LE SILENCE ET LE BRUIT

Dans son livre Le monde perdu du Kalahari, l’explorateur Laurens van der Post raconta une rencontre qui le transforma à jamais. Parmi les peuples indigènes du désert, il découvrit un univers où la nature n’était pas une notion lointaine, mais une expérience vivante, quotidienne, sacrée. Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.

Lorsque Laurens avoua qu’il n’entendait rien, qu’il ne voyait qu’un ciel silencieux, ils crurent d’abord qu’il plaisantait. Mais en comprenant qu’il disait vrai, ils s’attristèrent. Ils le regardèrent avec compassion, comme on regarde quelqu’un privé de quelque chose d’essentiel.

Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.

C’est alors que Laurens comprit la fracture qui sépare le monde occidental – qui a bâti machines et cités saturées de bruit – de celui de ceux qui savaient encore écouter le silence profond, celui où chante le cosmos.

Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.

Le monde littéraire, 22 août 2025

Dans la préface de son livre Histoire du silence, Alain Corbin écrit :

« Dans le passé, les hommes goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. […] Le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait la condition de la fusion. Il présageait la durée du sentiment. Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».

RÉSISTER aux idées de l’extrême droite (par Salomé Saqué) / analyse de Raphaël ADJOBI

          Si la première partie de ce livre peut paraître une redite pour le lecteur au fait de l’histoire de l’extrême droite française, certains rappels sont nécessaires pour bien comprendre la réalité d’aujourd’hui. Quant à la deuxième partie, elle est magnifique grâce à l’excellente réflexion de l’autrice sur le climat qu’ont réussi a créer ceux qui rejettent la diversité culturelle de notre pays en maniant à grands cris des formules terrifiantes ; une réflexion qui est une invitation à l’introspection pour réagir vite face aux discours de l’extrême droite que certains tiennent pour des vérités mais qui ne le sont pas.

Résister, aujourd’hui

          Salomé Saqué veut nous faire comprendre de manière claire qu’un pays ne peut à la fois affirmer être contre le racisme et tolérer l’expression publique du racisme sous le prétexte de la neutralité ou de la liberté d’expression. Aucune société ne peut affirmer, sans être hypocrite et mensongère, qu’un propos raciste est à la fois un délit et une liberté d’expression.

          Ce livre est donc un réquisitoire excellemment argumenté contre le RN, et aussi contre celles de nos autorités politiques qui réclament et obtiennent des lois répressives visant certaines populations françaises tout en tolérant les propos outrageants voire insultants de l’union sacrée de la droite dite républicaine et de l’extrême droite (1) à leur encontre. C’est en réalité cette tolérance extraordinaire dont jouissent les discours et les idéaux du RN, clairement antirépublicains, qui menacent la démocratie et la cohésion sociale. « Une tolérance sans limites – dit Karl Popper, que cite Salomé Saqué – ne peut que mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons une tolérance sans limites même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas préparés à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance ». En d’autres termes, nos autorités et nos institutions ne peuvent souffrir les intolérants sans participer à la ruine de la République et de la démocratie.

          Sur ce principe qui est une base vitale pour la société, les journalistes et les intellectuels ne peuvent pas non plus se cacher derrière une prétendue neutralité ou impartialité pour ne pas défendre les valeurs énoncées par la République. C’est pourquoi Salomé Saqué assure franchement que « la neutralité journalistique est un mythe, une illusion ». Elle voit même dans l’enseignement au métier de journaliste que les formules « ne pas prendre parti », « adopter une approche objective » sont des mensonges récurrents. Car, dit-elle, personne ne peut « gommer […] son vécu personnel, son éducation, son expérience. […]Nous avons des idées, des convictions, des préjugés et, s’il est vrai qu’il nous faut penser contre nous-mêmes, nous ne pouvons pas faire comme si notre “je” n’existait pas ». Et elle sait par expérience que « être journaliste, c’est par définition passer sa journée à faire des choix » : choisir entre tel ou tel sujet, entre tel ou tel angle de vue, choisir de se taire ou de réagir quand les valeurs communes sont piétinées ou menacées par ceux qui nous gouvernent ou qui veulent nous gouverner. Aussi, conclut-elle, le journaliste qui donne la parole à l’extrême droite pour déverser son venin sur une catégorie de la population au nom de la pluralité et de l’objectivité exprime un engagement politique ; de même, celui qui ne donne pas de tribune directe à l’extrême droite, mais enquête sur elle et encadre sa parole exprime un engagement politique. L’autrice relève d’ailleurs que nos voisins belges du côté Wallon sachant cela, leurs médias se sont engagés à « ne pas offrir de tribune directe aux partis prônant des idées racistes ou discriminatoires ». En d’autres termes, « pour ces partis, pas de direct, la diffusion (de leurs propos) se fait en différé afin de laisser le temps aux journalistes d’analyser, de réfléchir… », de passer l’entretien enregistré au tamis des valeurs anti-raciales et anti-discriminatoires.

          Si ce « cordon sanitaire » est impossible à mettre en place en France, parce que le mal est trop avancé dans le corps politique et social, il reste l’engagement de chacun à défendre les valeurs de fraternité et d’humanité. « Car, dit-elle avec conviction, c’est notre avenir individuel et collectif qui est en jeu, voire notre survie lorsqu’on appartient aux minorités directement visées par l’extrême droite ». Il faut résister à la culture que veut nous imposer l’extrême droite en s’engageant dans les mouvements associatifs permettant de « bâtir un sentiment d’appartenance et de solidarité », lance-t-elle. Il faut résister en créant de nouveaux récits qui touchent la diversité de la France et font évoluer les mentalités. « Dans la France se consumant au feu de l’extrême droite » (2) avec ses formules vides de sens parce que vides de réalité mais enchanteresses pour les haineux – le grand remplacement, le racisme anti-Blanc… – « dans cette société où la peur devient le meilleur moyen d’accéder au pouvoir », il faut renouveler, à des échelles différentes, la joie de vivre ensemble des olympiades de Paris 2024 saluée par tous les médias du monde. Oui, selon Salomé Saqué – et nous sommes de son avis – « la confiance en l’avenir et la joie que nous éprouvons à être ensemble sont des armes dont nous ne pouvons nous passer » dans cette résistance contre l’extrême droite.

