LES GRANDES FIGURES DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE (une exposition de l’association LA FRANCE NOIRE)

En cours de réalisation, l’exposition LES GRANDES FIGURES DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE sera présentée en mai 2026 lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage qui mettra l’accent sur la loi Taubira proclamant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan indien comme crime contre l’humanité. Elle sera disponible pour toutes les structures (pédagogiques, associatives, municipales) dès juin 2026. Nous présentons ici l’une des plus grandes figures françaises de la lutte pour l’abolition de l’esclavage de cette galerie de portraits.

ABBÉ GRÉGOIRE (décembre 1750 – Meurthe et Moselle – mai 1831 – Paris)

A l’heure des soubresauts de 1789, ce prêtre de 39 ans s’engage en politique et est élu parmi les 291 députés du clergé aux États généraux. Il se rapproche alors du tiers état et exprime sa volonté de faire abolir les privilèges de la noblesse, du clergé et des ordres religieux, ainsi que ceux des communautés de métiers qui leur appartenaient. Ce qui lui vaudra l’animosité de l’église catholique au moment de sa panthéonisation deux siècles plus tard (novembre 1989).

A la suite de la fuite de Louis XVI et son arrestation, l’assemblée constituante est dissoute le 30 septembre 1791 et les députés déclarés inéligibles. Mais grâce à son activisme à Blois, il est élu député de la première République en Loir-et-Cher à la convention nationale en septembre 1792.

PREMIER RÉFUTATEUR SCIENTIFIQUE DU RACISME ET PREMIER MILITANT DE L’ANTICOLONIALISME (Aimé Césaire)

Dès 1789, il se prononce favorable pour le droit de vote des « gens de couleur des îles françaises des Amériques ». En décembre de la même année, il devient membre de la société des amis des Noirs et participe aux débats qui, à la suite de la révolution de Saint-Domingue en 1791, aboutiront à l’abolition de l’esclavage en 1794. Il sera l’un des rares députés à voter contre le rétablissement de l’esclavage décidé en 1802 par Napoléon Bonaparte. C’est d’ailleurs cet événement qui a fait de lui le plus grand pourfendeur du pouvoir esclavagiste napoléonien avec la publication de De la traite et de l’esclavage des Noirs.

A partir de 1807, l’Angleterre qui avait perdu la guerre contre ses treize colonies des Amériques (1775 – 1783) qui refusaient de lui verser les taxes pour le fonctionnement du royaume s’était déclarée championne de l’abolition de la traite des Africains et avait entrepris de faire la guerre à tous les navires négriers européens.

Devant cette entreprise de l’Angleterre qui menaçait l’approvisionnement des Antilles en main-d’œuvre servile, la France napoléonienne signe avec elle en 1814 un traité l’autorisant à poursuivre pendant cinq ans encore la traite des Noirs, « c’est-à-dire voler ou acheter des hommes en Afrique [dans les comptoirs tenus par les Européens] les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront de leur sueur des champs dont les fruits appartiendront à d’autres » (De la traite et de l’esclavage des Noirs)

Ce traité entre les deux royaumes offre à l’abbé Grégoire l’occasion d’affirmer officiellement que la raison de l’établissement de l’esclavage est la cupidité des colons et des dirigeants politiques qui ne voient que le péril de l’économie : « Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l’on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance commerciale ? ». 

Il a toujours maintenu le contact avec les révolutionnaires haïtiens : il est reconnu que c’est par son intermédiaire que le tableau Le serment des ancêtres(1822) de Guillaume Guillon Lethière – symbolisant l’union des « hommes de couleur » – est parvenu aux dirigeants de la République d’Haïti proclamée le 1er janvier 1804.

Raphaël ADJOBI

L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui (par Raphaël ADJOBI)

La sortie officielle du Film Furcy, né libre – réalisé par Abd Al Malik – m’offre l’occasion de vous faire découvrir le livre de Mohammed Aïssaoui qui l’a inspiré : L’affaire de l’esclave Furcy. J’ai publié ce texte le 5 août 2010, moins de cinq mois après la publication du livre parce que j’avais écouté l’auteur avec beaucoup d’intérêt sur une chaîne de radio. J’espère que vous ferez un bel accueil au film. Pour celles et ceux de Migennes (89) et de ses environs, retenez qu’une soirée-débat est prévue par le MRAP et le cinéma Le Prisme le vendredi 6 février à 20h.

