux sera le salon de Clamart des sœurs Nardal. C’est dans l’appartement du sud de la banlieue parisienne des sœurs martiniquaises où se croisent les langues témoignant des horizons différents des participants que ceux-ci finiront par s’appeler « NOIRS » comme une appropriation du discours européen.

          A vrai dire, à Paris, Paulette, l’aînée, et ses sœurs poursuivaient une tradition familiale. A Fort-de-France, la capitale de la Martinique, la coquette maison de trois étages des parents des jeunes filles a toujours été un lieu de rencontres et d’échanges, un univers de mondanités. Et dans leur appartement de Clamart, elles prolongent l’expérience familiale acquise en Martinique grâce aux talents de traductrices de Paulette (étudiante en anglais), Jane et Andrée qui permettent aux étudiants africains et antillais d’entrer en contact avec les textes des milieux intellectuels américains militant pour la cause noire. Si Paulette et Jane, les deux premières jeunes filles noires à entrer à la Sorbonne élargissent leur cercle grâce aux étudiants qui sont inscrits dans cette prestigieuse université – tels Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor – leur salon était surtout tourné vers l’international, vers l’universel. Les artistes et les écrivains noirs angloaméricains de passage à Paris y seront reçus. Ainsi, lors de sa tournée européenne, quand il arrive à Paris, la « figure centrale de la naissance des mouvements panafricains » qui prônait l’Union universelle pour l’amélioration de la condition noire, Marcus Garvey, devient très vite un proche des sœurs Nardal.

          Et c’est dans ce salon littéraire de Clamart qui fonctionnait tous les dimanches après-midi, « où de nombreuses voix parlant différentes langues se rencontrent à maintes reprises », que va naître La revue noire en 1931 grâce à la collaboration du dentiste haïtien Léo Sajous – déjà une figure des mouvements noirs parisiens – et le talent journalistique de Paulette Nardal. Une revue en français et en anglais dont la parution n’est pas continue mais répétée – un numéro après l’autre. Au total, elle comptera six numéros.

          Jamais Senghor et Aimé Césaire, les figures de proue de la négritude et de la littérature française portant la voix des Français noirs, n’ont évoqué ce premier foyer intellectuel noir de l’histoire de France. Pourquoi donc ? Même si, contrairement à Senghor, Césaire assure qu’il a peu fréquenté le salon de Clamart – trop mondain à son goût – il n’ignorait pas que c’était là, en France, que se clamait pour la première fois la fierté d’être Noir.

          Ce livre n’a pas pour objectif de retirer aux chantres de la négritude leur mérite ou de ternir leur aura. Il nous redit qu’il n’y a pas de pensée par hasard ! Paulette Nardal loue d’ailleurs le génie de Senghor et d’Aimé Césaire d’avoir su porter plus loin et faire briller leurs idées, leurs aspirations. Retenons donc que ce livre répare une injustice dans une histoire où, encore une fois, la lumière portée sur les hommes rejette les femmes dans l’ombre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les sœurs Nardal, 183 pages.

Auteur : Léa Mormin-Chauvac

Editeur : Flammarion ; collection AUTREMENT, 2024.

Qui a répondu à l’appel du 18 juin et lui a donné son pouvoir et son sens ?

          Qu’avons-nous retenu de l’appel du 18 juin 1940 depuis qu’il est commémoré tous les ans ? Qu’enseignent les professeurs des établissements scolaires de cet appel à nos enfants et petits-enfants à la tête blonde et aux cheveux crépus ? Savent-ils qu’un appel sans réponse, ou dont on ignore la réponse, est sans intérêt et donc vain  ? Et si cet appel est efficace, c’est-à-dire s’il a une suite positive, savent-ils qu’il faut alors obligatoirement associer à cet appel la réponse afin de lui donner tout son sens, toute sa portée ? Ce qui veut dire que celui qui ne le fait pas est évidemment un mauvais enseignant ! Malheureusement, c’est ce à quoi nous assistons chaque 18 juin depuis des décennies ! On commémore l’appel tout en ignorant royalement la réponse qui lui a donné tout son pouvoir et donc tout son sens.

    Tous ceux qui ne tiendraient pas compte des questions formulées plus haut pour conduire les jeunes générations à la compréhension de ce moment crucial de l’histoire de France sont indubitablement des partisans du culte du général de Gaulle plutôt que des narrateurs des faits qui ont changé le sort de la France occupée en 1940. A ceux-là, je dis que la meilleure façon de glorifier Charles de Gaulle est de montrer que son appel n’a pas été vain. Ne faites pas du 18 juin un moment de culte mais un moment d’histoire !

          J’écris cette page afin qu’aucun enseignant de France ne demeure dans l’ignorance de ce qu’a dit le général de Gaulle lui-même quant à la réponse qui a été donnée à son appel du 18 juin 1940 et qui a fait asseoir la France à la table des vainqueurs en 1945. Et c’est au regard de ce qu’il a dit que chacun devra se juger ignorant ou non de l’histoire de la seconde guerre mondiale, partisan ou non du culte de la personnalité dont jouit le général parmi nous – culte qui occulte la vérité qu’il a lui-même proclamée.

        Après son appel du 18 juin 1940, le 27 août 1940 – donc deux mois plus tard – Charles de Gaulle dit avoir une réponse positive à son appel  : « Dans le monde des gens se sont imaginé que la France ne se battrait plus. Ces gens ont commis une erreur […] La France est la France. [La France] a en elle un ressort secret qui toujours étonna le monde et qui n’a pas fini de l’étonner. Les Français du Tchad viennent d’en donner la preuve » (1). Et il ajoute aussitôt : « J’ai des raisons de penser que leur exemple sera suivi ». Sans doute que vous avez un aïeul qui a refusé d’obéir au nazisme, un aïeul qui a participé à un sabotage pour freiner la progression des troupes ennemies ou pour éviter son positionnement rapide dans un village, dans une ville. Mais ce parent n’avait aucun pouvoir sur lequel Charles de Gaulle pouvait compter pour asseoir son autorité internationale dans ce conflit devenu mondial. Votre aïeul, malgré sa bonne volonté, n’était pas pour la France ce « ressort secret qui toujours étonna le monde» dont parlait le général de Gaulle. Un gouverneur, c’est-à-dire, un représentant du gouvernement de la France qui a sous ses ordres une armée et un territoire était celui dont il avait besoin à ce moment-là ! Retenons tous cela !

