LES DEUX VISAGES DU MONDE de David Joy (par Raphaël ADJOBI)

          Immanquablement, presque toutes les critiques littéraires françaises saluant Les deux visages du monde de David Joy cantonnent le suprémacisme blanc et sa violence au seul pays de l’oncle Sam ! Rares sont celles qui généralisent leur vue. De toute évidence, le livre de l’Américain n’apprendrait rien à beaucoup de lecteurs français sur eux-mêmes et sur notre société. C’est ici une habitude de se rassurer en se disant que « la France et les États-Unis ce n’est pas la même chose ». Or, si un récit produit dans n’importe quel coin du monde touche des coeurs sous d’autres cieux, c’est qu’il contient de l’universel. « Si vous racontez une histoire dans un lieu que vous connaissez, […] si vous racontez une histoire humaine, […] c’est par cette illumination de la condition humaine que vous allez m’atteindre. C’est ce qui témoigne de l’universalité de la condition humaine » (David Joy – Entretien accordé à Brother Jo., site Nyctalopes).

          A vrai dire, tous mes compatriotes blancs qui ne voient pas le racisme dans notre pays sont semblables à des poissons dans l’eau qui ne voient pas l’eau parce que c’est leur milieu naturel ; pour paraphraser Charles W. Mills, je dirais qu’ils sont aveugles parce qu’ils considèrent comme naturelles des structures qui, en fait, sont de fabrication humaine (Le contrat racial, Mémoire d’encrier, 2023). Que tous ceux-là sachent que « les personnes noires de/en France […] qui écrivent sur les parias, les marginaux, les invisibles de l’histoire ou de la société [française] ne le font pas par simple imitation de ce qui se dit et s’écrit aux États-Unis. Mais ils le font parce qu’ici aussi l’ombre portée de l’esclavage, ajoutée à celle de la colonisation, a longtemps modelé les vies et les possibilités, les aspirations comme les formes prises par la violence. Ici aussi des gens ont été faits noir(e)s, déshumanisé(e)s, avili(e)s, écrasé(e)s sous le rouleau compresseur de la racialisation » (Audrey Célestin – préface de Vies rebelles de Saidiya Hartman, Seuil 2024). On ne peut donc pas lire Les deux visages du monde sans penser à la France. Par ailleurs, comme le dit un anglais descendant d’une famille d’esclavagistes, « la vérité est que [près de deux siècles après l’abolition de l’esclavage] chaque descendant touche les dividendes de ce travail forcé, à travers son éducation, l’environnement culturel dans lequel il vit et sa position sociale » (Reportage en 4 épisodes d’Olivier Pascal-Mousselard, Télérama été 2023). Cette conviction est également celle de David Joy. Il sait que c’est par le rouleau compresseur de la racialisation qui a établi la suprématie blanche pour avilir l’autre et l’exploiter en toute bonne conscience que se sont développées les nations européennes ; ce qui lui permet de prêter à son personnage Toya Gardner ces propos que beaucoup d’internautes ont repris : « L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit » ! Et Toya Gardner ajoute pour susciter la réflexion et la prise de conscience du lecteur blanc, où qu’il soit : « Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre ».

          A travers l’histoire troublante de l’étudiante africaine-américaine Toya Gardner, revenue dans la petite ville de son enfance auprès de sa grand-mère et qui se livre à une performance artistique puis s’attaque symboliquement à une statue représentant un Confédéré pour clairement provoquer la réflexion d’un monde qui sommeille à l’ombre des vestiges insultants du passé (pour d’autres), David Joy tend un miroir à tous les Blancs du monde qui vivent avec des minorités noires ou autochtones. Il est bon de dire ici que certains lecteurs ont vu cet aspect de ce roman policier où deux enquêtes sont menées parallèlement. C’est le cas de Marie-Laure Kirzy (site Benzine magazine) qui reconnaît n’avoir jamais lu un roman qui pousse « autant son lecteur, plus particulièrement blanc à l’introspection, jusqu’au désagréable, donnant une envie furieuse de s’emparer d’une hache pour abattre l’arbre du racisme ». Bravo Madame ! Et j’espère que d’autres lectrices et lecteurs éprouveront le même sentiment. Car là-bas comme ici, « le monde [des Blancs] est assurément coupé en deux, mais il n’est pas évident de savoir qui est de quel côté. Rien n’est ni tout noir ni tout blanc, c’est gris, et le gris est bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère ». Oui, comme le dit le personnage de Vess, la grand-mère de Toya Gardner, les racistes ordinaires fonctionnent par intermittence comme des lucioles dans la nuit ; il faut être très attentifs pour les reconnaître.

