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Où en sont-elles ? L’essai d’Emmanuel Todd analysé par Juliette Cerf

Quel plaisir de lire cette fine critique de Juliette Cerf de l’œuvre d’Emmanuel Todd sur l’histoire des femmes ! Nous ne cessons de dénoncer cette passion des Européens à parler des autres peuples au lieu de les écouter. De la même façon, pourquoi les hommes ont-ils cette tendance à croire qu’ils connaissent mieux les femmes qu’elles-mêmes et qu’ils sont très bien placés pour parler d’elles, de leurs pensées ? Dans un cas comme dans l’autre, c’est presque toujours sous « l’habit objectif du chercheur » que les hommes se baignent dans leurs préjugés.

Emmanuel Todd et Juliette CerfAprès Où sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine*, sorti en 2017, peu avant l’affaire Weinstein, Emmanuel Todd, amateur du temps long propre à l’anthropologie historique, publie Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes. L’effet miroir entre les titres alerte : « elles » seraient-elles à part, hors du « nous » ? L’anthropologue, spécialiste des structures familiales , ne pouvait certes ignorer que les femmes représentent la moitié de l’humanité ; l’historien, en revanche, ne tarde pas à s’avouer « historien androcentré typique », doté d’un « moi banalement masculin », représentant d’une discipline « longtemps aveugle aux femmes ». C’est d’ailleurs parce que Todd ne s’était jamais, avant #MeToo, intéressé au féminisme – dont il n’a visiblement toujours pas lu les textes – qu’il peut formuler cette question provocatrice : « le féminisme est-il dangereux pour nos sociétés ? » La réponse, on s’en doute, est plutôt oui : la « société tertiaire très féminisée » ayant fait chuter le potentiel industriel. Mais rassurons-nous, à l’en croire, le féminicide, en baisse, ne représente, lui, aucun danger pour les femmes… La prétendue scientificité du propos masque mal ses accents pamphlétaires masculinistes. Todd se drape de l’habit objectif du chercheur, comparant chiffres et données, pour mieux laisser le féminisme « de troisième vague » se vautrer dans la fange de sa « néfaste » idéologie : créatrice d’un nouvel « antagonisme » entre les sexes, mue par le seul « ressentiment ». Et surtout aussi vaine que son concept central de « patriarcat », balayé d’un revers de main par Todd, tant frappe la réalité anthropologique de l’émancipation des femmes : dépassement du niveau éducatif masculin, accès au marché du travail, postes à responsabilité, etc. Cette révolution a même « entraîné l’effondrement final du catholicisme, et activé toute la mécanique idéologique des années 1965-2020 » : recul du racisme, de l’homophobie (« une affaire d’homme »), essor de la bisexualité, théorie du genre et phénomène transgenre, etc. Cette « domination féminine émergente », Emmanuel Todd la nomme la « matridominance ». « La marginalisation d’un sexe [les femmes] a mis l’humanité à l’arrêt. L’infériorisation, trois à cinq millénaires plus tard, de l’autre sexe pourrait ne pas être une bonne idée… ». Un retour à « une définition conceptuelle conservatrice des deux sexes » s’impose donc. L’idéologie du premier sexe aurait-elle aussi gagné le chercheur ?

Juliette Cerf

In Télérama 3759 du 26/01/2022

dition du Seuil, 400 pages.

Comment devient-on raciste ?

Numérisation_20220216         Ce titre choc renvoyant à un mal évident, mais dont certains nient l’existence parce qu’ils ne se sentent pas concernés ou parce qu’ils veulent l’ignorer, est en réalité une invitation à découvrir les techniques de mise en place d’un certain nombre de discriminations. Oui, si le racisme est la forme la plus aiguë et la plus répandue de la haine de l’autre, il n’est pas superflu de connaître les mécanismes qui installent la séparation des êtres selon des critères arbitraires au gré du temps « au bénéfice de privilégiés même si ces derniers n’en sont pas toujours conscients ».