          Et c’est à ce gouverneur, qui avait du pouvoir et qui le lui a transféré pour qu’il ait de l’autorité devant les États-Unis d’Amérique et l’Angleterre, à qui Charles de Gaulle est infiniment reconnaissant. C’est à ce gouverneur que nous devons tous émoigner notre reconnaissance comme l’espérait le général lui-même : « Chaque Français sait et se souviendra qu’en maintenant en guerre, aux pires moments de notre histoire, le territoire du Tchad dont il était le gouverneur, Félix Éboué a arrêté aux lisières du Sahara l’esprit de capitulation, […] consacré un refuge à la souveraineté française, assuré une base de départ au triomphe de l’honneur et de la fidélité » (2). Voilà ce qui doit être enseigné aux jeunes générations ! Oui, en refusant l’armistice, c’est-à-dire en refusant de reconnaître la défaite devant l’occupant, Félix Éboué – en sa qualité de gouverneur – a officiellement maintenu la France en guerre contre l’Allemagne.

          Malheureusement, les officiels et les enseignants qui commémorent l’appel à ne pas capituler lancé par de Gaulle ne disent pas qui a permis à la France de ne pas capituler devant l’Allemagne nazie. Ils ne disent pas qui a donné un territoire, « un refuge à la souveraineté française » bafouée par l’occupant. Ils ne disent pas qui « a assuré une base de départ [pour la reconquête] de l’honneur » perdu de la France. Est-ce de l’ignorance ou de l’ingratitude ?

(1) Les Français noirs et la République. Une histoire mouvementée. L’Harmattan, 2024.

(2) Ibid.

Raphaël ADJOBI

LES DEUX VISAGES DU MONDE de David Joy (par Raphaël ADJOBI)

          Immanquablement, presque toutes les critiques littéraires françaises saluant Les deux visages du monde de David Joy cantonnent le suprémacisme blanc et sa violence au seul pays de l’oncle Sam ! Rares sont celles qui généralisent leur vue. De toute évidence, le livre de l’Américain n’apprendrait rien à beaucoup de lecteurs français sur eux-mêmes et sur notre société. C’est ici une habitude de se rassurer en se disant que « la France et les États-Unis ce n’est pas la même chose ». Or, si un récit produit dans n’importe quel coin du monde touche des coeurs sous d’autres cieux, c’est qu’il contient de l’universel. « Si vous racontez une histoire dans un lieu que vous connaissez, […] si vous racontez une histoire humaine, […] c’est par cette illumination de la condition humaine que vous allez m’atteindre. C’est ce qui témoigne de l’universalité de la condition humaine » (David Joy – Entretien accordé à Brother Jo., site Nyctalopes).

          A vrai dire, tous mes compatriotes blancs qui ne voient pas le racisme dans notre pays sont semblables à des poissons dans l’eau qui ne voient pas l’eau parce que c’est leur milieu naturel ; pour paraphraser Charles W. Mills, je dirais qu’ils sont aveugles parce qu’ils considèrent comme naturelles des structures qui, en fait, sont de fabrication humaine (Le contrat racial, Mémoire d’encrier, 2023). Que tous ceux-là sachent que « les personnes noires de/en France […] qui écrivent sur les parias, les marginaux, les invisibles de l’histoire ou de la société [française] ne le font pas par simple imitation de ce qui se dit et s’écrit aux États-Unis. Mais ils le font parce qu’ici aussi l’ombre portée de l’esclavage, ajoutée à celle de la colonisation, a longtemps modelé les vies et les possibilités, les aspirations comme les formes prises par la violence. Ici aussi des gens ont été faits noir(e)s, déshumanisé(e)s, avili(e)s, écrasé(e)s sous le rouleau compresseur de la racialisation » (Audrey Célestin – préface de Vies rebelles de Saidiya Hartman, Seuil 2024). On ne peut donc pas lire Les deux visages du monde sans penser à la France. Par ailleurs, comme le dit un anglais descendant d’une famille d’esclavagistes, « la vérité est que [près de deux siècles après l’abolition de l’esclavage] chaque descendant touche les dividendes de ce travail forcé, à travers son éducation, l’environnement culturel dans lequel il vit et sa position sociale » (Reportage en 4 épisodes d’Olivier Pascal-Mousselard, Télérama été 2023). Cette conviction est également celle de David Joy. Il sait que c’est par le rouleau compresseur de la racialisation qui a établi la suprématie blanche pour avilir l’autre et l’exploiter en toute bonne conscience que se sont développées les nations européennes ; ce qui lui permet de prêter à son personnage Toya Gardner ces propos que beaucoup d’internautes ont repris : « L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit » ! Et Toya Gardner ajoute pour susciter la réflexion et la prise de conscience du lecteur blanc, où qu’il soit : « Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre ».

          A travers l’histoire troublante de l’étudiante africaine-américaine Toya Gardner, revenue dans la petite ville de son enfance auprès de sa grand-mère et qui se livre à une performance artistique puis s’attaque symboliquement à une statue représentant un Confédéré pour clairement provoquer la réflexion d’un monde qui sommeille à l’ombre des vestiges insultants du passé (pour d’autres), David Joy tend un miroir à tous les Blancs du monde qui vivent avec des minorités noires ou autochtones. Il est bon de dire ici que certains lecteurs ont vu cet aspect de ce roman policier où deux enquêtes sont menées parallèlement. C’est le cas de Marie-Laure Kirzy (site Benzine magazine) qui reconnaît n’avoir jamais lu un roman qui pousse « autant son lecteur, plus particulièrement blanc à l’introspection, jusqu’au désagréable, donnant une envie furieuse de s’emparer d’une hache pour abattre l’arbre du racisme ». Bravo Madame ! Et j’espère que d’autres lectrices et lecteurs éprouveront le même sentiment. Car là-bas comme ici, « le monde [des Blancs] est assurément coupé en deux, mais il n’est pas évident de savoir qui est de quel côté. Rien n’est ni tout noir ni tout blanc, c’est gris, et le gris est bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère ». Oui, comme le dit le personnage de Vess, la grand-mère de Toya Gardner, les racistes ordinaires fonctionnent par intermittence comme des lucioles dans la nuit ; il faut être très attentifs pour les reconnaître.

