Retour de « La France noire » au collège Laurent Monnier (Saint-Aubin/Jura)

Saint-Aubin          Le vendredi 15 septembre, La France noire a débuté ses activités pédagogiques 2023-2024 par des rencontres avec les élèves de quatrième du collège Laurent Monnier à Saint-Aubin, dans le Jura. C’est la deuxième année consécutive que notre collègue Yoan Frelin, professeur d’histoire et géographie, sollicite notre exposition sur Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques pour l’accompagner dans son projet pédagogique avec ses classes. Mais il convient de signaler que notre collègue connaît notre travail depuis 2018, lorsqu’il était en fonction au collège Saint-François de Sales à Dijon où nous étions intervenus cette année-là.

Saint-Aubin B          Afin de permettre à ses élèves de tirer le plus grand profit des explications du conférencier, la rencontre avec chacune des classes a duré 1h15 au lieu des 55 minutes habituelles. Le temps restant a été accordé aux élèves pour répondre au questionnaire préparé par leur professeur. Ainsi, chacun était libre de relire les panneaux à la recherche des réponses aux questions. Certains ont profité de l’occasion pour revenir vers le conférencier pour des compléments d’informations sur des points qui continuaient à les intriguer.

          Susciter la curiosité des jeunes sur des pans méconnus de l’histoire de notre pays, c’est élever leur conscience de citoyen. D’autre part, « on mesure la culture des jeunes à ce que les adultes leur offrent ». Ces deux raisons suffisent pour que les enseignants soient soucieux de diversifier les savoirs à leur proposer ; surtout des savoirs qui participent à une meilleure connaissance de l’Autre.

Raphaël ADJOBI

Soirée des retrouvailles à « La France noire »

Retrouvailles modifiées 1          Le vendredi 8 septembre 2023, les membres de La France noire ont marqué la reprise des activités de leur association par la soirée annuelle des retrouvailles. Ce moment convivial est surtout pour tous l’occasion de faire plus ample connaissance. C’est effectivement le moment où l’on partage un repas ensemble autour d’une table en parlant un peu de tout.

          Cette fois, il n’a pas été nécessaire de parler des moyens à mettre en œuvre pour accroître nos interventions auprès des établissements. L’homologation des trois expositions de l’association par l’Éducation nationale lui évite cette peine. Grâce à la plateforme numérique ADAGE, toutes les équipes pédagogiques de France accèdent aux ressources (dont nos trois expositions) mises à leur disposition sur le Pass culture pour concevoir des projets à destination des élèves aux frais de l’Éducation nationale.

Retrouvailles modifiées 2          C’est donc l’esprit léger que les quinze membres, qui ont pu se retrouver, ont passé une soirée bien agréable pleine de rires et d’échanges de toutes sortes. C’est à une heure du matin que les derniers à quitter la table se sont séparés. C’est indubitablement des moments conviviaux de ce type qui soudent une équipe en créant un esprit de confiance. Nous espérons que les membres qui sont loin du siège social de La France noire, ainsi que ceux de l’Yonne qui n’ont pas pu se déplacer, se réjouiront des images témoignant de l’esprit de cohésion régnant au sein de notre association.

Raphaël ADJOBI

Les associations lancent un SOS ! (Olivier Milot)

          Gros coup de blues dans les associations culturelles. En un an, plus de quatre sur dix (43%) ont perdu des bénévoles y exerçant des responsabilités (président, trésorier, secrétaire). Plus inquiétant encore, une sur deux n’a pas réussi à les remplacer. Cette hémorragie est mise en lumière par le sixième baromètre de la coordination des fédérations et associations de culture et de communication (cofac), publié cet été¹. Elle est d’autant plus préoccupante que la situation s’est brutalement dégradée.

Abolition esclavage 17.05.2018 (37)          Jusqu’à il y a peu, environ 10 % des responsables des associations culturelles quittaient leur mandat chaque année mais ils se trouvaient naturellement des successeurs. La rupture est donc nette. Bien sûr, le Covid est passé par là, mais la pandémie est loin d’être seule en cause. Les répondants évoquent « une lassitude physique et morale », « une perte de motivation et de sens de leur engagement ».

