LA MARTINIQUE, LA POLYNESIE… NOS ÎLES LOINTAINES ET LA REPUBLIQUE : récit des marques étouffantes de notre histoire coloniale

Préambule :

Pascal Blanchard (historien, spécialiste de notre histoire coloniale) à propos des manifestations contre la faim en Martinique : « Cette crise est impossible dans l’hexagone. Impossible ! Dans ma région, en Bretagne, vous ne pouvez pas payer 220 fois plus cher l’eau ; 147 % plus cher les 6 œufs au marché le matin ! Les gens se révolteraient, parce qu’ils trouveraient çà anormal. Surtout ils diraient où est l’équité au sein de la République si moi je dois payer 200 % plus cher mes produits. ».

Sur la base d’une République Une et Indivisible, il semble que tout est fait pour que partout où l’on se trouve les marges bénéficiaires des exploitants soient équitables (à quelque chose près). Aussi, personne n’a jamais démontré que les fromages provenant de la Haute-Normandie coûtent plus chers en Provence-Côte d’Azur qu’en Bretagne ou en Bourgogne. Une logique de marge pouvant être exorbitante sur les prix en fonction de la distance et des moyens de transport n’a jamais été établie et démontrée à l’intérieur de l’État en ce XXIe siècle. La crise de la vie chère dans nos îles ressemble à une perpétuation du schéma colonial. Tiens, il serait bon que chacun aille voir les prix des produits de consommation à Saint-Pierre et Miquelon !

          Voir en 2024, en ce XXIe siècle, les populations d’un département français descendre dans les rues pour crier famine, qu’elles n’arrivent pas à se nourrir, exactement comme au XVIIIe siècle, lors de la Révolution en 1789 quand des foules sont descendues dans les rues pour crier « du pain, à manger ! », est pitoyable et en dit long sur l’équité entre les citoyens de la République française ! Et comme en 1789, la réponse de l’État (et donc de nos institutions) a été la répression de ceux qui tenaient les barricades. Cela donne à réfléchir quand on n’est pas vacciné contre l’empathie, contre le bon sens et contre l’écoute de l’Autre. Quand on n’est pas abonné à l’égoïsme et fier de l’être !

          La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte…. sont aux « abonnés absents des radars du développement de la République française ». Il faut les chercher dans un autre registre pour les localiser. Dans le registre des régions du monde où l’on meurt de faim, où l’eau potable n’existe pas parce que polluée par les pesticides venus d’ailleurs au nom du développement ou de la civilisation, dans ces parties du monde où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand que les derniers meurent dans le silence et l’indifférence par manque de vivres et de soins. Voilà la place des terres de la République que nous appelons pompeusement les départements français d’outre-mer. Il appartient à chacun, à la suite de la démonstration qui sera faite ici, de se poser des questions et faire des recherches pour savoir si c’est l’injuste vérité que nous vivons en France que je peins dans cet article.

Explications

          En effet, cette situation de nos îles lointaines s’explique par deux histoires coloniales que la République se refuse toujours à faire évoluer, et par une histoire moderne qui invite à la réflexion quant à la dignité de nos dirigeants par rapport à la confiance que nous leur accordons. Donc trois explications s’imposent.

1 – Quand l’abolition de l’esclavage de 1848 institutionnalise l’injustice !

          Effectivement, lors de cette deuxième abolition de l’esclavage (après celle de 1794), les nouveaux citoyens, les Noirs, furent renvoyés les mains vides, sans toit. Les Blancs, les colons (Békés, et souvent leurs commanditaires métropolitains), furent indemnisés par l’État pour que finisse le système de l’esclavage à perpétuité. Ce ne fut pas le cas en 1789 où les révolutionnaires ont obligé les aristocrates à céder les terres aux paysans, leurs serviteurs (serfs), qui les cultivaient. Deux poids, deux mesures ! Une fois l’argent empoché, les colons l’investissent dans l’import-export et l’exploitation de produits agricoles pour lesquels l’État institue le travail forcé obligeant les nouveaux citoyens (les Noirs) à travailler gratuitement pour les Blancs. Comme de nombreux nouveaux-libres se cachaient dans les forêts pour échapper au travail forcé (nouvel esclavage), l’État va faire venir de Chine et d’Afrique des travailleurs « sous contrat » (un esclavage à durée déterminée) jusqu’en 1946, date de l’abolition du travail forcé. La légère différence entre le poids économique des békés (descendants des colons) en Martinique et ceux de la Guadeloupe s’explique par la grande crise sucrière de 1884. En Guadeloupe, de nombreux békés ont dû vendre leurs terres à des sociétés métropolitaines qui les ont ensuite cédées aux nouveaux citoyens. Ce qui ne fut pas le cas en Martinique où les békés jouissent de la même puissance qu’à l’époque coloniale. Mais nous verrons plus loin pourquoi nos gouvernants ferment les yeux sur leur insolente puissance qui qui ressemble à une prise d’otages des populations.