          La leçon essentielle à retenir du livre de David Joy est que le manteau du silence que l’on jette sur le passé – tout en chérissant les vestiges qui en témoignent – est une couverture dangereuse parce qu’il révèle tôt ou tard les germes de la discorde, des conflits. Oui, quand on passe sa vie à ne jamais parler du passé que nous avons en commun, on vit dangereusement. Il suffit qu’un jour, un rien le rappelle et l’apparente fraternité vole en éclats ! Cette portée universelle du sujet du roman, le blogueur Yan l’a bien comprise dans son article sur le site Encore du noir : « Si Les deux visages du monde parle des États-Unis et de ces sujets au coeur de la bataille culturelle que se livrent les deux camps, il parle aussi de la manière dont vit une communauté, des courants qui la traversent, de ses ambiguïtés comme ses contradictions, de ses silences aussi. De ce que l’on accepte par commodité, pour maintenir le verni de la sociabilité, et qui parfois, devient insupportable ». Bravo !

          Au regard de l’analyse qui vient d’être faite, je ne peux m’empêcher de dire que quand un écrivain américain pourfend le racisme, les médias français sont prompts à saluer son talent ainsi que son œuvre, mais quand un Africain-Français dépeint le racisme ou le passé esclavagiste de la France, il ne rencontre que leur indifférence, sinon leur mépris. C’est aussi le sentiment de Pierre-Yves Bocquet, Directeur adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, au regard de l’accueil critique très restreint reçu par le film Ni chaînes Ni Maîtres du réalisateur Simon Moutaïrou. Pourtant, dit-il, ce film événement dans la production cinématographique française présente la lutte des esclaves noirs pour leur liberté (à travers le marronnage) « avec une vraie ambition de réalisme, un vrai regard original et de vrais moyens ». Nous nous demandons avec lui si cette attitude des médias ne vise pas à décourager ceux qui ambitionnent de revisiter notre passé esclavagiste et colonial pour élargir les connaissances des jeunes générations. Je voudrais préciser ici que dans Les deux visages du monde, David Joy fait exactement ce que je fais dans mon livre Les Français noirs et la République : tout mettre sur la table et parler du passé que nous avons en commun au lieu de vivre dans une illusoire fraternité ! Tous les Français qui se pâment d’admiration pour le sujet du livre de David Joy doivent prendre le temps d’interroger leurs propres sentiments et le regard qu’ils portent sur les autres en cherchant autour d’eux ce que leurs compatriotes noirs disent du silence jeté sur notre passé, des statues dressées pour dire qu’on est fier de ses ancêtres… Retenons tous cette phrase d’un des personnages blancs du livre : « on peut être fier d’où l’on vient et pas de tout ce que l’histoire implique. C’est ce que tant de gens semblent pas capables de piger ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les deux visages du monde, 423 pages.

Auteur : David Joy

Éditeur Sonatine Édition, 2024 pour la traduction française.

De la nécessité de réécrire l’Histoire (Raphaël ADJOBI)

          Au début du mois de mars 2024, en France, les femmes ont réussi à faire entrer le droit à l’avortement dans la constitution française. Pourquoi ce fait était-il si nécessaire à leurs yeux ? C’est parce qu’en juin 2022, aux États-Unis d’Amérique, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse datant du 22 janvier 1973 a été purement et simplement abrogée ! Cet événement avait fait comprendre aux femmes françaises que la France n’est pas à l’abri d’un tel revirement de situation. En effet, comme le dit si bien Yuval Noah Harari, « l’étude de l’histoire vise avant tout à nous faire prendre conscience de possibilités que nous n’envisageons pas habituellement » (Homo deus. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017). La connaissance du passé fait de la vigilance une règle d’or. Nous disons donc à ceux qui ont tendance à s’accrocher aux lois et aux récits que leur ont laissés leurs aïeux comme des moules à leur rocher que «l’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé » et non de faire en sorte qu’elle se répète ou se perpétue. Oui, l’histoire doit être comprise comme un moyen de se libérer du passé et non pas de s’y installer. Ce qui veut dire qu’« en observant la chaîne accidentelle des événements qui nous ont conduits ici, nous comprenons comment nos pensées mêmes et nos rêves ont pris forme, et [alors nous] pouvons commencer à penser et à rêver différemment ». Cette observation du passé nous offre en effet davantage d’options à choisir pour l’avenir, au lieu de nous contenter de dormir dans les draps de nos aïeux et porter leurs sabots.

          Retenons donc tous que réécrire l’histoire n’est nullement un sacrilège comme certains veulent nous le faire croire, mais plutôt un acte absolument nécessaire « permettant ainsi aux gens de réimaginer le futur ». Et si dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement. Une autre révolution est possible (Les impliqués, 2021), j’invitais les familles et l’Éducation nationale à permettre aux jeunes d’accéder aux savoirs grâce à une meilleure maîtrise de notre langue, c’est parce que, comme Yuval Noah Harari, je pense que si « vous souhaitez voir […] les femmes prendre possession de leur corps, ou les minorités opprimées revendiquer leurs droits politiques, la première étape consiste à raconter à nouveau leur histoire ». Oui, l’acquisition de connaissances historiques nous permet de lever la tête pour essayer de repérer les possibilités qui s’offrent à nous. Ces nouvelles histoires peuvent nous enseigner que notre situation n’est ni naturelle, ni immuable, que « le monde injuste tel que nous le connaissons est simplement le fruit d’une chaîne de hasards », c’est-à-dire des volontés politiques de quelques hommes ; et que nous pouvons changer ce monde. Et c’est notre droit de vouloir changer ce monde pour un bien meilleur. Normal donc que tous « les mouvements qui cherchent à changer le monde commencent souvent par réécrire l’histoire » (op. cit.). Vous comprenez aisément que ceux qui s’opposent à la réécriture de l’histoire sont les ennemis du changement qu’ils ne veulent pas voir envisageable. Oh que c’est agréable pour eux d’être installés dans leur zone de confort et de le vouloir immuable !