          Résister est un livre qui invite à ne pas céder au découragement, au scepticisme, à s’engager et à garder l’espoir. A lire absolument.

(1) Voir le billet politique de Jean Leymarie du 7 juillet 2025 à 8h15 sur France culture : “L’union des droites a-t-elle commencé ?”

(2) Patrick Chamoiseau ; Que peut littérature quand elle peut ? Éditions du Seuil, février 2025.

Raphaël ADJOBI

Titre : Résister, 114 pages.

Auteur : Salomé Saqué 

Éditeur : Éditions Payot, Paris, 2024.

LES SOEURS NARDAL à l’avant-garde de la cause noire (par Léa Mormin-Chauvac) – Une analyse de R. ADJOBI

          Dans l’histoire littéraire de la France du début du XXe siècle, les figures issues de nos colonies que nous connaissons se limitent bien souvent à Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et dans une moindre mesure à Léon Gontran Damas. Certes, on ne peut oublier Frantz Fanon ; mais, pour des raisons politiques, il est toujours considéré comme un cas à part. Remarquez que dans cette courte liste, on ne retient aucune femme ! Et pourtant, le mouvement littéraire qui va naître à Paris dans le milieu français issu de l’esclavage et de la colonisation a pour précurseur le premier salon littéraire tenu par les sœurs Nardal ! Voilà l’une des grandes informations du début de ce XXIe siècle qu’il nous faut retenir !

Le premier salon littéraire noir à Paris

          En effet, au début du XXe, le premier foyer littéraire et artistique où des écrivains et artistes américains issus de l’esclavage vont pouvoir échanger avec des Africains et autres intellectuels des Amériques et d’Europe ayant la même carnation qu’eux sera le salon de Clamart des sœurs Nardal. C’est dans l’appartement du sud de la banlieue parisienne des sœurs martiniquaises où se croisent les langues témoignant des horizons différents des participants que ceux-ci finiront par s’appeler « NOIRS » comme une appropriation du discours européen.

          A vrai dire, à Paris, Paulette, l’aînée, et ses sœurs poursuivaient une tradition familiale. A Fort-de-France, la capitale de la Martinique, la coquette maison de trois étages des parents des jeunes filles a toujours été un lieu de rencontres et d’échanges, un univers de mondanités. Et dans leur appartement de Clamart, elles prolongent l’expérience familiale acquise en Martinique grâce aux talents de traductrices de Paulette (étudiante en anglais), Jane et Andrée qui permettent aux étudiants africains et antillais d’entrer en contact avec les textes des milieux intellectuels américains militant pour la cause noire. Si Paulette et Jane, les deux premières jeunes filles noires à entrer à la Sorbonne élargissent leur cercle grâce aux étudiants qui sont inscrits dans cette prestigieuse université – tels Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor – leur salon était surtout tourné vers l’international, vers l’universel. Les artistes et les écrivains noirs angloaméricains de passage à Paris y seront reçus. Ainsi, lors de sa tournée européenne, quand il arrive à Paris, la « figure centrale de la naissance des mouvements panafricains » qui prônait l’Union universelle pour l’amélioration de la condition noire, Marcus Garvey, devient très vite un proche des sœurs Nardal.

          Et c’est dans ce salon littéraire de Clamart qui fonctionnait tous les dimanches après-midi, « où de nombreuses voix parlant différentes langues se rencontrent à maintes reprises », que va naître La revue noire en 1931 grâce à la collaboration du dentiste haïtien Léo Sajous – déjà une figure des mouvements noirs parisiens – et le talent journalistique de Paulette Nardal. Une revue en français et en anglais dont la parution n’est pas continue mais répétée – un numéro après l’autre. Au total, elle comptera six numéros.

          Jamais Senghor et Aimé Césaire, les figures de proue de la négritude et de la littérature française portant la voix des Français noirs, n’ont évoqué ce premier foyer intellectuel noir de l’histoire de France. Pourquoi donc ? Même si, contrairement à Senghor, Césaire assure qu’il a peu fréquenté le salon de Clamart – trop mondain à son goût – il n’ignorait pas que c’était là, en France, que se clamait pour la première fois la fierté d’être Noir.

          Ce livre n’a pas pour objectif de retirer aux chantres de la négritude leur mérite ou de ternir leur aura. Il nous redit qu’il n’y a pas de pensée par hasard ! Paulette Nardal loue d’ailleurs le génie de Senghor et d’Aimé Césaire d’avoir su porter plus loin et faire briller leurs idées, leurs aspirations. Retenons donc que ce livre répare une injustice dans une histoire où, encore une fois, la lumière portée sur les hommes rejette les femmes dans l’ombre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les sœurs Nardal, 183 pages.

Auteur : Léa Mormin-Chauvac

Editeur : Flammarion ; collection AUTREMENT, 2024.

L’OPPOSÉ DE LA BLANCHEUR. Réflexions sur le problème blanc de Léonora Miano (par Raphaël ADJOBI)

          Où que vous soyez, quand la couleur de votre peau vous renvoie au continent africain (même quand vous n’êtes pas Africain), un jour ou l’autre vous prenez conscience que vous êtes une personne noire et la notion de race devient un sujet pour vous. Et cela parce qu’un jour vous serez confronté à une histoire écrite par des Européens ! Oui, « très tôt, des termes comme traite négrière ou traite des Noirs s’imposent, suivis d’autres tels que Code noir, apartheid, une série de vocables permettant de comprendre ce qu’être Noir dans le monde depuis les temps modernes ».