Abolition esclavage 17.05.2018 (33)          D’autres pointent des raisons plus exogènes, comme les lourdeurs administratives pour organiser des manifestations dans l’espace public ou la difficulté à embaucher des salariés. [la lourdeur administrative est devenue encore plus aiguë depuis la dématérialisation des rapports avec la préfecture. Quant aux demandes de subvention, le formulaire pondu sûrement par les énarques qui n’ont jamais milité dans une association ne fait pas de différence entre les petites et les grandes structures. Toutes les associations sont soumises au même régime d’un formulaire long et compliqué quand il faut demander mille euros ou deux cent mille euros ! C’est à croire que l’objectif est de dissuader les responsables associatifs de demander de l’argent à l’État.] Mais, au-delà de tout, « ce qui pèse le plus, c’est le sentiment de non-reconnaissance de l’engagement bénévole, parfois même teinté de mépris », affirme la présidente de la Cofac, Marie-Claire Martel [Tout le monde sait que par leurs manifestations, ce sont les associations qui animent les villes ; et pourtant les mairies et les Conseils départementaux ne les aident pas à la hauteur de leur engagement. Or, sans les associations, pas de vie dans la cité !]. Cette désaffection de responsables impacte déjà certaines associations contraintes de réduire leurs activités, privant le public de spectacles, et les artistes de travail. « Ce qui nous inquiète le plus, ce sont les conséquences démocratiques. Moins de culture et moins d’engagement citoyen dans la culture signifient aussi moins de cohésion sociale et une intégration plus difficile des nouveaux arrivants (dans la cité) ». Et donc un risque d’aggraver encore la désagrégation de la société à un moment où elle n’a jamais eu autant besoin de commun.

Olivier Milot (Télérama n°3843 du 9 au 15 septembre 2023). Les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI

¹- Baromètre réalisé à partir d’un sondage en ligne effectué du 22 mai au 26 juin 2023 et ayant obtenu 331 réponses.

L’esclavage en héritage : un déni de deux siècles (Analyse des 4 reportages d’Olivier Pascal-Mousselard)

Esclavage couleur          Il y a quarante-quatre ans, l’écrivain Sud-Africain André Brink avait clairement fait savoir par la bouche de son personnage Emily, dont le jeune fils puis l’époux ont été arrêtés par la police secrète du pays et sont morts dans ses geôles après de multiples tortures, que ce n’est ni la haine, ni le ressentiment – cette volonté de traîner dans sa vie les malheurs du passé comme une arme – qui anime les Noirs, mais la quête de la justice : « Ce n’est pas que je veux continuer avec cette affaire, parce qu’elle est une mauvaise chose. Que Jonathan il soit mort, que Gordon il soit mort… c’est déjà bien assez difficile comme ça à supporter, mais je peux le supporter. Mais ils ont couvert de boue le nom de Gordon. Ils ont dit des choses qu’il n’a jamais faites, qu’il était pas capable de faire et nous devons blanchir son nom. Sinon, il trouvera jamais la paix, dans sa tombe » (Une saison blanche et sèche, Stock, 1980).

          Tout le monde comprend que la justice que réclame ce personnage noir du roman d’André Brink, c’est la réécriture de l’histoire des siens face à la perpétuation du récit du vainqueur – pour ne pas dire le récit du bourreau. Ce qui est attendu, c’est la vérité des faits ! N’accusez donc jamais les descendants de ceux qui ont subi les crimes contre l’humanité de haineux, n’éprouvant que du ressentiment ; ne leur demandez pas de tourner la page du passé quand sous leurs yeux, telle une perpétuelle insulte, ils constatent « les dividendes de ce passé à travers l’éducation, l’environnement culturel, la position sociale » de grande qualité des descendants des esclavagistes. C’est d’ailleurs en travaillant sur un livre consacré à l’éducation des élites au Royaume-Uni que le journaliste anglais Rex Renton a découvert le passé esclavagiste de sa famille. Le pire, c’est quand les récits de ces descendants tendent à glorifier leurs aïeux et à mépriser leurs victimes.

