Dans son dernier roman, Les deux visages du monde, l’écrivain américain présente « une jeune artiste afro-américaine qui revient, le temps d’un été, dans la petite ville dont est originaire sa famille, et où vit encore sa grand-mère, pour dénoncer au moyen de son art le passé esclavagiste d’une région où le suprémacisme blanc n’a pas dit ses derniers mots ».
Propos recueillis par Yoann Labroux Satabin (Télérama 3907 – 27/11/2024)
« Ici [dans ce livre], je n’écris pas seulement du point de vue des femmes, j’écris du point de vue de femmes noires [Toya Gardner et sa grand-mère, ndlr]. Ces fossés de genre et de race que je franchis reposent sur des écarts qui impliquent un immense pouvoir, parce que je suis un homme blanc américain. Je peux faire d’énormes erreurs, qui auront des conséquences bien réelles. Aussi, je me devais de prendre le temps et de faire le travail du mieux possible, justement parce qu’il n’est pas sans conséquence. […] J’ai commencé à écrire ce roman en 2011. J’ai écrit tous mes autres romans parallèlement à celui-ci. […]

Je n’ai discuté de ces enjeux avec aucun de mes amis noirs, tout simplement parce que ce n’est pas de leur responsabilité de m’éclairer.

J’ai relu comme un étudiant les écrivains afro-américains Ernest J. Gaines, James Baldwin, Toni Morrison ou Crystal Wilkinson.

Et si une maladresse – sans doute inévitable – est pointée du doigt, je sais qu’être orgueilleux ou sur la défensive ne résoudra rien. C’est le moment de se taire et d’écouter. En acceptant cette vulnérabilité, on travaille dans un climat plus sûr.

Nous aimons croire que le suprémacisme blanc a un visage. Qu’il ressemble à un membre du Ku Klux Klan, avec une robe et une capuche blanches, devant une croix enflammée. Qu’il ressemble à une bande d’hommes blancs en colère marchant dans Charlottesville, en Virginie, avec des torches à la main. Et c’est le cas. Mais ce n’est pas ce suprémacisme blanc qui m’effraie le plus. Il y en a un autre, bien plus subtil. Qui se manifeste par la pratique du voter suppression [“suppression des votants”], qui vise à écarter des listes électorales des millions d’électeurs noirs. Par un racisme éducatif ou institutionnel. Par le fait que je risque moins d’être arrêté par la police au volant de ma voiture que mon ami Shawn A. Cosby [romancier également publié chez Sonatine]. Et que, si c’est le cas, mon véhicule ne sera probablement pas fouillé, contrairement au sien. C’est ainsi que fonctionne la suprématie blanche au quotidien. Tout comme le patriarcat, les deux étant intimement liés. Ces phénomènes ne sont d’ailleurs pas propres aux États-Unis.
LES BLANCS DOIVENT SE CONFRONTER A CETTE REALITE PAR LA LITTERATURE
Mon dernier roman est aussi une façon de forcer les personnages blancs, et par extension les lecteurs blancs, à participer aux conversations qu’ils refusent toujours d’avoir. […] Je reviens à ce que Toni Morrison a déclaré au journaliste Charlie Rose lors d’une interview au début des années 1990 : si la seule façon de se sentir grand est d’obliger les autres à s’agenouiller, c’est qu’il y a un très grave problème. Et trente ans plus tard, nous avons toujours une Amérique où les Blancs refusent de faire ce travail, d’être mis mal à l’aise face à l’histoire. De la même façon que les Français ont d’ailleurs du mal à évoquer leur passé de colonisateurs.

Je pense donc qu’il y a urgence. Nous ne devrions pas tant nous sentir honteux ou coupables de ce sombre passé que coupables de continuer à en être les bénéficiaires et de ne pas nous exprimer. Il serait honteux pour moi de savoir que je suis le descendant d’esclavagistes et de continuer à profiter d’un système de suprématie blanche tout en me taisant. Ce que le personnage de Toya essaie de faire dans Les deux visages du monde – et moi aussi par extension – c’est de prendre toute la laideur que nous gardons au fond de nos poches et de la mettre sur la table. Politiquement, on assiste au dernier sursaut de quelques-uns pour s’accrocher à ces institutions suprémacistes et patriarcales en train de s’effondrer. Je crois sincèrement que les nouvelles générations évoluent vers davantage de progressisme. Nous avançons vers plus de justice sociale, et cela effraie les personnes dont le seul pouvoir repose sur des facteurs comme la race et le sexe. […]

[…] L’identité rurale évolue, et pas seulement aux États-Unis [Effectivement en France aussi]. De plus en plus de gens vivant dans les grandes villes veulent acheter une propriété à la campagne, font soudain grimper les prix de l’immobilier, et ceux qui vivent là depuis toujours n’ont plus les moyens de rester. [Et aux États-Unis comme en France], un parti politique profite de ce moment pour faire de l’étranger un bouc émissaire. La raison pour laquelle votre culture s’éteint n’est alors plus le capitalisme mais l’arrivée des Mexicains (pour les États-Unis) et des subsahariens (pour la France) qui piquent vos emplois ».
David Joy : Les deux visages du monde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Cotté, éd. Sonatine, 432 pages.
