Anne Hathaway combat les idées reçues

Bref discours de l’actrice américaine Anne Hathaway lors d’une soirée de gala de Human Rights compaign.

Anne Hathaway 2« Tout ce avec quoi je suis née m’a placée au centre d’un mythe dommageable et largement accepté. Ce mythe est que l’homosexualité gravite autour de l’hétérosexualité, et que toutes les « races » gravitent autour de la blanchité. Ce mythe est faux ! Mais ce mythe est trop réel pour trop de monde. Il est ancien, donc on y croit. C’est une habitude, donc on pense que c’est la norme. Il est hérité, donc on le pense immuable. Ses conséquences sont dangereuses parce qu’il privilégie un certain type d’amour, un certain type de corps, une certaine couleur de peau, et ne donne pas la même valeur à tout ce qui n’y ressemble pas. C’est un mythe qui nous accompagne depuis la naissance. Et c’est un mythe qui garde l’argent et le pouvoir entre les mains d’un petit groupe au lieu de l’investir dans les vies des personnes libres.

Ensemble, on ne va pas simplement remettre ce mythe en question. On va le détruire ! »

  • Anne Hathaway va fêter ses 40 ans le 12 novembre 2022.

Qui a peur de Christiane Taubira ? Une réflexion autour du parrainage des élu(e)s lors des présidentielles

Taubira 2022En ce mois de mars 2022, au moment où la liste définitive des candidat(e)s à la présidentielle est connue, une analyse de notre système des parrainages leur permettant de concourir à la plus haute fonction de l’État s’impose. Pour le commun des Français, seul(e)s ceux et celles ayant la signature des maires peuvent prétendre au fauteuil présidentiel. Malheureusement, nous ne connaissons de notre histoire et de nos institutions que ce qui est régulièrement mis en évidence par les canaux officiels de l’enseignement et de la communication (radios, télévisions).

Nos élus seraient-ils de mauvais citoyens ou des ignorants des règles de la République ?

Combien sommes-nous à savoir que ce ne sont pas seulement les maires qui sont habilités à parrainer les candidats ? Oui, le Conseil constitutionnel autorise également les présidents du Conseil d’une communauté de communes, les député(e)s, les sénateurs ou sénatrices, les conseillers ou conseillères des départements et des régions ainsi que les député(e)s à l’Assemblée européenne à donner leur parrainage au candidat de leur choix ? Cela fait beaucoup de monde, direz-vous ! C’est évident. Malheureusement, très peu parmi eux accomplissent leur devoir. En 2017, ils étaient 42 000 élu(e)s habilité(e)s à « parrainer » ou à « présenter » (terme officiel) un candidat ! Mais, force est de constater que seulement 34 % d’entre eux ont effectivement parrainé un candidat ou une candidate cette année-là ! On remarque aussi que « dans près des trois quarts des cas, il s’agissait d’élus communaux ou intercommunaux » qui ont rempli ce devoir (site du Conseil constitutionnel). Une conclusion s’impose : les députés nationaux et européens, les sénateurs, les conseillers départementaux et régionaux, ceux-là mêmes qui accusent sans cesse le commun des citoyens de ne pas accomplir son devoir en s’abstenant d’aller voter lors des élections sont incapables de donner l’exemple ! Et demain, sur les ondes des radios et des télévisons, ils appelleront à aller voter pour un candidat qu’ils n’auront même pas choisi quand l’occasion leur en était donnée ! On peut même se demander si tous ces élus savent qu’ils disposent du pouvoir de choisir un candidat à l’élection présidentielle avant tous les autres citoyens ? Sinon, comment une telle absence de civisme est-elle possible ?

                            Christiane Taubira…. au nom de la démocratie !

Christiane Taubira 3Sur le site du Conseil constitutionnel, il est écrit que « le filtre des parrainages vise à éviter des candidatures trop nombreuses […] et d’écarter les candidatures fantaisistes ou de témoignage ». Il précise aussi que depuis la réforme de 1976 ayant porté le nombre de signatures des élus de 100 à 500, on ne parle plus officiellement de «parrainage» mais de «présentation» ; c’est-à-dire qu’à titre individuel, les élus présentent un candidat, même si la personne de leur choix n’a pas manifesté son intention d’être candidate. Ce qui explique pourquoi en 2022 le président sortant a obtenu le nombre de parrainages requis avant même d’avoir officiellement déclaré sa candidature. Dans la réalité – peut-être parce que les élus sont ignorants de ces règles ou peu respectueux de leur devoir – ce sont les candidats qui doivent courir après eux pour obtenir leur parrainage.

Nous apprenons, sur le site Internet de Ouest-France, que le 24 février 2022 le décompte du Conseil constitutionnel marquait qu’il manquait 80 à 90 signatures à Marine Le Pen pour valider sa candidature. François Bayrou a alors annoncé – le dimanche 27 février – qu’il parrainait la candidate du Rassemblement national « pour sauver la démocratie ». En d’autres termes, même si demain il ne votera pas pour cette candidate qui n’est pas de son bord politique, en son âme et conscience, il estimait juste qu’elle soit une prétendante au fauteuil présidentiel. Et ce geste digne d’un vrai démocrate est exceptionnel dans le paysage français. En effet, alors que seulement environ 13 500 élus avaient donné leur parrainage, ce qui veut dire que plus de 28 000 parmi eux n’avaient pas encore fait de choix, on n’a pas trouvé 500 élus « pour sauver la démocratie » en donnant leur voix à Christiane Taubira, comme l’a fait François Bayrou pour Marine Le Pen ! Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? 28 000 élus français sur 42 000 ont préféré s’abstenir plutôt que de permettre – « pour sauver la démocratie » – à Christiane Taubira de concourir ! Logiquement, on peut croire qu’ils seront 28 000 élus à ne pas aller voter en avril prochain puisque aucun des candidats ne leur convient : aucun n’a mérité leur parrainage !

Le manque de civisme des élus enfin expliqué !