          Cette bande dessinée se présente comme la quête personnelle du dessinateur Ismaël Méziane désirant guérir de la sourde colère qui le mine face à la discrimination dont il est l’objet. Une « réflexion au service de la libération » qui permet au lecteur de découvrir les analyses historiques et sociologiques de l’anthropologue généticienne Évelyne Heyer et de l’historienne et chercheuse Carole Reynaud-Paligot. Ces trois personnes qui mènent la réflexion sont d’ailleurs les trois personnages principaux de la bande dessinée. Cette mise en scène la rend dynamique et très plaisante. La hiérarchisation des êtres, leur essentialisation et leur catégorisation en « races » ainsi que les conséquences qui en résultent sont bien illustrées et deviennent un récit à la portée d’un large public.

Essentialisation et texte n°2          C’est connu – comme le dit si bien un personnage du livre – « Tout le monde s’en fout du racisme ! » parce que tout le monde croit connaître le sujet. Pour cette raison, nous croyons que cet ouvrage peut être d’abord conseillé aux adultes pour qu’ils vérifient leurs connaissances. Ainsi, quand ils entendront dire que le racisme a toujours existé, ils sauront que cela n’est pas vrai. Il est ensuite conseillé aux lycéens et aux collégiens, à partir de la quatrième, pour les préserver de la haine de l’autre que leur âge adopte par habitude à cause des préjugés du milieu dans lequel ils évoluent. Combien sommes-nous à savoir que le monde est pétri de préjugés datant parfois de deux siècles, quand les peuples européens ont commencé à se construire un passé avantageux, une nationalité, une identité nationale… pour exclure les autres ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment devient-on raciste ?

Auteurs : Ismaël Méziane – Carole Reynaud-Paligot – Évelyne Heyer

Éditeur : Casterman

Le baiser « esquimau » ou les voyageurs européens et le colportage des préjugés

Le baiser esquimau 1          Dans une brève analyse de ce que veut dire « Penser par soi-même », Luís-Nourredine Pita – vice-président de l’association La France noire – écrivait, dans un billet publié sur notre blog, que « le préjugé […] c’est quelque chose que l’on a acquis passivement, qui fait partie des influences reçues ». Par conséquent, le préjugé est une pensée ou « une idée qui n’a pas été remise en question, qui n’a pas été passée au crible de la réflexion », ajoutait-t-il. Sachons qu’il en est ainsi de nombreuses idées que les voyageurs européens, en rencontrant les peuples lointains, ont colportées à travers toute l’Europe pendant des siècles puis dans la culture mondiale par la colonisation d’autres contrées. Y avez-vous déjà pensé ? Formulons la question autrement : avez-vous déjà pensé que de nombreuses affirmations que nous véhiculons à longueur de journée sont des préjugés, c’est-à-dire des pensées qui ne sont pas vraies, qui « ne sont pas des pensées véritables » ?

          Le préjugé est un jugement auquel on s’accroche, une opinion que l’on adopte sans aucun examen pour savoir si elle correspond à la réalité, à l’objet, à la chose ou à la personne réelle. C’est le préjugé qui a fait des autochtones des Amériques des Indiens ! Cette dénomination ne renvoyait et ne renvoie toujours pas à la réalité. Et comme les préjugés ont naturellement la vie dure, cinq siècles après l’erreur monumentale de Christophe Colomb, l’éducation familiale et l’enseignement public sont incapables de voir les autochtones des Amériques autrement que des Indiens ou Amérindiens (Indiens des Amériques !). Soyons honnêtes : le préjugé ne serait-il pas synonyme de fainéantise de l’esprit, d’incapacité à s’élever plus haut que ce que l’on entend et apprend tous les jours ?

