Les travaux de recherche concernant la vie des esclaves en métropole présentent généralement Paris comme une oasis de liberté. Dans l’esprit de tous ceux qui, comme nous, se passionnent pour le passé esclavagiste de la France, ces travaux ont laissé l’image d’un Paris où la liberté tend les bras à l’esclave arrivant des colonies avec son maître. Il est souvent question d’esclave ayant fui pour contester son statut devant un tribunal et ayant obtenu gain de cause. En effet, durant la première moitié du XVIIIe siècle, le tribunal de l’Amirauté (marine militaire) de Paris, s’appuyant sur l’édit du 13 juillet 1315 – renvoyant à la traite des Slaves – selon lequel « Nul n’est esclave en France »*, accordait systématiquement la liberté aux plaignants depuis qu’à partir du XVIIe siècle la France participait à la déportation des Africains vers ses colonies des Amériques. Par ailleurs, à deux reprises, en 1716 et en 1738, « le parlement de Paris refusa d’enregistrer les décrets royaux qui visaient à surveiller la venue d’esclaves en France et à en réduire le nombre ». Paris semblait alors la capitale européenne de l’anti-esclavagisme, selon Miranda Spieler. Mais elle note que « les historiens qui se sont intéressés aux esclaves à Paris ont eu tendance à se concentrer sur […] les jugements de liberté pour la période allant de 1738 à 1770 […] et sur les déclarations des personnes de couleur (faites) par leurs maîtres » pour laisser croire que ces esclaves africains menaient une vie paisible dans Paris. Or, ces deux sortes de documents émanent de la même source : l’Amirauté de Paris. Et le travail d’enquête de la chercheuse américaine montre que cette peinture est loin de la réalité.
Apparition de la police des Noirs dans le paysage français
Il convient de retenir que les esclaves africains ne représentaient qu’une toute petite minorité de la population et étaient concentrés essentiellement dans les quartiers aisés de la capitale où vivaient leurs maîtres. Cependant, ils étaient visibles ! Ceci explique sans doute le changement radical du visage de Paris, d’un point de vue juridique, à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; un visage de chasse à l’homme que les historiens n’ont jamais souligné avec force. En effet, « en 1777 et 1778, une série d’ordonnances interdit l’entrée du royaume aux noirs et gens de couleur, obligea les gens de couleur de Paris à se déclarer auprès de la police, et prohiba les mariages mixtes ». La police des Noirs était née ! Dès lors, le sort de ceux-ci était entré dans une grande turbulence. Malheureusement, les historiens n’ont souvent retenu que l’aspect sécuritaire des mesures. Ils n’ont pas vu qu’en réalité, les nobles et les officiers royaux ne respectaient pas la nouvelle législation. « Traiter la loi par l’indifférence et la défier avec impunité était un signe d’appartenance à un statut social élevé dans la France de l’Ancien Régime »… et dans les siècles qui suivront. On continuait donc à faire entrer de jeunes esclaves noirs dans le royaume, et on prenait soin de ne pas les déclarer. Et quand un esclave n’était pas obéissant ou prenait la fuite, ces riches personnes soudoyaient des policiers pour les capturer et les renvoyer dans les colonies – comme en exécution des ordres du roi. Vous pouvez donc comprendre que tout un système d’enlèvement d’êtres humains a été mis en place et a touché même les esclaves qui avaient gagné leur procès – quand ils n’avaient pas été déjà enlevés avant le début du procès.
Pour bien comprendre cette réalité de la vie parisienne que menaient les esclaves africains, Miranda Spieler a combiné les sources de l’Amirauté avec les registres de la police. Ce que personne n’a fait avant elle. Et qu’a-t-elle constaté ? « Les mêmes personnes qui obtiennent leur liberté dans les registres du tribunal de l’Amirauté apparaissent au même moment dans ceux de la police comme victimes d’arrestation arbitraire et de relégation ». Ce qui veut clairement dire, conclut-elle, qu’on a tort de présenter les esclaves à Paris « comme formant une communauté d’hommes et de femmes qui accédaient à la liberté et restaient dans la ville pour travailler, se marier et fonder une famille ». Bien au contraire, ajoute-t-elle, dans cette ville, les esclaves africains étaient « des individus traqués qui ne pouvaient pas s’y établir pour de bon ». Pour bien imaginer le visage de la France du XVIIIe siècle, il convient donc de prendre en compte « la violence à l’œuvre dans la disparition des esclaves et les modalités de leur éloignement ».
On ne le répétera jamais assez : en histoire, il convient de boire à plusieurs sources ; et même varier le statut des chercheurs : les personnes appartenant aux populations dont on parle, les étrangers, les femmes… qui souvent osent ou proposent des méthodes différentes.
*Le texte du roi dit ceci précisément : « Comme selon le droit de nature, chacun doit naître franc. [….] (Au regard) des usages ou coutumes qui ont été introduites et conservées dans notre royaume depuis les temps anciens, par délibération de notre grand Conseil (nous) avons ordonné et ordonnons que […] par tout notre royaume […] (les) servitudes soient ramenées à franchise ». Or, la traite des Slaves et les condamnations aux galères ont perpétué l’esclavage des Blancs jusqu’au milieu du XVIIIe siècle (Alexandre Skirda, La traite des Slaves du VIIIe au XVIIIe siècle).
Lecture et analyse de Raphaël ADJOBI

Nous consacrons un nouvel article au livre d’Aurélien Aramini parce qu’au-delà de son analyse démontrant l’absence de racisme chez les jeunes – sinon, tout au plus un « racisme » primaire – il contient les réponses à des interrogations qui ont longtemps occupé notre esprit devant l’absence d’ouverture des établissements scolaires aux intervenants extérieurs portant des projets culturels ou de lutte contre certains phénomènes sociaux. Attitude qui, avouons-le, nous avait conduits à douter de leur réelle volonté d’œuvrer pour une plus grande ouverture des jeunes à l’Histoire de France tenant compte de sa diversité. Ce livre est donc venu nous éclairer quant à la réalité du terrain.