Préambule :
Pascal Blanchard (historien, spécialiste de notre histoire coloniale) à propos des manifestations contre la faim en Martinique : « Cette crise est impossible dans l’hexagone. Impossible ! Dans ma région, en Bretagne, vous ne pouvez pas payer 220 fois plus cher l’eau ; 147 % plus cher les 6 œufs au marché le matin ! Les gens se révolteraient, parce qu’ils trouveraient çà anormal. Surtout ils diraient où est l’équité au sein de la République si moi je dois payer 200 % plus cher mes produits. ».
Sur la base d’une République Une et Indivisible, il semble que tout est fait pour que partout où l’on se trouve les marges bénéficiaires des exploitants soient équitables (à quelque chose près). Aussi, personne n’a jamais démontré que les fromages provenant de la Haute-Normandie coûtent plus chers en Provence-Côte d’Azur qu’en Bretagne ou en Bourgogne. Une logique de marge pouvant être exorbitante sur les prix en fonction de la distance et des moyens de transport n’a jamais été établie et démontrée à l’intérieur de l’État en ce XXIe siècle. La crise de la vie chère dans nos îles ressemble à une perpétuation du schéma colonial. Tiens, il serait bon que chacun aille voir les prix des produits de consommation à Saint-Pierre et Miquelon !
Voir en 2024, en ce XXIe siècle, les populations d’un département français descendre dans les rues pour crier famine, qu’elles n’arrivent pas à se nourrir, exactement comme au XVIIIe siècle, lors de la Révolution en 1789 quand des foules sont descendues dans les rues pour crier « du pain, à manger ! », est pitoyable et en dit long sur l’équité entre les citoyens de la République française ! Et comme en 1789, la réponse de l’État (et donc de nos institutions) a été la répression de ceux qui tenaient les barricades. Cela donne à réfléchir quand on n’est pas vacciné contre l’empathie, contre le bon sens et contre l’écoute de l’Autre. Quand on n’est pas abonné à l’égoïsme et fier de l’être !
La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte…. sont aux « abonnés absents des radars du développement de la République française ». Il faut les chercher dans un autre registre pour les localiser. Dans le registre des régions du monde où l’on meurt de faim, où l’eau potable n’existe pas parce que polluée par les pesticides venus d’ailleurs au nom du développement ou de la civilisation, dans ces parties du monde où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand que les derniers meurent dans le silence et l’indifférence par manque de vivres et de soins. Voilà la place des terres de la République que nous appelons pompeusement les départements français d’outre-mer. Il appartient à chacun, à la suite de la démonstration qui sera faite ici, de se poser des questions et faire des recherches pour savoir si c’est l’injuste vérité que nous vivons en France que je peins dans cet article.
Explications
En effet, cette situation de nos îles lointaines s’explique par deux histoires coloniales que la République se refuse toujours à faire évoluer, et par une histoire moderne qui invite à la réflexion quant à la dignité de nos dirigeants par rapport à la confiance que nous leur accordons. Donc trois explications s’imposent.
1 – Quand l’abolition de l’esclavage de 1848 institutionnalise l’injustice !