Le baiser esquimau 3          Parlons ici d’un préjugé colporté par les Européens à travers le monde que les populations concernées viennent de faire voler en éclats. Tout le monde a appris que les « Esquimaux », ces « petits êtres des zones polaires », s’embrassent en frottant leur nez l’un contre l’autre. En réalité, les Inuits (faussement appelés Esquimaux) – ces populations de la zone arctique s’étendant de l’Alaska au nord-est de la Russie en passant par le nord du Canada et le Groenland – ne s’entrechoquent pas le nez pour se témoigner leur affection. Le baiser inuit consiste à saisir des deux mains la tête de la personne que l’on veut embrasser et à appliquer de manière plus ou moins appuyée, selon l’intensité du sentiment, le nez et la bouche sur sa joue. Il est permis de laisser entendre un bruit de succion. Entre l’opinion véhiculée par les voyageurs européens et la réalité qu’une jeune chanteuse Inuite et sa mère ont tenu à montrer, le fossé est bien grand ! Voilà ce que vous pensez, voilà ce que nous sommes, semblent-elles crier au monde. Et nous voilà tout à coup bien bêtes ! Mais le préjugé, lui, ne mourra pas.

Le baiser esquimau texte 2          De nombreuses personnes soutiennent des idées sur des peuples étrangers et leur passé tout simplement parce qu’une personne de leur pays ou de leur continent les a affirmées. Si les préjugés ont la vie dure, c’est-à-dire s’ils sont difficiles à éradiquer, c’est parce que l’éducation et surtout l’enseignement les entretiennent allègrement malgré les efforts des scientifiques de ce XXIe siècle. Combien sont-ils ces universitaires qui, au lieu de consulter les peuples eux-mêmes, se fient à l’intelligence des leurs, de ceux qui leur ressemblent, tournant ainsi dans une sphère sereine comme la souris dans sa cage avec la ferme conviction d’être très intelligente. Ce qui fait dire aux auteurs de Lady sapiens (Ed. Les Arènes 2021) que « un travail de déconstruction attend toujours les scientifiques afin de venir à bout des préjugés des universitaires eux-mêmes ». Car c’est par eux que les jeunes apprennent… les préjugés.

Raphaël ADJOBI

Une page de l’histoire de l’eugénisme en France (une analyse de Pierre Ancery)

Voici la présentation par le journaliste Pierre Ancery du documentaire de 65 minutes de Vincent Gaullier et Jean-Jacques Lonni (produit en 2021. Histoire TV Documentaire) – publiée dans Télérama n° 3749 du 17/11/2021.

En France, on a fait du génocide des Juifs, durant la seconde guerre mondiale, un isolat – un fait exceptionnel venu d’on ne sait quel esprit, sinon qu’il s’est produit en un lieu qui s’appelle l’Allemagne. Et pourtant… il suffit de remonter le fil conducteur de ce cataclysme survenu entre des êtres humains auto-proclamés « blancs » pour lire la vérité – ce que les esprits paresseux, parce que sûrs de détenir la vérité, n’ont jamais fait. Le texte de Pierre Ancery est à mettre en lien avec la pensée européenne et ses pratiques racistes et eugénistes mises en œuvre dans toutes les contrées d’Europe mais que l’on préfère écarter du vécu Français.

Retenez que l’exposition de l’association La France noire « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité » aborde largement ce sujet. En effet, l’eugénisme (théorie de la race blanche pure) fait partie de l’invention du racisme.

L'eugénisme en Alsace image et texte         En 1924, dans la périphérie de Strasbourg, une cité-jardin d’un nouveau genre est inaugurée : les jardins Ungemach, destinés à accueillir dans des maisons individuelles des familles « de souche saine et fécondes ». Sélectionnés à l’aide d’une batterie de tests censés évaluer leur « capital héréditaire », les ménages triés sur le volet qui s’installent à Ungemach ont l’obligation de donner naissance à trois enfants au minimum. Ouvertement eugéniste, le projet imaginé par l’homme d’affaires Alfred Dachert vise à « guider l’évolution humaine vers une ascension rapide », en augmentant le nombre d’éléments jugés sains dans la population française…

