Alexis de TOCQUEVILLE et Gustave de BEAUMONT ou DE LA FORTUNE DES LIVRES (une analyse de Raphaël ADJOBI)

Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont, tous deux issus de l’aristocratie française, furent amis de jeunesse et compagnons de voyage aux États-Unis et en Irlande au moment de la révolution française de 1830. A leur retour de ce périple, ils publièrent ensemble un rapport sur les prisons en 1833. En 1835, Tocqueville publie De la démocratie en Amérique, et Beaumont Marie ou l’esclavage aux États-Unis. Deux livres majeurs en ce début du XIXe siècle mais qui auront des fortunes différentes.

Dès 1835, le livre de Tocqueville est traduit en anglais et connaît un immense succès de l’autre côté de l’Atlantique ; le second tome est traduit en 1840. Cette popularité s’explique par la bonne opinion des États-Unis dont fait montre son auteur, mais aussi parce que la bourgeoisie américaine naissante apprécie la compagnie des personnes issues de la noblesse française.

« L’Américain de Tocqueville est avant tout un Américain du Nord, habituellement de la Nouvelle-Angleterre, d’origine britannique ou allemande », donc blanc (Nell Irving Painter, Histoire des Blancs, Max Milo Éd., 2019). Les Blancs du Sud des États-Unis ne font pas partie des Américains typiques tels qu’il veut les montrer à ses contemporains*. Selon lui, à cause de l’esclavage, l’Américain du sud est vicié dès sa naissance par une sorte de dictature domestique qui le rend violent, altier, manquant de la détermination nécessaire pour réussir : « L’Américain du sud aime la grandeur, le luxe, la gloire, le bruit, les plaisirs, l’oisiveté surtout ; rien ne le contraint à faire des efforts pour vivre, et comme il n’a pas de travaux nécessaires, il s’endort et n’en entreprend même pas d’utiles […]. L’esclavage n’empêche donc pas les Blancs de faire fortune, il les détourne de le vouloir ».

Quant aux Noirs, ils sont des détails négligeables que Tocqueville a laissés à son compagnon Gustave de Beaumont le soin d’en faire la matière de son livre. En négligeant l’hétérogénéité raciale du pays – ce qui suppose des frictions – « il minimise l’un des problèmes majeurs de la politique et de la culture américaine » (Nell Irving Painter, Histoire des Blancs). C’est donc l’éloge de cette Amérique blanche du nord, ingénieuse qui réussit, qui lui semble conforme à une société démocratique et égalitaire. Bien sûr, quand tout ce qui pose problème est écarté, on ne peut que réussir la société parfaite ! Voilà donc l’image idyllique des États-Unis peinte par un Français que les Blancs de ce pays vont populariser pour leur grand plaisir et faire par la même occasion la fortune de son auteur.

Malheureusement pour Tocqueville les États-Unis n’ont jamais été uniquement blancs !

A vrai dire, Tocqueville a eu le temps de prendre conscience de la réalité hétérogène de la société américaine et du danger de « grandes révolutions » que lui font courir les inégalités qu’elle entretient entre populations noires et populations blanches. Mais comme le montre très bien Nell Irving Painter, aborder longuement et sérieusement ce problème serait détruire ou déformer l’image égalitaire qu’il a construite de ce pays au départ.

L’autre Amérique qu’il a vue mais qu’il refuse de prendre en compte pour laisser intacte son œuvre, c’est son compagnon de voyage Gustave de Beaumont qui s’en charge. Plutôt que de se lancer dans une théorie explicative, celui-ci écrit un roman – Marie ou l’esclavage aux États-Unisqui présente l’esclavage, et donc les Noirs, comme partie intégrante de la société américaine et non comme un simple détail. Les scènes de la vie quotidienne que les deux aristocrates ont vues et sur lesquelles ils ont sûrement échangé – puisque Tocqueville renvoie son lecteur à l’œuvre de son ami – et que montre le roman persuadent n’importe quel lecteur que devant la démocratie vertueuse théorisée par Tocqueville se dressent des barrières aussi infranchissables qu’en Europe. Dans ce pays, dit-il, la règle de la souillure qui affirme qu’« une seule goutte de sang suffit » pour faire d’une personne apparemment blanche un Noir prévaut partout et constitue un grand frein à une véritable démocratie. Les Américains, selon lui, appartiennent à une aristocratie héréditaire basée sur la croyance en une mythologie de sang souillé et en des origines qu’ils ne voient pas et ne connaissent pas.

Tout le monde comprend pourquoi le livre de Tocqueville, le flatteur de l’Amérique blanche, a été aussitôt traduit en anglais et popularisé aux États-Unis, alors que celui de Gustave de Beaumont a dû attendre cent-vingt-trois ans – jusqu’en 1958 – pour connaître le même sort. Nell Irving Painter – l’autrice de Histoire des Blancs – mentionne qu’il n’y eut aucune édition pratique en livre de poche pendant cent soixante-quatorze ans. Il a fallu attendre 2009 pour cela ! L’historienne américaine termine son étude sur le traitement inégal réservé aux deux hommes dans son pays par cette histoire éclairante à propos d’un livre destiné à saluer le travail des deux Français : « En 1938, George Wilson Pierson publia Tocqueville and Beaumont in America, qui donnait de leur séjour une étude savante, en s’appuyant sur leurs carnets et leur correspondance. Quand John’s Hopkins University Press republia cet ouvrage en 1996, le contenu était exactement le même, mais le nom de Beaumont avait disparu du titre qui désormais se résumait à Tocqueville in America ». Et l’autrice de Histoire des Blancs conclut : « Et c’est ainsi, à petit bruit mais pour toujours, que Beaumont et ses États-Unis agités et multiraciaux ont cédé la place à ceux de Tocqueville, une Amérique égalitaire, démocratique, d’hommes blancs ».

* Ne perdons pas de vue que le souci premier de l’aristocrate Tocqueville est de gagner de l’argent.

Raphaël ADJOBI

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