BLACK BOY de Richard Wright (une analyse d’Annie BIARD)

          Le pouvoir de la littérature sur la construction de l’individu n’est plus à reconnaître. La lecture de Black Boy de Richard Wright en est un exemple flagrant.

          Cette autobiographie, publiée en 1945, est un des premiers romans écrit par un Afro-Américain. Elle retrace son enfance et son adolescence dans le Sud des États-Unis dans les États du Mississipi et du Tennessee, au début du XXe siècle.

          Dans ces États du Sud, une ségrégation raciale, violente et stricte, règne et s’appuie sur les lois Jim Crow, mises en place à la fin du XIXe siècle et dont le but est de tenir sous-domination les Afro-Américains.

          Tout au long de son récit, Richard Wright dépeint la violence quotidienne au sein de sa famille, qui ne connaît que les coups en matière d’éducation, puis en grandissant la violence des Blancs qui se manifeste de façon totalement inattendue et incompréhensible pour l’enfant ou l’adolescent qu’il est. Cet apprentissage de la vie se fait donc sous le signe de la peur, une peur omniprésente que ce soit dans les relations familiales ou dans la société.

          Sous le signe également de la faim, de la pauvreté avec une mère devenue paralysée, obligée de retourner chez la grand-mère qui affiche une religiosité intransigeante et insupportable pour l’auteur.

          Ce qui est admirable dans ce roman, c’est que cet enfant noir, toujours en lutte pour sa survie, résiste à la soumission, seul contre tous, Noirs ou Blancs. Il va découvrir que d’autres mondes existent à travers la lecture de romans qu’il se procure en cachette. Dans le Sud ségrégationiste, les Noirs ne doivent ni lire ni penser par eux-mêmes. Ces auteurs qu’il découvre vont lui servir de guide et renforcer la confiance en lui qu’il peut sortir de cette assignation et se construire une autre vie. Mais ces possibilités ne peuvent se réaliser qu’en quittant le Sud.

          Ce récit permet de ressentir pleinement l’atmosphère de racisme, de haine et de violence qui régnaient dans ces États malgré la fin de l’esclavage et qui imprégnaient toujours les esprits et les comportements de la population blanche comme des marques ineffaçables.

Annie BIARD

         

LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat (une analyse de Liss Kihindou)

Les poètes ont une façon de dire les choses qui leur est propre. D’un récit, d’une rêverie, d’une peine, d’un combat personnel, de tout ce qui fait le monde qui nous entoure (animal, végétal, minéral…), l’imagination du poète en fait une œuvre qui surgit comme un précipité dans un vase. Une trace visible, posée là ! Une marque tangible que le lecteur curieux découvre par un travail de décomposition comme pour suivre avec délectation le chemin parcouru par l’auteur pour y parvenir. Chaque texte est donc une invitation au voyage. Et si le lecteur a une âme quelque peu sensible à la poésie, il arrive qu’il s’exclame : « Mon Dieu, que c’est si bien fait ! Tisser une si belle toile avec des mots ! » Douteriez-vous de ce que je dis ? Tenez, lisez ceci :

Lettre de la fourmi soldate

J’étais allongé dans l’herbe. Une fourmi soldate me demanda :

« Quelle est ton utilité sur terre ? Tu ne vois pas que tu te mets en

travers de notre route et de la marche du monde ? »

Au lieu d’écraser cette fourmi impertinente, je lui réponds :

« Attends ! Laisse-moi me mettre à ton diapason… »

« Ne me parle pas de diapason, vous êtes en train de casser les

harmonies naturelles. Réponds à ma question ! »

Que répondre ? Aucune harmonie chez nous : la loi de la guerre !

Marche ou crève !

« À quoi sert votre cerveau puissance 10 ? Il y a quelque chose qui ne

tourne pas rond chez vous ! »

C’est vrai ! Nous avons deux jambes, mais nous marchons sur la tête.

Nous épuisons les ressources naturelles… Nous nous épuisons,

portant aux nues ceux qui nous dominent.