        Le problème de tout un pan de l’histoire humaine, c’est que les victimes ne laissent pas de trace écrite. Pour ce qui est des esclaves, outre le problème d’absence d’identité dans les actes d’état civil, nous avons peu de traces de ces milliers d’enquêtes qui ont émaillé les siècles pour juger de l’application du Code noir, peu de traces de ces milliers de procès et condamnations entraînant mutilations et pendaisons. C‘est ce silence résultant de « cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d’une histoire récente » que ce livre veut dénoncer par l’intermédiaire du combat judiciaire le plus audacieux qu’un Noir ait livré au nom de sa liberté. Car le combat judiciaire de l’esclave Furcy révèle, plus que tous les traités, le caractère diabolique de la machine judiciaire coloniale toute vouée à son modèle économique.

          L’affaire de l’esclave Furcy commence en octobre 1817 à l’île Bourbon (La Réunion) quand, à 31 ans, il découvre à la mort de sa mère que celle-ci était affranchie depuis 26 ans. Puisqu’il n’avait pas sept ans au moment de cet affranchissement, Furcy était normalement né libre au regard de la loi coloniale. Son état d’esclave est donc injustifié, illégal. L’affaire prend fin vingt sept ans plus tard à la Cour de cassation à Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France. Ce livre est en fait l’extraordinaire combat d’un homme sur le chemin de la liberté. Un combat administratif que l’auteur qualifie avec justesse de « guerre des papiers ».

          Quand il apprend qu’il est né libre, Furcy ne prend pas la fuite. Il décide de faire entendre son droit devant le tribunal colonial. Pourtant, Furcy avait la loi coloniale régie par le Code noir contre lui puisqu’elle stipule qu’un esclave ne peut attaquer son maître en justice. Selon cette même loi, c’est le maître qui doit porter la plainte de l’esclave devant le tribunal. Tout être humain sous tous les cieux, à toutes les époques, reconnaîtra par ce subterfuge qu’aucun esclave ne peut dénoncer les mauvais traitements dont il est l’objet. En clair, l’esclave n’a aucun droit car pour en avoir un, il faut avoir le droit de faire appel à un tribunal pour vous rendre justice.

          Dans ces conditions, comment donc Furcy peut-il espérer atteindre son but ? Cette question nous permet de toucher l’autre aspect du livre que Mohammed Aïssaoui a plusieurs fois souligné. Si ce procès n’a pu être vite classé comme tous les autres, c’est non seulement grâce à « la détermination, l’obstination et la patience » de ce jeune esclave, mais grâce également au « souci de l’autre qui fait avancer le monde » qui l’animait. Oui, nous pouvons être convaincus avec l’auteur que Furcy a tenu à aller jusqu’au bout de son combat parce qu’il était « conscient que sa démarche dépassait sa personne ». Il savait qu’il devait poursuivre ce combat pour ces juges blancs intègres qui ont risqué leur carrière pour prendre sa défense, il le devait pour sa famille et pour tous les abolitionnistes. Oui, il devait continuer ce combat pour ceux qui comme lui avaient « le souci de l’autre », le souci de l’altérité.

          Afin que ce récit qui est une véritable « guerre des papiers » ne soit pas fastidieux, Mohammed Aïssaoui a choisi de tisser la toile de la fiction entre les pièces historiques, reliant les unes aux autres comme pour établir une cohérence qui, en les animant, fait ressurgir le visage et la vie de Furcy. Mais le conflit latent entre colons et « Français » (entendons métropolitains) que souligne le livre n’est point l’œuvre de la fiction mais bien la réalité sociale que révèlent les nombreuses plaidoiries, les nombreuses lettres des colons qui tenaient à tout contrôler jusqu’aux arcanes de la justice sur l’île. Le fait que la réglementation royale impose que le plus haut magistrat ne soit pas un natif de l’île ni marié à une créole, en d’autres termes que le procureur général – obligatoirement nommé par la France – doit être sans intérêt avec la colonie, engendrait irrémédiablement les attaques des colons qui voyaient dans toute décision qui ne leur était pas favorable un sabotage de l’économie de Bourbon. C’est le même climat conflictuel entre colons et « Français » que nous révélait déjà le livre Des juges et des nègres de Caroline Oudin-Bastide. L’affaire Furcy se révèle donc, à travers les textes officiels du procès, une belle peinture de l’esprit colonial qu’il faut absolument connaître avant d’entreprendre de juger de la passivité des Noirs dans les colonies. Esprit colonial qui survivra à l’abolition en 1848 où, même dans les discours favorables à la fin de l’esclavage, on fera du propriétaire blanc le père et du travailleur noir l’enfant. Dans le même esprit, on verra la naissance de deux devises : Liberté, Égalité, Fraternité pour les Blancs, Dieu, la France et le Travail pour les Noirs.