Les élus bouderaient-ils les règles parce qu’ils ne feraient pas confiance à nos institutions ? Interrogée sur leur manque apparent de civisme, Charlotte Marchandise qui n’avait obtenu que 135 parrainages en 2017 dit que les maires sont dégoûtés par ce système parce qu’ils subissent de nombreuses pressions politiques – venant par exemple des présidents des communautés de communes. Selon certains élus, le parrainage devrait être anonyme comme les votes lors d’une élection. Ainsi donc les multiples pressions, la peur, les suspicions sont à l’origine des étonnantes éliminations des candidatures comme celle de Dominique de Villepin en 2012 ou celle de Charles Pasqua en 2002. Si Christiane Taubira avait été retenue en 2002, c’était parce qu’elle était la candidate des Radicaux de gauche, un parti traditionnel. En 2022, ce parti lui a retiré son soutien alors qu’elle était portée par un mouvement populaire suite à la plus grande consultation jamais organisée en France pour présenter un candidat à la présidentielle. Désormais, nous savons tous pourquoi : pour un élu, ne pas donner son parrainage c’est éliminer des candidats tout en évitant des représailles ! Cela reste tout de même très hypocrite de la part de ces abstentionnistes du parrainage d’aller voter après ! En 2012, Dominique de Villepin disait que « si tous les candidats valables n’étaient pas en mesure de se présenter, on retiendra de cette élection qu’elle aura éliminé des candidats expérimentés, des patriotes et des familles de pensée peut-être marginales mais inscrites dans l’histoire des idées politiques qui ont traversé notre pays ». Selon lui, le parrainage doit être pour les élus « un devoir impérieux [afin] que l’esprit de nos institutions ne soit pas bafoué ». Peut-on être contre cet avis ?

Raphaël ADJOBI

Que signifie « PENSER PAR SOI-MÊME » ? (Une analyse de Luis-N. Pita, vice-président de « La France noire »

Luis-N. Pita          Penser par soi-même, c’est s’affranchir des préjugés, c’est-à-dire, des pensées toutes faites. Une pensée « toute faite » est une idée qui n’a pas été remise en question, qui n’a pas été passée au crible de la réflexion. On l’a en nous et on la profère parce que… parce que quoi au fait ? Parce que c’est un professeur qui nous l’a apprise, parce qu’on l’a lue quelque part, parce que tout simplement elle est venue en nous au fil des années… Le préjugé n’est pas une pensée véritable car c’est quelque chose que l’on a acquis passivement, qui fait partie des influences reçues.

          Penser par soi-même c’est avoir pris du recul par rapport à une idée, c’est savoir au minimum pourquoi on a cette idée en nous, pourquoi on y adhère, ce qu’elle signifie profondément. Penser par soi-même c’est refuser de tout accepter, c’est passer au crible de la réflexion toute idée qui se présente à nous, surtout si on y adhère spontanément !

          Le contraire de la pensée véritable est le préjugé, ou encore l’opinion (idée reçue, idée toute faite, non « réfléchie ») ; on associe l’activité de penser par soi-même à la réflexion critique.

Luis-Nourredine Pita

Des bataillons d’étrangers dans l’armée de Napoléon Bonaparte

tres Dos de Mayo          Je me souviens, comme si c’était hier, de ce cours d’histoire à la faculté des lettres de Dijon, à la fin des années 1970 ; cours durant lequel le professeur nous expliqua avec beaucoup d’application les efforts fournis par « l’armée française » contre celle de l’Allemagne dans le désert de l’Afrique du nord pendant la deuxième guerre mondiale. Comment l’armée française défaite en 1940 sans avoir combattu s’est-elle retrouvée à croiser les fusils et les canons dans le désert africain avec les Allemands ? me suis-je demandé. Toutefois, devant les têtes de mes camarades appliqués à enregistrer les belles paroles du maître, je n’ai pas osé lever la main pour être éclairé quant à ce récit qui me semblait énigmatique, pour ne pas dire obscur.

          Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que cet universitaire parlait de l’armée coloniale française constituée d’éléments étrangers à la terre de France mais commandée par des Blancs ! Même un étudiant issu de l’Afrique était incapable de le savoir parce que là-bas, l’enseignement était dispensé avec les mêmes manuels scolaires qu’en France métropolitaine. Oui, ici comme en Afrique francophone, l’enseignement de l’histoire ne tient jamais compte de la sociologie des acteurs des faits, des combattants ; elle se contente des événements et de ceux qui les commandent.

          C’est parce que l’histoire ne s’attache jamais à la sociologie des armées que des enseignants peuvent aujourd’hui encore totalement ignorer qu’il y avait des Arabes (ou Mamelouks), des Turcs, des Polonais, et de manière générale des populations de l’Europe de l’Est – vues de manière uniforme sous le vocable « Cosaques » grâce à leur lourde cape et à leur coiffe – dans l’armée napoléonienne. Aujourd’hui, avec un peu de curiosité et grâce à Internet, vous pouvez avoir une idée de la diversité de cette armée française napoléonienne en matière d’origines géographiques de ses soldats.

Tres de Mayo 3          L’histoire tend toujours à rendre compte de l’œuvre sans jamais s’intéresser à la condition sociale des individus ou des groupes. C’est d’ailleurs ce que la chercheuse Annie Cohen-Solal – historienne de formation mais ayant travaillé avec des sociologues américains – reproche aux récits historiques, dans un article publié en novembre 2021 dans la revue Télérama (n° 3748). Elle constate que malgré les nombreuses expositions et publications émanant parfois des intimes de l’artiste, personne n’a pensé à « regarder du côté de la situation administrative de Picasso » pour voir l’étranger qu’il était en France. En effet, personne avant elle n’avait noté qu’à 19 ans, Picasso était déjà pris au piège de la police des étrangers et que le rapport rédigé sur lui le suivra toute sa vie. Ainsi, conclut-elle, « les expositions qui lui sont consacrées rendent compte de son œuvre. Mais aucune ne s’est intéressée à sa condition sociale. Or cela est essentiel pour comprendre le travail et la trajectoire d’un artiste ». Rares sont ceux qui savent que la nationalité française a été refusée à Picasso et que celui-ci l’ a refusée à son tour quand, devenu célèbre, la France l’a lui a offerte sur un plateau d’argent.