Effectivement, lors de cette deuxième abolition de l’esclavage (après celle de 1794), les nouveaux citoyens, les Noirs, furent renvoyés les mains vides, sans toit. Les Blancs, les colons (Békés, et souvent leurs commanditaires métropolitains), furent indemnisés par l’État pour que finisse le système de l’esclavage à perpétuité. Ce ne fut pas le cas en 1789 où les révolutionnaires ont obligé les aristocrates à céder les terres aux paysans, leurs serviteurs (serfs), qui les cultivaient. Deux poids, deux mesures ! Une fois l’argent empoché, les colons l’investissent dans l’import-export et l’exploitation de produits agricoles pour lesquels l’État institue le travail forcé obligeant les nouveaux citoyens (les Noirs) à travailler gratuitement pour les Blancs. Comme de nombreux nouveaux-libres se cachaient dans les forêts pour échapper au travail forcé (nouvel esclavage), l’État va faire venir de Chine et d’Afrique des travailleurs « sous contrat » (un esclavage à durée déterminée) jusqu’en 1946, date de l’abolition du travail forcé. La légère différence entre le poids économique des békés (descendants des colons) en Martinique et ceux de la Guadeloupe s’explique par la grande crise sucrière de 1884. En Guadeloupe, de nombreux békés ont dû vendre leurs terres à des sociétés métropolitaines qui les ont ensuite cédées aux nouveaux citoyens. Ce qui ne fut pas le cas en Martinique où les békés jouissent de la même puissance qu’à l’époque coloniale. Mais nous verrons plus loin pourquoi nos gouvernants ferment les yeux sur leur insolente puissance qui qui ressemble à une prise d’otages des populations.
2 – Une taxe anti-républicaine ou « pacte colonial »
Ensuite, pour comprendre la situation d’aujourd’hui de nos îles lointaines, il convient de remonter à une vieille institution française de 1670 avec des textes appelés le « pacte colonial ». Quand un produit entre dans un territoire, il subit une taxe ! Une adroite façon pour l’ancien régime de s’assurer l’exclusivité du marché intérieur de ces îles comme il a l’exclusivité du marché intérieur de l’hexagone. Selon l’équité entre les citoyens prônée par la République, cette taxe aurait donc dû disparaître comme partout en métropole où il n’y a plus de taxe quand un produit français entre dans un département français ! Mais, comme le dit avec beaucoup de justesse Pascal Blanchard, non seulement cette taxe ne disparaît pas pour les outre-mer, mais elle va même s’institutionnaliser. Elle devient « l’octroi de mer », c’est-à-dire que quand un produit vient de l’hexagone et arrive en Martinique ou en Guadeloupe par exemple, on paie une taxe. Pourquoi donc ?
L’État colonial avait eu une idée géniale ! Établir le budget des mairies et des collectivités territoriales à partir essentiellement de cette taxe ! C’est dire que les citoyens de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de toutes nos îles lointaines – qui contribuent à l’impôt national par leurs salaires comme tout le monde – paient une taxe sur les produits venant de la métropole afin de permettre aux structures de l’État où ils vivent de fonctionner. En d’autres termes, « ce n’est pas Paris qui envoie de l’argent dans les îles, ce n’est pas le contribuable de la métropole, le paysan de Bourgogne, de Bretagne ou d’ailleurs qui contribuent à leur fonctionnement. […] Parce que depuis le temps des colonies, il y a une idée simple qui a été arrêtée : la colonie ne doit rien coûter à l’État !» (Pascal Blanchard). Ce que soulignait déjà Just Jean-Etienne Roy dans son Histoire des colonies françaises publiée en 1860 (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies). En d’autres termes, nos îles lointaines sont encore, en ce XXIe siècle, des colonies dans les structures de l’État ! Et pourtant dans tous les départements de l’hexagone, les citoyens sont bercés par l’idée que les Antilles leur coûtent cher, que les populations des îles vivent de l’argent du contribuable de la métropole. Quelle est grande notre ignorance dans l’hexagone sur les actes posés par la République !
Au poids de cette taxe, il faut ajouter le fait qu’en Martinique trois familles békés sont en position de quasi-monopole (rapport d’une commission parlementaire datant de 2023) quant au contrôle de l’import-export, de l’agroalimentaire et de la grande distribution (bricolage, automobile…). Ce qui veut dire que les marges qu’ils s’octroient ne connaissent pas de concurrence ! En plus, ils multiplient les sociétés intermédiaires pour élargir leurs bénéfices. C’est ainsi que la banane produite en Martinique arrive en France avant d’y retourner pour y être vendue plus chère ! Et l’État français ferme les yeux sur cette pratique qui remonte à un autre temps. Mais pour que les populations métropolitaines qui vont travailler dans nos îles ne subissent pas cette contrainte – et donc pour qu’elles ne se montrent pas solidaires des actions sociales de ces îles – elles bénéficient d’un traitement salarial majoré. Tout est politiquement bien calculé par Paris !