          Réjouissons-nous que les sept lettres de Furcy au procureur général Gilbert Boucher ainsi que le dossier constitué par ce dernier depuis l’île de la Réunion – dossier qu’il a continué à étoffer loin de l’île – nous soient parvenus aujourd’hui. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que la destruction des documents touchant l’esclavage et les jugements expéditifs des tribunaux coloniaux ont souvent brûlé, surtout à l’approche de l’abolition, pour effacer les traces des passés liés à l’esclavage et aux affaires judiciaires. Ainsi, mis à part les nombreuses personnes en France qui s’appellent Négrier comme la marque indélébile du forfait de leurs ancêtres, beaucoup se réjouissent aujourd’hui de n’avoir aucune trace de leur passé se rattachant à l’esclavage des Noirs. Les archives qui ont brûlé ça et là les ont donc lavés de leur passé.

          Si les hommes politiques français étaient justes, au moment où ils ont le souci d’élever au rang de gloire nationale un jeune homme qui écrit à sa mère pour lui dire qu’il va mourir, ils songeraient à un homme qui, emprisonné puis exilé, aura durant vingt-sept ans mené un combat contre l’injustice pour le triomphe de la Liberté. N’est-il pas vrai qu’ils admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat ? Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy.

Raphaël ADJOBI / Première publication  

Titre : L’affaire de l’esclave Furcy (190 pages)

Auteur : Mohammed Aïssaoui

Édition : Gallimard, mars 2010.

LE VISAGE DE PIERRE de William Gardner Smith

         Le personnage principal de ce roman est un Afro-américain « de moins de trente ans »,  Simeon Brown. Simeon a quitté sa ville natale, Philadelphie, et vient juste d’arriver à Paris fuyant la violence quotidienne, gratuite et les guerres de gangs où il ne trouve pas sa place.

          Au début des années soixante, la vie politique aux États Unis est marquée par la lutte des droits civiques et la ségrégation raciale menée principalement par le pasteur Martin Luther King. C’est en août1963 qu’a lieu la Marche sur Washington qui rassemble plus de 250 000 personnes. Et c’est lors de cet événement que Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream » qui devient le symbole de l’égalité raciale. La société américaine est profondément divisée entre ceux qui sont pour le maintien de la ségrégation raciale et les défenseurs de l’égalité.  Aussi, les Noirs subissent toujours un racisme violent. Il suffit d’un regard un peu trop accentué pour déclencher une bagarre et se retrouver sous les coups de « blancs-becs ». C’est ainsi que Siméon a perdu un œil et le visage de son agresseur « terrible, inhumain, en dysharmonie avec l’univers » ne cesse de le hanter. On apprend très vite que Siméon a quitté son pays de peur de devenir un meurtrier. Meurtrier malgré lui mais par nécessité : il doit se défendre au quotidien, être sans cesse sur ses gardes.

          Mais en se promenant dans Paris, Siméon se sent libre, en paix, même s’il remarque des groupes d’hommes « aux cheveux crêpelés et à la peau pas tout à fait blanche, mais sûrement pas noire ». Il remarque que ces hommes ont un regard « triste, furieux, abattu », regard qui lui rappelle celui des Noirs d’Harlem. Ils sont vêtus pauvrement mais Simeon ressent comme un lien, « une reconnaissance » entre eux et lui. Très vite, il trouve une communauté afro-américaine, bien intégrée, composée d’artistes. A cette époque, Paris est perçue comme un refuge.

          Simeon est à la fois peintre et journaliste. Il peint un seul tableau qu’il a du mal à terminer. Ce tableau représente le visage de ses agresseurs, comme s’il cherchait à déchiffrer une vérité, à répondre à sa quête de justice, à comprendre ce qui se cache derrière la cruauté de ces regards. Ce tableau fonctionne comme un témoignage de ce qu’il a vécu et de son impuissance face à l’horreur.