          En effet, « depuis l’intrusion européenne en Amérique et les déportations transocéaniques de subsahariens », la carnation – la couleur de la peau – a été le support de cette pensée, de cette idéologie qui a hiérarchisé les êtres humains. La couleur des êtres dits noirs est alors devenue celle d’une condition servile et non d’une ethnie ! Une condition dont l’humanité est jugée contestable. « Noir est [autant] le nom par lequel on fut chassé de la lumière que de celui de la lutte pour la dignité, pour l’égalité », se disent les Subsahariens. En d’autres termes, pour ceux dits Noirs « la couleur de peau raconte à la fois l’histoire du rejet hors de l’humanité et celle du refus constant de la déshumanisation ». Comprenez donc que quand les personnes dont la carnation évoque l’Afrique se disent « Noirs » (« Nous les Noirs »), ils ne parlent pas seulement de la couleur de peau à laquelle on les renvoie (du phénotype) mais également de leur vécu résultant de leur carnation. Or, Noirs ou Blancs, nous sommes tous d’accord sur une chose : « se construire, se forger une identité à partir d’une définition négative formulée par d’autres peut difficilement être considéré comme une stratégie gagnante ».

          C’est pourquoi nous en appelons à votre conscience et à votre intelligence en vous posant cette question : comment les Noirs dont l’influence intellectuelle est si faible dans le monde moderne peuvent-ils modifier « le sens d’un mot que les civilisations ont si puissamment listé de négativité dans toutes les régions du monde » ?

          Convenons donc du caractère indubitable de ce constat : « Pour qu’un milliard et demi d’êtres humains […] soient encore de nos jours incarcérés dans une condition symbolique et politique due à la racialisation négative qui frappa leurs ascendants il y a de cela plusieurs siècles, il faut que se soit mis en place un système particulier. Il faut que l’on veille […] à ce qu’il se maintienne ». L’on comprend donc aisément que la question que chacun de nous doit se poser ne devrait pas viser ceux qui sont défavorablement racialisés (placés en bas de l’échelle des races) mais ceux qui le sont avantageusement (placés à l’échelle supérieure des races). Interroger cette dernière catégorie qui perpétue ce privilège déclaré un jour en Europe permettra sûrement à chacun de mieux comprendre la permanence des inégalités raciales. James Baldwin le disait déjà à son époque : « Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver, au fond de leur cœur, pourquoi il fut nécessaire d’avoir un nègre pour commencer. Parce que je ne suis pas un nègre ». En effet, le Blanc a inventé le nègre pour ses besoins personnels et il serait très intéressant de savoir comment lui est venu le besoin d’inventer une condition-couleur ou une couleur-condition et les moyens qu’il a mis en œuvre pour la perpétuer. Malheureusement, force est de constater que nombreux sont nos compatriotes concernés par le sujet qui refusent ce travail d’introspection.

          Léonora Miano ne se soucie pas de leurs scrupules et propose ici des éléments très convaincants quant aux outils ayant permis l’installation de la permanence de la suprématie blanche dans l’esprit de beaucoup. D’une part, s’appuyant sur les images du cinéma américain, elle montre l’obsession des Blancs arrivés des divers coins de l’Europe à préserver ce qu’ils ont en commun : la blanchité qui se nourrit du fantasme de toute-puissance et a permis tous les crimes que l’on sait. Cette blanchité qui est de toute évidence le contraire de la blancheur, symbole universel de la pureté, de la lumière. D’autre part, elle montre – toujours par le cinéma – comment en excluant ou en minimisant la contribution des Subsahariens à sa puissance économique et politique par le biais de la colonisation et de l’histoire esclavagiste, la France a abouti au même résultat que les États-Unis : la préservation de la blanchité qui s’est construite et se caractérise par le refus de fraterniser !

          Mais ces images filmiques montrent surtout une très grande différence d’esprit entre les deux pays. Alors que l’Amérique a une « grande capacité à regarder en face ses turpitudes » – puisque « c’est toujours de l’intérieur que provient la critique la plus acerbe des égarements et même des crimes états-uniens » – « il y a toujours, chez le mieux intentionné des Français, cette obligation que l’on se fait de souligner les indignités des autres » pour minimiser les siennes. En effet, « en France, on n’endosse jamais seul ses propres crimes » ; on tient à les partager avec d’autres. Voilà pourquoi dans tous les récits esclavagistes et coloniaux, les historiens, les cinéastes et les écrivains tiennent à « montrer des Africains mettant à mort d’autres Africains ». Et pourtant, « tout colonisateur sait [que] quand il a réussi à donner à ses sbires le pouvoir de gouverner », il peut tout obtenir d’eux. Nous devons donc tous retenir cette parole : « Le pouvoir, quand il se fonde avant tout sur le déni d’humanité, n’a pas de face lumineuse ».

Raphaël ADJOBI

Titre : L’opposé de la blancheur. Réflexions sur le problème blanc, 123 pages.

Auteur : Léonora Miano

Éditeur : Seuil, 2023.

LA RESTITUTION DE BIENS CULTURELS entre la France et le Bénin (Le journal d’Angelo DAN)

          Nous sommes très reconnaissants à l’ambassadeur Angelo DAN de la publication de son journal rendant compte des tractations diplomatiques et politiques autour de la restitution des biens culturels arrachés au Bénin au moment de sa colonisation par la France. Placé au chœur de ce processus historique entre son pays et la France – par le hasard de sa nomination à l’ambassade du Bénin à Paris – son témoignage s’avère très précieux quant à la connaissance des arcanes diplomatiques et de la posture édifiante de certaines actrices et acteurs politiques dès lors qu’il s’agit de notre passé colonial ou esclavagiste.

