Il y a quarante-quatre ans, l’écrivain Sud-Africain André Brink avait clairement fait savoir par la bouche de son personnage Emily, dont le jeune fils puis l’époux ont été arrêtés par la police secrète du pays et sont morts dans ses geôles après de multiples tortures, que ce n’est ni la haine, ni le ressentiment – cette volonté de traîner dans sa vie les malheurs du passé comme une arme – qui anime les Noirs, mais la quête de la justice : « Ce n’est pas que je veux continuer avec cette affaire, parce qu’elle est une mauvaise chose. Que Jonathan il soit mort, que Gordon il soit mort… c’est déjà bien assez difficile comme ça à supporter, mais je peux le supporter. Mais ils ont couvert de boue le nom de Gordon. Ils ont dit des choses qu’il n’a jamais faites, qu’il était pas capable de faire et nous devons blanchir son nom. Sinon, il trouvera jamais la paix, dans sa tombe » (Une saison blanche et sèche, Stock, 1980).
Tout le monde comprend que la justice que réclame ce personnage noir du roman d’André Brink, c’est la réécriture de l’histoire des siens face à la perpétuation du récit du vainqueur – pour ne pas dire le récit du bourreau. Ce qui est attendu, c’est la vérité des faits ! N’accusez donc jamais les descendants de ceux qui ont subi les crimes contre l’humanité de haineux, n’éprouvant que du ressentiment ; ne leur demandez pas de tourner la page du passé quand sous leurs yeux, telle une perpétuelle insulte, ils constatent « les dividendes de ce passé à travers l’éducation, l’environnement culturel, la position sociale » de grande qualité des descendants des esclavagistes. C’est d’ailleurs en travaillant sur un livre consacré à l’éducation des élites au Royaume-Uni que le journaliste anglais Rex Renton a découvert le passé esclavagiste de sa famille. Le pire, c’est quand les récits de ces descendants tendent à glorifier leurs aïeux et à mépriser leurs victimes.
Comment fabriquer un récit familial ou national biaisé
Cette réalité est à prendre en considération par les individus aussi bien que les nations. Et c’est exactement ce que la série des quatre reportages d’Olivier Pascal-Moussellard proposés par la revue Télérama durant l’été 2023 tentent de faire comprendre aux Français. Cette série de reportages veut montrer qu’une nouvelle ère de la reconnaissance de l’humanité du Noir a commencé, et est désormais irréversible. Et cela grâce à un travail plus précis sur la vérité des faits. Bien sûr, le crime de la traite et de l’esclavage des Africains dans les Amériques était légal à l’époque des monarchies européennes. Mais chaque individu savait très bien qu’ « il n’aurait jamais supporté de devenir propriétaire d’esclaves s’il les avait considérés comme des êtres humains. Alors, pour justifier ses actes, il fallait à chacun croire dur comme fer que les Africains n’appartenaient pas à l’humanité ». Pensez à l’abondante littérature qu’il a fallu produire pour que tous parviennent à cette conviction, couvrant ainsi leur conscience d’une chape d’airain. Le journaliste Alex Renton en est convaincu puisque son ancêtre Sir Adam Fergusson (1733 – 1813), comme tous les propriétaires européens de plantations dans les Amériques et donc d’esclaves, avait rejeté la proposition de loi sur l’abolition de l’esclavage.
Dix ans avant qu’elle ne découvre que ses aïeux étaient des esclavagistes, la journaliste Laura Travelyan avait publié un livre sur l’histoire de sa famille avec ce titre : Une famille très british. « La part d’ombre des Travelyan n’apparaissait nulle part, escamotée par les récits familiaux, enterrée dans les archives inaccessibles ». Olivier Pascal-Moussellard signale que l’arrière grand-père de Laura, George Macaulay Travelyan, était pourtant l’un des historiens les plus lus du Royaume-Uni dans les années 1920. Professeur à Cambridge, il avait publié de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Angleterre en prenant toujours soin de minimiser la responsabilité de son pays dans la déportation puis la mise en esclavage des Africains dans les Amériques. Et bien sûr, jamais un mot sur la participation de sa propre famille. Mais « l’omerta ne concerne pas seulement les sujets de sa Majesté, bien sûr : dans toute l’Europe, on a posé une cloche de bronze sur ce crime contre l’humanité resté impuni et tu – ou à peine débattu. D’un côté, des États pétrifiés par les potentielles demandes de réparations, de l’autre, des milliers de familles enfermées dans leurs secrets, leur gêne », avec parfois ce sentiment étrange de culpabilité qu’éprouvent certaines victimes. « Quand vous additionnez deux silences, vous obtenez toujours du silence » (Dieudonné Boutrin, Bordelais, descendant d’esclave).
Et aujourd’hui, quand un jeune membre d’une famille descendant d’esclavagistes pousse un patriarche à regarder la vérité en face, la réaction est toujours la même, comme chez les Fergusson : oui, nos aïeux avaient possédé des esclaves « comme tant d’autres familles écossaises, mais ce fut pendant une période assez courte et ils en avaient pas retiré beaucoup d’argent ». Toujours l’œil fixé sur le profit ! Aucune trace d’un autre sentiment. Oui, tous les descendants des esclavagistes ont trop longtemps été bercés par « le même récit d’une famille qui n’avait engendré que des hommes désintéressés et avait toujours appartenu au camp du bien ». Il en est de même des gouvernants soucieux de policer l’image de leur nation. Cependant, il est connu que quand on veut cacher la vérité, on est forcément obligé de raconter une histoire qui s’en éloigne. Et c’est ce récit familial ou national biaisé qui entretient dans le cœur des descendants des victimes le sentiment d’injustice rendant le pardon et la réconciliation impossible. En effet, avant même d’envisager une réparation, il nous faut retenir qu’« il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun » (Elizabeth Eckford).
Raphaël ADJOBI