L’ANCÊTRE NOIR DE CHARLOT : Bert Williams ou l’autre Chaplin (par Chloé Delos-Eray)

Les légendes ont la vie dure, mais la vérité finit toujours par les rattraper. Sans les évincer de leur piédestal, la vérité s’installe dans le présent et change notre regard non seulement sur les légendes mais nous aide aussi à réfléchir sur la fabrique de l’histoire. Elvis Presley est vu différemment depuis que Sister Resetta Tharpe est reconnue l’inventrice du Rock’n’Roll (Jean Buzelin vient de lui consacrer un livre). Voici une nouvelle vérité : la figure légendaire de Charlot a un ancêtre noir !

Un article de Chloé Delos-Eray / Télérama n° 3940 du 16/07/25

          « Il n’y a pas de Charlie Chapelin sans Bert Williams », assène le réalisateur Justin Simien dans la série documentaire Hollywood Black, encore inédite en France.

          Né en 1874 aux Bahamas, Williams compte parmi les étoiles noires éclipsées de l’usine à rêves, de celles qui en ont pourtant posé les jalons. Il arrive sur le devant d’une scène américaine prise d’assaut par les minstrels shows – ces pièces post-lois Jim Crow, véhiculant une kyrielle d’archétypes racistes. Du premier spectacle noir de Broadway (In Dahomey) qu’il cocrée en 1903 à la scène des Ziegfeld Follies, dont il rejoint la troupe au début des années 1910, en passant par le succès du morceau Nobody (1905), il tire son épingle du jeu grâce à un personnage de vagabond malchanceux qui apporte un peu d’universalisme à ces poncifs ségrégationnistes.

          Une silhouette qui n’est pas sans rappeler celle qui fera le triomphe de Charlie Chapelin à partir de 1914 et la sortie de Charlot est content de lui. Si Bert Williams est, de son côté et malgré sa complexion, forcé de se noircir le visage au liège pour ne pas « troubler » les publics blancs, la ressemblance est là. Couvre-chef en équilibre sur la tête, queue-de-pie mal taillée et la démarche chaloupée… Le coon (nom dépréciatif donné à cet archétype noir des minstrels shows) de William et le clochard de Chaplin sont deux clowns tristes faits du même bois.

          Gauches, débrouillards, candides, ils sont aussi romantiques – en 1913 dans le projet avorté Lime Klin Field Day pour l’un, en 1914 dans Charlot rival d’amour pour l’autre – et de mauvaise foi parfois, comme lorsqu’il s’agit de jouer aux cartes, dans Natural Gambler (1916) pour Williams et pour Chaplin dans l’Emigrant (1917).

          Les deux zouaves vont dans la vie avec le même émerveillement, la même mélancolie. On décrit Williams comme « l’homme le plus drôle qu’[on ait] jamais vu, et le plus triste qu’[on ait] jamais connu ». Les grimaces dissimulent souvent un grand sérieux. Qu’il s’agisse de sacrifier son visage au black face pour le bien de la communauté noire ou d’être poussé loin des rivages de son pays par une vague maccarthyste…

Chloé Delos-Eray

La MISSION DAKAR – DJIBOUTI (1931 – 1933) déconstruite par des contre-enquêtes

          A l’ère des programmes de restitution des biens acquis par la France sur les territoires qui constituaient son empire colonial, l’exposition « Mission DAKAR – DJIBOUTI Contre-enquêtes » que propose le Musée du quai Branly – Jacques Chirac offre une belle occasion au public d’avoir une idée plus précise de ce qui fait débat aujourd’hui et empoisonne les relations entre notre pays et les peuples de certaines contrées du monde.

          La « mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti », partie en mai 1931 et rentrée en février 1933, fut parmi toutes les missions la plus médiatisée à son époque et la plus étudiée depuis 1980. Elle a sans doute marqué les esprits plus que tout autre du fait que Michel Leiris, l’un des onze membres de cette expédition dirigée par l’ethnologue Marcel Griaule, a publié dès 1934 son journal personnel intitulé L’Afrique fantôme, dans lequel il jette le doute sur les conditions d’enquête et d’acquisition des objets et qualifie même de « rapt » le vol des objets rituels en pays dogon. Il convient de signaler aussi que certains membres de l’expédition ont démissionné. Sans doute rebutés par le mode opératoire de la mission. En effet, outre « les dons issus de saisies militaires ou coloniales », les vols étaient réalisés par « réquisitions sous la menace ou prélèvements furtifs et clandestins dans les cavernes ou les sanctuaires ».

