Préface à L’ANTHOLOGIE NOIRE de Nancy Cunard par Nicolas Menut (Analyse de Raphaël ADJOBI)

Méconnue en France, malgré l’hommage qui lui a été rendu en 2014 au Quai Branly à l’occasion du 80e anniversaire de la parution de sa Negro Anthology, voici que Nancy Cunard apparaît au grand jour : son œuvre gigantesque, expression de sa vie de militante antiraciste et anti-impérialiste, est enfin publiée en Français sous le titre Anthologie Noire (Éditions du Sandre, 2022).

Negro Anthology          « Ce monument éditorial acquis à la cause des Noirs et censé rendre compte de leurs luttes, de leurs cultures et de leurs aspirations bénéficia durant de longues années aux États-Unis d’un succès d’estime fort éloigné de l’écho souhaité par ses auteurs ». C’est ainsi que Nicolas Menut commence sa belle préface du bel et volumineux ouvrage de la courageuse et persévérante activiste anglaise Nancy Cunard, « inlassable pourfendeuse des inégalités raciales […] opposée aux méfaits du colonialisme, porte-parole d’un communisme idéalisé ». De toute évidence une grande figure des grands combats du début du XXe siècle.

Née à la fin du XIXe siècle – en mars 1896 – fille unique et donc seule héritière de la fortune familiale provenant de la compagnie de navigation transatlantique Cunard Line fondée en 1838, la jeune anglaise (mère américaine) sera vite mariée mais ne gardera de la vie conjugale que l’ennui. La vie bohème, « les chemins de la révolte et de la littérature » seront alors pour elle les voies des sensations fortes. En 1921, elle s’installe à Paris et est alors de toutes les soirées ; elle « côtoie l’avant-garde artistique et cosmopolite de la capitale » et débute une liaison avec Louis Aragon en 1926. Mais la plus belle et fructueuse rencontre de sa vie aura lieu en Italie en 1928 où elle fait la connaissance du pianiste de jazz américain Henry Crowder qui devient son amant. « A cette idylle naissante s’ajoute la découverte de la condition des Afro-Américains aux États-Unis et, dès cette époque, commence à germer l’idée de ce qui deviendra six ans plus tard la Negro Anthology ».

Nancy Cunard          Bien sûr, comme il fallait s’y attendre, cette liaison déplaît à la famille qui lui coupe les vivres. Mais Nancy Cunard a trouvé un sens à sa vie et ne le lâchera pas, même quand sa relation avec Henry Crowder déclinera. D’ailleurs, c’est à lui, à « [son] premier ami noir » qu’elle dédiera cette véritable encyclopédie, bâtie en réunissant 150 auteurs des deux races qui produiront 255 contributions afin, dit-elle, de « garder la trace des luttes et des accomplissements des peuples noirs, de leurs persécutions et de leurs révoltes contre ces persécutions ». Comme le précise Raymond Michelet, l’autre cheville ouvrière de cet immense projet, « il s’agissait d’ériger un monument à la culture noire – et de dénoncer les arguments fallacieux concernant les prétendus bienfaits de la civilisation si généreusement apportée aux Noirs ».

Nancy Cunard 3          Après la publication de cette œuvre immense en 1934, la vie de Nancy Cunard prend une autre dimension face aux conflits mondiaux. Elle produit des articles militant contre l’annexion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini, et fait de la guerre en Espagne sa grande affaire. Ce dernier combat l’épuise et entame son enthousiasme. Au moment de la seconde guerre mondiale, elle mène une vie modeste en Angleterre effectuant « sans conviction des travaux de traduction pour la Résistance ». Après la guerre, elle n’aspire qu’à une chose : retrouver sa maison de Normandie – « son repaire où depuis bientôt vingt ans elle accumule œuvres […], tableaux d’amis, documents et souvenirs ». Mais ses voisins ont profité de l’état de guerre pour piller sa maison et la mettre à sac. « Cette femme excentrique, anglaise et communiste, qui n’hésitait pas à abriter des républicains espagnols sous son toit » méritait bien ça !

          Nous pouvons être reconnaissants à Geneviève Chevalier pour la traduction de cette Anthologie, et aux Éditions du Sandre pour sa publication avec le soutien du CNL (Centre national du livre). En effet, comme le fait remarquer le préfacier Nicolas Menut – et nous sommes tout à fait de son avis – si les écrivains et intellectuels Afro-américains sont aujourd’hui rapidement traduits en Français, ce ne fut pas toujours le cas. Par exemple, The Souls of Black Folk de W.E.B. Du Bois datant de 1903 ne fut traduit en français qu’en 2004 sous le titre Les âmes du peuple noir aux éditions de la Rue d’Ulm, fait-il remarquer. Et quand on sait que tous les textes de Negro Anthology n’ont pas été écrits en Anglais et qu’ « il convenait de retrouver les versions originales en Français ou en espagnol », et lorsqu’ils étaient en anglais il fallait rendre les différentes langues vernaculaires (ou parlers anglais liés à l’histoire et à la géographie – haïtien, jamaïcain…) aisément accessibles aux francophones, on comprend le retard avec lequel nous parvient cette traduction. Merci à tous les autres traductrices et traducteurs, ainsi qu’aux éditeurs ouverts aux idées différentes ; toutes ces personnes qui élargissent notre horizon de connaissances nouvelles grâce à leur précieux travail.

