Le souvenir de l’esclavage continue de hanter les mémoires des Afro-américains qui en trouvent l’expression à travers la littérature. C’est ainsi que le prix Pulitzer 2025 de la fiction a été attribué au roman James de Percival Everett, roman dont le thème principal est l’esclavage. Il s’agit d’une réécriture du roman de Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn, mais racontée d’après le point de vue de l’esclave, Jim, à la première personne.
Lorsque Sadie, l’épouse de Jim, surprend une conversation selon laquelle Miss Watson, la « missa » de son mari, a le projet de le vendre à la Nouvelle Orléans, elle l’en informe. Sans hésiter, Jim décide de s’enfuir dans le nord afin de gagner suffisamment d’argent pour racheter sa femme et sa fille Lizzie. Jim devient donc un esclave fugitif avec toutes les conséquences qui en découlent. Il se réfugie d’abord sur une île où le hasard fait qu’il retrouve un jeune garçon fuyant la violence et l’alcoolisme de son père , Huck qu’il connaît très bien. S’ensuit alors un récit émaillé de nombreuses péripéties et des rebondissements parfois à la limite du crédible. Mais le lecteur est emporté par ce récit d’aventures et par la leçon d’histoire qu’il nous donne : la vie des esclaves à la veille de la guerre de Sécession, la violence permanente qui les maintient dans un état où ils peuvent être fouettés, battus, pendus pour des prétextes plus ou moins futiles, comme le vol d’un crayon, et les femmes violées sans possibilité de se défendre.
En prélude du roman, quatre chansons extraites du carnet de Daniel Decatur Emmet nous rappelle que ce compositeur américain est le fondateur de la première troupe de blackface.
Le personnage éponyme Jim/James, comme cette double identité, parle un double langage « petit nègre » pour les blancs et le langage « blanc » qu’il feint d’ignorer mais qu’il utilise avec ses compagnons d’infortune. Il l’enseigne aussi à leurs enfants : on « gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent », et ce qu’ils veulent « c’est un être inférieur à fouler au pied ». Aussi le décalage est constant entre ce qu’il montre aux Blancs et ce qu’il est réellement : un homme qui sait lire et écrire, deux interdictions fondamentales qui pesaient sur les populations noires esclavagisées, et convoquer des philosophes comme Voltaire ou Alan Locke, qu’il a pu lire en cachette et dont les livres l’accompagnent dans sa fuite.
Au fond même de cette situation sans issue, la détermination de James à libérer sa femme et sa fille reste inébranlable malgré les obstacles rencontrés comme la nature hostile, un fleuve Mississipi immense, dangereux mais prodigue en poissons-chats, et des personnes bonnes ou mauvaises mais dont il faut toujours se méfier. Dans cette histoire terrible, haletante, surgit parfois des pointes d’humour et on ne sait plus qui est vraiment noir ou vraiment blanc, les différences de couleur de peau s’effacent devant l’humanité ou l’inhumanité des situations ou des êtres.
Un beau roman qui se lit d’une traite et une belle idée de cadeau de Noël.
Annie BIARD
Titre : James, 288 pages
Auteur : Percival Everett
Éditeur : Éditions de l’Olivier, 2025
