La façade maritime de l’Afrique au sud du Sahara a été pour la première fois visitée par des Européens vers la fin du XVe siècle. Il s’agissait des Portugais. Du XVIe au XIXe siècle, elle fut – via des forts qui y étaient installés – le théâtre de la grande déportation des Africains vers les Amériques justifiée par des théories qui marquent aujourd’hui encore l’histoire de l’humanité tout entière. Mais ce n’est qu’à partir du début du XIXe siècle que, successivement, les premiers Européens vont entrer à l’intérieur des terres avec la volonté de s’y installer durablement. C’était l’époque de l’aventure coloniale généralisée par les puissances européennes après le partage de l’Amérique.
Et parmi ces conquistadors européens de l’Afrique, l’Allemagne va se signaler d’une façon particulière avant de disparaître de ce continent au début du XXe siècle avec les événements de la première guerre mondiale.
Disons tout de suite qu’après avoir lu L’épopée coloniale allemande (éd. Via Romana, 2021) de Sylvain Rousillon, je peux affirmer que nous avons tort de retenir de l’aventure coloniale de l’Allemagne seulement le génocide des Hereros et des Namas, peuples de la Namibie actuelle. C’est vrai, sans peut-être le vouloir, cette ancienne puissance a elle-même attiré les projecteurs sur cette page peu glorieuse de son histoire en reconnaissant officiellement, le vendredi 28 mai 2021, avoir commis un génocide dans son ancienne colonie il y a un siècle. Comme sidérées par cet aveu public et officiel qui est le premier du genre (1), les autres anciennes puissances ne se sont pas attardées sur l’événement. Pourtant le génocide des Hereros et des Namas est désormais retenu par tous les historiens comme le premier du XXe siècle. Et, selon nous, le geste de l’Allemagne mérite l’attention de tous.
Je vous propose donc de voir ensemble comment l’Allemagne en est arrivée là ! Je veux dire, comment elle a pu vaincre les réticences pour enfin tenir ce discours franc accompagné de réparations ? On pouvait croire que la perte de ses colonies depuis un siècle avait détourné définitivement l’Allemagne de son passé. D’autre part, il n’est pas connu que des Namibiens constituent une importante communauté en Allemagne au point d’y faire entendre régulièrement leurs voix. D’où vient donc la ferme volonté de ce pays européen d’apaiser les coeurs des Namibiens, si loin de l’Europe ? C’est en lisant L’épopée coloniale allemande de Sylvain Roussillon que j’ai compris que le seul poids de la mauvaise conscience du crime passé ne suffit pas à une nation pour accomplir ce geste !
Le passé explique le présent ; la réalité de celui-ci invite à l’action
Le 9 juillet 1915, quand le gouverneur Theodor Seitz se rend aux Sud-Africains marquant ainsi la fin de la colonie Sud-Ouest africaine allemande (Deutsch-Südwestafrika), ses 1 550 soldats allemands blancs constituant le noyau professionnel de son armée sont incarcérés, « tandis que tous les autres prisonniers sont autorisés à retourner à leurs activités agricoles, commerciales ou industrielles, moyennant la promesse de ne pas reprendre les armes ». Et pour clore l’aventure allemande sur ce territoire, l’Union sud-africaine obtient en 1919 un mandat de la Société des Nations pour l’administrer. Mais pour bien comprendre le geste de l’Allemagne de ce XXIe siècle qui est notre sujet, il importe de retenir que « de toutes les possessions allemandes d’outre-mer, le Sud-Ouest africain allemand sera la seule dans laquelle les civils allemands seront autorisés à rester à la fin du conflit » ! Conséquence : lorsqu’en 1990 cet immense territoire accède à l’indépendance sous le nom de Namibie, il est est le seul de toutes les anciennes colonies allemandes où la présence germanique est la plus forte et la plus visible humainement, et historiquement. Le pays compte aujourd’hui 3 millions d’habitants. Sur environ 100 000 Blancs qui y vivent, 32 000 déclarent l’allemand comme langue maternelle. Et 45 000 autochtones, métis et blancs parlent un pidgin (langue non-maternelle mais de relation sociale) issu de la langue allemande.
Force est donc de constater qu’en Namibie, comme en France hexagonale et outre-mer, cohabitent des Noirs et et des Blancs ayant la même nationalité. Ce sont les événements de l’histoire qui ont forgé la Namibie d’aujourd’hui : un pays qui possède le seul quotidien africain en langue allemande (fondé en 1916) tirant à près de 6 000 exemplaires, et qui programme régulièrement sur ses stations de radios et de télévisions des heures d’émissions en langue allemande alors que l’anglais y est la seule langue officielle – choisi en 1990 pour une question de neutralité politique. Par ailleurs, « près de 60 000 touristes allemands visitent chaque année ce pays » !
S’il n’y a pas en Allemagne une communauté notable d’Allemands « issus de l’immigration » namibienne (pour employer une formule que les médias et les politiques de mauvaise intention affectionnent chez nous), il y a par contre en Namibie une communauté notable de Namibiens « issus de l’immigration » allemande. Et l’Allemagne de ce XXIe siècle tient à entretenir avec ce pays africain des relations diplomatiques et économiques de qualité qui permettent de voir d’un autre œil les relations humaines tissées au travers de l’histoire commune entre Allemands et Namibiens. La reconnaissance officielle du génocide et les réparations qui l’accompagnent sont donc clairement la volonté de l’Allemagne de renforcer la cohésion sociale à l’intérieur de la Namibie où Noirs et Blancs, issus de son territoire national, sont pour ainsi dire condamnés* par l’histoire à vivre ensemble malgré les blessures du passé. Cette volonté qui semble le motif essentiel de ce geste mémorable mérite d’être soulignée.
(1) « Dans l’histoire moderne de l’humanité, c’est la première fois qu’un peuple reconnaît lui-même avoir commis un génocide sans la qualification du crime par l’ONU ou tout autre institution internationale » (Les Français noirs et la République – Une histoire mouvementée, éd. L’Harmattan, Raphaël Adjobi).
* Il ne faut pas voir dans cette formule une obligation mais un devoir moral ; ce qui suppose un effort de la part de chacun.
Raphaël ADJOBI