Raphaël ADJOBI

Du racisme des jeunes – 2e partie (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nous consacrons un nouvel article au livre d’Aurélien Aramini parce qu’au-delà de son analyse démontrant l’absence de racisme chez les jeunes – sinon, tout au plus un « racisme » primaire – il contient les réponses à des interrogations qui ont longtemps occupé notre esprit devant l’absence d’ouverture des établissements scolaires aux intervenants extérieurs portant des projets culturels ou de lutte contre certains phénomènes sociaux. Attitude qui, avouons-le, nous avait conduits à douter de leur réelle volonté d’œuvrer pour une plus grande ouverture des jeunes à l’Histoire de France tenant compte de sa diversité. Ce livre est donc venu nous éclairer quant à la réalité du terrain.

          Certes, quelques brefs propos de chefs d’établissement et de professeur(e)s documentalistes nous avaient laissé deviner des situations ayant quelque peu agité leur univers. Un chef d’établissement nous avait même dit : « Nous faisons appel aux gens, mais après leur passage, c’est pire qu’avant ». Formule que nous retrouvons dans le livre d’Aurélien Aramini. A une professeure documentaliste qui nous avait confié que les choses ne s’étaient pas bien passées avec le précédent intervenant, je lui avais demandé si cela tenait à la qualité de la personne ou à la thématique de son message. Elle m’avait répondu : « Les deux ! ». Mais nous pensions que ces situations étaient rares et ne pouvaient être à l’origine de cette réticence générale que nous constations. Eh bien, nous nous sommes trompés. Aujourd’hui, nous comprenons pourquoi une académie a commandé une enquête semblant répondre à cette question : « est-ce qu’il y a du racisme et de l’antisémitisme parmi les jeunes collégiens et lycéens au point de justifier la présence d’une brigade de lutte contre ces phénomènes ? » Si vous avez lu notre précédent article sur le livre d’Aurélien Aramini, vous savez qu’il a démontré que la réponse à cette question est NON ! Même si l’existence d’un “racisme” primaire latent alimenté par les préjugés des parents est bien réel.

          Parmi toutes les expériences rapportées dans Du racisme des jeunes, une a retenu notre attention parce que nous estimons qu’elle s’apparente à l’organisation d’un zoo humain comme aux temps des colonies. Pour mener leur projet de lutte contre le racisme, des associations organisent des rencontres avec des migrants au sein des établissements scolaires. Et parfois, c’est un vent d’inquiétudes et d’angoisse qui s’abat sur les élèves blancs ! Certains disent qu’ils ne se sentent pas bien en présence des migrants. D’autres disent qu’ils ont peur parce qu’ils n’ont jamais vu autant de Noirs à la fois. Pour expliquer ces sentiments, le principal d’un collège dit : « Notre groupe de jeunes, c’était essentiellement des gens de Centrafrique qui étaient là, donc très noirs de peau, très grands, entre vingt et vingt-cinq ans ; quand ils sont arrivés au collège [….] on a des gamins qui ne se sont pas sentis bien. Ils se sont sentis en danger ». Le principal rapporte les propos des parents qui ont appelé le soir disant « J’ai ma fille – ou mon fils – qui est rentrée de l’école, elle n’était pas bien, il y avait des Noirs dans le collège, mais qu’est-ce qui s’est passé ? » Ou encore « Comment se fait-il qu’il y avait des Noirs dans le collège ? » La professeure d’histoire rapporte les propos d’une famille qui s’était montrée particulièrement véhémente : « C’est inadmissible, on aurait dû avertir les enfants qu’ils allaient faire des cauchemars »… Une jeune fille a même assuré avoir été agressée par un migrant ! « Je me rappelle, dit la professeure d’histoire, la gamine avait fabulé… ». En lisant ces détails, on peut se demander si les organisateurs de cette rencontre n’auraient pas bien fait de mettre ces migrants dans un enclos pour la sécurité des jeunes collégiens.

          La lutte contre le racisme qui donne lieu à des expériences de toutes sortes et à des maladresses dans les propos des intervenants ne fait plus l’unanimité auprès des chefs d’établissement. On peut même dire qu’ils sont presque tous devenus suspicieux. Face aux échecs des actions de lutte contre le racisme ou l’antisémitisme qu’il a relevés, Aurélien Aramini pose cette question : « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne sera-t-elle pas d’autant plus efficace qu’elle sera inscrite dans le cadre du discours professoral tout en étant adossée à un savoir constitué et non à une activité purement militante ? » En d’autres termes, ne faudrait-il pas sérieusement penser à confier cette tâche aux enseignants – qui traiteront ces deux thématiques dans le cadre des cours – et non à des militants ? Par exemple, dit l’auteur, « mener une action efficace de lutte contre l’antisémitisme consiste justement à l’inscrire dans un cadre pédagogique clairement construit ». Et Isabelle Giovanna, membre d’une fondation juive va dans son sens en disant qu’ « il est scientifiquement légitime d’inscrire la question de l’antisémitisme dans l’histoire plurielle des “génocides” ou dans l’étude des “préjugés racistes” ». Et une professeure d’histoire fait remarquer que traiter ce sujet avec les élèves n’entraîne pas de contestation par le fait qu’elle l’aborde toujours dans le contexte de la seconde guerre mondiale. « Mais il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de traiter de l’antisémitisme dans le cadre de la lutte contre le racisme dans la société d’aujourd’hui ».