          Nourri du témoignages d’anciens enfants ayant grandi dans la cité-jardin et enrichi de très belles animations inspirées de la gravure, ce documentaire étonnant lève le voile sur un pan méconnu de l’histoire de l’eugénisme : son versant français. L’historien Paul-André Rosental le rappelle dans le film : si elle est aujourd’hui assimilée au nazisme, cette idéologie pseudo-scientifique a en réalité prospéré dans toute l’Europe du début du XXe siècle, où elle était intégrée à des politiques de réforme sociale.* Ce fut le cas de Ungemach, où l’effrayante « expérience » imaginée par Dachert reçut l’aval des autorités et fut largement médiatisée. Loin de s’arrêter avec les horreurs de la seconde guerre mondiale, elle courut d’ailleurs jusque dans les années 1980… Un récit passionnant.

Pierre Ancery (2021)

* Pour aller plus loin, je vous conseille vivement Histoire des Blancs (Edit. Max Milo 2019) de l’historienne Nell Irving Painter. Ce volumineux essai montre comment les « Blancs » se sont forgés une histoire supérieure à tout le reste de l’humanité au point d’avoir entrepris de rendre pure leur propre « race », ce qui veut dire la débarrasser des « Blancs » impurs. Oui, il y aurait des « Blancs » moins blancs que d’autres « Blancs » dans l’esprit des penseurs européens, au XIXe et au XXe siècle.

Que signifie « PENSER PAR SOI-MÊME » ? (Une analyse de Luis-N. Pita, vice-président de « La France noire »

Luis-N. Pita          Penser par soi-même, c’est s’affranchir des préjugés, c’est-à-dire, des pensées toutes faites. Une pensée « toute faite » est une idée qui n’a pas été remise en question, qui n’a pas été passée au crible de la réflexion. On l’a en nous et on la profère parce que… parce que quoi au fait ? Parce que c’est un professeur qui nous l’a apprise, parce qu’on l’a lue quelque part, parce que tout simplement elle est venue en nous au fil des années… Le préjugé n’est pas une pensée véritable car c’est quelque chose que l’on a acquis passivement, qui fait partie des influences reçues.

          Penser par soi-même c’est avoir pris du recul par rapport à une idée, c’est savoir au minimum pourquoi on a cette idée en nous, pourquoi on y adhère, ce qu’elle signifie profondément. Penser par soi-même c’est refuser de tout accepter, c’est passer au crible de la réflexion toute idée qui se présente à nous, surtout si on y adhère spontanément !

          Le contraire de la pensée véritable est le préjugé, ou encore l’opinion (idée reçue, idée toute faite, non « réfléchie ») ; on associe l’activité de penser par soi-même à la réflexion critique.

Luis-Nourredine Pita

Le lycée Benjamin Franklin d’Orléans accueille l’exposition « L’invention du racisme »

Orléans Racisme janvier 2022          Après avoir accueilli durant trois années consécutives notre exposition sur « Les Noirs illustres et leur contribution à l’histoire de France », les professeurs documentalistes du lycée Benjamin Franklin ont décidé cette année de proposer à leurs collègues notre exposition sur « L’invention du racisme ». A la fin du mois de novembre, quand nous avons reçu le planning des interventions, le petit mot qui l’accompagnait nous avait vraiment fait plaisir : « En à peine deux heures, il était plein ! La qualité de vos précédentes interventions a marqué les mémoires ».

          Effectivement, le mardi 4 et le jeudi 6 janvier 2022, La France noire a effectué 13 heures d’intervention pour rencontrer environ 300 élèves ! Des heures de rencontres qui ont permis aux jeunes de découvrir que le racisme est à la fois un système de pensée et de comportement dont la mise en place a été bien réfléchie, bien argumentée et bien illustrée. Leur indignation est chaque fois très grande devant la perpétuation, en ce XXIe siècle, des images publicitaires que les adultes ont dû imaginer pour imprimer durant plus d’un siècle et demi dans l’esprit des populations dites « blanches » une image négative de l’homme dit « noir ». « Pourquoi les adultes continuent-ils à faire cela ? », se demandent-ils. Et quand ils découvrent l’eugénisme, cette volonté de constituer en Europe une population de « blancs purs » débarrassés des « blancs impurs », ils restent sans voix !