          En effet, l’intérêt essentiel de ce livre est qu’il montre le vrai visage de nos élus tels qu’ils sont dans la vie quotidienne face aux dossiers qui leur sont confiés. Il est tout à fait effrayant de les voir dépourvus de toute humanité quand il leur faut produire des textes ou réfléchir sur ceux qui leur sont présentés. Disons tout de suite que dans le communiqué final de l’Élysée saluant le souci des bonnes relations entre la France et l’Afrique que la loi de restitution votée aurait privilégié, l’ignominie de l’esprit qui a dominé les débats a été éludée. A vrai dire, c’est la volonté politique du gouvernement qui s’est imposée – comme toujours en pareille circonstance.

Quand le discours de Ouagadougou ouvre une nouvelle ère

          Si le gouvernement socialiste de François Hollande s’est abrité derrière les principes officiels de la République ayant déclaré les biens africains en notre possession nôtres et inaliénables pour ne jamais jeter un regard nouveau sur l’état de nos relations avec nos anciennes colonies, en novembre 2017 à Ouagadougou, le jeune président Macron avait franchi le pas en reconnaissant que les biens culturels pillés lors des conquêtes coloniales empoisonnaient les relations actuelles avec l’Afrique et qu’il serait opportun de les restituer. Quelques mois auparavant, le vendredi 19 mai 2017, le Conseil de l’Europe avait adopté une convention qui énonçait dans son préambule que « les divers biens appartenant aux peuples représentent un témoignage important et irremplaçable de leur culture et de leur identité et qu’ils constituent leur patrimoine culturel ». C’est dans cette vision de l’histoire des productions culturelles des peuples du monde que les rapporteurs mandatés* – par le président Macron pour « mener un travail de réflexion et de consultation » sur le sujet pour des « propositions concrètes » – rappellent aux détracteurs des conclusions de leur travail que « la propriété des œuvres dont ils se sont prévalus jusque-là est illégitime » ! Aucune loi nationale ne peut valablement contester cette vérité que le Conseil de l’Europe a eu le bon sens de rappeler. Il convient donc que chacun retienne que les œuvres africaines ne font pas partie du patrimoine français ! Et par ailleurs que « les jeunes Africains doivent avoir accès à leur patrimoine » (Franck Riester, ministre de la Culture, 2018 – 2020).

          Malgré ces décisions et positions claires tenant compte de la qualité des relations que nous entretenons désormais ou devons entretenir avec les peuples de la terre – et cela au regard des connaissances actuelles – il est triste de noter que parmi nous nombreux sont ceux qui n’ont jamais relevé la tête de leur classe sociale bâtie sur notre passé esclavagiste et colonial et de leur diplôme universitaire (ou des grandes écoles dont ils sont issus) qui leur tiennent lieu de boussole.

          Ce journal contient en effet des discours fort surprenants. Le premier que nous relevons est celui de M. Stéphane Martin, alors président du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ; celui-là même qui a collaboré avec le duo Savoy-Sarr et sur la proposition duquel fut prise la décision de l’Élysée quant à la restitution au Bénin de 26 de ses biens culturels. Deux jours après le communiqué de la présidence, le 25 novembre 2018 il dénonce « (une) logique où le patrimoine devient l’otage de la mémoire ». Avez-vous remarqué que contrairement à ce qui est dit plus haut M. Stéphane Martin estime que les objets de l’identité et de la culture béninoises constituent le patrimoine de la France ? Il se permet même de qualifier les deux rapporteurs de « spécialistes de la réparation mémorielle ». Selon lui, leur rapport « n’aime pas les musées ». Que ce monsieur retienne qu’aimer les musées européens au détriment des âmes spoliées en quête d’ancrage spirituel et mémoriel que ces objets représentent pour les Africains est un crime impardonnable ! Nous le renvoyons à l’expérience de l’ancien premier ministre, maire du Havre, dont la seule présence d’une foule de Sénégalais qu’il n’avait jamais imaginée dans sa ville lors d’une présentation de l’épée d’un de leurs aïeux a convaincu qu’il faut résolument revoir notre vision de l’art attaché aux musées (Tania Tervonen – Les Otages). Quant aux propos du sénateur Bruno Retailleau, ils résument le suprémacisme blanc qui planait sur les débats depuis le début : « … ce sont nos avant-gardes qui ont érigé en œuvres artistiques ces objets auxquels on ne reconnaissait aucune valeur artistique auparavant. Ce sont nos artistes, nos critiques d’art, nos collectionneurs qui ont conféré à ces objets un statut particulier, reconnu mondialement […] ». La coupe est pleine ! Oui, pour lui, c’est l’homme blanc qui élève à la dimension universelle de vulgaires objets africains. En d’autres termes, tant que le nègre n’a pas rencontré l’homme blanc, son existence n’a pas de sens. Nous voudrions dire ici que tout être qui profère un tel mépris est digne de la plus grande détestation ! Dans la même vision de nos relations avec l’Afrique, certains ont proposé de remplacer le mot « restitution », trop humiliant pour notre pays, par le mot « don » qui témoigne de la générosité de la France ! Ne riez pas ! Lisez le livre… vous aurez parfois l’impression de rêver.

          Encore une fois, nous disons à Angelo DAN toute notre reconnaissance pour ce précieux témoignage qui permet à chacun de former son jugement quant à la manière dont certains de nos élus considèrent les marques de notre passé, les marques des cultures africaines, et par voie de conséquence les Africains eux-mêmes. 

* Bénédicte Savoy & Felwine Sarr

Titre : La restitution des biens culturels entre la France et le Bénin. Journal d’un processus historique (2016-2022).

Auteur : Angelo DAN.

Éditeur : Présence africaine, novembre 2024.

Raphaël ADJOBI

Conseil pour lire LES FRANҪAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE de Raphaël adjobi

          Outre la très belle critique littéraire de mon dernier essai réalisée par l’écrivaine Liss Kihindou à travers une vidéo, trois autres réactions de lecteurs m’invitent à prodiguer un conseil à celles et ceux qui n’ont pas encore lu Les Français noirs et la République, une histoire mouvementée.