          Pour ce qui est des récits des historiens s’intéressant aux guerres entre les nations, la même lacune est aveuglante. Étudiant en espagnol, c’est en découvrant les toiles de Goya – Dos de Mayo et Trés de Mayo – que j’ai découvert qu’il y avait des étrangers dans l’armée napoléonienne à la seule vue de leurs tenues. Bien sûr, comme le fait remarquer le site de La revue historique des armées, jusqu’au début du XIXe siècle, parce que «aucune difficulté juridique en termes de nationalité ne s’élevait quant à l’emploi de militaires étrangers, la pratique était générale en Europe ». Oui, mais cela n’était jamais souligné par les manuels d’histoire qui de toute évidence boudent les travaux des chercheurs. Ainsi, quand on évoque la participation de la France à la guerre d’indépendance de ce qui est devenu les États-Unis contre l’Angleterre, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, nulle part vous ne lirez l’active participation des populations noires des îles françaises des Amériques – Haïti, Guadeloupe, Martinique – à cette aventure ! C’est grâce à l’histoire de la vie de Jean-Baptiste Belley, le premier député français noir (1794), que la vérité m’a sauté au visage : compte tenu de ses prouesses durant cette guerre, il a hérité du surnom de Mars, le dieu de la guerre. Par ailleurs, combien sommes-nous à savoir par l’enseignement de l’histoire qu’a été créé en France, après l’abolition de la monarchie en 1792, un corps d’armée constitué de Noirs et de métis, appelé La Légion franche des Américains, dirigé alors par l’illustre musicien et épéiste chevalier de Saint-George ; corps d’armée – souvent appelé Légion de Saint-George, devenu aujourd’hui le 13e régiment de chasseurs à cheval ?

          Comme le conseille vivement Annie Cohen-Solal, l’historien doit absolument se comporter quelque peu comme un sociologue afin de « fonctionner de manière transdisciplinaire […] en croisant l’histoire traditionnelle et la microsociologie ». C’est en travaillant ainsi qu’on a révélé que l’armée des conquistadores ibériques n’étaient pas tous Espagnols et Portugais mais aussi des Africains qui étaient souvent au devant de la scène. Il convient de retenir ceci : de même que le cinéma hollywoodien a occulté tous les Noirs pour laisser croire à des générations d’individus à travers le monde que tous les cow-boys américains (gardiens de vaches) étaient des Blancs, de même les livres d’histoire ont laissé croire à des générations de Français et donc d’enseignants que les soldats de Napoléon Bonaparte, de Lafayette et Rochambeau, de Leclerc et de Gaulle étaient des Blancs. Ne prenons donc pas la mine renfrognée si on nous dit qu’il y avait des bataillons d’étrangers – appelés parfois des coloniaux – dans leurs armées. Savez-vous que cette pratique ancienne a laissé des traces ? Aujourd’hui, l’armée française est la seule des nations européennes a avoir officiellement en son sein une légion étrangère ! Créée en 1831, elle est un héritage de la société de l’Ancien Régime (les pouvoirs royaux avant la Révolution) et de l’époque napoléonienne.

Raphaël ADJOBI

Faut-il déboulonner certaines statues ? (Réflexion)

Les 3 Français contestés c. JPG

Le couple et les images dans ses espaces communs ou publics

        Une vie de couple est déjà une expérience de la diversité sociale. Venant de deux familles différentes, avec des passés différents et donc des histoires différentes, les deux partenaires doivent composer ensemble pour former une nouvelle famille ; avec parfois des enfants qui viennent agrandir le cercle et qu’il faut élever en sachant qu’eux-mêmes pourraient avoir des aspirations contraires à celles des parents. Tout ce petit monde est pour ainsi dire condamné à partager les mêmes espaces publics que sont les pièces de la maison.

          Il arrive parfois qu’en aménageant ensemble, l’un des partenaires installe dans les espaces publics de la demeure conjugale les souvenirs de son passé, avec un plaisir et une volonté bien manifestes : un meuble venant d’une arrière-grand-mère, la photo d’un oncle ou d’un grand-père mort à la guerre. Et parfois aussi, devant ces vestiges familiaux qui heurtent son passé ou simplement ses goûts personnels, le compagnon ou la compagne réagit à peu près en ces termes : « vois-tu, il m’est difficile d’accepter que trône de manière si visible dans notre demeure le portrait de ton aïeul mort à la guerre. Son souvenir t’est cher, je le sais. Mais tu sais bien qu’il a contribué à la mort de ma grand-mère et à la disparition de bon nombre des miens ». La réponse à cette observation est presque toujours la même : il s’agit de mon histoire, de mon passé, de ma mémoire dont je ne peux me débarrasser.

          A partir de ce moment, dans la maison, deux sentiments cohabitent: l’un sait que l’autre souffre d’une profonde frustration de la présence du portrait du soldat. Celui ou celle qui a exposé la doléance sait de son côté que cette photo est désormais pour l’autre une sorte de défi à ses sentiments qu’il a osé exposer. Indubitablement, désormais le couple vit dans une atmosphère de tension et, de temps à autres, au détour d’une parole, d’un fait banal, le désaccord sur la photo ressurgit et empoissonne la vie conjugale.

          Il nous semble très sage que les deux parties réfléchissent et parviennent à un consensus, un accord qui n’enlève rien à l’un et ne blesse pas l’autre. Il importe que le couple prenne le temps de se poser cette question essentielle pour sa survie : qu’est-ce qui est le plus important pour les deux parties ? La photo, le patrimoine ou le bonheur ensemble ? Où est la priorité ? La vie ensemble ou la visibilité de son patrimoine élevé au rang de nécessité ? Nous pensons sincèrement que pour une vie apaisée au sein du couple, la photo du grand-père soldat doit rejoindre l’album photo de la famille. Pour éviter les tensions qui risquent d’empoisonner la vie conjugale, il faut dans les espaces communs ou publics de la maison installer des images qui rappellent des moments agréables ensemble, des choix communs, des souvenirs susceptibles d’apaiser l’esprit de chacun, ou encore des images qui élèvent l’autre sans rabaisser personne.