          Les enseignants quant à eux étaient très heureux de voir les jeunes prendre conscience du fait que le racisme n’est pas une plaisanterie, un jeu passager dans la vie des individus. Tous ont montré leur désir d’exploiter la venue de l’exposition pour établir des échanges supplémentaires avec les jeunes et aussi pour travailler sur le dépliant que nous leur avons laissé – afin que la page ne soit pas rapidement tournée. C’est dire que nous n’avons pas trouvé dans ce lycée des enseignants sûrs de posséder la vérité. Car « quiconque est sûr de posséder la vérité est définitivement enfermé dans cette certitude ; il ne peut donc plus participer aux échanges. […] Or, la vérité ne se possède pas, elle se cherche. Ceux qui prétendent la détenir sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle » (Albert Jacquard).

Orléans janvier 2022 V          L’expérience que partage La France noire avec cet établissement est tout à fait magnifique ! Depuis notre premier passage, l’équipe des professeurs documentalistes s’est transformée en vrais animateurs d’un espace culturel. Un « espace exposition » est même aménagé au sein du CDI. Pour eux, il n’est plus seulement question de la gestion de la documentation et du flux de l’occupation d’un lieu ; il est aussi question de l’animer en proposant régulièrement aux enseignants la possibilité de lever le nez des manuels scolaires et de regarder le monde qui nous entoure avec des personnes engagées dans la vie de notre société, dans la vie de nos cités : des conférenciers, des expositions avec ou sans conférencier, des troupes de théâtre…. Cette dernière activité est suspendue, compte tenu de la situation sanitaire.

          Merci aux professeurs documentalistes pour l’accueil – toujours chaleureux – et pour la bonne organisation des deux journées. Merci à tous pour les compliments sur la qualité de notre exposition, sur l’équilibre entre les images et les textes qui la composent.

Raphaël ADJOBI

° Lire l’article de National Geographic (nationalgeographic.fr) : Quand les généticiens ont mis fin au concept de races humaines.

« La France noire » finit l’année 2021 dans le Loiret !

          La France noire a terminé le premier trimestre de l’année scolaire 2021–2022 par deux journées d’intervention dans un collège du Loiret – le lundi 13 et le vendredi 17 décembre. C’est la quatrième fois que notre association intervient dans cet établissement scolaire.

Ferrières déc. 2021          Nous avons eu le grand plaisir de constater que les forts négriers – jamais présentés dans les manuels scolaires et autres livres d’histoire – illustrant notre exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques », n’étaient pas inconnus d’une collègue qui a une vraie passion pour cette thématique. Rares sont en effet ceux qui savent que la chasse et la déportation des Africains vers les Amériques étaient organisées par des émissaires des royaumes européens installés dans des châteaux forts construits sur les côtes africaines.

Fort Saint-Georges texte revu          Non, les capitaines des navires négriers européens n’allaient pas négocier avec les Africains mais avec d’autres Européens installés sur place pour le compte de leur royaume ! C’est à partir de ces forts que les émissaires des rois européens organisent les captures et vendent les Africains aux capitaines négriers. C’est là-bas, en Afrique que les royaumes européens s’enrichissent ! C’est pourquoi les forts étaient très bien défendus. Quant à l’armateur et son capitaine, c’est en vendant les captifs auprès des colons installés dans les Amériques qu’ils peuvent faire fortune. Il faut dire que cette collègue a lu NO HOME de Yaa Gyasi (Calman-Lévy) ; livre très imparfait quant à la peinture de la culture Akan mais qui a le mérite de rendre compte – de manière romanesque bien entendu – d’une réalité historique : l’affreuse captivité des Africains durant des semaines dans les forts européens avant leur déportation dans les Amériques. Les cachots des forts négriers étaient aussi immondes que les cales des navires ! Tous les historiens français ont négligé l’étape des forts négriers dans ce qu’ils appellent « commerce triangulaire » qui en réalité ne se faisait qu’entre Européens. Les Africains quant à eux n’étaient que des rabatteurs soumis que l’on payait avec des pacotilles venues d’Europe. 