          Son quartier de prédilection, l’un des lieux où il rencontre ses compatriotes, est le café Tournon mais ses pérégrinations le conduisent dans d’autres quartiers, plus sombres, plus populaires, envahis par des policiers, mitraillette en bandoulière.  Il reconnaît, chez ses habitants, les mêmes attitudes de peur, d’insécurité et c’est comme s’il se retrouvait chez lui à Harlem.  Ce sont des ouvriers algériens. Il se lie d’amitié avec un étudiant algérien, Ahmed, avec qui il « partage une certaine ressemblance » tant physique qu’intellectuelle. Par son intermédiaire, il prend conscience du racisme anti-arabe dans le contexte de la guerre d’Algérie, fait connaissance avec des militants du FLN et découvre la lutte, l’action pour la liberté.

          Le 17 octobre 1961, il se retrouve dans la manifestation pacifique contre le couvre-feu qui a lieu à Paris, à la demande du FLN. Voulant protéger une femme et son enfant des coups d’un policier, il reçoit à son tour des coups de matraque et se trouve embarqué dans un fourgon, puis détenu dans un stade avec d’autres manifestants. Libéré du fait de sa nationalité, il décide de suivre l’exemple d’Ahmed et de rentrer dans son pays pour y continuer la lutte, pour sa communauté et ses droits civiques.

          Ce roman a mis plus d’une quarantaine d’années à être traduit et édité en France en raison de son récit des événements d’octobre 1961, difficilement acceptable pour le narratif officiel français.

          Le titre, Le visage de pierre, est une métaphore puissante qui évoque la brutalité et la violence d’individus, que ce soit un suprémaciste blanc américain ou un policier français, à l’égard de populations infériorisées, dominées à qui on refuse leurs droits. Ce titre dénonce également l’indifférence, l’absence d’empathie de ceux qui refusent de voir, de se confronter aux injustices.

Très beau roman aux résonances bien actuelles qui analyse avec subtilité et finesse les secousses de la société des années 60 à travers des histoires et des parcours personnels, tant aux Etats Unis qu’en France.

Annie BIARD

Titre : Le visage de Pierre, 280 pages

Auteur : William Gardner Smith (Américain).

Éditeur : Christian Bourgois, 2021

LES VOEUX 2026 DE LA FRANCE NOIRE

Chers abonné(e)s, lectrices, lecteurs, visiteuses et visiteurs de cet espace,

Les membres du bureau ainsi que tous les adhérents de La France noire (de l’hexagone, de la Guadeloupe et de la Martinique) se joignent à nous pour vous souhaiter une bonne année 2026. Qu’elle apporte à chacun d’agréables moments de réjouissance et l’espoir dans les combats qui vous tiennent à cœur.

Nous profitons de l’occasion pour vous dire combien nous sommes heureux de vous savoir nombreux à vous intéresser à l’histoire des Français noirs au sein de la République née à la fin du XVIIIe siècle. Après le livre de Raphaël intitulé Les Français noirs et la République, Une histoire mouvementée, Delphine Gardey vient à son tour de publier Le corps noir de la République rendant compte de « l’histoire des parlementaires colonisés de France, de la Révolution à la départementalisation » ; en d’autres termes, une chronologie des soubresauts de la représentation des territoires coloniaux au sein de notre Assemblée nationale, où se lisait à la fois volonté d’émancipation et volonté d’exploitation.

Et comme un cadeau tombé du ciel, Abd Al Malik vient de nous gratifier de la version cinématographique du plus long combat juridique mené par un esclave noir au début du XIXe siècle pour faire valoir sa dignité et sa légitimité au sein des institutions françaises. L’affaire de l’esclave Furcy, l’essai de Mohammed Aïssaoui publié en 2010 qu’Abd Al Malik met en scène, montre que pour être libre ou faire respecter son humanité – hier comme aujourd’hui – il y a deux voies qui s’offrent à l’opprimé : la voie judiciaire ou celle de la violence. Durant des siècles, les esclaves Africains ont fait usage de ces deux voies selon les circonstances. Nous espérons de tout cœur que vous ferez un bel accueil à ce film dont la sortie est prévue le 14 janvier 2026.

Merci pour votre précieuse confiance.

Amitiés.

Françoise ROURE & Raphaël ADJOBI