Les nations et les statues dans les espaces publics

          Cette leçon de sagesse est celle déjà suivie dans certaines nations du monde qui ont compris qu’au sein des populations comme au sein des couples, les vestiges du passé peuvent être l’objet de grandes dissensions qu’il convient de ne pas laisser perdurer. Ainsi, le gouverneur de la Virginie déclara en août 2017, à propos de la statue du général sudiste Lee qui a violemment opposé adversaires et partisans à Charlottesville : «Les monuments aux confédérés sont devenus des points chauds de haine, de division et de violence. J’encourage les autorités des villes de Virginie et l’Assemblée générale (de l’État) disposant des pouvoirs nécessaires à démanteler ces monuments et à les transférer dans un musée ou dans un endroit plus approprié». La statue fut retirée en février 2018. En 2020, le président de l’université américaine de Princeton, Christopher Eisgruber, disait à propos de la statue de l’ancien président des États-Unis, Woodrow Wilson, qui sera déboulonnée : «Les administrateurs ont conclu que la pensée et les politiques racistes de Woodrow Wilson faisaient de lui un homonyme inapproprié pour une école ou un collège dont les universitaires, les étudiants et les anciens doivent s’opposer fermement au racisme sous toutes ses formes». En Angleterre, une école secondaire située dans le Sussex a débaptisé un département de son internat, anciennement nommé Winston Churchill. Dans la lettre écrite par les élèves, on peut lire : « Churchill peut être considéré comme un personnage historique important. Cependant, nous sommes conscients que Winston Churchill était un homme qui a promu le racisme et l’inégalité, ayant injustement emprisonné et torturé de nombreuses personnes. L’intolérance et la discrimination sont jugées avec sévérité par notre école et nous ne voulons ériger des personnes qui encouragent un tel préjudice ». Comme nous le disions plus haut, quand nos enfants s’impliquent dans le débat, celui-ci prend une saveur particulière. Même si nous, parents, savons que nous sommes les propriétaires de la maison, ceux-ci tiennent toujours à ce que leur chambre soit un espace semi-privé, un espace où ils aimeraient voir leur avis primer. Il en est de même de l’organisation de ce qui se fait dans un établissement scolaire. Ils aimeraient que bien des choses soient faites avec eux plutôt que sans eux ou contre eux. C’est pourquoi, dans la seule ville de San Francisco, aux États-Unis, quarante-quatre établissements scolaires et universitaires ont changé de nom grâce à une « commission chargée d’éliminer la glorification de personnalités liées à l’esclavage, au racisme ou aux violations des droits de l’homme » (LeMonde.fr du 1er février 2021).

          Il convient de retenir que chaque génération a ses valeurs et ses héros. Ainsi nos enfants ne sont pas obligés d’adorer ou d’honorer les nôtres. Pour preuve, il suffit de faire un tour au « Jardin d’agronomie tropicale » à Nogent, anciennement « Jardin des colonies », pour avoir une idée exacte des statues de notre histoire coloniale déboulonnées et placées là parce qu’elles blessent désormais notre conscience républicaine.

Raphaël ADJOBI

La loi Taubira de 2001 doit-elle être un objet de gloire pour la France ? (Réflexion en vidéo)

Bref compte rendu du témoignage de Christiane Taubira sur RFI

          Le 11 mai 2021, dans le cadre de son émission La marche du monde, Radio France Internationale (RFI) a invité Christiane Taubira et Jean-Marc Ayrault (président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage) pour un entretien autour des 20 ans de la loi de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs dans les Amériques et dans l’Océan indien comme crime contre l’humanité. Lors de cette émission intitulée « Esclavage, notre histoire », c’est avec une grande émotion que Christiane Taubira a révélé les difficultés du combat législatif ayant abouti à la loi qui porte désormais son nom. Pour la première fois, elle a avoué que ces difficultés, surtout celles des dernières heures, l’ont complètement vidée de toute énergie et plongée dans un désarroi tel que son discours devant l’assemblée – dont la qualité est reconnue par tous comme historique – a été improvisé. Elle n’a pas eu le temps et la force de préparer un texte pour la circonstance.

          Durant cette émission, Christiane Taubira a rendu hommage à Jean-Marc Ayrault pour son indéfectible soutien, mais aussi à deux femmes qui ont eu pour elle les mots réconfortants l’ayant quelque peu sortie de sa détresse morale au moment de monter à la tribune : Catherine Tasca (présidente de la Commission des lois) et Élisabeth Guigou (Garde des Sceaux). Sans leurs derniers mots pleins de tendresse, elle ne sait pas dans quel état mental et physique elle aurait pris la parole à la tribune. Christiane Taubira a souligné que si la loi est devenue historique parce que celle-ci parle d’une histoire douloureuse que nous avons en commun, elle était loin de se douter qu’elle souffrirait autant pour la faire admettre par l’Assemblée nationale. Le récit des interrogations, parfois sournoises, et des oppositions pour vider le texte de bon nombre de ses éléments est tout à fait sidérant. « J’ai eu plus de contestations et de mises en cause que de soutiens », dit-elle. Mais, comme dit Jean-Marc Ayrault, « cette loi a fait progresser la France ».

