vendredi 17 avril 2025, dans le cadre de la Commémoration de « La double dette d’Haïti » (17 avril 1825 – 17 avril 2025) aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (F.M.E) a organisé un forum réunissant les associations membres de cette institution. La France noire y était donc conviée et était représentée par ses coprésidents Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI.
Il était important pour les acteurs culturels et mémoriels soucieux de mieux faire connaître nos histoires françaises de se pencher sur la teneur des documents officiels par lesquels le pouvoir français, avec l’ordonnance du roi Charles X en 1825, a imposé à la première République noire du monde un impôt en guise de punition pour s’être volontairement affranchie du joug de l’esclavage. Et l’occasion fut riche de rencontres, au regard de la foule présente aussi bien dans le hall de la Maison des archives nationales – où se tenait le forum – que dans son grand amphithéâtre où s’est tenue la cérémonie officielle suivie de la « table ronde » et des échanges avec le public comprenant les associations membres de la F.M.E ainsi que les visiteurs.
Retenons qu’à la conférence de Vienne de septembre 1814 à juin 1815, les pays vainqueurs de Napoléon Bonaparte réunis pour rédiger les conditions de la paix, et donc de déterminer les nouvelles frontières – tout en établissant un nouvel ordre pacifique entre Européens – avaient reconnu à la France le droit de reconquérir Haïti déclaré indépendant en janvier 1804 après sa victoire sur les troupes napoléoniennes à la bataille de Vertières en novembre 1803. Haïti était effectivement libre mais isolé sur la scène politique internationale parce que « ni les États-Unis, ni les puissances européennes n’ont officiellement reconnu son indépendance » (Les notes de la F.M.E n°4). C’est donc fort de ce consensus – qui en réalité n’engageait que la France – que Charles X ordonna à Haïti le paiement de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance de son indépendance. Ce qui suppose qu’en cas de refus c’est la reconquête qui s’imposera.
Cependant, il est bon de signaler qu’avant le règne de Charles X, durant dix ans la France avait vainement tenté de reprendre Haïti. C’est à partir de 1814 avec les premières relations diplomatiques entre les deux pays que le pouvoir post-napoléonien demanda à Haïti de « réintégrer purement et simplement l’Empire colonial français ». Ce qui fut refusé par les dirigeants haïtiens. En 1821, reprenant une idée du premier président de la République haïtienne, Alexandre Pétion, le président Boyer qui vient de lui succéder propose à la France la reconnaissance de son pays contre le paiement d’une indemnité qui serait le rachat de l’île. A l’avènement de Charles X en 1824, et devant l’avidité de plus en plus grande de ses partisans, le roi transforma cette proposition de rachat en indemnisation des colons propriétaires des terres et des esclaves qui les cultivaient ; ce qui permettait de multiplier par dix le chiffre qui semblait convenu entre les deux parties. En effet, ce sont les grandes fortunes coloniales qui, revigorés par un pouvoir ultra royaliste, ont arrêté la liste de ceux qui ont eu droit à l’indemnité réclamée au regard du nombre d’esclaves déclarés. Il reste bien entendu que c’est la force de l’esclave travaillant la terre – donc sa valeur par rapport à ce qu’il peut produire – qui fait la fortune et non la terre nue. En d’autres termes, la terre que veulent racheter les gouvernants haïtiens ne vaut rien aux yeux des anciens colons anti-révolutionnaires et anti-républicains ! Les esclaves perdus, si ! Les indemnités seront donc calculées selon les têtes nègres perdues par chaque colon, et devront êtres versées dans un délai de cinq ans !
Que veut dire « La double dette » ?
Pour payer la dette qui lui a été imposée et exigée par le pouvoir de France, Haïti a été contraint d’emprunter la somme exigée aux banques françaises par le biais de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), elle-même chargée de répartir cette somme entre les grandes fortunes coloniales ! Pas mal du tout le beau tour de passe-passe ! Les contre-révolutionnaires ou ennemis de la République venaient de triompher ! Évidemment, à leur tour, les banques ont imposé à Haïti un remboursement de la somme avancée avec des intérêts exorbitants sur près de 100 ans !
Il est aussi intéressant de savoir qui a effectivement payé cette « double dette ». A l’époque, il n’y avait que les paysans, fraîchement sortis de l’esclavage ou du travail forcé, auxquels il pouvait être demandé l’effort nécessaire au remboursement de cette « double dette ». Par voie de conséquence, les pouvoirs successifs, jouant les intermédiaires entre la force productrice du monde paysan et la force prédatrice du pouvoir français avec ses banques, tenteront de se donner un train de vie respectable en prélevant leur part sur le travail du paysan ! Tout à fait comme dans toute colonie dirigée par un valet local. Ainsi, sans envahir Haïti, la France a fait travailler le peuple haïtien pendant près de 100 ans pour elle et ses banques ! Quel talent !
Aujourd’hui, l’heure des comptes a sonné ! En 1825, la France avait officiellement reconnu et chiffré la valeur de la force productrice du nègre pouvant être évaluée sur les années passées en esclavage de génération en génération. Ce qui veut dire que tôt ou tard, quelqu’un devra passer à la caisse pour les 100 ans de travail accompli sous la contrainte par les Haïtiens. « L’histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début » (David Grann – La note américaine).
Raphaël ADJOBI