          Au-delà des dates que certains historiens ou non égrènent comme des chapelets conférant de la sagesse, c’est la force libératrice du récit historique qui importe. Et nous sommes de l’avis de Yuval Noah Harari quand il pense que si les féministes étudient les sociétés patriarcales, et les Afrodescendants des Amériques, de France et d’ailleurs s’intéressent aux horreurs de l’esclavage et de la colonisation, « ils n’entendent pas perpétuer le passé, mais s’en libérer ». Oui, c’est précisément cela ! Et personne ne peut dire le contraire puisque personne ne peut soutenir que les visites chez les psychiatres et les psychologues perpétuent les traumatismes du passé des patients au lieu de les en délivrer.

° Par leur titre, chacun des deux livres qui illustrent cet article interroge une réalité sociale que personne ne peut se permettre d’écarter négligemment du revers de la main. J’espère que l’un ou l’autre (ou les deux) fera bientôt partie de vos choix de lectures.

Raphaël ADJOBI

« LA FRANCE BLANCHE ET CATHOLIQUE » sous l’oeil critique de François Ekchajzer

C’est avec un réel plaisir que j’ai lu dans Télérama (n° 3900) l’analyse que François Ekchajzer fait de la collection de documentaires-fictions lancés sur France 2 au début du mois d’octobre 2024. Les questions qu’il formule montrent de façon claire qu’il n’est pas dupe du travail des partisans de « la France blanche et catholique » qui tiennent à enseigner aux jeunes générations que les Français d’aujourd’hui sont la continuité de la même population depuis la nuit des temps. Il a bien senti dans ces documentaires-fictions une invitation à jeter un regard critique sur la variété de la population de la France d’aujourd’hui (sinon à la rejeter). Sa conviction bénéficie de l’éclairage de l’universitaire Sébastien Ledoux.

Notre Histoire de France

Avec cette collection de docu-fictions, à découvrir depuis le 8 octobre, consacré à Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, on se sent projeté dans les manuels scolaires de nos (arrière) grands-parents. « Quand l’historien Ernest Lavisse (1842-1922, ndlr) en a élaboré le contenu pour les écoliers de la IIIe République. Il s’agissait de constituer une communauté de citoyens partageant les mêmes valeurs et la même conception du passé de la France », explique Sébastien Ledoux, maître de conférences à l’université de Picardie-Jules-Verne et spécialiste des enjeux mémoriels. Si la mise en avant de ces « héros » censés avoir fait « notre » histoire pouvait se justifier voilà cent quarante ans, pourquoi continuer à exploiter ces figures totémiques, fût-ce en prenant appui sur l’expertise de spécialistes des périodes concernées ?

Certes, les moyens mis en œuvre et le soin apporté à ce programme le distinguent de Secrets d’histoire, que Stéphane Bern anime depuis dix-sept ans sur France Télévision. Mais pourquoi les téléspectateurs de première partie de soirée n’auraient-ils pas droit à une lecture moins surannée des temps anciens ? Pourquoi leur servir cette histoire des élites couronnées renvoyant fatalement au « roman national » ? Pourquoi ne pas les éclairer plutôt sur l’histoire culturelle et sociale de la Gaule antique, du Moyen Âge et de la Renaissance, réduite ici à quelques notations sur les pratiques homosexuelles dans l’armée de Vercingétorix ou sur la politique scolaire de Charlemagne ?Dans quel but la série ramène-t-elle douze siècles d’histoire à cette poignée de destins hors normes ?

Sans doute pour attirer des spectateurs rétifs à des approches critiques, forcément plus complexes. Mais aussi pour répondre aux inquiétudes de notre temps par des « récits d’enracinement, de réconfort et de réassurance », comme le suggère Sébastien Ledoux. Ressortir ces « grands hommes » et cette femme du « panthéon scolaire » de la IIIe République, et nous les présenter – sans se poser trop de questions – comme les piliers de notre identité [que l’on voudrait évidemment excluante !].

La réaction d’un lecteur publiée dans Télérama n° 3902

Gérard : Tout à fait d’accord avec votre coup de gueule à propos des docu-fictions Notre histoire de France. C’est également cette vision de l’histoire que dénonce François Reynaert dans son livre Nos ancêtres les gaulois et autres fadaises (Fayard 2010). L’histoire de France sans les clichés.

François EkchajzerTélérama n° 3900 du 9/10/2024

DES OBJETS AFRICAINS PRIS EN OTAGE EN EUROPE ou le contre-récit d’un butin colonial (par Taina Tervonen)

          Ségou, capitale de l’empire Toucouleur – un État musulman dirigé par El Hadj Oumar Tall – tombe aux mains des troupes françaises le 6 avril 1890 avec à leur tête le colonel Louis Archinard, natif du Havre. Cependant, celui-ci n’y trouve pas le souverain Oumar Tall et ses hommes mais son fils d’à peine dix ans brandissant l’immense arme de son père pour protéger sa mère. Le fils, l’arme, les bijoux et les trésors du souverain seront expédiés à Paris.

          Taina Tervonen, Franco-Finlandaise ayant passé les quinze premières années de sa vie au Sénégal – et parlant couramment le wolof – décide d’aller sur les traces de ce trésor « éparpillé au gré des attributions de l’administration, puis desdons du colonel Louis Archinard ». Au musée du quai Branly, point de départ de son enquête, dans la salle Afrique, elle découvre les œuvres du royaume du Dahomey (Bénin actuel). Devant les sculptures symbolisant trois générations de souverains de ce royaume au XIXe siècle, Taina Tervonen – avec ses « leçons de primaire en tête », voit « une étrange mise en scène de l’histoire coloniale transformée en récit dedons, dénuée de toute trace de violence guerrière ou de domination, de toute référence à la brutalité dont ces objets sont les témoins directs ». Quant aux 24 documents renvoyant à El Hadj Oumar Tall – « dont une dizaine constitués de photographies des objets » – pouvant être consultés sur l’ordinateur où ils sont référencés, l’autrice constate qu’ils « ne disent pas grand-chose sur l’origine des bijoux ni sur les conditions de leur arrivée à Paris ».