          J’ai été très sensible à ces mots de Christiane Taubira disant que l’initiative de cette demande de qualifier la traite et l’esclavage de crime contre l’humanité ne venait pas d’elle parce qu’à l’époque elle pensait que nous n’avions « pas besoin de parole officielle pour une chose aussi évidente ». En effet, l’idée émane du collectif de la grande marche du 23 mars 1998 qui, devant le racisme ambiant, demandait un acte fort de la France vis-à-vis de son passé esclavagiste. Aujourd’hui, elle sait – au regard de l’âpreté du combat qu’elle a mené contre les oppositions – que sans cette reconnaissance, des hommes politiques continueraient encore à opposer bruyamment la dénégation et le mépris aux aspirations des Français noirs qui voulaient voir ce passé douloureux que nous avons en commun inscrit dans notre récit national. N’oublions pas que notre histoire coloniale n’y est toujours pas inscrite.

° Pour la vidéo de l’entretien tapez : RFI La marche du monde Christiane Taubira

Raphaël ADJOBI

L’Egypte ancienne est-elle blanche pour tous les enseignants ? (Réflexion)

          Comme nous le rappelle le dominicain et historien Yves Combeau, « le XVIe siècle est le siècle de l’humanisme. C’est aussi celui où l’on a réinventé l’esclavage et la monarchie absolue », et où fut affirmé que certains parmi nous n’avaient pas d’âme (article Controverse sur l’âme des Indiens d’Amérique – Hors-série de la revue Le Monde 2020). Et quand le jeune comédien et réalisateur Jean-Pascal Zadi dit en mars 2021 – lors de son discours comme lauréat du César du meilleur espoir masculin pour son film Tout simplement noirque l’« on est en droit de se demander si l’humanité de certaines personnes n’est pas souvent remise en cause », la question qui aurait mérité d’être posée était plutôt si au XXIe siècle l’humanité de toutes les personnes est reconnue par tous. Car l’humanité de certains a été officiellement niée au XVIe siècle ! On est donc en droit de se demander qui sont en ce XXIe siècle les négationnistes de l’humanité de l’Autre ?

Hiéroglyphes corps          Hier comme aujourd’hui, le négationniste est celui qui, par principe, est convaincu de la supériorité de ses croyances érigées en autorité immuable ne devant par conséquent être ébranlée par tout autre avis ou point de vue. Le négationniste conçoit toujours l’histoire et la parole de ses aïeux comme des vérités incontestables. Attitude qui fait apparaître tout mouvement qui viserait à présenter des éléments différents à cette histoire et à cette parole comme une entreprise de révision : du révisionnisme (1). En effet, « revoir » c’est reconsidérer ce qui est proclamé vrai. Une telle entreprise, tout à fait honorable et louable, est considérée comme un crime par celui qui n’a que des certitudes quant à son histoire et à la parole des siens ; ceux-ci ne sauraient mentir, ne sauraient se tromper. Leur avis fait autorité pour l’éternité.

          Or, une telle attitude est celle d’un religieux et non d’un historien. Ce dernier est toujours prêt à entendre un autre avis, alors que le premier, non. En effet, l’histoire est un récit et non une science ; encore moins une religion ! Et parler de récit suppose le droit de « dire » différemment – surtout au regard de connaissances ou considérations différentes. « Toute l’histoire – pas seulement celle de France – est un mensonge. La galerie des victoires de Louis XIV à Versailles est complètement une galerie de mensonges », disait récemment l’écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière – historien de formation (France culture – le 27 février 2021). Un révisionniste ? Plus de cinq cents ans après l’erreur monumentale de Christophe Colomb et de ses amis qui prirent les autochtones du « Nouveau monde » pour des Indiens, les négationnistes continuent encore à enseigner aux jeunes générations que ces populations inconnues jusqu’alors des Européens sont bien des Indiens. Pour ne pas être qualifié de révisionniste, tout le monde se tait et entretient l’erreur devenue mensonge et même signe d’irrespect et de mépris du sentiment de l’Autre. En effet, « la première marque de respect à témoigner aux peuples devrait consister à les désigner comme ils le font eux-mêmes » (Léonora Miano – Afropea, édit. Grasset). C’est d’ailleurs ce qu’a fait un musée anglais. En 2006, au moment d’ouvrir sa nouvelle galerie égyptienne, le musée d’art et des antiquités de l’université de Cambridge – Fitzwilliam Museum – a clairement et officiellement admis que l’Égypte ancienne « fait partie de la culture africaine ». Cette institution a fait remarquer que ce sont les Grecs qui ont employé le terme « Égypte » pour désigner cette terre africaine alors que les populations elles-mêmes l’appelaient « Kemet », littéralement « terre noire ». Elle a donc décidé d’appeler sa galerie égyptienne « Virtual Kemet » comme pour signifier qu’il faut redonner aux Africains ce qui appartient aux Africains. Au-delà du fait que les artistes représentaient les populations avec une peau noire et des cheveux crépus – même s’il y a des Africains aux cheveux raides parmi les Peuls et les Touaregs – les conservateurs du musée estiment qu’« il existe de nombreux liens entre la culture égyptienne ancienne et la culture africaine moderne ». Pour eux, les gens voient l’Égypte ancienne avec un regard européen parce que la majorité des livres sont écrits par des chercheurs d’origine européenne ou nord-américaine. Point de vue que rejoindra l’historien français François-Xavier Fauvelle assurant que presque tous les archéologues se sont trompés sur les populations de l’Égypte ancienne parce qu’ils étaient imprégnés des théories racistes de leur époque (Science et Avenir ; Hors-série, juillet/août 2010). A notre avis, cette dernière remarque mérite une précision pour comprendre le déni d’une Égypte ancienne noire devenu une pratique commune.

