Oppression raciale et oppression nationale ou coloniale (une présentation de Raphaël ADJOBI)

Comment les Irlandais sont devenus Blancs de Noël Ignatiev est plein d’enseignements. Il permet de comprendre comment les opprimés puis esclavagisés Irlandais catholiques sont parvenus à faire partie de l’union sacrée des oppresseurs blancs en Amérique – pour reprendre la formule de l’historienne américaine Nell Irvin Painter (L’histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Cela oblige le lecteur à plonger dans la fange des travailleurs européens dans les siècles de la déportation des Africains et leur mise en esclavage dans le Nouveau Monde.

Parmi les nombreux enseignements du livre, le premier qui m’a séduit est la distinction opérée entre « oppression raciale » et « oppression nationale » (que nous appellerons aussi coloniale). A vrai dire, c’est une idée reprise par l’auteur à son compatriote et intellectuel américain Theodore W. Allen. Selon celui-ci, la différence entre les deux oppressions tient à la composition du groupe qui détient le pouvoir de domination. Sous un système de domination nationale (ou coloniale) comme celui que la Grande-Bretagne a imposé à l’Inde ou la France à plus d’une dizaine de territoires africains, ou celui que les États-Unis continuent d’imposer à Porto Rico, la puissance conquérante exerce sa domination en incorporant à l’appareil dirigeant certains membres des classes supérieures de la population soumise. Il s’agit donc d’une domination avec des traîtres au regard de nombreux dominés ! Sous un système d’oppression raciale, la domination de l’élite ou de la puissance conquérante s’appuie sur le soutien des classes laborieuses issues du groupe oppresseur. C’est dire que la domination raciale s’exerce au sein d’un territoire national où résident des populations reconnues comme des minorités, ou au sein d’une colonie de peuplement – et cela avec un marqueur reconnaissable par tous (la couleur de la peau ou l’origine). La domination raciale peut être officialisée (ségrégation aux États-Unis, apartheid en Afrique du sud) ou s’exercer par des mesures institutionnelles discriminatoires visant les minorités nationales ou autochtones.

Force est de constater que quand la domination raciale ne compartimente pas officiellement les populations, elle ne facilite pas leur cohabitation parce que l’élite dirigeante prend toutes les dispositions pour rendre les classes sociales inférieures qui lui ressemblent – par la couleur de la peau ou l’origine – complices de sa politique de discrimination à l’égard des minorités. Ce qui fait dire à Theodore W. Allen que « la marque distinctive de l’oppression raciale [c’est la réduction] de tous les membres d’un groupe opprimé à un même statut social indifférencié, un statut situé en dessous de celui de n’importe quel membre de n’importe quelle classe sociale » du groupe dominant. « La race blanche se trouve par conséquent composée de tous ceux qui ont en commun les privilèges liés à la peau blanche dans cette société », conclut Noël Ignatiev avant d’ajouter : « ses membres les plus infortunés bénéficient d’un statut supérieur à celui des membres les plus favorisés du groupe qui en est exclu », c’est-à-dire du groupe non-blanc. Et malheur à une personne non-blanche qui tenterait de se hisser à des fonctions habituellement dévolues à la population blanche !

Quand l’Irlande était une colonie anglaise

Retenons que lorsqu’un peuple européen colonise un autre peuple européen, le résultat est le même. Aussi Noël Ignatiev tient à nous montrer que « L’Irlande du XVIIIe siècle constitue un cas classique d’oppression raciale. Les catholiques y étaient connus sous le nom d’autochtones irlandais, de Celtes ou de Gaëls (mais aussi de “papistes” et autres appellations peu flatteuses), et on les considérait – et ils parlaient souvent d’eux-mêmes – comme une “race” plutôt que comme une nation. Les Lois pénales leur imposaient un statut de caste auquel nul Irlandais, quelle que soit sa richesse, ne pouvait se soustraire. La hiérarchie de race et de classe était assurée par Les Dissidents, qui étaient pour la plupart des fermiers presbytériens, des artisans et de petits commerçants, descendants des soldats installés par Cromwell [1649-1650, conquête de l’Irlande] et des Écossais installés plus tard en Ulster ». Et pour ces Dissidents [Dissenters] qui constituaient la majorité des non-catholiques du groupe dirigeant, « le plus minable des protestants avait au moins, à défaut d’autre chose, la consolation de se dire qu’il faisait partie de la race dominante » (W. E. H. Lecky, History of Ireland in the Eighteenth). Noël Ignatiev termine ce sombre tableau par ces mots : « Sous le joug protestant, la masse des Irlandais – c’est-à-dire les catholiques – vivait dans des conditions de misère si extrêmes qu’elles provoquèrent la pitié et la condamnation » de penseurs anglais et anglo-irlandais.