          Ce que les Français blancs doivent retenir avant de formuler quelque opinion est que le phénomène d’expropriation ou de pillage de l’Afrique n’est pas uniquement français. Au moment de l’expansion coloniale dans le dernier quart du XIXe siècle, dans plusieurs villes européennes, naissent de grands musées consacrés aux colonies où l’Afrique tend à dominer dans les collections : le British Museum (1881), le palais du Trécadéro à Paris devient le musée d’Ethnographie en 1882, le musée de Berlin est créé en 1884 – l’année même où les dirigeants européens se réunissent dans cette ville pour s’accorder sur le partage de l’Afrique, à la manière d’une famille qui se partage un gâteau ! Ce phénomène muséal, pour ne pas dire de pillage ou d’expropriation organisée, va alors bien sûr se poursuivre au moment où les règles du partage de l’Afrique sont arrêtées afin d’éviter de se faire inutilement la guerre entre Européens : Tervuren en Belgique en 1897,le musée de Linden à Stuttgart en 1911, le musée colonial de Lyon en 1922. « Les conservateurs [des musées] passent commande aux explorateurs, aux missionnaires ou aux militaires ». Et sur place, ceux-ci passent commande à leurs serviteurs nègresétat de chose qui se poursuivra après les indépendances jusqu’aux années quatre vingts – quand ils ne peuvent pas accéder directement aux ressources. « Près de 70 % des 69000 objets africains détenus aujourd’hui par le musée du quai Branly sont entrés dans les collections entre 1885 et 1960 », c’est-à-dire entre le coup d’envoi du partage de l’Afrique et les indépendances des territoires qui jusque là appartenaient aux puissances européennes. Retenez que « seulement un millier [de ses objets] sont aujourd’hui exposés ».

          Il serait donc juste de se dire que pendant près d’un siècle une véritable course aux trésors africains s’est engagée entre les Européens. Aussi, lorsque dans un musée vous lisez « don de… », le nom indiqué est celui du pilleur ou du descendant du pilleur.

Raphaël ADJOBI

* Taina Tervonen : Les otages, contre-histoire d’un butin colonial, Éd. Marchialy

« NI CHAÎNES, NI MAÎTRES » au cinéma Vauban à Avallon (89)

          Sûr que la commune d’Avallon dans l’Yonne (89) est excentrée par rapport à l’axe Paris-Lyon, on a souvent du mal à s’imaginer le dynamisme de sa population dans le domaine culturel. Qui aurait cru que la soirée spéciale organisée autour du film Ni chaînes, ni maîtres de Simon Moutaïrou par la section locale du Mrap drainerait plus d’une cinquantaine de personnes ?

Avallon 2          Une leçon est à tirer du succès de cette soirée : en matière de culture, ne jamais dire « cela n’intéressera personne ». Il faut d’abord songer à proposer pour susciter l’intérêt du public.

          Merci à Lucas qui a pris l’initiative de faire découvrir ce film à la population avallonnaise. Merci également au cinéma Vauban d’avoir accueilli avec enthousiasme cette initiative et permis la réalisation de cette belle soirée-débat autour de Ni chaînes, ni Maîtres. Une soirée à laquelle le coprésident de La France noire a été invité afin de partager avec le public ses connaissances sur l’histoire de l’esclavage des Noirs.

          En mai 2025, dans le cadre de ses activités commémorant l’abolition de l’esclavage, La France noire envisage une soirée-débat du même type avec la présence du réalisateur au cinéma Agnès Varda à Joigny (89). Le marronnage, c’est-à-dire la fuite ou l’art de briser ses chaînes, a permis aux peuples d’origine africaine – transportés de force sur le continent américain où dans les îles de l’océan Indien – de se structurer en sociétés dans les forêts. Le Brésil, le Surinam et le Guyane française en donnent aujourd’hui des preuves irréfutables (Aline Helg – Plus jamais esclave). Une bonne connaissance de ce pan méconnu de l’histoire de l’esclavage des Noirs est nécessaire pour que chacun comprenne que « la liberté est née de l’expérience de l’esclavage » (Orlando Patterson, cité par Charles W. Mills in Le contrat racial). Ce n’est donc pas sans raison que la Liberté figure dans la devise française ; les populations de la fin du XVIIIe siècle qui ont vécu la Révolution savaient – elles – de quelle emprise elles ont dû se défaire.

          Tout en reconnaissant à sa juste valeur et la portée de l’action des abolitionnistes blancs – nous y reviendrons dans un prochain article – il convient de commencer à « comprendre ces peuples, issus du refus du sort qu’on leur avait réservé (Creuser des canaux, ériger des digues, déforester, cultiver la canne et faire tourner les moulins à sucre) » pour ne pas continuer à attribuer aux seuls Blancs l’abolition de l’esclavage. Il est impératif de relativiser l’histoire de l’abolition de l’esclavage et celle de ses héros qu’on nous enseigne dans notre système scolaire.

Raphaël ADJOBI

LES PETITES MAINS D’ANVERS ou le cannibalisme dans la pâtisserie belge

          En septembre 2012, j’avais publié sur Internet un article intitulé « Les petites mains d’Anvers et les têtes de nègre ou le cannibalisme dans la pâtisserie européenne ». Un article qui a eu un succès certain au regard des commentaires, des réactions des sites belges et français (toutes ces réactions sont postérieures à 2012 !), ainsi que la mise au point de Jean-Pierre Lefèvre qui l’a repris douze ans plus tard – en juin 2024 – sur le site de l’Association Pourquoi pas.