          Il importe de noter que depuis qu’au XIXe siècle, contrairement à l’avis du Français Vivant Denon (1798), l’anthropologue et racialiste américain Samuel George Morton (1844) a proclamé que les anciens Égyptiens sont des Blancs, toutes les recherches archéologiques n’avaient pour seul objectif que d’en donner la preuve – j’emploie l’imparfait parce que les choses changent considérablement depuis quelques années. Selon cet opposant à la création unique de la Bible (monogénisme) – confirmée par la science au XXe siècle – seule la croyance en une multiplicité de races (polygénisme) peut expliquer l’existence des pyramides, prouesses de l’esprit de la race supérieure blanche que ne peut pas réaliser une race inférieure comme la noire (Nell Irvin Painter – Histoire des Blancs, édit. Max Milo, 2020). Une étrange façon de voir le monde des autres non pas tel qu’il est, mais tel que nous sommes. Depuis, « les archéologues ont fait de l’Égypte un isolat, sans relation avec son environnement africain » (François-Xavier Fauvelle – Science et Avenir, Hors-série juillet/août 2010). En attendant que les preuves scientifiques confirment l’affirmation de Samuel George Morton qui ne repose sur aucune réalité, toutes les recherches archéologiques démontrant le contraire ne portent aucun qualificatif racial. Quiconque ose dire qu’il lui semble reconnaître des Noirs dans les images exhumées de l’histoire de l’Égypte ancienne est aussitôt qualifié de révisionniste ; car le postulat que les anciens Égyptiens sont des Blancs demeure aujourd’hui encore une vérité dans la conscience collective européenne. Ainsi, dans l’Yonne (89), des enseignants se sont donné pour mission de dénoncer à leur hiérarchie tout collègue qu’ils estimeront tombé dans une sorte de radicalisme s’il présente aux élèves des images tendant à démontrer que les anciens Égyptiens sont des Noirs et non des Blancs ! Sur ce sujet – comme dirait la jeune Marie-Antoinette, reine de France, écrivant à ses sœurs restées en Autriche à propos de la passion des Français pour la musique – « on se divise, on s’attaque comme si c’était une affaire de religion ». Non, l’histoire n’est pas une religion ; c’est un récit supposant des visions différentes qu’il convient d’harmoniser au sein d’une même nation ou d’une même équipe. En attendant ce travail, les visions différentes ont le droit d’exister et d’être connues. On ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une question d’histoire ou de littérature. On ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux instruments du savoir que sont les livres et autres travaux des chercheurs pour se départager. Le contraire s’appelle de l’inquisition. La Controverse de Valladolid est la marque historique de la juste confrontation des idées ; ce n’était nullement le lieu de prononcer une sentence mais de comprendre la réalité et comment se définir en conséquence. N’oubliez jamais qu’il fallait avant tout dire si les autochtones des Amériques étaient des êtres humains ayant une âme et descendaient d’Adam et Eve au même titre que les Européens. Et c’était donc bien une querelle entre « négationnistes » (la croyance officielle que les autochtones n’avaient pas d’âme) et « révisionnistes » (ceux qui pensaient que cette croyance commune était à revoir, à étudier sérieusement).

Berger égyptien          Il convient de retenir de tout ce qui précède que l’on ne recourt pas à la loi pour trancher une divergence d’opinion sur une connaissance historique ou littéraire. Répétons-le : dans ces domaines, on ne fait pas appel à l’autorité administrative mais aux livres et aux travaux des chercheurs pour se départager. Recourir à la loi dans de tels débats, c’est sombrer dans l’inquisition, c’est-à-dire dans l’enquête indiscrète, arbitraire et vexatoire. Or, les enseignants ne peuvent être respectés par leur hiérarchie et les parents que s’ils conviennent que l’on ne doit exiger d’eux que « des connaissances disciplinaires parfaitement maîtrisées », comme disait si bien le collègue René Chiche dans La désinstruction nationale. C’est donc se discréditer que de confier le jugement de la qualité de sa science à une autorité administrative plutôt qu’aux travaux de ses pairs destinés à la nourrir en permanence. Quand dans Le bilan de l’intelligence Paul Valéry assurait que nos diplômes et nos statuts (que nous assurent les concours) ne sont que le brevet d’une science momentanée sanctionnant le minimum nécessaire à l’exercice d’une fonction sociale, c’est parce qu’il pense que l’enseignant doit concevoir la connaissance comme un festin perpétuel. Il faut que chaque esprit s’y invite constamment pour se régénérer et éviter de s’étioler inévitablement avec le temps par manque de nourriture intellectuelle variée.

Raphaël ADJOBI     le 4/04/2021

(1) « Le négationnisme consiste en un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes rapportées par les chercheurs, et ce à des fins racistes ou politiques […] Le négationnisme vient en parfaite contradiction des événements qui se sont effectivement déroulés ou des faits établis, alors que le révisionnisme essaie de réinterpréter ou de remettre en perspective des faits, en accord avec les données objectives, sans opérer de sélection dans celles-ci » (Wikipédia).

     

Le racisme en France : les jeunes s’instruisent, les adultes détruisent

Prêtons attention à la douleur de notre amie Liss qui vient d’accueillir notre exposition sur le racisme dans le souci d’apporter des connaissances aux jeunes du collège Saint-Grégoire (Pithiviers – 45) afin de nourrir leurs réflexions sur leurs comportement dans la société. Quelques jours plus tard, elle apprend le passage à tabac d’un producteur de musique…. par des adultes animés de ce détestable sentiment que nous défendons aux jeunes !

Le 26/11/20 – Article du Courrier du Loiret et texte de Liss Kihindou pris sur sa page Facebook 

Liss Kihindou         J’ai appris ce soir dans les médias la suspension de trois policiers, suite aux brutalités racistes dont ils ont été les auteurs. S’il n’y avait pas eu les vidéos accablantes, l’opinion publique aurait plutôt corroboré le rapport de police qui présentait une toute autre version des faits. Autrement dit le racisme ne doit pas être un sujet tabou, c’est une réalité dont il faut parler avec les jeunes, pour qu’ils soient plus tard des citoyens dignes, des citoyens qui feront honneur aux valeurs de notre République : Liberté, Egalité, Fraternité. Au collège Saint-Grégoire, nous travaillons en ce sens et j’espère que jamais, plus tard, je n’aurai à reconnaître un de mes anciens élèves parmi les policiers qui se seront tristement rendus célèbres pour cause de violences racistes. Il n’y a pas qu’au sein de cette institution d’ailleurs que les méthodes ou les pratiques sont à revoir. Quelles valeurs transmettons à nos enfants ? Je suis plutôt fière des nombreux enfants qui nous sont confiés chaque année, ils ont réagi avec tant d’intelligence et de sensibilité à l’exposition de l’association La France noire : « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’Histoire de l’humanité ». Raphaël Adjobi, en excellent pédagogue, sait comment parler aux élèves. Voici un autre article dans le journal « Le Courrier du Loiret », édition du jeudi 26 novembre 2020.