« Vous avez peut-être besoin d’aide pour vous débarrasser de vos

tyrans ? Nous pouvons entrer en eux par les narines, la bouche, les

oreilles, le trou du cul et les ronger de l’intérieur. »

Des chevaux de Troie par milliards !

« Nous sommes prêtes, pour notre survie à tous. »

                                                                                                             20 mars 2021

Je vous laisse découvrir l’analyse des LETTRES SAUVAGES de Bernard Périllat par la poétesse Liss kihindou. Ce n’est pas souvent que l’on a le plaisir de voyager dans les pages d’un poète la main dans celle d’un autre poète ou poétesse qui veut bien nous servir de guide.

Bonne Lecture. Et puisque Noël frappe à nos portes, pensez à glisser ce livre comme cadeau à un(e) ami(e) qui aime lire ou écrire (ou les deux à la fois) – A commander chezn votre libraire ou chez l’Éditeur : L’Arbre à Musiques 10, rue Rubens 75013 Paris. Cliquez pour accédez à l’article de Liss Kihindou.

Le collège Marie-Noël de Joigny (89) accueille l’exposition L’INVENTION DU RACISME

          Retenons tout de suite qu’il y a au collège Marie-Noël de Joigny (89) un club de lutte contre le racisme ! Quelle merveilleuse idée ! Au regard de l’enthousiasme manifesté par quelques uns de ses membres à la découverte de notre exposition, on peut se demander pourquoi les initiateurs de cette belle œuvre n’ont-ils pas pensé plus tôt au travail de l’association La France noire qui a son siège dans cette ville ? En tout cas, nous sommes très reconnaissants à notre collègue Delphine MAZA qui a eu l’excellente idée de permettre aux enseignants de cet établissement scolaire d’exploiter le savoir-faire de notre association dont les travaux sont approuvés par l’Éducation nationale et la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (F.M.E).

          Du mardi 14 au vendredi 17 octobre 2025, La France noire est intervenue pendant 9 heures devant les élèves de quatrième et troisième pour leur montrer que la diversité de la population de la France d’aujourd’hui s’explique par deux histoires qui ont donné naissance à un phénomène connu de tous : le racisme ! En effet, ce n’est pas parce que les « Blancs » sont racistes qu’ils ont entrepris la mise en esclavage des Africains et le partage de leur continent ou la conquête des autres continents. C’est bien parce qu’ils ont voulu justifier leur volonté de prédation alimentée par l’appât du gain qu’ils ont inventé le racisme : catégorisation et hiérarchisation des êtres humains. Ce qui suppose dans leur esprit des êtres supérieurs et des êtres inférieurs selon des critères arrêtés par eux-mêmes. C’est la mise en pratique de cette théorie de la supériorité des « Blancs » sur les autres peuples de la terre que l’exposition souligne en y ajoutant des preuves de l’origine de la diversité des êtres humains à partir de l’Afrique, leur origine commune.

          Merci aux collègues qui ont montré une grande attention au travail de l’intervenant afin d’en tirer quelque profit pour l’instruction des jeunes. Merci à notre collègue Arnaud, professeur documentaliste, qui a été une aide précieuse durant cette semaine et surtout pour l’installation et la désinstallation de l’exposition.

Raphaël ADJOBI

Elles militent pour rendre plus visible la contribution des femmes à l’Histoire de l’humanité

Aujourd’hui, presque toutes les femmes sont d’accord avec Simone de Beauvoir pour dire que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » (Le deuxième sexe) et qu’il convient de prendre la parole pour déconstruire les paradigmes à l’origine du déni de leur rôle dans les inventions et innovations qui ont fait progresser l’humanité. En effet, à partir des années 2000, une nouvelle classe de chercheuses a donné un essor formidable à cette idée soulignée par Simone de Beauvoir en mettant l’accent sur l’invisibilité de la femme à travers les siècles : 
Marylène Patou-Mathis
(L’homme préhistorique est aussi une femme), Sophie de Beaune (conseillère scientifique du livre et du documentaire Lady sapiens), Olivia Gazalé (Le mythe de la virilité). Les journalistes Titou Lecoq (Les grandes oubliées) et Léa Mormin-Chauvac (Les sœurs Nardal) ont rejoint – respectivement en 2021 et en 2024 – ce combat qui participe à rendre plus visible la contribution de la femme à l’histoire de l’humanité. Saluons ici la voix magnifique de la poétesse Liss Kihindou qui vient s’ajouter à ce travail collectif par un hommage aux pionnières de ce combat. 