Les petites mains d'Anvers          Même si « la main coupée figure dans les armoiries d’Anvers depuis des siècles » (un internaute en 2012), même si Jean-Pierre Lefèvre assure que ce « biscuit traditionnel [a été] créé en 1833 » s’appuyant sur une légende anversoise (selon Wikipédia et Les carnets de la patate sa création date de 1934 !), il a au moins l’honnêteté d’écrire ceci, rejoignant l’avis d’un internaute de 2012 : « Mais enfin, on ne m’enlèvera pas de l’idée que la version chocolat qui apparaît en 1934, n’est pas si innocente que cela. Après tout, le Congo était toujours colonie belge, ce n’est donc pas neutre quand on connaît le contexte et la violence de cette colonisation. On peut donc avoir des doutes sur l’intention ».

Merci Jean-Pierre de reconnaître que des mains blanches qui deviennent chocolatées à l’heure où le roi Léopold II faisaient couper les mains des populations congolaises pour faire avancer la production du lait de caoutchouc alimentant l’industrie des pneumatiques dans toute l’Europe, on peut croire que cette nouvelle teinte des petites mains d’Anvers n’est absolument pas innocente. Les Français aussi mangeaient bien avec délectation des têtes de nègre qui rappelaient celles des Ivoiriens ou des esclaves de nos îles lointaines que colons et négriers coupaient et exhibaient sur des pieux.

          Mais pourquoi donc depuis 2012 personne, parmi les internautes, n’a évoqué cette histoire de mains coupées que je vais vous raconter. Pourquoi les sites belges et français qui se sont invités dans ce débat n’en font-ils pas mention ?

L’INVENTION DES PETITES FILLES AUX MAINS BLANCHES COUPEES

          En août 2024, je découvre que durant la première guerre mondiale, les artistes du camp des alliés ont fait preuve d’un talent remarquable. Nous savons que « la propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion. […] Or, pour créer l’émotion […] il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion » (Anne Morelli). Et comme pendant la première guerre mondiale les agences de publicité étaient embryonnaires, ce sont les artistes qui vont s’illustrer de la plus belle des façons.

          Dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre, Anne Morelli relève parmi ce qu’elle désigne comme « les perles […] les plus consternantes de la propagande […] rédigées par des hommes de lettres » de l’époque, cette prière d’un auteur anonyme parue dans La semaine religieuse de l’Ille-et-Vilaine en février 1915 avec ce titre : « Prière d’une petite fille aux mains coupées ». Le texte est accompagné de l’image d’« une fillette de six ans, agenouillée en prière dans un hôpital du Nord, les deux bras emmaillotés de pansements » : Seigneur, je n’ai plus de mains. Un cruel soldat allemand me les a prises, en disant que les enfants belges et français n’avaient pas le droit d’avoir des mains, que ce droit appartenait seulement aux enfants des Allemands. Et il me les a coupées. […] Depuis ce jour, Seigneur Dieu, Maman est folle, et je suis toute seule. Papa a été emmené par les soldats allemands, le premier jour. Il ne m’a jamais écrit. Il doit avoir été fusillé […].

Les petites mains d'Anvers 4          Une version anglaise de cette prière fut publiée dans le Sunday chronicle et des poètes s’inspirèrent du thème. Le célèbre poète Emile Verhaeren céda à la propagande et s’indigna des « Deux petits pieds d’enfant atrocement coupés » dans son poème L’Allemagne exterminatrice de races. N’allons pas plus loin. Nous savons désormais qu’à côté des mains coupées des Congolais sous les ordres de son zélé serviteur Fiévez, il y a aussi l’histoire des petites mains blanches inventées lors de la première guerre mondiale pour émouvoir les populations et fortifier leur animosité à l’égard de l’ennemi. Ajoutons qu’en France le ministre des finances, qui était à l’époque de cette propagande chargé de la censure de la presse, encourut l’indignation de l’éditeur du Figaro pour ne pas avoir autorisé la publication d’un récit sur les enfants belges aux mains coupées par les Allemands. Ce ministre, Klotz, raconte ce fait dans ses mémoires : le Figaro lui avait soumis une épreuve dans laquelle deux savants de grande renommée assuraient « par leur signature, avoir vu de leurs propres yeux une centaine d’enfants auxquels les Allemands avaient coupé les mains ». Comme l’éditeur du Figaro s’indignait de le voir douter des faits, il lui demanda que les savants lui indiquent le nom de la localité afin qu’une enquête soit menée « en présence de l’ambassadeur d’Amérique ». Le ministre a attendu jusqu’à sa mort !

          Maintenant que nous connaissons ces deux histoires du début du XXe siècle, posons-nous cette question : que vaut la perpétuation par un gâteau de la légende romaine (même pas belge!) selon laquelle un individu aurait payé le passage d’un pont en se coupant la main ? Que vaut l’affirmation selon laquelle les petites mains en biscuits rappellent une main coupée figurant dans les armes de la cité d’Anvers quand le présent vous tend deux faits historiques avérés : le crime des mains congolaises coupées (biscuits chocolatés) et le mensonge des mains coupées des petites filles belges (biscuits laiteux). Certains disent même que la main légendaire est celle d’un géant. Heureusement qu’ils ne l’attribuent pas à un nain Noir ! Le débat serait interminable.

          J‘assure donc ici que la version chocolat des petites mains d’Anvers renvoie bien aux mains coupées des Congolais à l’époque où leur pays appartenait à Léopold II, selon le contrat passé avec les autres Européens à la fin du XIXe siècle. A tous ceux qui disent que ces biscuits chocolatés n’ont rien à voir avec les mains coupées des Congolais, je dis ceci : la posture de supériorité de votre conscience blanche est si transparente que vous y baignez sans la voir comme le poisson nage dans l’eau sans la voir. Bon appétit les cannibales !