Pithiviers nov. 2020

Raphaël ADJOBI / Le 27/11/2020

Les violences policières          Toute cette violence pour le non-respect du port du masque ! Quelle image de la France construit-on ainsi ? Aller à trois – aucun des policiers n’a été capable de réflexion ou d’humanité – frapper durant une vingtaine de minutes, sur son lieu de travail, quelqu’un qu’on a vu quelques secondes plus tôt sans masque dans la rue, c’est dépasser toutes les bornes du simple bon sens. Il faut croire que c’est ainsi qu’on livre la guerre déclarée contre la COVID-19, ou alors il s’agit de policiers animés d’une féroce animosité pour en arriver là. Je le redis ici : l’application de la loi n’a jamais rendu les hommes meilleurs. Criminel est celui qui applique la loi sans conscience. Et tu as tout à fait raison, chère Liss, d’espérer que les jeunes qui ont la chance d’accéder aux connaissances que propose La France noire ne seront pas, demain, parmi les amoureux des violences policières gratuites. 

          La vidéo de ce lynchage confirme ma profonde conviction : au sein de nos institutions, de nombreux adultes sont de très mauvais exemples pour notre jeunesse. Et cela est bien triste pour notre pays. Oui, Liss, pendant que nous, enseignants de La France noire soutenus par une équipe formidable, témoignons un réel souci pour la valorisation des trois piliers de notre devise nationale – Liberté, Egalité, Fraternité – et apportons des connaissances aux jeunes pour préserver leur esprit et leur coeur du racisme ainsi que des violences verbales et physiques qui vont avec, certains adultes s’appliquent de toutes leurs forces, de toute leur volonté à déconstruire ce que nous construisons. C’est ce que montre cette vidéo. Pourtant, qu’ils sont intarissables ces adultes quand il faut accuser la jeunesse de tous les maux ! Pour se permettre de donner des leçons de conduite et vouloir mener les autres dans le droit chemin, il faut commencer par se montrer exemplaire en toute circonstance dans sa fonction sociale. Et quand on a été incapable d’exemplarité, on le reconnaît et on présente sincèrement des excuses au lieu de s’enfermer dans le mensonge comme l’ont fait ces policiers. Le mensonge de ces adultes est un autre mauvais exemple pour la jeunesse.

Toutefois, ne nous décourageons pas ; semons et espérons. 

° Avec notre exposition sur le racisme, les jeunes comprennent que l’image ci-dessous n’est pas anodine ; ils comprennent qu’elle est l’expression d’une culture née à une époque précise de notre histoire et propagée par d’autres images faussement scientifiques qui structurent nos sociétés depuis environ deux siècles. Ils peuvent aussi aisément imaginer l’éducation que les adultes qui diffusent de telles images donnent à leurs enfants.

Anne-sophie Leclerc 2

L’enseignement de l’histoire de l’esclavage en France : deux poids, deux mesures (Lorraine Rossignol)

Partant du constat fait par une institution de la République quant au contenu différencié de l’enseignement de l’esclavage proposé aux élèves selon leur horizon géographique et leur passé par rapport à la République, une journaliste exprime ici son indignation (Télérama n° 3693, du 24 au 30 octobre 2020). Un texte à lire et à relire pour les parents et surtout les professeurs d’histoire de la métropole. Quand on le lit, un constat s’impose : tant que l’enseignement de l’esclavage ne fera pas partie de la formation universitaire des professeurs d’histoire, tant que les manuels scolaires feront foi dans leur pratique, ces enseignants de la métropole ne feront qu’obéir à des directives politiques au lieu d’enseigner l’histoire de la traite et de l’esclavage des Noirs dans les Amériques.

Un article de Lorraine Rossignol

Esclave en fuite ecombré          « Cette douloureuse page d’histoire n’a pas la même importance selon le profil des élèves auxquels elle s’adresse : c’est le constat de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, dans une note publiée le 9 octobre. Là où les lycées d’Outre-mer et les filières professionnelles de métropole ont droit à un véritable enseignement en la matière – approfondi, nuancé, contextualisé – les établissements généralistes se contentent toujours d’un rapide survol du sujet (qui, en gros, se résume à l’évocation du commerce triangulaire et à l’abolition de 1848). »

C’est exactement ce que nous avons constaté dans les manuels scolaires des collèges qui privilégient la notion de commerce triangulaire afin de donner bonne conscience aux Européens ; ainsi, pour les jeunes de l’enseignement général, il ne s’agit que d’acheter et de vendre. Mais pourquoi l’État français fait-il une différence entre, d’une part, les élèves d’Outre-mer ainsi que ceux des lycées professionnels et, d’autre part, les élèves des établissements d’enseignement général de la métropole, en proposant aux uns et autres des contenus différents sur un même sujet ? La réponse est dans la suite de l’article.

          Pourquoi ce distinguo ? Parce que, pour dire les choses comme elles ne sont justement jamais formulées, les premiers auraient essentiellement pour public des « descendants d’esclaves », là où les seconds seraient fréquentés par des « descendants de dominants » (ou du moins des héritiers de cette société française impérialiste enrichie grâce à l’esclavage) ? Ce qui signifie que ces derniers ne seraient pas autant concernés par cette histoire, qui serait un petit peu moins la leur… Sidérante attention de l’Education nationale, dans son impensé ! « Au-delà du fait qu’elle racialise les élèves et continue donc à les assigner à des identités perpétuées, elle pose la question de la mémoire que nous voulons ou pas partager », souligne Myriam Cottias, qui dirige dans la banlieue nord de Paris le Centre international de recherches sur les esclavages (Ciresc). Comment se comprendre en effet, et donc pacifier une société plus travaillée que jamais par ces questions mémorielles étouffées si une part de notre histoire commune n’est pas transmise de la même manière à tous ?