LES RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE 2025 À BLOIS (28e édition)

Une chose est certaine : il ne faut pas se lever un matin pour prétendre participer à ce rendez-vous annuel à Blois. Le programme est très lourd et difficilement compréhensible parce que fait d’un mélange de l’ordre du temps ou des journées avec l’ordre des thématiques arrêtées par les organisateurs. Ainsi, sur la journée en cours, vous pouvez lire des thématiques prévues les jours suivants ! Par ailleurs, cette programmation exige une bonne connaissance de la ville et des différents sites où ont lieu les conférences qui – il faut le reconnaître – constituent de véritables attractions. Ne comptez pas sur les guides locaux qui eux-mêmes ont une connaissance médiocre des différents sites. Seules les habitués – après des années de tâtonnement – connaissent les règles du jeu et sont présents au bon moment et au bon endroit au moins une demi-heure avant la conférence.

Les Rendez-vous de l’histoire se présentent avant tout comme une concentration des maisons d’édition au centre de la ville de Blois. Une véritable plaque tournante pouvant occuper le visiteur durant une demi-journée, voire une journée entière. C’est le pays des lecteurs et des découvreurs d’histoires. Ici, chaque maison d’édition tente de montrer sa singularité à travers ses classiques et ses nouveautés. Malheureusement, dans cette présentation, les éditions L’Harmattan ont étrangement transformé leur stand en une aire de séances de dédicace pour auteurs régionaux de l’hexagone ! Résultat, un stand pauvre en titres accrocheurs, alors que leur voisin – les éditions Karthala – est resté fidèle à sa ligne de publication. Ce dernier éditeur semble avoir compris que les visiteurs veulent non seulement retrouver l’âme de la maison mais aussi des ouvrages qu’ils ne voient pas dans leur librairie. Je suis donc rentré avec 2 livres de cette maison d’édition, 1 livre des éditions Le Passeur, et 1 livre d’un éditeur que je ne connaissais absolument pas mais qui a retenu mon attention par la pertinence de son sujet : COMMENT LES IRLANDAIS SONT DEVENUS BLANCS (Une lumineuse traduction du livre de l’Américain Noël IGNATIEV par Xavier Crépin, publié par les éditions Smolny).

Raphaël ADJOBI

LE SILENCE ET LE BRUIT

Dans son livre Le monde perdu du Kalahari, l’explorateur Laurens van der Post raconta une rencontre qui le transforma à jamais. Parmi les peuples indigènes du désert, il découvrit un univers où la nature n’était pas une notion lointaine, mais une expérience vivante, quotidienne, sacrée. Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.

Lorsque Laurens avoua qu’il n’entendait rien, qu’il ne voyait qu’un ciel silencieux, ils crurent d’abord qu’il plaisantait. Mais en comprenant qu’il disait vrai, ils s’attristèrent. Ils le regardèrent avec compassion, comme on regarde quelqu’un privé de quelque chose d’essentiel.

Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.

C’est alors que Laurens comprit la fracture qui sépare le monde occidental – qui a bâti machines et cités saturées de bruit – de celui de ceux qui savaient encore écouter le silence profond, celui où chante le cosmos.

Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.

Le monde littéraire, 22 août 2025

Dans la préface de son livre Histoire du silence, Alain Corbin écrit :

« Dans le passé, les hommes goûtaient la profondeur et les saveurs du silence. Ils le considéraient comme la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. […] Le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait la condition de la fusion. Il présageait la durée du sentiment. Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».