          La leçon essentielle à retenir du livre de David Joy est que le manteau du silence que l’on jette sur le passé – tout en chérissant les vestiges qui en témoignent – est une couverture dangereuse parce qu’il révèle tôt ou tard les germes de la discorde, des conflits. Oui, quand on passe sa vie à ne jamais parler du passé que nous avons en commun, on vit dangereusement. Il suffit qu’un jour, un rien le rappelle et l’apparente fraternité vole en éclats ! Cette portée universelle du sujet du roman, le blogueur Yan l’a bien comprise dans son article sur le site Encore du noir : « Si Les deux visages du monde parle des États-Unis et de ces sujets au coeur de la bataille culturelle que se livrent les deux camps, il parle aussi de la manière dont vit une communauté, des courants qui la traversent, de ses ambiguïtés comme ses contradictions, de ses silences aussi. De ce que l’on accepte par commodité, pour maintenir le verni de la sociabilité, et qui parfois, devient insupportable ». Bravo !

          Au regard de l’analyse qui vient d’être faite, je ne peux m’empêcher de dire que quand un écrivain américain pourfend le racisme, les médias français sont prompts à saluer son talent ainsi que son œuvre, mais quand un Africain-Français dépeint le racisme ou le passé esclavagiste de la France, il ne rencontre que leur indifférence, sinon leur mépris. C’est aussi le sentiment de Pierre-Yves Bocquet, Directeur adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, au regard de l’accueil critique très restreint reçu par le film Ni chaînes Ni Maîtres du réalisateur Simon Moutaïrou. Pourtant, dit-il, ce film événement dans la production cinématographique française présente la lutte des esclaves noirs pour leur liberté (à travers le marronnage) « avec une vraie ambition de réalisme, un vrai regard original et de vrais moyens ». Nous nous demandons avec lui si cette attitude des médias ne vise pas à décourager ceux qui ambitionnent de revisiter notre passé esclavagiste et colonial pour élargir les connaissances des jeunes générations. Je voudrais préciser ici que dans Les deux visages du monde, David Joy fait exactement ce que je fais dans mon livre Les Français noirs et la République : tout mettre sur la table et parler du passé que nous avons en commun au lieu de vivre dans une illusoire fraternité ! Tous les Français qui se pâment d’admiration pour le sujet du livre de David Joy doivent prendre le temps d’interroger leurs propres sentiments et le regard qu’ils portent sur les autres en cherchant autour d’eux ce que leurs compatriotes noirs disent du silence jeté sur notre passé, des statues dressées pour dire qu’on est fier de ses ancêtres… Retenons tous cette phrase d’un des personnages blancs du livre : « on peut être fier d’où l’on vient et pas de tout ce que l’histoire implique. C’est ce que tant de gens semblent pas capables de piger ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les deux visages du monde, 423 pages.

Auteur : David Joy

Éditeur Sonatine Édition, 2024 pour la traduction française.

Gagny (93) accueille l’exposition « Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France » en mai 2025

         Dans son programme des manifestations de l’année 2025, la ville de Gagny a choisi de présenter au public durant tout le mois de mai notre exposition Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France. Ce projet arrêté depuis bientôt un an entre dans le cadre de la commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage et se déroulera à la médiathèque Georges Perec. Une occasion pour les populations de cette commune et des environs de découvrir des personnalités noires qui ont marqué leur époque depuis la Révolution jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

          Afin de ponctuer de manière vive la journée nationale commémorant la fin officielle de l’esclavage des Africains dans nos colonies des Amériques de de l’océan Indien, une conférence avec le coprésident de La France noire est prévue le 10 mai à 11h.

          Les membres du conseil d’administration de notre association se joignent aux coprésidents – Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI – pour remercier la municipalité de permettre à la médiathèque Georges Perec de varier ses choix culturels en offrant notre exposition sur la contribution des Noirs à l’Histoire de France à ses administré(e)s.

Raphaël ADJOBI

Le lycée René Auffray à Clichy accueille LES NOIRS ILLUSTRES ET LEUR CONTRIBUTION A L’HISTOIRE DE FRANCE

          Le jeudi 16 et le vendredi 17 janvier 2025, La France noire était au lycée René Auffray pour présenter aux jeunes son exposition sur Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France. Le séjour dans cet établissement de la région parisienne a été organisé par notre collègue documentaliste – Madame Véronique Gauweiler – qui avait le souci de diversifier les connaissances des lycéens. Cinq enseignants ont inscrit leurs différentes classes aux dix heures de rencontres prévues avec le conférencier de notre association. Merci à eux d’encourager ainsi la collègue documentaliste qui fait preuve d’imagination pour dynamiser la vie culturelle de l’établissement.