* Selon Noël Ignatiev, quelques-unes de ces absurdités ont été soulignées par Barbara J. Fields dans son article « Ideology and Race in American history ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment les Irlandais sont devenus Blancs, 291 pages

Auteur : Noël Ignatiev

Éditions : Smolny, 2024 pour la traduction française.

UNE POUPÉE EN CHOCOLAT (Amandine GAY) ou l’enfant adoptée soucieuse de l’Histoire

@ Note de l’autrice : « Dans cet ouvrage, le féminin inclut le masculin, et est utilisé sans discrimination, afin d’alléger le texte ». Mon billet respecte ce choix.

En France, l’adoption transnationale ou transraciale qui domine le marché est toujours présentée comme un sujet de spécialistes parlant d’enfants qu’il faut sauver et aider à intégrer la société française. Aussi, dans un univers où la production académique est dominée par les parents adoptants, les travailleuses sociales, les professionnelles de santé mentale et les représentantes des agences d’adoption, il est tout à fait réjouissant d’entendre une adoptée clamer tout haut qu’elle n’est pas une éternelle enfant et qu’elle a droit à la parole, qu’elle a son mot à dire par rapport non seulement au système qui structure l’adoption mais aussi par rapport à l’éducation des adoptées vouées à être assimilées ou broyées.

Amandine Gay n’est pas tendre avec les institutions françaises et internationales qui ne se soucient guère de la persistance de l’inégalité de traitement entre les enfants issus du Sud-global et ceux du Nord-global, ni avec les agences d’adoption dont le rôle est éminemment politique et demeure empreint de l’esprit colonial, ni avec les familles adoptantes dont nombreuses sont ouvertement racistes ou suprémacistes*. Même si la sienne a été infiniment aimante, elle n’a pas échappé à l’ignorance des pratiques qui auraient permis à leur fille noire de se forger une personnalité contre la négrophobie française. Oui, retenez tous que quotidiennement les personnes à la peau foncée, issue de l’esclavage, de la colonisation ou adoptées (aujourd’hui forcément d’Afrique, d’Asie, de l’Amérique) subissent indifféremment le racisme et le suprémacisme blanc. L’amour d’une famille adoptante blanche ne protège pas l’enfant noir de tout horizon, l’enfant asiatique, amérindien, du racisme blanc !

Un livre à lire absolument par toutes les familles pour avoir un moment de réflexion sur le sens de ce que l’on appelle justement « une famille » – malheureusement toujours perçue sous l’angle du « lien du sang » ou « lien biologique ». Le chapitre consacré à l’adoption plénière qui se rapporte à cette idée est très instructif et éclaire la notion de l’enfant dans les pays occidentaux. Retenez que dans les communautés africaines, amérindiennes et sud-asiatiques, « l’intérêt supérieur de l’enfant est inextricablement lié à l’intérêt supérieur de la communauté et vice versa ». Aussi, les adoptées transraciales tiennent-elles à redéfinir ce que l’Europe entend par « L’intérêt supérieur de l’enfant » afin d’avoir à leur disposition « la boîte à outils [leur] permettant de se construire et de s’approprier petit à petit [leur] identité » qui n’a rien à voir avec la blanchité.

Un autre point de ce livre que je ne voudrais absolument pas passer sous silence est la profondeur de l’ignorance des Français, de nos gouvernants et de nos institutions quant aux travaux destinés à nous permettre de mieux connaître l’Autre. Quand il s’agit de la recherche spécifique touchant l’automobile, l’aéronautique, les armes (mécaniques ou nucléaires), la France est prête à imiter les autres puissances mondiales au point de rivaliser avec elles. Mais quand il s’agit des soins à apporter aux humains, elle met tout le monde dans le même sac pour ne pas faire de recherches spécifiques. De là son très grand retard par rapport aux pays anglo-saxons sur bon nombre de thématiques. Amandine Gay (réalisatrice), Olivier Pascal-Mousselard (journaliste), François-Xavier Fauvelle (historien), et bien d’autres, ont été obligés de goûter aux sources étrangères pour nous permettre de voir sous un autre angle ce qui nous est enseigné dans nos écoles, lycées et universités.