« Je suis d’avis qu’il faut tout raconter » (Michel Leiris)

          Et c’est justement pour avoir une idée assez claire de la présence dans nos musées de certains objets qui semblent de toute évidence attachés à la spiritualité des populations, à des pratiques médicales, à la chefferie ou à la royauté que des chercheurs de ce XXIe siècle (Français et Africains) sont partis sur les traces des membres de cette mission qui a traversé l’Afrique d’ouest en est en vingt mois. Bien sûr, les membres des contre-enquêtes n’ont pas parcouru les quatorze pays africains (tous alors sous domination française, sauf l’Ethiopie), ils n’ont pas non plus situé géographiquement les 3 600 objets prélevés, les 370 manuscrits, ni les 70 ossements humains ; mais la confrontation de quelques images des objets avec les populations des lieux choisis a permis des témoignages éloquents et parfois bouleversants. Preuve que le passé est encore vivant.

          Signalons un autre aspect de de ces contre-enquêtes : l’invisibilisation des femmes et des acteurs locaux de la mission Dakar-Djibouti qui n’apparaissent pas dans les témoignages officiels mais sont bien présents dans les archives. La scientifique Deborah Lifchitz, née en 1907 à Varsovie (Pologne), est la première ethnologue formée en France à contribuer à une expédition collective. Titulaire d’un brevet en langue abyssine, sa présence en Éthiopie fut précieuse. Quant aux nombreux acteurs locaux, il est désormais connu que sans eux – en Afrique ou ailleurs – aucune mission européenne n’aurait obtenu le succès escompté. Ils encourent les plus grands risques. Je ne peux m’empêcher de parler ici du sort infligé à ce jeune écolier malien de 13 ans qui devient l’informateur de la mission Dakar-Djibouti sur de nombreuses pratiques locales. Le chef de l’expédition, Marcel Griaule, « séduit par sa vivacité et sa sincérité, décide de poursuivre la mission avec lui, malgré l’opposition de son père, dans le but de l’utiliser comme interprète et le former à l’ethnographie durant le voyage. Son aventure s’arrête au Cameroun où il est licencié » … Tout le monde devine que cet enfant a été à jamais perdu pour ses parents.

          L’exposition sur les contre-enquêtes de la mission Dakar-Djibouti se poursuit jusqu’au 14 septembre 2025 au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Ne manquez surtout pas le visionnage des courtes vidéos très instructives qui la structurent comme pour marquer les étapes significatives du parcours des chercheurs et les analyses qu’ils en tirent.

Raphaël ADJOBI

CERCLE CONDORCET DU SÉNONAIS (CCS) : conférence – débat autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE

Le Cercle Condorcet est un ensemble d’associations implantées sur tout le territoire français et dans un certain nombre de pays étrangers. Fidèle à l’esprit de la Ligue française de l’enseignement (et de l’éducation permanente) qui a porté ce groupement d’associations sur les fonts baptismaux en 1987, le Cercle Condorcet du Sénonais (CCS) promeut l’esprit critique permettant de combattre la désinformation ; et dans la pratique, afin que ce projet soit visible pour toutes et pour tous, il tient à « donner aux citoyens l’occasion de se réunir afin d’affiner leur réflexion et jouer pleinement leur rôle dans le débat public, pour une démocratie enrichie et renouvelée » (Wikipédia). Et c’est justement là que ce projet rencontre celui de la collection Questions contemporaines des Éditions l’Harmattan qui a choisi de publier le dernier essai de Raphaël ADJOBI, fondateur et coprésident de l’association La France noire. Dirigée par le trio formé par les universitaires Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Denis Rolland, cette collection a un objectif clair : « offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective ». L’association La France noire profite de la rencontre de ces deux idéaux pour s’exprimer publiquement hors du circuit scolaire (collèges et lycées) où elle évolue depuis huit ans ! Rendez-vous donc à SENS (89) le mercredi 24 septembre à 18h30 autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE avec Raphaël ADJOBI.

UN DÉPUTÉ GUYANAIS INTERROGE LA CONSCIENCE DES FRANҪAIS sur la restitution des ossements des colonisés

Nous savons tous que la violence est la marque commune à toutes les colonisations ; avec parfois des spécificités. Et parmi les spécificités, la décapitation des colonisés fut significative dans les pratiques des Européens. Les milliers de crânes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme en témoignent. Le 7 juillet 2025, à l’Assemblée nationale, lors du débat sur la restitution par la France du Tambour parleur Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire, les députés Jean-Victor Castor (Guyane) et Frédéric Maillot (Réunion) ont marqué les esprits en revenant sur cette marque du passé qui demeure vive dans l’actualité de certains de nos compatriotes. En effet, las des tergiversations de l’Assemblée nationale autour de la demande de restitution de 6 corps de leurs ancêtres formulée par les autochtones de la Guyane, Monsieur Jean-Victor Castor a pris la parole en leur deux noms pour interroger la conscience de leurs collègues, et à travers eux nous tous qui jurons la main sur le cœur que nos élus nous représentent et expriment donc nos volontés ; alors même que nous savons très bien que nous ignorons très souvent de quoi il est question dans les débats du simple fait que nos élus ne viennent jamais devant nous pour un compte rendu de leur mandat ! Lisez donc ce texte en imaginant que ce député guyanais s’adressait à vous comme à chacun de ses collègues.