          La leçon que je retiens de cette rencontre : là où l’enseignement de l’histoire peine à instruire, un roman, même imparfait, accomplit une œuvre magnifique ! 

Fort de Gorée texte revuFort Kormantin 3Fort Ghana texte revuRaphaël ADJOBI

« Pierre Larousse » (89) invite « La France noire » pour la quatrième fois !

Toucy décembre 2021          Dans le cadre de sa « semaine de l’engagement citoyen », la Cité scolaire Pierre Larousse de Toucy (89) a invité pour la quatrième fois La France noire pour présenter son exposition « Les résistances africaines à la traite et la lutte des esclaves pour leur liberté dans les Amériques » aux lycéens et aux collégiens.

          En effet, à la demande des enseignants du lycée, la rencontre pédagogique avec La France noire a été cette fois ouverte aux lycéens. La journée du lundi 6 décembre leur a donc été réservée, et ils se sont montrés très intéressés par le contenu de notre exposition. Les quatrièmes ont été accueillis à leur tour le vendredi 10 décembre. Comme d’habitude, le temps d’échange avec l’intervenant est celui où les jeunes ont témoigné de l’attention qu’ils ont portée aux différents panneaux de l’exposition. Ils étaient environ 220 à participer à cette rencontre.

          Nous remercions les organisateurs qui, tous les ans, nous mettent dans de bonne condition de travail et prennent soin des intervenants durant la pause de la mi-journée.

Raphaël ADJOBI

Des bataillons d’étrangers dans l’armée de Napoléon Bonaparte

tres Dos de Mayo          Je me souviens, comme si c’était hier, de ce cours d’histoire à la faculté des lettres de Dijon, à la fin des années 1970 ; cours durant lequel le professeur nous expliqua avec beaucoup d’application les efforts fournis par « l’armée française » contre celle de l’Allemagne dans le désert de l’Afrique du nord pendant la deuxième guerre mondiale. Comment l’armée française défaite en 1940 sans avoir combattu s’est-elle retrouvée à croiser les fusils et les canons dans le désert africain avec les Allemands ? me suis-je demandé. Toutefois, devant les têtes de mes camarades appliqués à enregistrer les belles paroles du maître, je n’ai pas osé lever la main pour être éclairé quant à ce récit qui me semblait énigmatique, pour ne pas dire obscur.

          Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que cet universitaire parlait de l’armée coloniale française constituée d’éléments étrangers à la terre de France mais commandée par des Blancs ! Même un étudiant issu de l’Afrique était incapable de le savoir parce que là-bas, l’enseignement était dispensé avec les mêmes manuels scolaires qu’en France métropolitaine. Oui, ici comme en Afrique francophone, l’enseignement de l’histoire ne tient jamais compte de la sociologie des acteurs des faits, des combattants ; elle se contente des événements et de ceux qui les commandent.

          C’est parce que l’histoire ne s’attache jamais à la sociologie des armées que des enseignants peuvent aujourd’hui encore totalement ignorer qu’il y avait des Arabes (ou Mamelouks), des Turcs, des Polonais, et de manière générale des populations de l’Europe de l’Est – vues de manière uniforme sous le vocable « Cosaques » grâce à leur lourde cape et à leur coiffe – dans l’armée napoléonienne. Aujourd’hui, avec un peu de curiosité et grâce à Internet, vous pouvez avoir une idée de la diversité de cette armée française napoléonienne en matière d’origines géographiques de ses soldats.