          S’il est vrai que l’introduction du livre s’impose comme un préalable – pour en saisir l’esprit – les chapitres de la première partie sont absolument indépendants les uns des autres et peuvent donc être lus dans le désordre. Pour ceux qui ne sont pas forcément des amoureux des récits historiques, les enchaîner les uns après les autres pourraient s’avérer quelque peu fastidieux. Aussi, j’ai conseillé à une amie de lire la deuxième partie – “Où en est la France aujourd’hui” – puis de revenir aux chroniques historiques qui constituent la première partie. Résultat, cette remarque que je partage avec vous : « J’ai terminé ton livre selon la méthode que tu préconisais. Et cela a suscité une foule d’idées à partager […] et ma sidération quant au genre de questions que tu as dû affronter entre autres. Enfin, ce livre est un cadeau culturel. Ton combat est au final exigeant et courageux ».

          Quelques jours plus tard, je reçois le courriel d’une collègue dont l’établissement a accueilli durant trois années consécutives l’une de nos expositions. Elle a instinctivement adopté la méthode de lecture que je préconise : « Je suis en train de lire votre livre. Outre le fait qu’il est très intéressant, je dois avouer que j’ai au préalable lu le chapitre consacré aux “tribulations de La France noire” que j’ai particulièrement savouré ! Je dois dire que je suis [désireuse] de voir la réaction des collègues trop bien pensants ! »

Ces deux avis rejoignent celui de Bernard, un nouvel ami, qui m’écrit ces mots : « Votre livre est plein de sagesse et de colère. Je ressors de cette lecture heureuse avec une énergie et une force nouvelles. Un grand merci ».

Pas de témoignage de lecteurs africains-français !

          Mise à part l’écrivaine et critique littéraire Liss Kihindou, citée plus haut, aucun lecteur noir ne m’a encore fait savoir son sentiment quant aux idées développées et défendues dans ce dernier essai. La République née en 1792 a intégré les populations noires comme citoyens français en 1794 en abolissant l’esclavage et en accueillant un député noir à la Convention nationale (Assemblée nationale) : Jean-Baptiste Belley ! Mais très vite, une monarchie impériale va mettre la jeune République sous l’éteignoir durant près de 50 ans. Celle-ci va émerger à nouveau en 1848. Et durant son règne éphémère, elle a réussi à réitérer son attachement à une France blanche et noire en abolissant une nouvelle fois l’esclavage et en symbolisant, pour la première fois, la Liberté sous les traits d’une femme noire : la première Marianne noire ! (1) Jusqu’au début du XXe siècle, les ennemis de la République vont chercher à faire disparaître cet autre visage de la France – une volonté claire de nier l’appartenance des Noirs à la République, de les invisibiliser. Quand un compatriote noir vient ouvrir ces pages de notre histoire commune pour mieux comprendre et interroger les comportements d’aujourd’hui, les Français noirs peuvent-ils se permettre de garder le silence ? J’espère de tout coeur qu’ils ne tiennent pas, comme d’autres, à couvrir notre passé commun du voile du silence par leur indifférence.

(1) : https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/#comments

Raphaël ADJOBI

De la nécessité de réécrire l’Histoire (Raphaël ADJOBI)

          Au début du mois de mars 2024, en France, les femmes ont réussi à faire entrer le droit à l’avortement dans la constitution française. Pourquoi ce fait était-il si nécessaire à leurs yeux ? C’est parce qu’en juin 2022, aux États-Unis d’Amérique, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse datant du 22 janvier 1973 a été purement et simplement abrogée ! Cet événement avait fait comprendre aux femmes françaises que la France n’est pas à l’abri d’un tel revirement de situation. En effet, comme le dit si bien Yuval Noah Harari, « l’étude de l’histoire vise avant tout à nous faire prendre conscience de possibilités que nous n’envisageons pas habituellement » (Homo deus. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017). La connaissance du passé fait de la vigilance une règle d’or. Nous disons donc à ceux qui ont tendance à s’accrocher aux lois et aux récits que leur ont laissés leurs aïeux comme des moules à leur rocher que «l’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé » et non de faire en sorte qu’elle se répète ou se perpétue. Oui, l’histoire doit être comprise comme un moyen de se libérer du passé et non pas de s’y installer. Ce qui veut dire qu’« en observant la chaîne accidentelle des événements qui nous ont conduits ici, nous comprenons comment nos pensées mêmes et nos rêves ont pris forme, et [alors nous] pouvons commencer à penser et à rêver différemment ». Cette observation du passé nous offre en effet davantage d’options à choisir pour l’avenir, au lieu de nous contenter de dormir dans les draps de nos aïeux et porter leurs sabots.

          Retenons donc tous que réécrire l’histoire n’est nullement un sacrilège comme certains veulent nous le faire croire, mais plutôt un acte absolument nécessaire « permettant ainsi aux gens de réimaginer le futur ». Et si dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement. Une autre révolution est possible (Les impliqués, 2021), j’invitais les familles et l’Éducation nationale à permettre aux jeunes d’accéder aux savoirs grâce à une meilleure maîtrise de notre langue, c’est parce que, comme Yuval Noah Harari, je pense que si « vous souhaitez voir […] les femmes prendre possession de leur corps, ou les minorités opprimées revendiquer leurs droits politiques, la première étape consiste à raconter à nouveau leur histoire ». Oui, l’acquisition de connaissances historiques nous permet de lever la tête pour essayer de repérer les possibilités qui s’offrent à nous. Ces nouvelles histoires peuvent nous enseigner que notre situation n’est ni naturelle, ni immuable, que « le monde injuste tel que nous le connaissons est simplement le fruit d’une chaîne de hasards », c’est-à-dire des volontés politiques de quelques hommes ; et que nous pouvons changer ce monde. Et c’est notre droit de vouloir changer ce monde pour un bien meilleur. Normal donc que tous « les mouvements qui cherchent à changer le monde commencent souvent par réécrire l’histoire » (op. cit.). Vous comprenez aisément que ceux qui s’opposent à la réécriture de l’histoire sont les ennemis du changement qu’ils ne veulent pas voir envisageable. Oh que c’est agréable pour eux d’être installés dans leur zone de confort et de le vouloir immuable !

