Comment les Irlandais sont devenus Blancs de Noël Ignatiev est plein d’enseignements. Il permet de comprendre comment les opprimés puis esclavagisés Irlandais catholiques sont parvenus à faire partie de l’union sacré des oppresseurs blancs en Amérique – pour reprendre la formule de l’historienne américaine Nell Irvin Painter (L’histoire des Blancs, éd. Max Milo, 2019). Cela oblige le lecteur à plonger dans la fange des travailleurs européens dans les siècles de la déportation des Africains et leur mise en esclavage dans le Nouveau Monde.
Parmi les nombreux enseignements du livre, le premier qui m’a séduit est la distinction opérée entre « oppression raciale » et « oppression nationale » (que nous appellerons aussi coloniale). A vrai dire, c’est une idée reprise par l’auteur à son compatriote et intellectuel américain Theodore W. Allen. Selon celui-ci, la différence entre les deux oppressions tient à la composition du groupe qui détient le pouvoir de domination. Sous un système de domination nationale (ou coloniale) comme celui que la Grande-Bretagne a imposé à l’Inde ou la France à plus d’une dizaine de territoires africains, ou celui que les États-Unis continuent d’imposer à Porto Rico, la puissance conquérante exerce sa domination en incorporant à l’appareil dirigeant certains membres des classes supérieures de la population soumise. Il s’agit donc d’une domination avec des traîtres au regard de nombreux dominés ! Sous un système d’oppression raciale, la domination de l’élite ou de la puissance conquérante s’appuie sur le soutien des classes laborieuses issues du groupe oppresseur. C’est dire que la domination raciale s’exerce au sein d’un territoire national où résident des populations reconnues comme des minorités, ou au sein d’une colonie de peuplement – et cela avec un marqueur reconnaissable par tous (la couleur de la peau ou l’origine). La domination raciale peut être officialisée (ségrégation aux États-Unis, apartheid en Afrique du sud) ou s’exercer par des mesures institutionnelles discriminatoires visant les minorités nationales ou autochtones.
Force est de constater que quand la domination raciale ne compartimente pas officiellement les populations, elle ne facilite pas leur cohabitation parce que l’élite dirigeante prend toutes les dispositions pour rendre les classes sociales inférieures qui lui ressemblent – par la couleur de la peau ou l’origine – complices de sa politique de discrimination à l’égard des minorités. Ce qui fait dire à Theodore W. Allen que « la marque distinctive de l’oppression raciale [c’est la réduction] de tous les membres d’un groupe opprimé à un même statut social indifférencié, un statut situé en dessous de celui de n’importe quel membre de n’importe quelle classe sociale » du groupe dominant. « La race blanche se trouve par conséquent composée de tous ceux qui ont en commun les privilèges liés à la peau blanche dans cette société », conclut Noël Ignatiev avant d’ajouter : « ses membres les plus infortunés bénéficient d’un statut supérieur à celui des membres les plus favorisés du groupe qui en est exclu », c’est-à-dire du groupe non-blanc. Et malheur à une personne non-blanche qui tenterait de se hisser à des fonctions habituellement dévolues à la population blanche !
Quand l’Irlande était une colonie anglaise
Retenons que lorsqu’un peuple européen colonise un autre peuple européen, le résultat est le même. Aussi Noël Ignatiev tient à nous montrer que « L’Irlande du XVIIIe siècle constitue un cas classique d’oppression raciale. Les catholiques y étaient connus sous le nom d’autochtones irlandais, de Celtes ou de Gaëls (mais aussi de “papistes” et autres appellations peu flatteuses), et on les considérait – et ils parlaient souvent d’eux-mêmes – comme une “race” plutôt que comme une nation. Les Lois pénales leur imposaient un statut de caste auquel nul Irlandais, quelle que soit sa richesse, ne pouvait se soustraire. La hiérarchie de race et de classe était assurée par Les Dissidents, qui étaient pour la plupart des fermiers presbytériens, des artisans et de petits commerçants, descendants des soldats installés par Cromwell [1649-1650, conquête de l’Irlande] et des Écossais installés plus tard en Ulster ». Et pour ces Dissidents [Dissenters] qui constituaient la majorité des non-catholiques du groupe dirigeant, « le plus minable des protestants avait au moins, à défaut d’autre chose, la consolation de se dire qu’il faisait partie de la race dominante » (W. E. H. Lecky, History of Ireland in the Eighteenth). Noël Ignatiev termine ce sombre tableau par ces mots : « Sous le joug protestant, la masse des Irlandais – c’est-à-dire les catholiques – vivait dans des conditions de misère si extrêmes qu’elles provoquèrent la pitié et la condamnation » de penseurs anglais et anglo-irlandais.
* Selon Noël Ignatiev, quelques-unes de ces absurdités ont été soulignées par Barbara J. Fields dans son article « Ideology and Race in American history ».
Raphaël ADJOBI
Titre : Comment les Irlandais sont devenus Blancs, 291 pages
Auteur : Noël Ignatiev
Éditions : Smolny, 2024 pour la traduction française.