Tres de Mayo 3          L’histoire tend toujours à rendre compte de l’œuvre sans jamais s’intéresser à la condition sociale des individus ou des groupes. C’est d’ailleurs ce que la chercheuse Annie Cohen-Solal – historienne de formation mais ayant travaillé avec des sociologues américains – reproche aux récits historiques, dans un article publié en novembre 2021 dans la revue Télérama (n° 3748). Elle constate que malgré les nombreuses expositions et publications émanant parfois des intimes de l’artiste, personne n’a pensé à « regarder du côté de la situation administrative de Picasso » pour voir l’étranger qu’il était en France. En effet, personne avant elle n’avait noté qu’à 19 ans, Picasso était déjà pris au piège de la police des étrangers et que le rapport rédigé sur lui le suivra toute sa vie. Ainsi, conclut-elle, « les expositions qui lui sont consacrées rendent compte de son œuvre. Mais aucune ne s’est intéressée à sa condition sociale. Or cela est essentiel pour comprendre le travail et la trajectoire d’un artiste ». Rares sont ceux qui savent que la nationalité française a été refusée à Picasso et que celui-ci l’ a refusée à son tour quand, devenu célèbre, la France l’a lui a offerte sur un plateau d’argent.

          Pour ce qui est des récits des historiens s’intéressant aux guerres entre les nations, la même lacune est aveuglante. Étudiant en espagnol, c’est en découvrant les toiles de Goya – Dos de Mayo et Trés de Mayo – que j’ai découvert qu’il y avait des étrangers dans l’armée napoléonienne à la seule vue de leurs tenues. Bien sûr, comme le fait remarquer le site de La revue historique des armées, jusqu’au début du XIXe siècle, parce que «aucune difficulté juridique en termes de nationalité ne s’élevait quant à l’emploi de militaires étrangers, la pratique était générale en Europe ». Oui, mais cela n’était jamais souligné par les manuels d’histoire qui de toute évidence boudent les travaux des chercheurs. Ainsi, quand on évoque la participation de la France à la guerre d’indépendance de ce qui est devenu les États-Unis contre l’Angleterre, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, nulle part vous ne lirez l’active participation des populations noires des îles françaises des Amériques – Haïti, Guadeloupe, Martinique – à cette aventure ! C’est grâce à l’histoire de la vie de Jean-Baptiste Belley, le premier député français noir (1794), que la vérité m’a sauté au visage : compte tenu de ses prouesses durant cette guerre, il a hérité du surnom de Mars, le dieu de la guerre. Par ailleurs, combien sommes-nous à savoir par l’enseignement de l’histoire qu’a été créé en France, après l’abolition de la monarchie en 1792, un corps d’armée constitué de Noirs et de métis, appelé La Légion franche des Américains, dirigé alors par l’illustre musicien et épéiste chevalier de Saint-George ; corps d’armée – souvent appelé Légion de Saint-George, devenu aujourd’hui le 13e régiment de chasseurs à cheval ?

          Comme le conseille vivement Annie Cohen-Solal, l’historien doit absolument se comporter quelque peu comme un sociologue afin de « fonctionner de manière transdisciplinaire […] en croisant l’histoire traditionnelle et la microsociologie ». C’est en travaillant ainsi qu’on a révélé que l’armée des conquistadores ibériques n’étaient pas tous Espagnols et Portugais mais aussi des Africains qui étaient souvent au devant de la scène. Il convient de retenir ceci : de même que le cinéma hollywoodien a occulté tous les Noirs pour laisser croire à des générations d’individus à travers le monde que tous les cow-boys américains (gardiens de vaches) étaient des Blancs, de même les livres d’histoire ont laissé croire à des générations de Français et donc d’enseignants que les soldats de Napoléon Bonaparte, de Lafayette et Rochambeau, de Leclerc et de Gaulle étaient des Blancs. Ne prenons donc pas la mine renfrognée si on nous dit qu’il y avait des bataillons d’étrangers – appelés parfois des coloniaux – dans leurs armées. Savez-vous que cette pratique ancienne a laissé des traces ? Aujourd’hui, l’armée française est la seule des nations européennes a avoir officiellement en son sein une légion étrangère ! Créée en 1831, elle est un héritage de la société de l’Ancien Régime (les pouvoirs royaux avant la Révolution) et de l’époque napoléonienne.