Comment fabriquer un récit familial ou national biaisé

Laura Travelyan couleur          Cette réalité est à prendre en considération par les individus aussi bien que les nations. Et c’est exactement ce que la série des quatre reportages d’Olivier Pascal-Moussellard proposés par la revue Télérama durant l’été 2023 tentent de faire comprendre aux Français. Cette série de reportages veut montrer qu’une nouvelle ère de la reconnaissance de l’humanité du Noir a commencé, et est désormais irréversible. Et cela grâce à un travail plus précis sur la vérité des faits. Bien sûr, le crime de la traite et de l’esclavage des Africains dans les Amériques était légal à l’époque des monarchies européennes. Mais chaque individu savait très bien qu’ « il n’aurait jamais supporté de devenir propriétaire d’esclaves s’il les avait considérés comme des êtres humains. Alors, pour justifier ses actes, il fallait à chacun croire dur comme fer que les Africains n’appartenaient pas à l’humanité ». Pensez à l’abondante littérature qu’il a fallu produire pour que tous parviennent à cette conviction, couvrant ainsi leur conscience d’une chape d’airain. Le journaliste Alex Renton en est convaincu puisque son ancêtre Sir Adam Fergusson (1733 – 1813), comme tous les propriétaires européens de plantations dans les Amériques et donc d’esclaves, avait rejeté la proposition de loi sur l’abolition de l’esclavage.

          Dix ans avant qu’elle ne découvre que ses aïeux étaient des esclavagistes, la journaliste Laura Travelyan avait publié un livre sur l’histoire de sa famille avec ce titre : Une famille très british. « La part d’ombre des Travelyan n’apparaissait nulle part, escamotée par les récits familiaux, enterrée dans les archives inaccessibles ». Olivier Pascal-Moussellard signale que l’arrière grand-père de Laura, George Macaulay Travelyan, était pourtant l’un des historiens les plus lus du Royaume-Uni dans les années 1920. Professeur à Cambridge, il avait publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Angleterre en prenant toujours soin de minimiser la responsabilité de son pays dans la déportation puis la mise en esclavage des Africains dans les Amériques. Et bien sûr, jamais un mot sur la participation de sa propre famille. Mais « l’omerta ne concerne pas seulement les sujets de sa Majesté, bien sûr : dans toute l’Europe, on a posé une cloche de bronze sur ce crime contre l’humanité resté impuni et tu – ou à peine débattu. D’un côté, des États pétrifiés par les potentielles demandes de réparations, de l’autre, des milliers de familles enfermées dans leurs secrets, leur gêne », avec parfois ce sentiment étrange de culpabilité qu’éprouvent certaines victimes. « Quand vous additionnez deux silences, vous obtenez toujours du silence » (Dieudonné Boutrin, Bordelais, descendant d’esclave).

          Et aujourd’hui, quand un jeune membre d’une famille descendant d’esclavagistes pousse un patriarche à regarder la vérité en face, la réaction est toujours la même, comme chez les Fergusson : oui, nos aïeux avaient possédé des esclaves « comme tant d’autres familles écossaises, mais ce fut pendant une période assez courte et ils en avaient pas retiré beaucoup d’argent ». Toujours l’œil fixé sur le profit ! Aucune trace d’un autre sentiment. Oui, tous les descendants des esclavagistes ont trop longtemps été bercés par « le même récit d’une famille qui n’avait engendré que des hommes désintéressés et avait toujours appartenu au camp du bien ». Il en est de même des gouvernants soucieux de policer l’image de leur nation. Cependant, il est connu que quand on veut cacher la vérité, on est forcément obligé de raconter une histoire qui s’en éloigne. Et c’est ce récit familial ou national biaisé qui entretient dans le cœur des descendants des victimes le sentiment d’injustice rendant le pardon et la réconciliation impossible. En effet, avant même d’envisager une réparation, il nous faut retenir qu’« il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun » (Elizabeth Eckford).