Raphaël ADJOBI

LES MOTS DU DÉPUTÉ JEAN-VICTOR CASTOR

« La violence de la colonisation, nous la connaissons, nous, en Guyane. Et donc je sens ce lien avec les peuples d’Afrique, les peuples d’Asie, tous ces peuples qui ont été colonisés par l’Occident.

La violence dont on parle, c’est une violence qui, pour la Guyane, part de la Terra Nullius (« terre de personne »)*. La Terra Nullius, ce sont ces colons Jésuites qui sont arrivés et qui ont dit : quand nous sommes arrivés, il n’y avait personne ; et les terres étaient en friche. Le résultat est qu’aujourd’hui, chez nous en Guyane, c’est un préfet qui décide à qui il attribue les terres, y compris aux peuples autochtones ! [Et pourtant] Il y a eu un génocide. Des centaines et des centaines de milliers d’autochtones ont été massacrés. […] Et aujourd’hui, ils réclament la restitution de six corps, six restes humains.

Chers collègues, il y a une proposition de loi qui est là, qui traîne dans les coulisses […], une loi cadre qui propose la restitution pour nos pays colonisés encore : Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie, Nouvelle Calédonie… Et ce texte n’arrive pas à avoir l’aval des groupes politiques pour qu’il puisse passer… pour qu’il puisse être proposé à l’Assemblée.

Du coup, nous on se réfugie dans le texte de Madame Dessaly, au Sénat, pour qu’on ait une loi d’espèce spécifique à la Guyane, alors qu’il s’agit de centaines et de centaines de restes humains. Je vous parle de restes humains, chers collègues. C’est-à-dire que même rendre des corps aux communautés concernées, la France n’y arrive pas ! C’est à croire que ces corps-là sont encore considérés, en 2025, comme des objets !« Il faut conditionner. Il faut qu’il y ait des scientifiques qui réfléchissent aux conditions dans lesquelles la restitution va être faite ». « Collection publique ! » Mais au nom de quoi ? Et qui décide de ce principe d’imprescriptibilité ? Qui ? [Silence de mort dans l’hémicycle !] Mais dites-vous bien que ce sont des biens volés ! Ce sont des corps qui ont été volés !… Au nom de quoi [se comporte-t-on de la sorte]? De la puissance administrante ? De la puissance coloniale ? Et en 2025, on entend encore certains collègues, arriver ici, dire qu’il faut conditionner ! Mais les pauvres colonisés ne savent même pas ce qu’il y a dans vos musées… Dans l’inventaire, il n’y a pas de transparence. C’est l’opacité ! On demande quoi, si on ne sait pas ce qu’il y a ?

Rappel de l’histoire aux oublieux !

Mais quand les nazis ont envahi la France, ils ont récupéré des dizaines et des dizaines d’œuvres d’art. Et qu’est-ce que la France a fait ? Elle a réclamé, à juste titre, que tous ces biens reviennent à la nation française. Chers collègues, c’est vrai ou c’est faux ? [Silence de mort]. [Et cela] Au nom de quoi ? Au nom tout simplement [du fait] que ce sont nos biens, à nous.

Je suis en difficulté moi, ici, dans cette assemblée, à entendre encore en 2025 ces réticences. Entre les discours et les actes, il y a un écart énorme. Qu’est-ce qu’on fait de ces personnes, de ces Kali’na ? Depuis cent trente-deux ans qu’ils sont dans les musées, ici. [Qu’est-ce qu’on fait de] tous ces restes humains qui ne sont même pas connus des communautés autochtones de chacun de nos pays ? [Le député dénonce les remises à plus tard dues à la manipulation par les députés des termes PPL (proposition de loi) et PJL (projet de loi)] … En fait tout est bloqué. Je vous invite à choisir le bon véhicule législatif rapidement, parce qu’en Guyane on ne peut plus attendre. Il faut cesser le double langage !».

Jean-Victor Castor

*. La Terra Nullius, la bulle du pape Urbain II (fin XIe siècle), promulguée lors du premier appel à la croisade désigne comme « terre de personne » celle qui n’est occupée par aucun roi chrétien (souvent traduite par « terre inhabitée ») ; elle peut donc être conquise par un roi chrétien contribuant ainsi à l’expansion de la chrétienté (Aurélia Michel – Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020). Retenez donc que quand dans les écrits de notre époque certains disent que tel ou tel territoire était inhabité au moment de l’arrivée des Européens, cela n’est absolument pas vrai ou presque toujours faux. C’est un principe institué et répété de génération en génération clamant que le territoire sur lequel on met le pied n’est pas chrétien.