Raphaël ADJOBI

Le Musée de Meaux présente « L’Empire colonial dans la Grande Guerre »

Meaux combatre loin de chez soi          « Combattre loin de chez soi » est le titre choisi par le Musée de la Grande Guerre à Meaux pour rendre hommage aux hommes des colonies françaises faits soldats en quelques jours pour venir défendre la France (mère patrie) contre l’Allemagne. Une exposition magnifique, vivante parce qu’elle raconte l’histoire des populations venues de tous les coins du monde dans le sillage de quelques militaires français blancs. Impliqués dans un conflit dont ils ignoraient les tenants et les aboutissants, leur hardiesse sur les différents fronts est à la fois admirable et émouvante. Il fallait, leur disait la propagande de l’époque, défendre la civilisation contre la barbarie. Des non-Blancs qui défendent la civilisation dont ils sont exclus, cela donne à réfléchir.

          On peut dire que les chercheuses et chercheurs d’aujourd’hui qui travaillent aux expositions montrant la contribution des populations non européennes à la vie française le font dans un esprit de vérité ou d’objectivité et de justice ; tout à fait à l’opposé des discours politiques tendant à minimiser cette contribution ou à la passer sous l’éteignoir. C’est d’ailleurs cette volonté se situant loin des discours politiques qui fait dire à ces femmes et ces hommes du monde de la recherche qu’ils accomplissent une tâche sensible. Toutes et tous redoutent constamment la censure politique des élus locaux et des gouvernants comme hier on redoutait les foudres sorboniques (Rabelais – Gargantua / par référence à l’université de la Sorbonne qui faisait de la théologie la reine des sciences).

Meaux soldats en convalescence          Imaginez donc : non seulement le musée rend compte de la mobilisation humaine des colonies, mais il montre aussi leur mobilisation économique ! En d’autres termes, non seulement ce musée montre que les colonisés viennent verser leur sang sur les différents fronts, mais encore que ceux restés dans les colonies doivent travailler pour nourrir la France en guerre : « Les colonies fournissent pendant la guerre 2,5 millions de tonnes de matières premières : métaux, blé, riz, bois, caoutchouc, café… L’appel concerne principalement l’Afrique subsaharienne où des champs de commandement sont mis en place, c’est-à-dire des cultures forcées, que les cultivateurs doivent produire sur ordre des administrateurs ». Qui peut dire qu’on lui a enseigné cela sur les bancs de l’école ou qu’il l’enseigne ?

          Par ailleurs, « L’Empire fait appel à une main d’œuvre ouvrière issue de ses colonies. Mais, face aux difficultés de recrutement, des ouvriers étrangers [aux colonies françaises], notamment chinois (36 740), viennent en plus participer à l’effort de guerre dans l’industrie et l’agriculture ».

Meaux soldats coloniaux          Deux espaces du musée sont consacrés à des films documentaires : l’un s’attache à la géographie de l’empire colonial français et son évolution dans l’espace et le temps. Le deuxième, trop long selon moi, délivre l’actualité du musée au travers des visiteurs. Une randonnée organisée dans le parc du musée par un groupe de descendants de Marocains (association ? Collectif de parents ?), après la visite de l’exposition, est l’occasion pour les randonneurs d’exprimer leur fierté d’être des Français à part entière par le sang versé de leurs aïeux. Séduite par le travail des chercheuses et des chercheurs, une collègue affirme qu’aucun cours d’histoire avec les manuels dont nous disposons ne vaut la visite de cette exposition. De toute évidence (un parking vide de voitures particulières, mais trois cars présents), les établissements scolaires du département – et sans doute de toute l’Île-de-France – profitent pleinement de cette exposition visible jusqu’au 30 décembre 2024.

          Il est heureux de voir certains musées faire l’effort d’étendre les thématiques de leurs expositions à la diversité des histoires françaises pour coller au vrai visage de la France – tel qu’elle a tenu à le montrer lors des jeux Olympiques de Paris 2024. Malheureusement, ces initiatives ne semblent pas attirer certaines populations scolaires par un manque de volonté des établissements de varier les connaissances des élèves. Comme le fait remarquer un article de Télérama, le Pass culture mis en place par l’État n’a pas permis de diversifier les savoirs des élèves. Les postures de nos élus et de nos gouvernants qui empoisonnent constamment l’atmosphère ont produit dans les milieux scolaires comme dans les milieux artistiques un effet flagrant : un repli sur des projets « zéro risque », qui n’alimentent ni controverse ni débat de société. Loin des grandes métropoles, on se contente de projets de pur divertissement ou de ce que propose le patrimoine local où l’Autre est absent. Et forcément, « On sent poindre la fracture entre les grandes villes et les autres, comme si une partie de nos concitoyens [peuvent] tout voir, tout entendre, et une autre [doit] être mise sous cloche, préservée. Mais préservée de quoi, au juste ? De la culture, de la diversité, du féminisme, de l’homosexualité, de l’inclusion, du partage ? Une partie de la population française ne devrait plus avoir accès qu’au pur divertissement ? C’est infantilisant, bêtifiant, méprisant pour certains de nos concitoyens » et particulièrement pour les jeunes qui seront les citoyens de demain (Olivier Milot – Télérama n° 3897 du 21 au 27 septembre 2024).

Raphaël ADJOBI

Les dix principes élémentaires de propagande de guerre

En résumant en dix principes « quelques mécanismes essentiels de la propagande de guerre » du livre de l’Anglais Arthur Ponsomby publié en 1928, et en les agrémentant d’exemples précis et d’anecdotes réjouissantes, Anne Morelli a produit une œuvre qui charme les lecteurs depuis sa première publication en 2001.

° Premier principe, au moment de déclarer la guerre à l’autre, il convient de proclamer solennellement que l’on ne la voulait pas ; parce que par principe l’on est épris de paix.

