Nous savons tous que la violence est la marque commune à toutes les colonisations ; avec parfois des spécificités. Et parmi les spécificités, la décapitation des colonisés fut significative dans les pratiques des Européens. Les milliers de crânes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme en témoignent. Le 7 juillet 2025, à l’Assemblée nationale, lors du débat sur la restitution par la France du Tambour parleur Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire, les députés Jean-Victor Castor (Guyane) et Frédéric Maillot (Réunion) ont marqué les esprits en revenant sur cette marque du passé qui demeure vive dans l’actualité de certains de nos compatriotes. En effet, las des tergiversations de l’Assemblée nationale autour de la demande de restitution de 6 corps de leurs ancêtres formulée par les autochtones de la Guyane, Monsieur Jean-Victor Castor a pris la parole en leur deux noms pour interroger la conscience de leurs collègues, et à travers eux nous tous qui jurons la main sur le cœur que nos élus nous représentent et expriment donc nos volontés ; alors même que nous savons très bien que nous ignorons très souvent de quoi il est question dans les débats du simple fait que nos élus ne viennent jamais devant nous pour un compte rendu de leur mandat ! Lisez donc ce texte en imaginant que ce député guyanais s’adressait à vous comme à chacun de ses collègues.
Raphaël ADJOBI
LES MOTS DU DÉPUTÉ JEAN-VICTOR CASTOR
« La violence de la colonisation, nous la connaissons, nous, en Guyane. Et donc je sens ce lien avec les peuples d’Afrique, les peuples d’Asie, tous ces peuples qui ont été colonisés par l’Occident.
La violence dont on parle, c’est une violence qui, pour la Guyane, part de la Terra Nullius (« terre de personne »)*. La Terra Nullius, ce sont ces colons Jésuites qui sont arrivés et qui ont dit : “quand nous sommes arrivés, il n’y avait personne ; et les terres étaient en friche”. Le résultat est qu’aujourd’hui, chez nous en Guyane, c’est un préfet qui décide à qui il attribue les terres, y compris aux peuples autochtones ! [Et pourtant] Il y a eu un génocide. Des centaines et des centaines de milliers d’autochtones ont été massacrés. […] Et aujourd’hui, ils réclament la restitution de six corps, six restes humains.
Chers collègues, il y a une proposition de loi qui est là, qui traîne dans les coulisses […], une loi cadre qui propose la restitution pour nos pays colonisés encore : Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie, Nouvelle Calédonie… Et ce texte n’arrive pas à avoir l’aval des groupes politiques pour qu’il puisse passer… pour qu’il puisse être proposé à l’Assemblée.
Du coup, nous on se réfugie dans le texte de Madame Dessaly, au Sénat, pour qu’on ait une loi d’espèce spécifique à la Guyane, alors qu’il s’agit de centaines et de centaines de restes humains. Je vous parle de restes humains, chers collègues. C’est-à-dire que même rendre des corps aux communautés concernées, la France n’y arrive pas ! C’est à croire que ces corps-là sont encore considérés, en 2025, comme des objets ! … « Il faut conditionner. Il faut qu’il y ait des scientifiques qui réfléchissent aux conditions dans lesquelles la restitution va être faite ». « Collection publique ! » Mais au nom de quoi ? Et qui décide de ce principe d’imprescriptibilité ? Qui ? [Silence de mort dans l’hémicycle !] Mais dites-vous bien que ce sont des biens volés ! Ce sont des corps qui ont été volés !… Au nom de quoi [se comporte-t-on de la sorte]? De la puissance administrante ? De la puissance coloniale ? Et en 2025, on entend encore certains collègues, arriver ici, dire qu’il faut “conditionner” ! Mais les pauvres colonisés ne savent même pas ce qu’il y a dans vos musées… Dans l’inventaire, il n’y a pas de transparence. C’est l’opacité ! On demande quoi, si on ne sait pas ce qu’il y a ?
Rappel de l’histoire aux oublieux !
Mais quand les nazis ont envahi la France, ils ont récupéré des dizaines et des dizaines d’œuvres d’art. Et qu’est-ce que la France a fait ? Elle a réclamé, à juste titre, que tous ces biens reviennent à la nation française. Chers collègues, c’est vrai ou c’est faux ? [Silence de mort]. [Et cela] Au nom de quoi ? Au nom tout simplement [du fait] que ce sont nos biens, à nous.
Je suis en difficulté moi, ici, dans cette assemblée, à entendre encore en 2025 ces réticences. Entre les discours et les actes, il y a un écart énorme. Qu’est-ce qu’on fait de ces personnes, de ces Kali’na ? Depuis cent trente-deux ans qu’ils sont dans les musées, ici. [Qu’est-ce qu’on fait de] tous ces restes humains qui ne sont même pas connus des communautés autochtones de chacun de nos pays ? [Le député dénonce les remises à plus tard dues à la manipulation par les députés des termes PPL (proposition de loi) et PJL (projet de loi)] … En fait tout est bloqué. Je vous invite à choisir le bon véhicule législatif rapidement, parce qu’en Guyane on ne peut plus attendre. Il faut cesser le double langage !».
Jean-Victor Castor
*. La Terra Nullius, la bulle du pape Urbain II (fin XIe siècle), promulguée lors du premier appel à la croisade désigne comme « terre de personne » celle qui n’est occupée par aucun roi chrétien (souvent traduite par « terre inhabitée ») ; elle peut donc être conquise par un roi chrétien contribuant ainsi à l’expansion de la chrétienté (Aurélia Michel – Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020). Retenez donc que quand dans les écrits de notre époque certains disent que tel ou tel territoire était inhabité au moment de l’arrivée des Européens, cela n’est absolument pas vrai ou presque toujours faux. C’est un principe institué et répété de génération en génération clamant que le territoire sur lequel on met le pied n’est pas chrétien.