          Au regard de notre expérience d’intervenant, c’est le premier établissement où la diversité de la population scolaire est très évidente. Ce qui suppose qu’une connaissance des multiples populations qui ont forgé la citoyenneté française d’aujourd’hui s’y impose. Et l’occasion a été donnée au conférencier de souligner de manière particulière ce fait afin que chacun puisse savoir comment et pourquoi il est Français.

          Dans la galerie des portraits de notre exposition, Solitude et Louis Delgrès – des résistants au rétablissement de l’esclavage prononcé en 1802 par Napoléon – ont retenu l’attention de nombreux lycéens. Et si certains ont reconnu qu’ils ignoraient totalement la part nègre de l’écrivain Alexandre Dumas dont ils connaissaient le nom et les titres de certaines oeuvres, d’autres, plus nombreux, se sont arrêtés sur les figures de Charles N’Tchoréré et de Madhiba, deux soldats français issus des colonies dont les actions d’éclat les ont séduits. Chose très réjouissante parce qu’elle est la preuve que les jeunes sont capables de sortir des sentiers battus jalonnés par les célébrités sans cesse mis au-devant de la scène.

         C’est toujours avec un grand plaisir que nous découvrons des établissements où les professeur(e)s documentalistes jouissent d’une certaine liberté d’action et proposent aux enseignants des voies pour varier les connaissances des jeunes. Et c’est le cas du lycée René Auffray avec notre collègue Véronique Gauweiler. Nous savons tous que nos centres d’intérêt sont variés et parfois différents ou divergents. Il importe donc que nous soyons respectueux de ceux qui s’intéressent à d’autres savoirs et enrichissent par voie de conséquence la jeunesse. Surtout quand il s’agit de nos histoires françaises que nous ne pouvons nous permettre d’ignorer.

Raphaël ADJOBI

Exposition ZOMBIS LA MORT N’EST PAS UNE FIN

L’exposition « Zombis la mort n’est pas une fin ?» qui se tient au musée du Quai Branly jusqu’au 16 février 2025 nous fait voyager à Haïti à la découverte du vaudou haïtien.
Au gré des déambulations à travers les espaces de l’exposition, on découvre les différentes réalités que recouvre le terme zombi, souvent réduit au cinéma et à la télévision à une créature assoiffée de sang et symbole d’une mort contagieuse. Cette exposition revient à l’origine, aux sources de cette pratique d’origine ouest africaine, le mot zombi désignant un revenant, un fantôme, une entité néfaste qui renvoie toujours à la notion de « mauvais mort ».

Arrivée en même temps que les Africains victimes de la traite atlantique, cette figure mystérieuse du zombi s’est transformée au contact des croyances chrétiennes et caribéennes.

Qu’est-ce qu’un zombi alors dans le vaudou haitien ? La zombification consiste à droguer une personne qui est enterrée puis exhumée. Elle se retrouve privée de liberté et condamnée à errer dans les rues ou les cimetières. Le terme de zombi recouvre plusieurs réalités. Cela peut être une personne dont on veut se débarrasser, ou une personne désocialisée, atteinte de troubles psychiatriques, ou encore une personne qui a usurpé l’identité d’un homme disparu et qui vient combler ainsi un vide familial.

L’exposition s’ouvre sur la reconstitution d’un temple vaudou. En progressant, on a la reconstitution d’un cimetière sur lequel règne le Baron samedi et son épouse Grande Brigitte, déités appartenant au panthéon vaudou. Les sociétés secrètes, propres à cette religion, sont représentés par des personnages à taille humaine, qui constituent « l’armée de l’ombre ».

Huit histoires de zombification, sur fond de dispositifs sonores, font comprendre au visiteur que ce ne sont pas des fantasmes mais bien des réalités précises.

La dernière partie de l’exposition fait une large part à la création artistique avec des tableaux figuratifs, des tapisseries reprenant les mythes et les symboles du vaudou.

Et bien sûr l’exposition se termine sur la récupération du zombi par le cinéma américain dès les années 1930. La nuit des morts-vivants (1968) marque un tournant de ce genre horrifique qui traduit les peurs collectives de notre époque.

On quitte cette exposition, partagé entre un esprit rationnel qui n’a pas trouvé de réponses satisfaisantes et l’intuition d’une autre réalité, peuplée d’esprits en proie à des maléfices, de forces qui nous dépassent et que nous ne maîtrisons pas. La question de l’intitulé de l’exposition reste en suspens…

Annie BIARD