° Deuxième principe : clamer haut et fort que l’autre est l’agresseur, qu’il veut vous détruire, mettre le monde à feu et à sang et que l’on est contraint de lui déclarer la guerre. Ce principe énonçant la responsabilité lors des guerres, et donc de celui qui la déclenche, avait été déjà souligné par Machiavel (1469 – 1527) en ces termes : « Ce n’est pas celui qui prend les armes le premier qui est coupable de la guerre, mais celui qui lui a donné un motif pour qu’il prenne les armes » (p.38). Pour arriver à cette réflexion, il convient évidemment de prêter à l’ennemi une intention qui mérite une déclaration de guerre ! On comprend donc que si le voisin est toujours présenté comme l’agresseur, « il est rare qu’on sache clairement au moment où la guerre éclate qui est le véritable agresseur » puisque l’un et l’autre était prêt ou la préparait. Aussi, selon Luigi Sturzo, « la guerre est déclenchée par celui des antagonistes qui croit pouvoir la gagner sûrement et rapidement » (p. 19).

° Troisième principe : laisser voir l’ennemi dans la figure de son chef que l’on présentera comme un monstre, un être odieux digne de la haine de tous les hommes. Il est nécessaire de personnifier ainsi le peuple ennemi parce qu’ « on ne peut haïr un groupe humain dans son ensemble, même présenté comme ennemi ». Il faut montrer du doigt le chef, ainsi tout le monde sait que « c’est de ce monstre que viendrait tout le mal ». On ne fait pas la guerre contre les Allemands, les Libyens, les Syriens ou les Russes mais contre Hitler, Kadhafi, Bachar Al Assad, contre Poutine…

° Quatrième principe : il est indiscutable que « La guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Il n’y a que les nuls en géopolitique et les imbéciles qui contestent cette vérité ! C’est pourquoi, le président américain Woodrow Wilson parlant de la première guerre mondiale, en septembre 1919, avouait ceci : « Y a-t-il un homme ou une femme – que dis-je ? Y a-t-il un enfant (souligné par nous) – qui ne sache que la semence de guerre dans le monde moderne, c’est la rivalité industrielle et commerciale ? […] Cette guerre (la première guerre mondiale) a été une guerre industrielle et commerciale » ! L’aveu est clair et net. Cependant, au moment de déclarer la guerre à l’ennemi on ne peut pas présenter ce mobile à la population ; elle aurait le sentiment qu’on la prépare à un crime qui profitera aux grandes industries. Il faut donc déplacer le mobile sur un terrain « humanitaire » en lui disant que « de cette guerre dépend son indépendance, son honneur, sa liberté, ou sa vie ». Et quand on veut s’engager dans une guerre à l’autre bout du monde et non pas contre son voisin, il est bon de dire que l’on se sent proche d’un peuple qui souffre ; alors « l’ingérence dite humanitaire permet au fort de s’ingérer dans la politique des faibles avec le meilleur des alibis moraux » : on fait la guerre pour défendre des valeurs morales que notre nation ne saurait laisser piétiner sur cette terre !

° Cinquième principe : il consistera à présenter l’ennemi et son armée comme des bandits commettant des barbaries auxquelles un peuple de seigneurs, comme le nôtre, plein d’humanité doit mener des actions généreuses. Bien sûr, toutes les guerres, de l’Antiquité à ce XXIe siècle, sont le théâtre – de part et d’autre – d’atrocités : assassinats, vols à mains armée, incendies, pillages, viols… « Ce qui par contre est spécifique à la propagande de guerre, c’est de faire croire que seul l’ennemi est coutumier de ces faits tandis que notre propre armée est au service de la population, même ennemie, et aimée d’elle ». L’ennemi commet volontairement des atrocités, alors que c’est involontairement que nous commettons des bavures.

° Sixième principe : faire croire que nous faisons la guerre de manière chevaleresque, c’est-à-dire en respectant les règles (« comme s’il s’agissait d’un jeu, certes dur mais viril » !), alors que l’ennemi utilise des armes non autorisées. Ce principe est en réalité indéfendable parce que « c’est souvent de la supériorité technologique que dépend la victoire ». De nombreuses populations du monde ont été vaincues par les Européens parce qu’ils ignoraient les armes à feu. Voici une anecdote qui pulvérise ce principe et que rapporte l’autrice : « en Yougoslavie en mai 1999, des jeunes gens serbes montraient le poing aux avions de l’Otan, qui venaient les bombarder. Si tu es un homme, viens ici au sol te battre avec moi, criait un de ces jeunes à l’adresse du pilote ». Tout est dit. Il en va de même des stratégies (comme l’attaque surprise) qui sont décriées quand elles sont le fait de l’ennemi mais louées quand elles viennent de notre armée.

° Septième principe : « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent ». Disons que la tendance claire est de montrer que notre armée subit peu de pertes, alors que celles de l’ennemi sont énormes. Et surtout, ne jamais parler du gouffre financier que représentera la guerre.

° Huitième principe : « La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion […] Or, pour créer l’émotion, on ne peut se fier à des fonctionnaires. Il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion ». En d’autres termes, il est nécessaire d’utiliser le talent des poètes, des écrivains, des journalistes, « pour diffuser, sous une forme émouvante, les bobards de la guerre » ou ce que vous avez déclaré comme digne de faire l’objet d’une guerre.

° Neuvième principe : « Si notre cause est sacrée, nous devons la défendre et si nécessaire, les armes à la main ». Il convient donc de déclarer sacrées certaines valeurs pour lesquelles des sacrifices doivent être consentis : la démocratie, la sécurité, le droit d’être à l’abri du besoin… Invoquer le caractère sacré de la cause, c’est en faire une cause religieuse et « la guerre [devient dès lors] une croisade à laquelle on ne peut se soustraire ». Anne Morelli donne dans son livre de nombreux exemples de discours dans lesquels la guerre est sacralisée.

° Dixième principe : déclarer traîtres tous ceux qui cherchent des voies de paix ou de réconciliation, et aussi tous ceux qui « mettent en doute les récits des services de propagande ». Le livre montre comment ces catégories de personnes sont persécutées depuis la première guerre mondiale à nos jours.

Retenons tous pour notre gouverne que dans le monde moderne « toutes les décisions qui engagent des vies humaines sont prises par ceux qui ne risquent rien » (Simone Weil, 1909 – 1943).

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Principes élémentaires de propagande de guerre, 181 pages.

Autrice : Anne Morelli

Éditeur : Aden, 2010, 2022.