          Au-delà des dates que certains historiens ou non égrènent comme des chapelets conférant de la sagesse, c’est la force libératrice du récit historique qui importe. Et nous sommes de l’avis de Yuval Noah Harari quand il pense que si les féministes étudient les sociétés patriarcales, et les Afrodescendants des Amériques, de France et d’ailleurs s’intéressent aux horreurs de l’esclavage et de la colonisation, « ils n’entendent pas perpétuer le passé, mais s’en libérer ». Oui, c’est précisément cela ! Et personne ne peut dire le contraire puisque personne ne peut soutenir que les visites chez les psychiatres et les psychologues perpétuent les traumatismes du passé des patients au lieu de les en délivrer.

° Par leur titre, chacun des deux livres qui illustrent cet article interroge une réalité sociale que personne ne peut se permettre d’écarter négligemment du revers de la main. J’espère que l’un ou l’autre (ou les deux) fera bientôt partie de vos choix de lectures.

Raphaël ADJOBI

LETTRE SUR LE RACISME ou « la bête immonde » aux collégiens et aux lycéens (par Georges Jean – 1985)

Je vous écris cette lettre non pour vous faire la leçon, ni pour vous expliquer d’une façon compliquée ce que l’on appelle « racisme » aujourd’hui. Le racisme [= la préférence d’une certaine couleur de peau que nous estimons supérieure à d’autres] est une « bête immonde » a dit un poète. Et, à vouloir trop l’expliquer et d’une manière trop compliquée, il arrive que l’on oublie l’horreur qui le recouvre.

Il faut dire aussi qu’en se contentant d’en parler légèrement, sans chercher à comprendre un peu comment la bête parfois se cache et se dissimule au milieu de nous, on risque de ne pas s’apercevoir assez tôt que l’on est soi-même ou que l’on est en train de devenir « raciste » [quelqu’un qui, à partir de la couleur de sa peau, se croit supérieur à d’autres]. Et de cela, je voudrais tenter de vous en préserver à tout prix.

Certains de vos camarades, du collège, du lycée, de votre quartier, de votre ville, sont noirs, arabes, portugais, polonais, italiens ou espagnols ; et vous jouez avec eux. Et je sais que vous les aimez comme les autres ; ni plus, ni moins, comme les autres. Je tiens à vous dire qu’il faut vous garder comme vous êtes, sans changer sur ce plan, en devenant de grandes personnes. Car très souvent, c’est en devenant, comme on dit parfois, «raisonnables », que l’on devient également quelqu’un qui préfère, et sans trop savoir pourquoi, les « vrais Français » aux autres [à ceux qui ont une couleur de peau différente. Et on devient alors raciste].

En vous écrivant, j’écris à tous les enfants, vos amis et les autres, de la France entière et du reste du monde. Oh ! de nombreuses personnes par des articles, des livres, des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des films, des œuvres d’art, dans tous les pays, ont écrit pour dénoncer le racisme. Mais on ne sera jamais assez nombreux dans ce combat.

Il me semble urgent de vous parler du racisme [les pratiques et les conséquences de l’idéologie qui établit une hiérarchie entre les différentes couleurs de peau humaine] parce qu’on observe partout, et de plus en plus, une multitude de petits faits de la vie de tous les jours, de la vôtre, de la mienne, qui montrent que le racisme est là, tout proche de nous, et que nous ne nous en apercevons pas toujours.

Je crois qu’il ne suffit pas aujourd’hui de savoir vaguement ce qu’un mot comme « racisme » signifie ; il faut le savoir avec la plus grande précision possible car on ne combat bien que les choses que l’on connaît bien ! Il faut en effet saisir tout ce que recouvre le sens d’un mot comme celui-là et connaître tous les aspects qu’un phénomène comme le racisme prend aujourd’hui pour se donner les armes contre lui ; lorsqu’on est informé des manières dont le monstre vit et se développe, on peut plus facilement le saisir à la gorge et le terrasser. Et il est urgent de le faire si nous voulons survivre à la honte, nous les femmes et les hommes d’hier, vous les femmes et les hommes de demain.

Georges Jean (1920-2011)

°(Le racisme raconté aux enfants – Éditions Ouvrières, collection Enfance heureuse, mai 1985 / Le paragraphe 3 légèrement arrangé).

L’exposition “L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité” de l’association La France noire montre à la jeunesse comment est née la « bête immonde », comment elle a prospéré, et comment elle se dissimule dans les discours et productions des adultes pour continuer à vivre. Cette exposition est pour la jeunesse un outil visant à la préserver du racisme et l’armer pour le combattre efficacement.

Les dix principes élémentaires de propagande de guerre

En résumant en dix principes « quelques mécanismes essentiels de la propagande de guerre » du livre de l’Anglais Arthur Ponsomby publié en 1928, et en les agrémentant d’exemples précis et d’anecdotes réjouissantes, Anne Morelli a produit une œuvre qui charme les lecteurs depuis sa première publication en 2001.

° Premier principe, au moment de déclarer la guerre à l’autre, il convient de proclamer solennellement que l’on ne la voulait pas ; parce que par principe l’on est épris de paix.

° Deuxième principe : clamer haut et fort que l’autre est l’agresseur, qu’il veut vous détruire, mettre le monde à feu et à sang et que l’on est contraint de lui déclarer la guerre. Ce principe énonçant la responsabilité lors des guerres, et donc de celui qui la déclenche, avait été déjà souligné par Machiavel (1469 – 1527) en ces termes : « Ce n’est pas celui qui prend les armes le premier qui est coupable de la guerre, mais celui qui lui a donné un motif pour qu’il prenne les armes » (p.38). Pour arriver à cette réflexion, il convient évidemment de prêter à l’ennemi une intention qui mérite une déclaration de guerre ! On comprend donc que si le voisin est toujours présenté comme l’agresseur, « il est rare qu’on sache clairement au moment où la guerre éclate qui est le véritable agresseur » puisque l’un et l’autre était prêt ou la préparait. Aussi, selon Luigi Sturzo, « la guerre est déclenchée par celui des antagonistes qui croit pouvoir la gagner sûrement et rapidement » (p. 19).

° Troisième principe : laisser voir l’ennemi dans la figure de son chef que l’on présentera comme un monstre, un être odieux digne de la haine de tous les hommes. Il est nécessaire de personnifier ainsi le peuple ennemi parce qu’ « on ne peut haïr un groupe humain dans son ensemble, même présenté comme ennemi ». Il faut montrer du doigt le chef, ainsi tout le monde sait que « c’est de ce monstre que viendrait tout le mal ». On ne fait pas la guerre contre les Allemands, les Libyens, les Syriens ou les Russes mais contre Hitler, Kadhafi, Bachar Al Assad, contre Poutine…

° Quatrième principe : il est indiscutable que « La guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Il n’y a que les nuls en géopolitique et les imbéciles qui contestent cette vérité ! C’est pourquoi, le président américain Woodrow Wilson parlant de la première guerre mondiale, en septembre 1919, avouait ceci : « Y a-t-il un homme ou une femme – que dis-je ? Y a-t-il un enfant (souligné par nous) – qui ne sache que la semence de guerre dans le monde moderne, c’est la rivalité industrielle et commerciale ? […] Cette guerre (la première guerre mondiale) a été une guerre industrielle et commerciale » ! L’aveu est clair et net. Cependant, au moment de déclarer la guerre à l’ennemi on ne peut pas présenter ce mobile à la population ; elle aurait le sentiment qu’on la prépare à un crime qui profitera aux grandes industries. Il faut donc déplacer le mobile sur un terrain « humanitaire » en lui disant que « de cette guerre dépend son indépendance, son honneur, sa liberté, ou sa vie ». Et quand on veut s’engager dans une guerre à l’autre bout du monde et non pas contre son voisin, il est bon de dire que l’on se sent proche d’un peuple qui souffre ; alors « l’ingérence dite humanitaire permet au fort de s’ingérer dans la politique des faibles avec le meilleur des alibis moraux » : on fait la guerre pour défendre des valeurs morales que notre nation ne saurait laisser piétiner sur cette terre !

° Cinquième principe : il consistera à présenter l’ennemi et son armée comme des bandits commettant des barbaries auxquelles un peuple de seigneurs, comme le nôtre, plein d’humanité doit mener des actions généreuses. Bien sûr, toutes les guerres, de l’Antiquité à ce XXIe siècle, sont le théâtre – de part et d’autre – d’atrocités : assassinats, vols à mains armée, incendies, pillages, viols… « Ce qui par contre est spécifique à la propagande de guerre, c’est de faire croire que seul l’ennemi est coutumier de ces faits tandis que notre propre armée est au service de la population, même ennemie, et aimée d’elle ». L’ennemi commet volontairement des atrocités, alors que c’est involontairement que nous commettons des bavures.

° Sixième principe : faire croire que nous faisons la guerre de manière chevaleresque, c’est-à-dire en respectant les règles (« comme s’il s’agissait d’un jeu, certes dur mais viril » !), alors que l’ennemi utilise des armes non autorisées. Ce principe est en réalité indéfendable parce que « c’est souvent de la supériorité technologique que dépend la victoire ». De nombreuses populations du monde ont été vaincues par les Européens parce qu’ils ignoraient les armes à feu. Voici une anecdote qui pulvérise ce principe et que rapporte l’autrice : « en Yougoslavie en mai 1999, des jeunes gens serbes montraient le poing aux avions de l’Otan, qui venaient les bombarder. Si tu es un homme, viens ici au sol te battre avec moi, criait un de ces jeunes à l’adresse du pilote ». Tout est dit. Il en va de même des stratégies (comme l’attaque surprise) qui sont décriées quand elles sont le fait de l’ennemi mais louées quand elles viennent de notre armée.

° Septième principe : « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent ». Disons que la tendance claire est de montrer que notre armée subit peu de pertes, alors que celles de l’ennemi sont énormes. Et surtout, ne jamais parler du gouffre financier que représentera la guerre.

° Huitième principe : « La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion […] Or, pour créer l’émotion, on ne peut se fier à des fonctionnaires. Il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion ». En d’autres termes, il est nécessaire d’utiliser le talent des poètes, des écrivains, des journalistes, « pour diffuser, sous une forme émouvante, les bobards de la guerre » ou ce que vous avez déclaré comme digne de faire l’objet d’une guerre.

° Neuvième principe : « Si notre cause est sacrée, nous devons la défendre et si nécessaire, les armes à la main ». Il convient donc de déclarer sacrées certaines valeurs pour lesquelles des sacrifices doivent être consentis : la démocratie, la sécurité, le droit d’être à l’abri du besoin… Invoquer le caractère sacré de la cause, c’est en faire une cause religieuse et « la guerre [devient dès lors] une croisade à laquelle on ne peut se soustraire ». Anne Morelli donne dans son livre de nombreux exemples de discours dans lesquels la guerre est sacralisée.

° Dixième principe : déclarer traîtres tous ceux qui cherchent des voies de paix ou de réconciliation, et aussi tous ceux qui « mettent en doute les récits des services de propagande ». Le livre montre comment ces catégories de personnes sont persécutées depuis la première guerre mondiale à nos jours.