Raphaël ADJOBI

Joséphine Baker et la banane au Panthéon

Joséphine Baker 1          Qui aurait dit que les portes du Panthéon s’ouvriraient un jour pour accueillir une noire qui, il y a quelques décennies, dansait avec une ceinture de bananes – ces bananes qu’en ce XXIe siècle, à Angers comme sur les stades de France, on jette encore à ceux dont la couleur de peau évoque un monde bien sauvage à la France blanche ? Les populations de Biarritz, qui ont choisi de nommer un de leurs quartiers La négresse afin d’avoir tous les ans l’occasion de se moquer de la tenancière noire du bordel local à l’époque de Napoléon, doivent être mortes de rire !

Joséphine Baker double          Avec l’entrée d’une négresse au Panthéon en ce XXIe siècle, tous ceux qui pensent que les termes France et Noir sont incompatibles trouveront sans doute l’occasion belle pour laisser s’exprimer violemment ou sournoisement leur haine épidermique à l’égard des populations noires de France. Cette mère bretonne et sa fille, qu’elle a incitée à hurler « à qui est la banane ? c’est pour la guenon pour qu’elle grandisse ! » au passage de Christiane Taubira, ont désormais une raison de crier à la trahison de la France blanche. Les années à venir nous promettent-elles les pires moments du racisme français, de même que l’élection d’Obama a ravivé le racisme américain ?

          L’entrée de Joséphine Baker au Panthéon est l’occasion de rappeler qu’il ne faut pas oublier que ce qui se passe en France en 2021, que tout ce qui se passera en France en 2022, 2023… était déjà inscrit dans les faits de notre histoire nationale il y a à peine huit ans : la violence de la haine de l’Autre !

Aux parents dont les enfants deviennent des racistes à 10 ans, je dédie 

ce billet de François Morel, adressé en novembre 2013 sur France Inter

           à la petite bretonne raciste (qui a fêté ses 18 ans en 2021)

Mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie, petite c… ? Déjà si jeune et déjà percluse de ressentiment, de violence larvée, de médiocrité, de bêtise, qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Quel avenir nous promets-tu ? Oui, petite c…, dans quel marigot insalubre, dans quel bourbier pernicieux, dans quel marécage de pensée rance et écœurante vas-tu te mouvoir le reste de ta vie ?

Toi qui au compteur de ton existence marque à peine dix ans, toi qui, […] te croyant amusante, te croyant pénétrante, imbécile, te croyant indocile devant le palais de justice d’Angers, a hurlé, une peau de banane à la main : c’est pour qui la banane ? C’est pour la guenon ! Te rendras-tu compte un jour, pauvre petite idiote, de l’ignominie de ton geste, de la honte de tes paroles, de l’indignité de ta pauvre attitude ? Sais-tu la désolation que ressentiraient en te voyant, incrédules et atterrés, tous ceux qui un jour se sont battus pour que sur les frontons de la mairie, de l’école publique – que sans doute tu as tort de ne pas fréquenter – on puisse écrire ces mots si simples qui sont pourtant un programme, un objectif, un idéal : Liberté, Égalité, Fraternité ? »

Joséphine Baker 3         Les autorités de notre pays ne doivent jamais oublier qu’il leur appartient de montrer à toute la nation que les Français noirs ont aussi besoin de références respectables et respectées. Panthéoniser, oui ; mais ne pas manquer de préciser que cela est une ferme volonté de faire avancer la connaissance des Autres pour mieux respecter leur différence. On ne combat pas le racisme avec de belles paroles mais avec des exemples valorisants et des outils pédagogiques qui montrent les armes qu’emploie ce fléau pour avancer dans la société.

Raphaël ADJOBI