Edifiant, n’est-ce pas ? Inutile donc de nous perdre dans des commentaires. Notons tout simplement qu’après le film-documentaire d’Amandine Gay – « Ouvrir la voix » (2017)ceux qui douteraient encore qu’en France métropolitaine les orientations des élèves sont largement influencées par la couleur de la peau ont désormais matière à réflexion.

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Une galère          Chacun de nous se souvient sûrement de cette réplique de Géronte, l’un des personnages principaux des Fourberies de Scapin de Molière, répétée sept fois dans la scène VII de l’acte II. Afin de se venger de son maître, Scapin prétend que son fils Léandre a été capturé par des Turcs qui lui demandent une rançon en échange de sa libération. Géronte doit – bien sûr par l’intermédiaire de Scapin lui-même – donner cinq cents écus aux ravisseurs s’il veut revoir son fils. C’est donc bien naturellement que l’avare Géronte, plein de désespoir, se demande constamment «Que diable allait-il faire dans cette galère ?» Cette réplique souvent accentuée aujourd’hui pour provoquer l’hilarité des jeunes publics renvoie pourtant à une réalité d’un passé pas si lointain qui n’était pas drôle du tout.

          Une galère est un navire à rames qui a été essentiellement développé en Méditerranée où les flots sont plus calmes. «L’avantage des galères était de pouvoir naviguer sans vent ou contre le vent et […] pouvoir accoster plus facilement» (Alexandre Skirda, La traite des Slaves, l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle). C’est avec ce navire qu’est né le nom «galérien» désignant l’esclave rameur. Afin de nous donner une idée précise du sort de ces hommes, Alexandre Skirda nous livre le récit d’un noble tchèque qui, en 1599, a relaté sa servitude de galérien : «Nous fûmes conduits sous escorte à bord de la galère et Ahmed, le reiss ou capitaine, un chrétien natif d’Italie devenu Turc, ordonna de nous faire enchaîner aux rames. Le vaisseau était assez grand et cinq prisonniers s’y tenaient assis sur un banc, tirant ensemble sur une seule rame […]. Aucun labeur sur terre ne peut être plus pénible ; chaque prisonnier est enchaîné à son banc par un pied. Il a juste assez de liberté pour se mouvoir sur le banc et manoeuvrer la rame. A cause de la chaleur, on ne peut ramer que nu, vêtu seulement d’une culotte de toile […]. On place des anneaux de fer sur les poignets des captifs, afin qu’ils ne puissent pas se rebeller contre les Turcs. Les pieds et les mains entravés de la sorte, ils doivent ramer nuit et jour, sauf en cas de tempête, jusqu’au moment où leur peau, rôtie comme celle d’un cochon de lait à la broche, se fend sous l’action de la chaleur…».

Alexandre Skirda 3          Selon Alexandre Skirda, ce phénomène n’était pas spécifique à la Turquie et était répandu parmi les autres flottes méditerranéennes jusqu’à ce que la marine à voile supplante définitivement les galères au milieu du XVIIIe siècle. «En France, dit-il, elles furent nombreuses, 42 en 1696, nécessitant 12 000 galériens pour assurer le service». Et il ajoute : «Bien avant et après la révocation de l’édit de Nantes, de nombreux Huguenots y furent envoyés […]. En 1745, il y avait encore 15 galères à Marseille, avec un effectif de 2778 hommes d’équipage y compris les officiers, et 4318 galériens». Et l’Église catholique ne dédaignait pas non plus l’esclavage des Blancs. Dans les années 1625, un captif et galérien «parvint à s’emparer avec ses compagnons ukrainiens d’une galère et offrit 300 prisonniers turcs au pape». Déjà, en 1294, le pape Célestin V ne clamait-il pas que si «un prêtre épousait une femme libre, les enfants seraient esclaves de l’Eglise» ? Parce qu’elle avait des besoins pressants de main-d’oeuvre, la mise en esclavage touchait aussi les «coupables de sacrilèges, notamment ceux qui s’attaquaient aux églises et aux évêques». Ainsi, à Séville, en 1525, l’archevêque possédait une centaine d’esclaves, «sans compter ceux des dignitaires du châpitre, du doyen, des administrateurs, des simples chanoines» (P. 168, 169). Et «Louis XIV qui voulait développer la flotte française en fit acheter beaucoup par Colbert comme rameurs». Ainsi, contrairement à ce que Molière voudrait nous laisser croire, l’esclavage des Blancs n’était pas une activité exclusivement musulmane aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle. Il valait sûrement mieux pour lui ne pas évoquer les galères du roi de France.

          Cependant, depuis la chute de Constantinople (Istanbul) en 1453 – signifiant la fin de l’Empire romain d’Orient – les Turcs à la solde des sultans ottomans dominaient la traite et le commerce des esclaves essentiellement Slaves. Pour preuve, «après la prise de quinze galères ottomanes en 1652, 1656 et 1661, selon une statistique établie auprès d’esclaves chrétiens ayant obtenu un sauf-conduit à Malte, sur un total de 2483 galériens de toutes origines, les Ukrainiens, Biélorusses et Moscovites en représentaient les deux tiers, devant les Italiens, Grecs, Français et Espagnols». Pour tous ces galériens qui travaillaient dans le désespoir, la seule espérance était en effet d’être abordés par des navires ennemis qui les délivreraient. Ce qui arrivait parfois si lors de l’attaque leur navire ne sombrait pas au fond de la mer. L’autre possibilité de recouvrer la liberté était la mutinerie, au risque d’être tous massacrés en cas d’échec. Quelle galère !

Raphaël ADJOBI

N.B. Toutes les citations de ce texte sont tirées du livre d’Alexandre Skirda (La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle – L’esclavage des Blancs, édition 2010 revue en 2016 ).