3 – Les outre-mers officiellement exclus de la République depuis 1961 !
Enfin, pour comprendre sans le moindre doute la situation de nos îles lointaines – si toutefois vous douteriez des deux premiers arguments – il convient de retenir ceci : les outre-mers ne font officiellement pas partie de la France ! Je vous imagine écarquiller les yeux pour essayer de comprendre. Oui, notre pays – en l’âme et conscience de tous nos dirigeants et de toutes nos institutions – estime qu’il est inacceptable de traiter sur le même pied d’égalité les populations de nos îles lointaines et celles de la métropole ! Voilà la stricte vérité ! Aussi, à travers nos gouvernants, la France s’applique avec fermeté à ne pas les inclure dans l’application des résolutions européennes concernant certains droits sociaux pouvant être défendus par les syndicats et les collectivités locales.
Sur ce chapitre, il convient d’être plus explicite parce que le sujet fait partie du présent et non de l’histoire. En septembre 2024, la Commission nationale consultative des Droits de l’homme (CNCDH) a rappelé à nos dirigeants la nécessité pour notre pays d’œuvrer à la prise en compte par le Secrétariat général du Conseil de l’Europe de nos territoires ultramarins comme faisant partie de la France et non comme des colonies. Pour comprendre cette recommandation qui est une forte attente, il faut savoir qu’en 1961, au moment de ratifier la charte sociale européenne prévoyant « l’accès aux soins, à l’éducation, au travail, à des conditions décentes de vie » équitables pour tous les citoyens des pays signant cette charte, la France n’a pas inscrit ses îles lointaines comme faisant partie de ses territoires ! Oui, c’est la stricte vérité qui explique l’indifférence ou le mépris des gouvernants à l’égard des conditions de vie catastrophiques qui prévalent dans certaines de nos îles. En d’autres termes, la France les a présentées comme des colonies ! Pire, en 1996, au moment de ratifier cette charte, elle n’a pas changé d’attitude vis-à-vis de ses îles lointaines. La République affirmerait-elle, en ce XXIe siècle, que les nègres ne vaudraient pas une égale considération avec les Blancs ? Nous attendons tous la réponse qui sera donnée à la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme). Les militants des droits de l’homme ne devraient-ils pas se manifester maintenant pour appuyer le CNCDH ?
Parce que par sa volonté les droits européens ne peuvent être appliqués à ses colonies, la France peut, sans risque de sanction de l’Europe, se permettre de ne pas traiter sur le même pied d’égalité ses citoyens des îles et ceux de la métropole quand il s’agit des services sociaux comme l’accès aux soins, au travail, à la qualité de l’eau, des sols et autres mesures sanitaires pour des conditions de vie décentes (Suivez mon regard vers la catastrophe sanitaire de l’insecticide chlordécone). C’est pourquoi le CNCDH « dénonce une différence de traitement des populations selon qu’elles résident en métropole ou dans les autres territoires français ». Et dans ce « deux poids deux mesures », les médias marchent dans les pas de nos gouvernants en gardant le silence sur les manifestations dans les îles. Ils attendent que l’État y envoie les CRS pour qu’ils parlent de « violences » dans les outre-mer.
Parler de citoyens de seconde zone n’est donc pas une vaine expression, mais une réalité quotidienne au sein de la France. Ou bien nous nous taisons tous parce que cela nous convient parfaitement, ou bien nous partageons l’information afin que chacun soit soucieux de l’équité au sein de la République. Avec l’espoir que les mouvements de droits de l’homme se manifestent sur sur ce sujet.
Raphaël ADJOBI