Raphaël ADJOBI

Titre : Une poupée en chocolat, 355 pages

Auteur : Amandine Gay

Éditeur : La Découverte, 2021.

* Concernant le suprémacisme des familles blanches adoptantes, deux vidéos récemment publiées par deux jeunes filles noires adoptées corroborent les sentiments de l’autrice. Dans la première vidéo, l’adolescente témoigne en ces termes : « Être une fille noire adoptée par une famille blanche qui parle des bienfaits de la colonisation… (mine dépitée)… Je vais écrire un livre ! … Lors d’une discussion, mon daron m’a dit que la colonisation n’a pas fait que du mal. Qui en 2026 parle encore comme çà ? Mon daron m’a regardée dans les yeux et il m’a dit çà !… Il a dit : “oui, on leur a apporté l’éducation, on leur a apporté la culture”… J’étais tellement en bug que je le regardais comme çà ! (yeux écarquillés)… Je dis : “Papa, regarde-moi. Papa ça va ? Je ne te dérange pas trop ?”… Pour lui, en Afrique, il n’y avait pas de culture avant. Il n’y avait pas d’éducation. Il n’y avait que des sauvages ». La seconde vidéo est un reportage de TV monde+ dans lequel une adolescente dit que dans sa famille blanche, elle est la seule personne qui n’a pas droit aux bises lors des fêtes familiales. Chaque fois, elle sait très bien quelles sont les personnes de sa famille qui ne lui feront pas la bise. « Et pourtant, c’est ma famille », conclut-elle.

L’Institut du Monde Arabe présente « Esclaves en Méditerranée »

Le grand intérêt de l’exposition proposée en cette année 2026 jusqu’au 19 juillet par l’Institut du Monde arabe est de rappeler aux Européens et aux Arabes (Moyen-orientaux) que l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel est une pratique ordinaire entre ces deux groupes depuis l’Antiquité – et cela autour de la Méditerranée ; une pratique qui a atteint son apogée entre le XIIe et le XVIIIe siècles avec la multiplication des guerres entre chrétiens et musulmans.

La grande lacune de cette exposition est d’avoir passé sous silence l’origine du mot « esclave » ; ce qui a pour conséquence de ne pas montrer au public comment le mot « serviteur » (servus) – désignant celui qui est aux services de ou aux ordres de – a été supplanté par le nom commun « esclave » (esclavus/sclavus – déformation de “slave”) entre le XIIe et le XIIIe siècle ; cela aurait montré qu’à cette époque il y avait une population particulièrement ciblée par cette pratique arabo-européenne*, même si toutes les populations autour de la Méditerranée étaient touchées par le phénomène.

Par ailleurs, il est tout à fait dommage que cette exposition ne soit pas accompagnée ou prolongée d’un catalogue. Riche en œuvres picturales et en sculptures du XVIIIe et XIXe siècles, cette exposition est une sorte de vulgarisation du livre d’Alexandre SKIRDA intitulé La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle (sous-titre : L’esclavage des Blancs) – même si, comme je l’ai dit plus haut, le mot Slave n’est jamais prononcé. Comme le dit le dicton, il faut rendre à césar ce qui appartient à César : rendons à Alexandre SKIRDA son œuvre dont le début de la quatrième de couverture dit clairement ceci : « L’esclavage inhérent au monde antique n’est pas réapparu au XVIIIe siècle en Europe avec la traite de Noirs à usage colonial vers les Antilles et l’Amérique. C’est ignorer son importance en Europe du haut Moyen Âge et dans les pays slaves. Utilisé pour la première fois en 937, le terme latin sclavus/slaves remplacera ainsi le grec doulos et le latin servus pour désigner l’esclave ».

Dans sa lettre à Alexandre SKIRDA datée du 30 septembre 2010, Jacques Heers (1924 – 2013), Professeur honoraire à la Sorbonne, écrit : « Cher Monsieur, J’ai lu votre livre avec beaucoup d’intérêt et de plaisir car vous êtes l’un des seuls à avoir osé un sujet que la plupart des auteurs se gardent d’évoquer même en quelques lignes. » Oui, l’esclavage des slaves est un sujet tabou en France ! L’autre livre qui en parle longuement est Histoire des Blancs de l’Américaine Nell Irvin Painter (éd. Max Milo, 2019).

* Les actuels Slovènes, Croates, Tchèques, Moraves, Slovaques, Polonais, Serbes, Bulgares, Roumains, Moldaves, Biélorusses, Ukrainiens et Russes (quatrième de couverture du livre).

Raphaël ADJOBI