Retenons tous pour notre gouverne que dans le monde moderne « toutes les décisions qui engagent des vies humaines sont prises par ceux qui ne risquent rien » (Simone Weil, 1909 – 1943).

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Principes élémentaires de propagande de guerre, 181 pages.

Autrice : Anne Morelli

Éditeur : Aden, 2010, 2022.

Notre histoire coloniale frappe à la porte de notre récit national (Analyse de l’entretien de l’historien Pierre Singaravélou accordé à Télérama – n° 3847)

Colonisations. Notre Histoire          Non, vous ne vous trompez pas. La France a deux histoires qui se font face. Parce que la première n’a pas de place dans notre récit national, la notion même de nation est à redéfinir par nos autorités politiques. Vous verrez pourquoi. « L’histoire linéaire à la papa » de nos manuels scolaires partant des conquêtes aux indépendances – lorsqu’elle évoque les terres étrangères – « comme si les peuples non européens n’attendaient que d’être colonisés par des Blancs pour accéder enfin à la modernité » (Introduction de l’entretien par Juliette Cerf), n’a jamais considéré notre passé colonial comme faisant partie de l’Histoire de France.

           En effet, « jusqu’à la fin du XXe siècle, la colonisation était considérée comme un phénomène extérieur à l’histoire de France, n’ayant pas droit de cité dans le récit national », confirme Pierre Singaravélou. Quoi de plus normal alors qu’à la fin de ce premier quart du XXIe siècle notre passé colonial ait tant de mal à se faire une place digne de ce nom dans notre enseignement ; une situation aberrante qui éclaire le constat de la fracture actuelle entre la France et les ressortissants de ses anciennes colonies. Fracture qui justifie l’existence et le combat de l’association La France noire. Et l’historien poursuit : « La France a pourtant été un empire avant de devenir un état-nation et l’hexagone a, dans presque tous les domaines, été profondément marqué par l’expansion coloniale ». En d’autres termes, la France d’aujourd’hui est le produit de son passé colonial. « Et cette histoire est vivante, présente à travers de multiples traces matérielles perceptibles en France et dans les anciennes colonies. Le passé colonial hante nos paysages urbains à travers les monuments ou des noms de rue dont nous avons parfois oublié le sens ». Autre grande trace incontournable laissée par ce passé : la géographie de la France d’aujourd’hui ne se limite pas à l’hexagone. Notre France est donc partagée par une diversité de populations. Aussi, continuer en ce XXIe siècle à enseigner une histoire française écrite par les seuls blancs colonisateurs est inadmissible, inacceptable.

Blois - Fondation ok couleur          La France noire ne cesse de le répéter – après François Durpaire, auteur de Nos ancêtres ne sont pas gaulois (Albin Michel, 2018) : pour que notre histoire nous rassemble, il est nécessaire qu’elle nous ressemble. Et c’est tout l’enjeu du livre collectif dirigé par l’historien Pierre Singaravélou intitulé Colonisations. Notre histoire. Oui, l’histoire coloniale doit être intégrée à l’Histoire de France ! Pour ce travail qui concerne les nombreuses régions ayant appartenu un temps à l’empire français, Pierre Singaravélou a réuni « deux cent cinquante chercheuses et chercheurs dont près de la moitié vivent et enseignent à l’étranger, et pour beaucoup dans les colonies, en Afrique de l’Ouest, en Asie du Sud-Est, au Maghreb et en Amérique du Nord ». Des populations auxquelles on nie aujourd’hui encore – pour certaines – une civilisation propre avant la colonisation par les Européens. C’est sans doute ce qui justifie le chapitre du livre consacré à ces « sociétés à la veille de la colonisation ». Précisons que dans ce travail, un soin tout particulier a été pris pour éviter l’expression « sociétés post-coloniales » qui sous-entend que les peuples non européens ont attendu d’être colonisés pour entrer dans l’ère de la civilisation. Et chose absolument innovante qui nous satisfait pleinement, c’est que parmi les auteurs français, « on compte de nombreux historiens et historiennes des universités des Antilles, de Guyane, de la Réunion, de Polynésie et de Nouvelle-Calédonie, qui sont généralement invisibilisés en métropole ».

Pour que l’avis des Noirs compte

          En effet – on ne le dit presque jamais sur les chaînes des radios et des télévisions – à force de ne pas prendre en compte l’histoire des Français non blancs, c’est-à-dire à force de négliger leurs voix dans notre récit national aux contours inévitablement monolithiques, nos compatriotes issus de la colonisation de l’Afrique et de nos îles lointaines se sont depuis longtemps tournés vers les universités américaines, australiennes, anglaises, canadiennes, sud-africaines, où on admet que les voix des colonisés côtoient celles des colonisateurs, où on tient compte du fait que l’histoire coloniale « s’est aussi racontée en iroquois, en wolof ou en quôc-ngu (vietnamien) » ; des pays où il n’est pas nécessaire d’avoir été choisi par un Blanc pour avoir droit à la parole, où ce ne sont pas toujours les mêmes qui parlent au nom de la nation et de son histoire. La France ne s’est jamais soucié de ce phénomène d’évasion qui prive sa jeunesse d’un grand nombre de ses chercheurs qui pourraient la nourrir de connaissances diverses.

Blois - La France libre          L’objectif de ce travail d’une histoire partagée par les différentes populations de la France d’hier et d’aujourd’hui que nous offrent Pierre Singaravélou et ses nombreux collaborateurs suppose le respect de l’Autre, de son histoire singulière qui est aussi celle de la France. Nous convenons donc avec la direction de cette équipe que « décoloniser » la société française ne signifie nullement effacer le récit national des Français blancs pour laisser la place à celui des Français non blancs – ce n’est pas “le grand remplacement” ! – « mais au contraire enrichir notre histoire en la repeuplant de multiples actrices et acteurs oubliés ».

Raphaël ADJOBI