          Le transfert de cette « lutte » contre le racisme et l’antisémitisme vers les enseignants semble déjà être amorcé dans le cadre du Pass culture où il est demandé aux intervenants dans les établissements scolaires de produire un CV justifiant un savoir universitaire. De son côté, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage demande la même chose aux personnes qui veulent voir leur travail labellisé par l’institution. Il y a donc une réelle volonté de rassurer les chefs d’établissement. Mais pour que les enseignants sur le terrain prennent en main l’enseignement de l’histoire du racisme, il faudra commencer par l’intégrer dans les programmes universitaires.

Raphaël ADJOBI

Du racisme des jeunes, Aube, 2022 – Aurélien Aramini.

Du racisme et des jeunes (Aurélien Aramini)

Du racisme des jeunes          Nos collégiens et lycéens sont-ils racistes ? Au regard des demandes formulées par les équipes pédagogiques auprès des acteurs culturels pour mener des actions de lutte contre le racisme, on peut croire que cette lutte cherche à combattre des manifestations identifiées du racisme au sein des établissements scolaires. Voilà pourquoi le collègue Aurélien Aramini a mené l’enquête auprès des élèves, des professeurs, des chefs d’établissement et des acteurs culturels et mémoriels « dans le cadre d’une mission académique en lien avec la plateforme Pira (Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme) ».

          Très vite, Aurélien Aramini fait ce constat flagrant : ce que les adultes et les jeunes eux-mêmes interprètent comme du racisme, « ce sont les insultes des uns et les ressentiments des autres qui constituent un ensemble d’interactions conflictuelles » de groupes auxquels les élèves s’identifient. En effet, « chez [ceux] avec lesquels je me suis entretenu, le “racisme” n’est pas exprimé et ressenti comme l’affirmation théorique de l’existence de “races” qui diviseraient l’humanité en une hiérarchie rigide » et qu’ils s’appliqueraient à intégrer à leurs pratiques culturelles ou sociales. Et il précise son analyse en ces termes : « Le “racisme” renvoie bien plus simplement au constat d’une “polarisation conflictuelle” de la société entre les individus ou des groupes identifiés comme “différents” : les “Blancs”, le “Français” d’une part et les “Arabes”, le “Noir”, “celui qui a des origines” d’autre part ». Retenez bien l’expression « celui qui a des origines » renvoyant à certains groupes identifiés “différents”. Oui, les élèves reconnaissent que ces interactions conflictuelles sont moins motivées par la couleur de peau que l’origine (religieuse, géographique…).

          Bien sûr, fait remarquer l’auteur, « il n’est pas impossible toutefois que certains enfants soient au contact d’une idéologie structurée et constituée » représentant le troisième et dernier niveau caractérisant le racisme (le niveau tertiaire). Mais ce qui distingue le milieu scolaire, ajoute-t-il, c’est ce “racisme” primaire, que nous avons constaté, qui se nourrit peu à peu d’un racisme “secondaire” exprimé par les parents : un racisme qui relève plutôt « de l’ignorance et de la peur de l’inconnu » qui permet la formation de préjugés racistes dans le milieu familial. Oui, les équipes pédagogiques, les intervenants extérieurs et les élèves eux-mêmes – selon Aurélien Aramini – attribuent la formation des préjugés racistes au milieu familial. Voilà pourquoi pour tous l’école se présente comme le lieu où l’élève doit pouvoir entendre un autre discours sur l’Autre que celui véhiculé dans le milieu familial.

          Convenons donc avec notre collègue qu’ « il faut se garder de projeter sur les propos des élèves les débats de la scène médiatique ». Et les intervenants extérieurs doivent comprendre que ce n’est pas une lutte contre le racisme qui doit être menée dans les établissements scolaires mais des connaissances qu’ils doivent y apporter pour préserver les élèves de ce fléau. Rangez donc vos armes et slogans antiracistes et munissez-vous de connaissances qui instruisent ! Il ne faut pas attendre que ce “racisme” primaire ait le temps de se cristalliser en préjugés raciaux persistants puis en idéologie structurée et dévastatrice. C’est ce que l’association La France noire a compris et s’est fixé comme objectif dès sa création : offrir aux jeunes générations des savoirs pouvant les prémunir de cette bêtise humaine qui perdure parmi nous. Il serait bon, en effet, que chaque jeune Français sache quand, pourquoi et comment le racisme a été inventé, et quels ont été et quels sont ses impacts sur les sociétés humaines. Savoir, c’est prévenir. Et le sage sait qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Après tout cela, si certains tiennent vraiment à lutter contre le racisme, à se confronter à lui, il leur faut changer de terrain et d’interlocuteur : qu’ils aillent au-devant des familles et des porteurs d’une idéologie raciste construite s’affirmant dans le suprématisme.

Raphaël ADJOBI 

Titre : Du racisme et des jeunes, 226 pages

Auteur : Aurélien Aramini

Éditeur : L’Aube, 2022

La fabrique du Noir dans la conscience européenne

Après un travail minutieux à partir des bandes dessinées américaines et européennes sur deux siècles (XIXe et XXe), Fredrik Strömberg (Images noires, PLG) distingue « au moins sept différents stéréotypes basiques de Noirs dans les histoires visant principalement le public blanc » ; en d’autres termes des histoires pour instruire les Blancs tout en les amusant. Et c’est la répétition de ces stéréotypes qui a forgé pour longtemps dans l’esprit de ceux-ci l’image qu’ils ont majoritairement des Noirs aujourd’hui.