Raphaël ADJOBI

Être femme noire sur YouTube avec les annonceurs « pas racistes » mais partisans des codes racistes (Julie Lassalle)

Annabelle A.I.MSur Internet, les vidéastes ne sont pas égales devant les marques, constate Julie Lasalle avec l’histoire d’Annabelle, alias A.I.M, qui dévoile les discriminations dont sont victimes les créatrices noires sur YouTube. Entretien publié dans Télérama du 30 janvier au 5 février 2021.

J. L. : vous êtes une femme métisse et vidéaste. Comment avez-vous compris que vous étiez discriminée par les annonceurs ?

– Je suis sur YouTube depuis quatre ans (depuis 2017) et je n’ai pris conscience que récemment de ces injustices. Je viens d’un milieu social éloigné de celui des youtubeuses blanches lifestyle*. Comme je ne connaissais pas leurs codes, je ne réalisais pas ce que je manquais [il en est ainsi de tous les blogueurs français noirs]. Quand je n’étais pas invitée à un événement, j’en concluais que l’audience de mes vidéos n’était pas assez élevée ou que la qualité de mon travail était jugée moindre. Puis, je me suis mise à fréquenter cet univers, à enquêter. Toutes mes collègues blanches, dont certaines avaient la même audience que moi, m’ont confirmée être régulièrement invitées aux événements, être payées par les marques. Moi, lors de mes rares collaborations avec elles, je ne savais même pas que je pouvais être rémunérée ! [C’est ainsi dans tous les domaines. Quand le budget existe pour vous rémunérer, on juge qu’avec les Noirs, c’est trop cher payé ; il faut économiser cet argent].

Ils disent ne pas être racistes mais appliquent les codes racistes !

J. L. : Comment expliquez-vous ce comportement ?

Annabelle 2– Les annonceurs ne sont pas ouvertement racistes. C’est inconscient. [NON ! Il ne s’agit pas d’un fonctionnement inconscient mais d’une pratique de codes sournois que l’on tient à respecter. La suite de l’entretien le prouve]. Ils partent de l’idée que « les Noirs n’achètent pas » [Il n’y a donc rien d’inconscient]. Par ailleurs, notre société a tendance à ériger le Blanc en neutre [Ce qui veut dire que le Blanc est considéré comme une image universelle appréciée de tout le monde, Noir, jaune, Rouge – autre preuve qu’il n’y a rien d’inconscient dans cette démarche mais un savant calcul]. Les marques favorisent donc les métisses « presque blanches » [Cette conclusion confirme ce calcul qui n’a rien à voir avec un comportement inconscient]. Pour les annonceurs, prendre une femme noire est un acte militant qui les rend frileux [un acte militant qui s’oppose aux codes racistes ayant pour but de satisfaire la clientèle blanche (supposée raciste) qu’on ne veut pas perdre]. Quand j’ouvre les réseaux sociaux, je ne vois personne qui me ressemble, je suis invisibilisée. Mais qu’on le veuille ou non, nous sommes là.

J.L. : Quel est l’impact sur votre travail ?

Être une femme noire sur YouTube, c’est la double peine : on subit la « mysogynoir », un mélange de sexisme et de racisme. J’ai 87 000 abonnés, je suis l’une des seules métisses à parler de lifestyle, et pourtant, je n’ai travaillé qu’avec deux marques. Les Blanches, elles, gagnent leur vie. Alors, forcément, j’ai fini par ne plus me sentir légitime. Pendant des mois, j’ai laissé YouTube et Instagram de côté. Heureusement, avec d’autres créatrices noires, nous multiplions les posts sur le sujet. Là aussi, la parole se libère enfin.

* Lifestyle : style ou mode de vie, parler de ce que l’on constate pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

Propos recueillis pa Julie Lasalle. Toutes les les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI.