En résumant en dix principes « quelques mécanismes essentiels de la propagande de guerre » du livre de l’Anglais Arthur Ponsomby publié en 1928, et en les agrémentant d’exemples précis et d’anecdotes réjouissantes, Anne Morelli a produit une œuvre qui charme les lecteurs depuis sa première publication en 2001.
° Premier principe, au moment de déclarer la guerre à l’autre, il convient de proclamer solennellement que l’on ne la voulait pas ; parce que par principe l’on est épris de paix.
° Deuxième principe : clamer haut et fort que l’autre est l’agresseur, qu’il veut vous détruire, mettre le monde à feu et à sang et que l’on est contraint de lui déclarer la guerre. Ce principe énonçant la responsabilité lors des guerres, et donc de celui qui la déclenche, avait été déjà souligné par Machiavel (1469 – 1527) en ces termes : « Ce n’est pas celui qui prend les armes le premier qui est coupable de la guerre, mais celui qui lui a donné un motif pour qu’il prenne les armes » (p.38). Pour arriver à cette réflexion, il convient évidemment de prêter à l’ennemi une intention qui mérite une déclaration de guerre ! On comprend donc que si le voisin est toujours présenté comme l’agresseur, « il est rare qu’on sache clairement au moment où la guerre éclate qui est le véritable agresseur » puisque l’un et l’autre était prêt ou la préparait. Aussi, selon Luigi Sturzo, « la guerre est déclenchée par celui des antagonistes qui croit pouvoir la gagner sûrement et rapidement » (p. 19).
° Troisième principe : laisser voir l’ennemi dans la figure de son chef que l’on présentera comme un monstre, un être odieux digne de la haine de tous les hommes. Il est nécessaire de personnifier ainsi le peuple ennemi parce qu’ « on ne peut haïr un groupe humain dans son ensemble, même présenté comme ennemi ». Il faut montrer du doigt le chef, ainsi tout le monde sait que « c’est de ce monstre que viendrait tout le mal ». On ne fait pas la guerre contre les Allemands, les Libyens, les Syriens ou les Russes mais contre Hitler, Kadhafi, Bachar Al Assad, contre Poutine…
° Quatrième principe : il est indiscutable que « La guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Il n’y a que les nuls en géopolitique et les imbéciles qui contestent cette vérité ! C’est pourquoi, le président américain Woodrow Wilson parlant de la première guerre mondiale, en septembre 1919, avouait ceci : « Y a-t-il un homme ou une femme – que dis-je ? Y a-t-il un enfant (souligné par nous) – qui ne sache que la semence de guerre dans le monde moderne, c’est la rivalité industrielle et commerciale ? […] Cette guerre (la première guerre mondiale) a été une guerre industrielle et commerciale » ! L’aveu est clair et net. Cependant, au moment de déclarer la guerre à l’ennemi on ne peut pas présenter ce mobile à la population ; elle aurait le sentiment qu’on la prépare à un crime qui profitera aux grandes industries. Il faut donc déplacer le mobile sur un terrain « humanitaire » en lui disant que « de cette guerre dépend son indépendance, son honneur, sa liberté, ou sa vie ». Et quand on veut s’engager dans une guerre à l’autre bout du monde et non pas contre son voisin, il est bon de dire que l’on se sent proche d’un peuple qui souffre ; alors « l’ingérence dite humanitaire permet au fort de s’ingérer dans la politique des faibles avec le meilleur des alibis moraux » : on fait la guerre pour défendre des valeurs morales que notre nation ne saurait laisser piétiner sur cette terre !
° Cinquième principe : il consistera à présenter l’ennemi et son armée comme des bandits commettant des barbaries auxquelles un peuple de seigneurs, comme le nôtre, plein d’humanité doit mener des actions généreuses. Bien sûr, toutes les guerres, de l’Antiquité à ce XXIe siècle, sont le théâtre – de part et d’autre – d’atrocités : assassinats, vols à mains armée, incendies, pillages, viols… « Ce qui par contre est spécifique à la propagande de guerre, c’est de faire croire que seul l’ennemi est coutumier de ces faits tandis que notre propre armée est au service de la population, même ennemie, et aimée d’elle ». L’ennemi commet volontairement des atrocités, alors que c’est involontairement que nous commettons des bavures.
° Sixième principe : faire croire que nous faisons la guerre de manière chevaleresque, c’est-à-dire en respectant les règles (« comme s’il s’agissait d’un jeu, certes dur mais viril » !), alors que l’ennemi utilise des armes non autorisées. Ce principe est en réalité indéfendable parce que « c’est souvent de la supériorité technologique que dépend la victoire ». De nombreuses populations du monde ont été vaincues par les Européens parce qu’ils ignoraient les armes à feu. Voici une anecdote qui pulvérise ce principe et que rapporte l’autrice : « en Yougoslavie en mai 1999, des jeunes gens serbes montraient le poing aux avions de l’Otan, qui venaient les bombarder. Si tu es un homme, viens ici au sol te battre avec moi, criait un de ces jeunes à l’adresse du pilote ». Tout est dit. Il en va de même des stratégies (comme l’attaque surprise) qui sont décriées quand elles sont le fait de l’ennemi mais louées quand elles viennent de notre armée.
° Septième principe : « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent ». Disons que la tendance claire est de montrer que notre armée subit peu de pertes, alors que celles de l’ennemi sont énormes. Et surtout, ne jamais parler du gouffre financier que représentera la guerre.
° Huitième principe : « La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion […] Or, pour créer l’émotion, on ne peut se fier à des fonctionnaires. Il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion ». En d’autres termes, il est nécessaire d’utiliser le talent des poètes, des écrivains, des journalistes, « pour diffuser, sous une forme émouvante, les bobards de la guerre » ou ce que vous avez déclaré comme digne de faire l’objet d’une guerre.
° Neuvième principe : « Si notre cause est sacrée, nous devons la défendre et si nécessaire, les armes à la main ». Il convient donc de déclarer sacrées certaines valeurs pour lesquelles des sacrifices doivent être consentis : la démocratie, la sécurité, le droit d’être à l’abri du besoin… Invoquer le caractère sacré de la cause, c’est en faire une cause religieuse et « la guerre [devient dès lors] une croisade à laquelle on ne peut se soustraire ». Anne Morelli donne dans son livre de nombreux exemples de discours dans lesquels la guerre est sacralisée.
° Dixième principe : déclarer traîtres tous ceux qui cherchent des voies de paix ou de réconciliation, et aussi tous ceux qui « mettent en doute les récits des services de propagande ». Le livre montre comment ces catégories de personnes sont persécutées depuis la première guerre mondiale à nos jours.
Retenons tous pour notre gouverne que dans le monde moderne « toutes les décisions qui engagent des vies humaines sont prises par ceux qui ne risquent rien » (Simone Weil, 1909 – 1943).
Raphaël ADJOBI
Titre : Principes élémentaires de propagande de guerre, 181 pages.
Autrice : Anne Morelli
Éditeur : Aden, 2010, 2022.