Images noires les indigènesStéréotype n° 1 : L’indigène : C’est « la description peu flatteuse des natifs d’Afrique comme des sauvages infantiles, à la fois stupides et dangereux ». C’est cette image de l’Africain que véhiculent par exemple les BD Tarzan, Zembla, Akim, Tintin au Congo…

Stéréotype n° 2 : L’« oncle Tom » : C’est « l’éternel soumis, humble et magnanime, qui ne remet jamais en question la supériorité de la classe blanche dominante ». Nous signalons à ceux qui ne le sauraient pas que « Son nom vient de la lecture populaire traditionnelle, même si quelque peu incorrecte, du personnage éponyme dans le roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom ».

Stéréotype n° 3 : Le coon : C’est la représentation du Noir comme « un chenapan comique connu pour ses tours espiègles et ses distorsions linguistiques » ; en d’autres termes un jeune voyou (petit nègre?) adepte du langage dit « petit nègre ». Remarque : retenez que ce langage est inventé par les Blancs eux-mêmes parce qu’ils croyaient naïvement qu’en vidant leur langue des tournures qu’ils jugeaient complexes – donc en appauvrissant leur langue – ils se faisaient mieux comprendre des « sauvages ». Or, on retient ce qui est enseigné ou montré.

Stéréotype n° 4 : le piccaninny : Ce stéréotype est « une version enfantine du coon qui se laisse souvent emporter par son imagination et par son “amusant” enthousiasme débordant ».

Stéréotype n°5 : Le mulâtre ou la mulâtresse tragique : « Particulièrement courant comme sujet de film : (il s’agit d’) une personne (le plus souvent de sexe féminin) sexuellement déchirée entre le monde des Noirs et celui des Blancs ; sa nature sensuelle faisant d’elle un objet “acceptable” du désir blanc tandis que son héritage noir la condamne à un destin tragique ». Remarque : ce rôle est souvent tenue par une femme métisse, ou une blanche ayant un(e) aïeul(e) noir(e).

Images noires 2 mammysSixième stéréotype : la mammy : Il s’agit d’ « une sorte d’oncle Tom au féminin, dotée d’un corps vaste, ingrat et asexué et d’une loyauté sans faille vis-à-vis de la maisonnée blanche pour laquelle elle travaille ».

Septième stéréotype : le buck – C’est « “un mauvais nègre”, fort, violent et à l’esprit rebelle, qui fonctionne le plus souvent comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire ».

Bien évidemment, comme le fait remarquer Fredrik Strömberg, ces stéréotypes entretiennent avec eux certains personnages de bande dessinée que le lecteur peu aisément retrouver dans ses souvenirs. C’est ce lien étroit entre images filmiques et images dessinées qui permet à tout le monde – Blancs et Noirs, citadins ou gens de la campagne – de reconnaître ces stéréotypes. De toute évidence certaines ont été inventées par les Américains. Une mondialisation de l’image du Noir essentiellement fabriquée par la culture américaine donc. Et quand on ajoute à cela, les stéréotypes que Georges Sadoul (1904 – 1967) pense être propagés par la France, nous avons une image singulière du Noir dans la culture européenne. Le texte de George Sadoul a déjà été publié sur notre site sous le titre « L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle ».

Images noires la civilisationGeorges Sadoul : « Voici la conception du Nègre que [les] journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre »

“A l’état sauvage”, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Présentation : Raphaël ADJOBI

IMAGES NOIRES : la représentation des Noirs dans la bande dessinée mondiale (Fredrik Strömberg)

L'image du Noir en BD          Chaque fois que l’on parle des canaux de vulgarisation du racisme, les chercheurs et le commun des citoyens pensent immédiatement aux expositions coloniales et aux images de propagande qui ont appuyé les théories racistes des pseudo-scientifiques du milieu du XIXe siècle. Personne ne pense à la force extraordinaire de la bande dessinée qui permettait à tout le monde – jusqu’aux confins des campagnes les plus reculées d’Europe et des Amériques – de partager les images et les opinions des racialistes puis des racistes à l’égard des Noirs ! Voilà l’originalité et le grand intérêt du livre de Fredrik Strömberg, journaliste et historien spécialisé dans la bande dessinée.

          Images noires témoigne de l’extraordinaire popularisation des stéréotypes négatifs du Noir durant près de deux siècles dans l’imaginaire des Européens, contribuant ainsi à l’enracinement du racisme en Occident et dans le reste du monde. Le livre commence par une excellente introduction de l’auteur qui, tout en indiquant sa motivation et la méthode de travail choisie, suscite immédiatement l’intérêt du lecteur en donnant à la fois une brève histoire de la bande dessinée – exemple : le passage du texte sous l’image à la bulle – ainsi que le public visé par les auteurs selon les époques. Il ne manque pas d’y ajouter une brève présentation des 7 stéréotypes du Noir soigneusement entretenus dans l’imaginaire des Blancs jusqu’en ce XXIe siècle.

          De l’invariable représentation des Noirs depuis le milieu du XIXe siècle comme « un rond noir avec deux saucisses au milieu pour lèvres » – formule du dessinateur noir Ollie Harrington – les États-Unis sont passés, après les années 1950, à des images plus réalistes devant « les protestations répétées de la NAACP et des travailleurs des droits civiques » qui ont fini par rendre ces images inacceptables. Par contre, en Europe où les Noirs constituent une infime minorité et ne pèsent donc pas lourd dans la balance politique et médiatique, on a allègrement perpétué ces stéréotypes avec lesquels les Blancs se sentaient très à l’aise. Il suffit de voir quelques publicités du XXIe siècle pour s’en convaincre. C’est donc à partir du XXe siècle que certains aspects de ces stéréotypes furent transférés sur des animaux anthropomorphes tels que Krazy Kat, Félix (le chat), et plus tard Mickey Mouse. Une adroite façon, bien connue, d’aborder un thème difficile à traiter dans un contexte réaliste. Tous ces animaux étaient donc noirs par procuration, puis certains ont évolué. On remarque aussi que, quand les personnages devenaient trop célèbres ou inacceptables, on les stéréotypait moins afin d’en faire des héros neutres, sinon blancs. Ainsi, on note que dans les aventures de Little Nemo in Slumberland, datant du début du XXe siècle, le garçon nommé le Jungle Imp (Diablotin de la jungle!) qui partageait la vedette avec le petit garçon blanc, avait la peau sombre, s’exprimait dans un langage incompréhensible, portait un pagne et avait des lèvres énormes. Mais quand Nemo fut adapté en dessin animé dans les années 1980, la peau du Diablotin de la jungle était devenue bleue ! De même Sam et Sap, le groom noir et son singe de Rose Candice datant de 1908 devient 30 ans plus tard Spirou le groom blanc avec un écureuil pour compagnon !

Images noires 2          Quant à Tarzan, il a façonné pour longtemps l’imaginaire des Européens. « Enfant élevé par les nobles animaux de la jungle africaine », avec lui, le continent africain est une seule nation, consistant uniquement en jungles habitées par des sauvages sur lesquels il règne. Une conception du continent qui a provoqué les protestations des Africains devant les Nations Unies. Mais pour tous les racistes de ce XXIe siècle qui veulent continuer à colporter les stéréotypes sur les Noirs, il leur suffit de dire qu’ils ne sont pas racistes et ils sont aussitôt pardonnés. C’est presque drôle d’entendre chacun dire : «  je le connais, il ne peut pas être raciste ! » Ici, on distribue la communion aux Blancs sans confession.

          A vrai dire, le racisme persiste à cause de la profonde ignorance de l’histoire de son invention et de son enseignement durant deux siècles. Aussi, il convient de prêter attention quant à la manière de lutter contre ce fléau préconisée par l’auteur : « A mon avis, ce n’est qu’en identifiant, en étudiant et en dénonçant le racisme du passé que nous pouvons dénoncer et combattre celui d’aujourd’hui » ! Fredrik Strömberg donne donc pleinement raison à La France noire qui, avec ses expositions, remonte dans le passé pour montrer aux jeunes générations la source du racisme qui coule parmi nous, et ce afin de les en préserver.

Raphaël ADJOBI

Titre : Images Noires / éd. PLG, janvier 2010.

Lettres à une Noire (Françoise Ega)

Lettres à une Noire          Depuis le 12 avril 2019, dans le 14e arrondissement de la ville de Marseille, une plaque indique la « Rue Françoise Ega. Dite Mam’Ega, poète et militante (1920 – 1976) ». Rarement, en France hexagonale, une ville a été reconnaissante à l’égard d’une de ses habitantes noires en la nommant par son nom plutôt que par l’invariable « négresse » comme à Biarritz. Surtout quand cette personne n’a jamais occupé une fonction politique ou acquis une certaine célébrité par son art. En lisant l’enthousiaste et très juste analyse de « l’expérience » de Françoise Ega faite dans la préface par Elsa Dorlin, nous comprenons pourquoi les Lettres à une Noire ont mérité d’être rééditées.

          Au moment où sort sur les écrans de cinéma « A plein temps » du réalisateur Eric Gravel avec Laure Calamy dans le rôle d’une femme soumise à une vie infernale entre la banlieue où elle réside et le palace parisien où elle travaille, lire Lettres à une Noire, c’est découvrir que ce scénario a déjà été écrit par une jeune dame antillaise de Marseille de mai 1962 à décembre 1963. Mais, alors que le film se contente de séduire par la course trépidante et haletante quotidienne de la banlieusarde blanche pour arriver à l’heure à son travail et la même course pour arriver à temps pour prendre en main la charge de ses enfants, le livre ajoute à cela une plongée dans une expérience sociologique d’une insoupçonnable et poignante vérité ! Plutôt que de pester en écoutant les récits humiliants de ses sœurs Antillaises qui exercent le métier de bonnes à tout faire, Françoise Ega se fait embaucher comme domestique chez les bourgeois de Marseille pour savoir jusqu’où peuvent aller les femmes blanches dans la cruauté, « jusqu’où peut aller la bêtise humaine » !

          Avant les années 1960, des jeunes gens et surtout « des jeunes filles arrivent par pleins bateaux au Havre, à Cannes ou à Marseille ». Un véritable trafic clandestin que l’État va remplacer par un bureau officiel destiné à l’immigration des populations d’outre-mer (Bumidom) pour faire d’elles des « travailleurs étrangers de l’intérieur », en d’autres termes des Français étrangers en France. Si les plus chanceux occupent des postes subalternes dans les administrations, la très grande majorité des femmes se retrouvent bonnes à tout faire chez des particuliers. Une main d’œuvre servile et bon marché pour femme blanche au foyer. « Depuis que Bécassine ne descend plus de Bretagne, Doudou a pris la relève, on la trouve dans tous les coins les plus inattendus de France » !

          Empruntant le style épistolaire, Françoise Ega délivre dans ce texte des témoignages qui supplantent de très loin ceux de La couleur des sentiments, le beau roman de l’Américaine Kathryn Stockett qui rend compte de l’ingrat travail des nourrices noires auprès de leurs maîtresses blanches. Avec Lettres à une Noire, l’ingratitude est peu de chose et la cruauté même apparaît supportable. Ce qui est répugnant, c’est de prendre en flagrant délit de malhonnêteté des gens qui peuvent s’offrir ce qu’ils veulent mais tiennent à priver les plus pauvres de ce qui leur revient y compris le temps de la vie familiale. Être femme de ménage, c’est se dépouiller de toute dignité ; « (elle) ne peut avoir soif, ne peut avoir aucune envie naturelle, cela fait perdre cinq minutes ». Alors que déjà « le plus pénible pour une femme de ménage, pense Françoise Ega, c’est l’odeur de la vie des autres ». Malgré tout cela, comme aux Antilles après un cyclone, « souvent les malheureux rient et chantent [parce que] le rire est encore ce qui reste aux malheureux », et aussi pour ne pas offrir aux Blanches le plaisir d’exprimer de la compassion à leur égard.

Raphaël ADJOBI

Titre : Lettres à une Noire, 294 pages

Auteur : Françoise Ega

Éditeur : Lux Éditeur 2021 ; © Françoise Ega, 1976.

Où en sont-elles ? L’essai d’Emmanuel Todd analysé par Juliette Cerf

Quel plaisir de lire cette fine critique de Juliette Cerf de l’œuvre d’Emmanuel Todd sur l’histoire des femmes ! Nous ne cessons de dénoncer cette passion des Européens à parler des autres peuples au lieu de les écouter. De la même façon, pourquoi les hommes ont-ils cette tendance à croire qu’ils connaissent mieux les femmes qu’elles-mêmes et qu’ils sont très bien placés pour parler d’elles, de leurs pensées ? Dans un cas comme dans l’autre, c’est presque toujours sous « l’habit objectif du chercheur » que les hommes se baignent dans leurs préjugés.

Emmanuel Todd et Juliette CerfAprès Où sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine*, sorti en 2017, peu avant l’affaire Weinstein, Emmanuel Todd, amateur du temps long propre à l’anthropologie historique, publie Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes. L’effet miroir entre les titres alerte : « elles » seraient-elles à part, hors du « nous » ? L’anthropologue, spécialiste des structures familiales , ne pouvait certes ignorer que les femmes représentent la moitié de l’humanité ; l’historien, en revanche, ne tarde pas à s’avouer « historien androcentré typique », doté d’un « moi banalement masculin », représentant d’une discipline « longtemps aveugle aux femmes ». C’est d’ailleurs parce que Todd ne s’était jamais, avant #MeToo, intéressé au féminisme – dont il n’a visiblement toujours pas lu les textes – qu’il peut formuler cette question provocatrice : « le féminisme est-il dangereux pour nos sociétés ? » La réponse, on s’en doute, est plutôt oui : la « société tertiaire très féminisée » ayant fait chuter le potentiel industriel. Mais rassurons-nous, à l’en croire, le féminicide, en baisse, ne représente, lui, aucun danger pour les femmes… La prétendue scientificité du propos masque mal ses accents pamphlétaires masculinistes. Todd se drape de l’habit objectif du chercheur, comparant chiffres et données, pour mieux laisser le féminisme « de troisième vague » se vautrer dans la fange de sa « néfaste » idéologie : créatrice d’un nouvel « antagonisme » entre les sexes, mue par le seul « ressentiment ». Et surtout aussi vaine que son concept central de « patriarcat », balayé d’un revers de main par Todd, tant frappe la réalité anthropologique de l’émancipation des femmes : dépassement du niveau éducatif masculin, accès au marché du travail, postes à responsabilité, etc. Cette révolution a même « entraîné l’effondrement final du catholicisme, et activé toute la mécanique idéologique des années 1965-2020 » : recul du racisme, de l’homophobie (« une affaire d’homme »), essor de la bisexualité, théorie du genre et phénomène transgenre, etc. Cette « domination féminine émergente », Emmanuel Todd la nomme la « matridominance ». « La marginalisation d’un sexe [les femmes] a mis l’humanité à l’arrêt. L’infériorisation, trois à cinq millénaires plus tard, de l’autre sexe pourrait ne pas être une bonne idée… ». Un retour à « une définition conceptuelle conservatrice des deux sexes » s’impose donc. L’idéologie du premier sexe aurait-elle aussi gagné le chercheur ?

Juliette Cerf

In Télérama 3759 du 26/01/2022

*Édition du Seuil, 400 pages.

Le servage, cet autre visage de l’esclavage (une analyse de l’article de Ludolf Kuchenbuch*)

Le servage 6          Dès l’annonce de la parution de Les Mondes de l’esclavage, je n’avais qu’une question en tête : les auteurs intègrent-ils le servage et la colonisation dans les formes de l’esclavage ? Car pour moi, en dehors de la question de statut, le principe de l’exploitation de la force physique de l’autre pour ses besoins personnels est bien présent dans ces deux formes de dépendance servile. Une fois le chapitre « De l’esclavage au servage » repéré, c’est tout naturellement que, soulagé, je l’ai dévoré. C’est un excellent article de Ludolf Kuchenbuch, traduit par Laurent Cantagrel, que je conseille vivement à tous les collègues. Il nous fait comprendre, si nécessaire, pourquoi les événements de 1789 furent une vraie révolution. Par ailleurs, l’auteur dit lui-même que depuis Marc Bloch en 1941, le servage reste aujourd’hui encore un sujet épineux, même pour les chercheurs.

          Afin d’être très clair et très précis pour les lecteurs, plutôt que de parler de la France entière ou de l’Europe dans sa globalité, il circonscrit sa recherche à l’Alsace du Nord, afin de bien montrer par l’exemple comment on est passé des « mancipia considérés comme des choses (res) faisant partie des biens seigneuriaux […] vivant dans un établissement séparé, attaché à un manse » au stade d’ « esclaves disposant de biens […] à partir du IXe siècle ». Dès lors, fait-il remarquer, « le terme de servus remplace celui de mancipium* pour désigner la personne » ; et c’est désormais le mans – les fermes et les terres qui leur ont été concédées par le seigneur – qui acquiert, comme par analogie, le statut de non libre. En d’autres termes, « le lieu est devenu la principale composante de la non-liberté, prenant le pas sur la servitus de naissance ».

          L’auteur reconnaît la difficulté pour les chercheurs d’aujourd’hui à bien comprendre « le double processus dynamique de la seigneurisation ». En effet, il faut d’une part tenir compte de l’affranchissement de l’esclave de naissance (mancipium) avec lequel s’établit désormais « une relation de domination à distance », et d’autre part ne pas perdre de vue l’insertion de personnes nées libres ainsi que leurs biens dans la dépendance des aristocrates et des ecclésiastiques qui tous accumulent par voie de conséquence des terres et des personnes. Il faut peut-être imaginer que l’Église devenant de plus en plus puissante a tenu à partager les terres et les personnes que seuls détenaient jusque là les aristocrates. Du point de vue du seigneur, « cette modification de la condition de servitude […] consiste en un relâchement de la possession originelle sur l’esclave, la dissolution du statut de chose qui était le sien. […] Du point de vue du dominé, cette transformation consiste en l’acquisition d’une sociabilité familiale, […] au travail pour soi, et à l’acquisition de biens matériels » grâce à l’attribution de manses et de terres par le seigneur. « Les contreparties que doivent ces personnes dépendantes consistent principalement en services, en une disponibilité presque sans fin à aller travailler pour le seigneur sur ses terres, dans sa ferme, sa forêt, ses vignes, à se rendre à ses lieux de repos, à son armée ». Les colonisés d’Afrique, d’Asie et d’ailleurs se reconnaîtront aisément dans ces différents services. Par ailleurs, dans bien des cas, « ils doivent donner 5 poules [par an], 15 œufs, faire le guet à tour de rôle, préparer le malt et le pain. Service de messagerie, si/quand c’est nécessaire. Leurs femmes (doivent) tisser une chemise de 10 coudées de long et de 4 de large » ( extrait de la description du domaine (curtis) de Pfortz, appartenant à l’abbaye de Wissembourg).

Les monde de l'esclavage          La question que se pose l’auteur à la fin de son article est celle-ci : ces concessions et l’acceptation de faire de ses biens (res) des serviteurs à distance répondaient-elles à un souci moral de la part des seigneurs, ou bien les serviteurs leur ont-ils arraché tous ces changements ? Pour lui, comme pour nous, « les seigneurs avaient sans doute conscience des effets stabilisateurs d’une telle faveur, et des avantages matériels qu’ils pouvaient en tirer ». Mais nous n’écartons pas le fait que la montée en puissance de l’Église a sûrement joué un grand rôle. Grâce à son emprise sur les consciences, elle a certainement tenu à partager les terres aussi bien que les personnes avec les seigneurs. Sans cela, seule l’édification des nombreux châteaux serait compréhensible ; celle des cathédrales et autres lieux grandioses de la foi chrétienne nous plongerait encore dans des hypothèses insondables. Pour les seigneurs comme pour l’aristocratie ecclésiastique, la main-d’œuvre était là, à leur entière disposition. Il leur suffisait de s’entendre. Et il faudra l’apparition d’une autre catégorie de populations avec la multiplication des bourgs (villes) – les bourgeois – et le développement du commerce dans les siècles suivants pour voir ce bel édifice de l’exploitation de la force physique de l’autre pour son profit personnel commencer à se fissurer et enfin exploser en 1789.

* Ludolf Kuchenbuch, historien, professeur émérite à l’université de Hagen (Allemagne). Spécialiste du haut Moyen Âge occidental, il a consacré des travaux à l’étude du féodalisme et des transformations des statuts de dépendance.

* Le mancipium : l’esclave issu de la capture, en droit romain ; le captif réduit au travail servile auprès d’un maître.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les Mondes de l’esclavage, 1168 pages

Auteur : Ouvrage collectif (50 auteurs et autrices, 15 nationalités).

Éditeur : Seuil, septembre 2021.

Montesquieu et l’esclavage (Raphaël ADJOBI)

Montesquieu          Les philosophes du XVIIIe siècle ont été nombreux à aborder le sujet de l’esclavage, mais rares sont ceux qui, comme Condorcet, ont clairement demandé son abolition par la France qui le pratiquait. Très souvent, pour éviter les foudres royales, ils se sont contentés de traiter le sujet sur un plan général. Malgré cela, Montesquieu qui passait aux yeux de certains de ses contemporains pour celui qui raconte sur les peuples étrangers des « anecdotes douteuses et historiettes fausses ou frivoles, dont quelques unes vont jusqu’au ridicule » (Destutt de Tracy) est considéré parmi nous comme l’un des premiers antiesclavagistes français. Laissant de côté le chapitre V du Livre XV de la Troisième partie de De l’esprit des lois propagé au XVIIIe siècle par les esclavagistes pour se donner bonne conscience, mais présenté depuis le début du XXe siècle comme une défense des Noirs esclavagisés, nous voudrions ici, pour la première fois, montrer ce que Montesquieu pense et dit précisément de l’esclavage. Il consacre en effet de nombreux chapitres de son livre au « droit de l’esclavage », c’est-à-dire le droit de posséder des individus dits esclaves. Déjà, parler de droit dans ce domaine suppose que l’esclavage peut être justifié. Nous sommes de l’avis de Jean-Jacques Rousseau qui assure clairement que « ces mots esclave et droit, sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement » (Du contrat social, Première partie, ch. IV). Pas pour Montesquieu qui va le justifier, n’en déplaise à ceux qui l’ont élevé au rang d’antiesclavagiste.

Numérisation_20210908          Les premiers chapitres du Livre XV de la Troisième partie de De l’esprit des lois laissent pourtant augurer un esprit antiesclavagiste franc. Après des généralités sur l’institution de l’esclavage et sa pratique chez les Romains, il finit le chapitre II en ces termes : « L’esclavage est d’ailleurs aussi opposé au droit civil qu’au droit naturel ». On se dit alors que les chapitres qui suivent démontreront cette affirmation puisque l’on ne peut être esclave que « par la loi du maître ». D’ailleurs, comme pour montrer ses bonnes dispositions à pourfendre les esclavagistes, il donne l’exemple de ceux qui s’appuient sur leur religion pour réduire les autres en esclavage : « … la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. Ce fut cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes. C’est sur cette idée qu’ils fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves ; car ces brigands, qui voulaient absolument être brigands et chrétiens, étaient très dévots » (Ch. IV). Pour la première fois dans le Livre XV, la critique est précise et cinglante à l’égard d’une catégorie de la population européenne. Malheureusement, ce sera la dernière !

          Aux chapitres VII, VIII et IX, Montesquieu exprime clairement sa pensée, sans juger les autres. Il admet qu’il y a un « esclavage cruel que l’on voit parmi les hommes ». Mais il pense qu’ « il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison ». A chacun de réfléchir pour savoir les pays auxquels notre penseur renvoyait ses contemporains. Dans quelles parties du monde se situent-ils ? Et il ajoute : « Aristote veut prouver qu’il y a des esclaves par nature […]. Je crois que s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler ». On ne peut être plus clair pour dire que dans les pays chauds il y a des gens qui naissent naturellement esclaves ou encore que pratiquer l’esclavage sous un climat chaud « choque moins la raison ». Et il conclut satisfait : « Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre » ! C’est précis et net ! Montesquieu est-il un antiesclavagiste ? Non ! Pour lui, dans les pays chauds où « les hommes (sont) paresseux, on les met dans l’esclavage » ; la servitude y est naturelle, selon lui. Rousseau et Condorcet, eux, diront qu’il n’y a pas de servitude naturelle.

          A vrai dire, la pensée de Montesquieu est ici claire sur l’esclavage des populations des pays chauds – pour ne pas dire des Noirs dans les Amériques – parce qu’il tenait à donner son avis sur un débat qui divisait les penseurs au XVIIIe siècle. Certains suggéraient d’arrêter la déportation et la mise en esclavage des Africains et proposaient de confier le travail des terres du Nouveau monde à des populations françaises. « On entend dire, tous les jours, qu’il serait bon que, parmi nous, il y eût des esclaves », fait-il remarquer au début du ch. IX. Lui se demande quels sont ceux qui vont « tirer au sort, pour savoir qui devrait former la partie de la nation (française) qui serait libre, et celle qui serait esclave » ? Voilà donc le débat franco-français au XVIIIe siècle qui a obligé Montesquieu à désigner de façon précise les populations de la terre dont la mise en esclavage « choque moins la raison » parce que « paresseuses » et que l’on ne peut rien en tirer sans le fouet. Formuler une condamnation de principe de l’esclavage pour mieux approuver ce fait de la société de son époque, c’est être absolument déraisonnable. Assurément, Mirabeau ne se trompait pas quand il disait de Montesquieu que ce « coryphée des aristocrates » n’aurait jamais employé son « esprit » que « pour justifier ce qui est ».

Raphaël ADJOBI