2 – Une taxe anti-républicaine ou « pacte colonial »

          Ensuite, pour comprendre la situation d’aujourd’hui de nos îles lointaines, il convient de remonter à une vieille institution française de 1670 avec des textes appelés le « pacte colonial ». Quand un produit entre dans un territoire, il subit une taxe ! Une adroite façon pour l’ancien régime de s’assurer l’exclusivité du marché intérieur de ces îles comme il a l’exclusivité du marché intérieur de l’hexagone. Selon l’équité entre les citoyens prônée par la République, cette taxe aurait donc dû disparaître comme partout en métropole où il n’y a plus de taxe quand un produit français entre dans un département français ! Mais, comme le dit avec beaucoup de justesse Pascal Blanchard, non seulement cette taxe ne disparaît pas pour les outre-mer, mais elle va même s’institutionnaliser. Elle devient « l’octroi de mer », c’est-à-dire que quand un produit vient de l’hexagone et arrive en Martinique ou en Guadeloupe par exemple, on paie une taxe. Pourquoi donc ?

          L’État colonial avait eu une idée géniale ! Établir le budget des mairies et des collectivités territoriales à partir essentiellement de cette taxe ! C’est dire que les citoyens de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de toutes nos îles lointaines – qui contribuent à l’impôt national par leurs salaires comme tout le monde – paient une taxe sur les produits venant de la métropole afin de permettre aux structures de l’État où ils vivent de fonctionner. En d’autres termes, « ce n’est pas Paris qui envoie de l’argent dans les îles, ce n’est pas le contribuable de la métropole, le paysan de Bourgogne, de Bretagne ou d’ailleurs qui contribuent à leur fonctionnement. […] Parce que depuis le temps des colonies, il y a une idée simple qui a été arrêtée : la colonie ne doit rien coûter à l’État !» (Pascal Blanchard). Ce que soulignait déjà Just Jean-Etienne Roy dans son Histoire des colonies françaises publiée en 1860 (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies). En d’autres termes, nos îles lointaines sont encore, en ce XXIe siècle, des colonies dans les structures de l’État ! Et pourtant dans tous les départements de l’hexagone, les citoyens sont bercés par l’idée que les Antilles leur coûtent cher, que les populations des îles vivent de l’argent du contribuable de la métropole. Quelle est grande notre ignorance dans l’hexagone sur les actes posés par la République !

          Au poids de cette taxe, il faut ajouter le fait qu’en Martinique trois familles békés sont en position de quasi-monopole (rapport d’une commission parlementaire datant de 2023) quant au contrôle de l’import-export, de l’agroalimentaire et de la grande distribution (bricolage, automobile…). Ce qui veut dire que les marges qu’ils s’octroient ne connaissent pas de concurrence ! En plus, ils multiplient les sociétés intermédiaires pour élargir leurs bénéfices. C’est ainsi que la banane produite en Martinique arrive en France avant d’y retourner pour y être vendue plus chère ! Et l’État français ferme les yeux sur cette pratique qui remonte à un autre temps. Mais pour que les populations métropolitaines qui vont travailler dans nos îles ne subissent pas cette contrainte – et donc pour qu’elles ne se montrent pas solidaires des actions sociales de ces îles – elles bénéficient d’un traitement salarial majoré. Tout est politiquement bien calculé par Paris !

3 – Les outre-mers officiellement exclus de la République depuis 1961 !

          Enfin, pour comprendre sans le moindre doute la situation de nos îles lointaines – si toutefois vous douteriez des deux premiers arguments – il convient de retenir ceci : les outre-mers ne font officiellement pas partie de la France ! Je vous imagine écarquiller les yeux pour essayer de comprendre. Oui, notre pays – en l’âme et conscience de tous nos dirigeants et de toutes nos institutions – estime qu’il est inacceptable de traiter sur le même pied d’égalité les populations de nos îles lointaines et celles de la métropole ! Voilà la stricte vérité ! Aussi, à travers nos gouvernants, la France s’applique avec fermeté à ne pas les inclure dans l’application des résolutions européennes concernant certains droits sociaux pouvant être défendus par les syndicats et les collectivités locales.

          Sur ce chapitre, il convient d’être plus explicite parce que le sujet fait partie du présent et non de l’histoire. En septembre 2024, la Commission nationale consultative des Droits de l’homme (CNCDH) a rappelé à nos dirigeants la nécessité pour notre pays d’œuvrer à la prise en compte par le Secrétariat général du Conseil de l’Europe de nos territoires ultramarins comme faisant partie de la France et non comme des colonies. Pour comprendre cette recommandation qui est une forte attente, il faut savoir qu’en 1961, au moment de ratifier la charte sociale européenne prévoyant « l’accès aux soins, à l’éducation, au travail, à des conditions décentes de vie » équitables pour tous les citoyens des pays signant cette charte, la France n’a pas inscrit ses îles lointaines comme faisant partie de ses territoires ! Oui, c’est la stricte vérité qui explique l’indifférence ou le mépris des gouvernants à l’égard des conditions de vie catastrophiques qui prévalent dans certaines de nos îles. En d’autres termes, la France les a présentées comme des colonies ! Pire, en 1996, au moment de ratifier cette charte, elle n’a pas changé d’attitude vis-à-vis de ses îles lointaines. La République affirmerait-elle, en ce XXIe siècle, que les nègres ne vaudraient pas une égale considération avec les Blancs ? Nous attendons tous la réponse qui sera donnée à la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme). Les militants des droits de l’homme ne devraient-ils pas se manifester maintenant pour appuyer le CNCDH ?

          Parce que par sa volonté les droits européens ne peuvent être appliqués à ses colonies, la France peut, sans risque de sanction de l’Europe, se permettre de ne pas traiter sur le même pied d’égalité ses citoyens des îles et ceux de la métropole quand il s’agit des services sociaux comme l’accès aux soins, au travail, à la qualité de l’eau, des sols et autres mesures sanitaires pour des conditions de vie décentes (Suivez mon regard vers la catastrophe sanitaire de l’insecticide chlordécone). C’est pourquoi le CNCDH « dénonce une différence de traitement des populations selon qu’elles résident en métropole ou dans les autres territoires français ». Et dans ce « deux poids deux mesures », les médias marchent dans les pas de nos gouvernants en gardant le silence sur les manifestations dans les îles. Ils attendent que l’État y envoie les CRS pour qu’ils parlent de « violences » dans les outre-mer.

          Parler de citoyens de seconde zone n’est donc pas une vaine expression, mais une réalité quotidienne au sein de la France. Ou bien nous nous taisons tous parce que cela nous convient parfaitement, ou bien nous partageons l’information afin que chacun soit soucieux de l’équité au sein de la République. Avec l’espoir que les mouvements de droits de l’homme se manifestent sur sur ce sujet.

Raphaël ADJOBI

De la nécessité de réécrire l’Histoire (Raphaël ADJOBI)

          Au début du mois de mars 2024, en France, les femmes ont réussi à faire entrer le droit à l’avortement dans la constitution française. Pourquoi ce fait était-il si nécessaire à leurs yeux ? C’est parce qu’en juin 2022, aux États-Unis d’Amérique, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse datant du 22 janvier 1973 a été purement et simplement abrogée ! Cet événement avait fait comprendre aux femmes françaises que la France n’est pas à l’abri d’un tel revirement de situation. En effet, comme le dit si bien Yuval Noah Harari, « l’étude de l’histoire vise avant tout à nous faire prendre conscience de possibilités que nous n’envisageons pas habituellement » (Homo deus. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017). La connaissance du passé fait de la vigilance une règle d’or. Nous disons donc à ceux qui ont tendance à s’accrocher aux lois et aux récits que leur ont laissés leurs aïeux comme des moules à leur rocher que «l’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé » et non de faire en sorte qu’elle se répète ou se perpétue. Oui, l’histoire doit être comprise comme un moyen de se libérer du passé et non pas de s’y installer. Ce qui veut dire qu’« en observant la chaîne accidentelle des événements qui nous ont conduits ici, nous comprenons comment nos pensées mêmes et nos rêves ont pris forme, et [alors nous] pouvons commencer à penser et à rêver différemment ». Cette observation du passé nous offre en effet davantage d’options à choisir pour l’avenir, au lieu de nous contenter de dormir dans les draps de nos aïeux et porter leurs sabots.

          Retenons donc tous que réécrire l’histoire n’est nullement un sacrilège comme certains veulent nous le faire croire, mais plutôt un acte absolument nécessaire « permettant ainsi aux gens de réimaginer le futur ». Et si dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement. Une autre révolution est possible (Les impliqués, 2021), j’invitais les familles et l’Éducation nationale à permettre aux jeunes d’accéder aux savoirs grâce à une meilleure maîtrise de notre langue, c’est parce que, comme Yuval Noah Harari, je pense que si « vous souhaitez voir […] les femmes prendre possession de leur corps, ou les minorités opprimées revendiquer leurs droits politiques, la première étape consiste à raconter à nouveau leur histoire ». Oui, l’acquisition de connaissances historiques nous permet de lever la tête pour essayer de repérer les possibilités qui s’offrent à nous. Ces nouvelles histoires peuvent nous enseigner que notre situation n’est ni naturelle, ni immuable, que « le monde injuste tel que nous le connaissons est simplement le fruit d’une chaîne de hasards », c’est-à-dire des volontés politiques de quelques hommes ; et que nous pouvons changer ce monde. Et c’est notre droit de vouloir changer ce monde pour un bien meilleur. Normal donc que tous « les mouvements qui cherchent à changer le monde commencent souvent par réécrire l’histoire » (op. cit.). Vous comprenez aisément que ceux qui s’opposent à la réécriture de l’histoire sont les ennemis du changement qu’ils ne veulent pas voir envisageable. Oh que c’est agréable pour eux d’être installés dans leur zone de confort et de le vouloir immuable !

          Au-delà des dates que certains historiens ou non égrènent comme des chapelets conférant de la sagesse, c’est la force libératrice du récit historique qui importe. Et nous sommes de l’avis de Yuval Noah Harari quand il pense que si les féministes étudient les sociétés patriarcales, et les Afrodescendants des Amériques, de France et d’ailleurs s’intéressent aux horreurs de l’esclavage et de la colonisation, « ils n’entendent pas perpétuer le passé, mais s’en libérer ». Oui, c’est précisément cela ! Et personne ne peut dire le contraire puisque personne ne peut soutenir que les visites chez les psychiatres et les psychologues perpétuent les traumatismes du passé des patients au lieu de les en délivrer.

° Par leur titre, chacun des deux livres qui illustrent cet article interroge une réalité sociale que personne ne peut se permettre d’écarter négligemment du revers de la main. J’espère que l’un ou l’autre (ou les deux) fera bientôt partie de vos choix de lectures.

Raphaël ADJOBI

La rentrée littéraire à LA FRANCE NOIRE !

Trois membres de l’association LA FRANCE NOIRE terminent l’année 2024 en publiant chacun un livre ; et cela dans des domaines différents. Présentation dans l’ordre de parution.

Luís-Nourredine PITA : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteur en philosophie et professeur de lettres modernes, il vient de publier son premier roman : Errance – Un chemin lumineux le 18/10/2024 (Le Lys bleu Éditions).

Liss KIHINDOU : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteure en littérature francophone et professeure de lettres modernes, elle vient de publier son deuxième roman destiné à la jeunesse (à partir de 10 ans) le 8/11/2024 : Kinokia et les ancêtres (Éditions L’Harmattan). Critique littéraire, elle totalise quatre essais sur des sujets très différents.

Raphaël ADJOBI : coprésident de La France noire. Docteur en littérature française et comparée et professeur de lettres modernes, il est le troisième membre de l’association à s’illustrer à la fin de cette année avec Les Français noirs et la République – une histoire mouvementée, publié le 28/11/2024 (Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines). Critique littéraire depuis 2006, ce livre est son deuxième essai.

« LA FRANCE BLANCHE ET CATHOLIQUE » sous l’oeil critique de François Ekchajzer

C’est avec un réel plaisir que j’ai lu dans Télérama (n° 3900) l’analyse que François Ekchajzer fait de la collection de documentaires-fictions lancés sur France 2 au début du mois d’octobre 2024. Les questions qu’il formule montrent de façon claire qu’il n’est pas dupe du travail des partisans de « la France blanche et catholique » qui tiennent à enseigner aux jeunes générations que les Français d’aujourd’hui sont la continuité de la même population depuis la nuit des temps. Il a bien senti dans ces documentaires-fictions une invitation à jeter un regard critique sur la variété de la population de la France d’aujourd’hui (sinon à la rejeter). Sa conviction bénéficie de l’éclairage de l’universitaire Sébastien Ledoux.

Notre Histoire de France

Avec cette collection de docu-fictions, à découvrir depuis le 8 octobre, consacré à Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, on se sent projeté dans les manuels scolaires de nos (arrière) grands-parents. « Quand l’historien Ernest Lavisse (1842-1922, ndlr) en a élaboré le contenu pour les écoliers de la IIIe République. Il s’agissait de constituer une communauté de citoyens partageant les mêmes valeurs et la même conception du passé de la France », explique Sébastien Ledoux, maître de conférences à l’université de Picardie-Jules-Verne et spécialiste des enjeux mémoriels. Si la mise en avant de ces « héros » censés avoir fait « notre » histoire pouvait se justifier voilà cent quarante ans, pourquoi continuer à exploiter ces figures totémiques, fût-ce en prenant appui sur l’expertise de spécialistes des périodes concernées ?

Certes, les moyens mis en œuvre et le soin apporté à ce programme le distinguent de Secrets d’histoire, que Stéphane Bern anime depuis dix-sept ans sur France Télévision. Mais pourquoi les téléspectateurs de première partie de soirée n’auraient-ils pas droit à une lecture moins surannée des temps anciens ? Pourquoi leur servir cette histoire des élites couronnées renvoyant fatalement au « roman national » ? Pourquoi ne pas les éclairer plutôt sur l’histoire culturelle et sociale de la Gaule antique, du Moyen Âge et de la Renaissance, réduite ici à quelques notations sur les pratiques homosexuelles dans l’armée de Vercingétorix ou sur la politique scolaire de Charlemagne ?Dans quel but la série ramène-t-elle douze siècles d’histoire à cette poignée de destins hors normes ?

Sans doute pour attirer des spectateurs rétifs à des approches critiques, forcément plus complexes. Mais aussi pour répondre aux inquiétudes de notre temps par des « récits d’enracinement, de réconfort et de réassurance », comme le suggère Sébastien Ledoux. Ressortir ces « grands hommes » et cette femme du « panthéon scolaire » de la IIIe République, et nous les présenter – sans se poser trop de questions – comme les piliers de notre identité [que l’on voudrait évidemment excluante !].

La réaction d’un lecteur publiée dans Télérama n° 3902

Gérard : Tout à fait d’accord avec votre coup de gueule à propos des docu-fictions Notre histoire de France. C’est également cette vision de l’histoire que dénonce François Reynaert dans son livre Nos ancêtres les gaulois et autres fadaises (Fayard 2010). L’histoire de France sans les clichés.

François EkchajzerTélérama n° 3900 du 9/10/2024

VISAGE DU RACISME ORDINAIRE : l’éditeur Dupuis fait de Spirou un raciste !

          Nous savons le personnage de Tintin et son inventeur racistes – parce que tous deux sont fils d’une époque où le Noir était officiellement présenté comme un être non évolué, un être aux capacités intellectuelles et morales jugées primaires. En d’autres termes un « humain » inférieur proche du singe qui serait l’ancêtre de l’homme. Une non-personne.

Spirou raciste texte corrigé          Cependant, depuis deux décennies, on ne peut pas affirmer que l’Éducation nationale continue à enseigner le racisme, même si les manuels scolaires ou livres destinés à la jeunesse et les panneaux publicitaires demeurent encore truffés des restes de cet esprit des deux derniers siècles. L’étude des bandes dessinées du XIXe et du XXe siècles réalisée par Fredrik Strömberg (Images noires, PLG, janvier 2020) est en effet éloquente quant à la culture du racisme en Europe. Un racisme entretenu par des adultes, bien entendu. Par ailleurs, le livre d’Odile Tobner intitulé Du racisme français (Les Arènes, 2007) donne un bel éclairage de cet esprit qui persiste dans notre société à travers les propos d’intellectuels et d’hommes politiques. Mais à l’heure où nombreux sont les mouvements qui prônent une meilleure prise en compte de la dignité de l’autre (La Fondation pour la mémoire de l’Esclavage, le MRAP, La Ligue des droits de l’homme, Mémoires et partages, La France noire…), on s’attendrait à une certaine retenue de la part des écrivains et artistes partisans de l’infériorisation des Noirs dans les espaces publics et les canaux de communication et des savoirs.

          Mais voilà que depuis plus d’un an (2023 !), dans le silence ou l’indifférence de toutes les institutions nationales proclamant pourtant veiller au non étalage des actes et productions racistes, l’éditeur Dupuis vendait aux Français et aux Belges une bande dessinée qui présente tous les personnages noirs sous les traits de singes ! Alors que tous les personnages blancs étaient peints sous les traits d’êtres humains reconnaissables par tous comme tels. Et aucun Blanc ayant eu Spirou et la Gorgone bleue entre les mains n’a osé s’indigner sur un quelconque réseau social ! Pas une bibliothèque de France, un CDI des collèges et des lycées, n’a jugé opportun d’attirer l’attention d’un mouvement de lutte contre le racisme ! Comme dirait le chroniqueur Jean-Michel Apathie, « ça dit quelque chose de nous, de notre regard, de ne pas avoir vu cela » avant les Africains-Français ! Et il ajoute : « Dans la maison d’édition, il y a des gens qui vérifient, valident. On se demande comment tout ceci peut se produire en 2024 ».

          Et comme l’artiste, un homme de plus de 80 ans – donc nourri de Tintin au Congo et des autres bandes dessinées dont parle l’historien Fredrik Strömberg dans Images noires – a répondu benoîtement aux indignations qu’il s’agit d’une caricature, je lui réponds ici que dessiner un Noir sous les traits d’un singe n’est pas une caricature mais l’expression d’une culture blanche qui assigne au Noir une place inférieure dans l’échelle des êtres et dont il est un pur produit. Cela est incontestable, sauf quand on est sénile. Le chroniqueur Jean-Michel Apathie et tous les autres Blancs qui ont jeté un œil à l’album raciste n’ont pas vu Spirou et les autres personnages blancs sous les traits d’un quelconque animal symbolisant l’homme blanc pour croire qu’il s’agit bien de caricatures. Ce sont donc bien les adultes racistes – nombreux dans toutes les institutions – qui veulent pérenniser ce qu’ils ont appris comme un précieux héritage devant être transmis. Quant aux jeunes que j’ai entendus lors de la conférence d’une collègue que j’avais invitée à Joigny, ils ont assuré que leurs querelles n’ont rien à voir avec cette infériorisation de l’autre, que cette expulsion du Noir à la périphérie de l’humanité est l’œuvre de leurs parents et de leurs grands-parents.

          Voilà pourquoi La France noire ne va pas vers les jeunes avec la volonté de combattre le racisme ! Non ! La France noire va vers eux pour leur offrir non seulement des outils pour comprendre comment est né le racisme et comment il s’est propagé, mais aussi des outils pour reconnaître les images et les propos racistes que les adultes véhiculent dans la société française. Notre volonté est de tenter de les préserver du racisme de leurs aïeux. Et visiblement, dans cette tâche, nous ne sommes pas encore assez nombreux en France pour faire changer de comportement les artistes et pseudo-intellectuels qui plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent c… – comme dit la chanson.

L’Éditeur Dupuis a assorti le retrait de l’album de ce message d’excuse, publié sur X : « Nous sommes profondément désolés si cet album a pu choquer et blesser. Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque. Plus que jamais conscients de notre devoir moral et de l’importance que représente la bande dessinée en tant qu’éditeur et plus largement le livre dans l’évolution des sociétés, nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ».

          Un album inscrit dans « un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque » ! C’est ici l’aveu réjouissant du travail d’un grand-père et sûrement arrière grand-père profondément ancré dans une époque évidemment raciste dont les codes picturaux sont mondialement connus – s’agissant des Noirs et autres non-blancs. Une époque où la caricature visait rarement les Blancs quand les non-Blancs faisaient partie du récit. Une époque dont le vieux dessinateur de Spirou est nostalgique. « Conscients de notre devoir […] en tant qu’éditeur […] nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ». Que cela soit lu et entendu par tous partout en France !

Raphaël ADJOBI

UNE ASSOCIATION DE L’YONNE (89) S’ILLUSTRE A L’INTERNATIONAL : « Avenir des jeunes filles de Dapaong » (AJFD)envoie 6 jeunes au Togo

          En juillet 2024, l’association Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD), dont le siège est à Cézy (89 – Yonne), a permis à 6 jeunes Français d’élargir leur expérience en matière de solidarité internationale en séjournant au Togo pour participer à la réhabilitation du musée d’Aného qui menaçait ruine. Qui aurait imaginé que de cette petite commune de l’Yonne pouvait naître un projet international soutenu par le réseau multi-acteurs dénommé Bourgogne Franche-Comté International (BFC International) qui « accompagne à la conception, à la mise en œuvre, [et] au suivi de l’évaluation des projets ». Eh bien, désormais vous savez que grâce à Pascaline Toulouse et Sophie Montagne – en collaboration avec BFC International – l’AJFD œuvre à l’international et vient d’ailleurs de lancer un nouvel appel à projet pour un deuxième séjour de jeunes au Togo en 2025 !

          Jeunes de Bourgogne et de Franche-Comté, dressez donc l’oreille et regardez du côté de la solidarité internationale pour des expériences enrichissantes plutôt que de suivre ceux qui vous bercent avec les cantiques d’une certaine zone de confort où les différences seraient une menace. A l’AJFD, ce ne sont pas les adultes qui profitent des actions de l’association pour aller voir l’Afrique et ses « pauvres », mais des jeunes qui vont partager des expériences avec d’autres jeunes sous d’autres cieux autour d’un projet commun pour mieux préparer et vivre des lendemains plus fraternels. Bien sûr, ces expériences partagées par des jeunes volontaires du Togo et de France participent à l’amélioration de la scolarisation des jeunes filles ainsi qu’à celle de leurs conditions de vie dans les zones rurales du pays. Mais l’esprit est d’offrir aux jeunes d’ici et d’ailleurs l’occasion d’apprendre à construire le monde dans lequel ils aimeraient vivre.

          Tous les ans, au mois de juin, l’AJFD organise une soirée de solidarité autour d’un repas où les cuisines africaines et antillaises occupent la première place. L’équipe qui entoure Pascaline Toulouse et Sophie Montagne ne ménage pas alors ses efforts pour faire connaître leur engagement citoyen sous une forme originale.

          Durant les deux semaines de leur séjour togolais, au-delà de leur contribution au chantier du musée d’Aného, la connaissance de l’histoire locale n’a pas été négligée. Outre la découverte de quelques danses traditionnelles et la vie ordinaire des jeunes du pays, les 6 volontaires venus de l’Yonne ont pu visiter dans le sud du pays une captiverie (ou esclaverie), c’est-à-dire un camp de concentration géré par les Européens où étaient entassés les Africains capturés avant leur embarcation pour les Amériques. Et pour qu’il y ait embarcation, ils ont appris qu’il fallait passer par l’étape des transactions entre les Européens qui géraient ces forts ou comptoirs (le terme commercial) pour le compte de leur royaume et les capitaines des navires négriers qui venaient d’Europe et étaient chargés d’approvisionner en main d’œuvre les plantations esclavagistes des Amériques. Une occasion unique qui a permis à chacun des jeunes de constater la différence entre les cours proposés par les manuels scolaires et la réalité du terrain. Voir de ses propres yeux le coffre-fort des Européens dans la salle des transactions, puis descendre par une trappe au sous-sol où étaient emprisonnés des captifs qui n’avaient pas le droit de se tenir complètement debout (une salle d’un mètre cinquante de hauteur !), cela fait voir autrement l’histoire de la traite des Africains.

          Bravo à l’équipe dirigeante de l’AJFD d’avoir su persévérer dans les difficultés pour atteindre ce niveau de reconnaissance quant à la qualité de ses projets. Bravo aux jeunes qui ont participé avec enthousiasme à cette première activité de solidarité internationale avec l’association cézycoise.

Raphaël ADJOBI

LETTRE SUR LE RACISME ou « la bête immonde » aux collégiens et aux lycéens (par Georges Jean – 1985)

Je vous écris cette lettre non pour vous faire la leçon, ni pour vous expliquer d’une façon compliquée ce que l’on appelle « racisme » aujourd’hui. Le racisme [= la préférence d’une certaine couleur de peau que nous estimons supérieure à d’autres] est une « bête immonde » a dit un poète. Et, à vouloir trop l’expliquer et d’une manière trop compliquée, il arrive que l’on oublie l’horreur qui le recouvre.

Il faut dire aussi qu’en se contentant d’en parler légèrement, sans chercher à comprendre un peu comment la bête parfois se cache et se dissimule au milieu de nous, on risque de ne pas s’apercevoir assez tôt que l’on est soi-même ou que l’on est en train de devenir « raciste » [quelqu’un qui, à partir de la couleur de sa peau, se croit supérieur à d’autres]. Et de cela, je voudrais tenter de vous en préserver à tout prix.

Certains de vos camarades, du collège, du lycée, de votre quartier, de votre ville, sont noirs, arabes, portugais, polonais, italiens ou espagnols ; et vous jouez avec eux. Et je sais que vous les aimez comme les autres ; ni plus, ni moins, comme les autres. Je tiens à vous dire qu’il faut vous garder comme vous êtes, sans changer sur ce plan, en devenant de grandes personnes. Car très souvent, c’est en devenant, comme on dit parfois, «raisonnables », que l’on devient également quelqu’un qui préfère, et sans trop savoir pourquoi, les « vrais Français » aux autres [à ceux qui ont une couleur de peau différente. Et on devient alors raciste].

En vous écrivant, j’écris à tous les enfants, vos amis et les autres, de la France entière et du reste du monde. Oh ! de nombreuses personnes par des articles, des livres, des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des films, des œuvres d’art, dans tous les pays, ont écrit pour dénoncer le racisme. Mais on ne sera jamais assez nombreux dans ce combat.

Il me semble urgent de vous parler du racisme [les pratiques et les conséquences de l’idéologie qui établit une hiérarchie entre les différentes couleurs de peau humaine] parce qu’on observe partout, et de plus en plus, une multitude de petits faits de la vie de tous les jours, de la vôtre, de la mienne, qui montrent que le racisme est là, tout proche de nous, et que nous ne nous en apercevons pas toujours.

Je crois qu’il ne suffit pas aujourd’hui de savoir vaguement ce qu’un mot comme « racisme » signifie ; il faut le savoir avec la plus grande précision possible car on ne combat bien que les choses que l’on connaît bien ! Il faut en effet saisir tout ce que recouvre le sens d’un mot comme celui-là et connaître tous les aspects qu’un phénomène comme le racisme prend aujourd’hui pour se donner les armes contre lui ; lorsqu’on est informé des manières dont le monstre vit et se développe, on peut plus facilement le saisir à la gorge et le terrasser. Et il est urgent de le faire si nous voulons survivre à la honte, nous les femmes et les hommes d’hier, vous les femmes et les hommes de demain.

Georges Jean (1920-2011)

°(Le racisme raconté aux enfantsÉditions Ouvrières, collection Enfance heureuse, mai 1985 / Le paragraphe 3 légèrement arrangé).

L’exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité de l’association La France noire montre à la jeunesse comment est née la « bête immonde », comment elle a prospéré, et comment elle se dissimule dans les discours et productions des adultes pour continuer à vivre. Cette exposition est pour la jeunesse un outil visant à la préserver du racisme et l’armer pour le combattre efficacement.

DES OBJETS AFRICAINS PRIS EN OTAGE EN EUROPE ou le contre-récit d’un butin colonial (par Taina Tervonen)

          Ségou, capitale de l’empire Toucouleur – un État musulman dirigé par El Hadj Oumar Tall – tombe aux mains des troupes françaises le 6 avril 1890 avec à leur tête le colonel Louis Archinard, natif du Havre. Cependant, celui-ci n’y trouve pas le souverain Oumar Tall et ses hommes mais son fils d’à peine dix ans brandissant l’immense arme de son père pour protéger sa mère. Le fils, l’arme, les bijoux et les trésors du souverain seront expédiés à Paris.

          Taina Tervonen, Franco-Finlandaise ayant passé les quinze premières années de sa vie au Sénégal – et parlant couramment le wolof – décide d’aller sur les traces de ce trésor « éparpillé au gré des attributions de l’administration, puis desdons du colonel Louis Archinard ». Au musée du quai Branly, point de départ de son enquête, dans la salle Afrique, elle découvre les œuvres du royaume du Dahomey (Bénin actuel). Devant les sculptures symbolisant trois générations de souverains de ce royaume au XIXe siècle, Taina Tervonen – avec ses « leçons de primaire en tête », voit « une étrange mise en scène de l’histoire coloniale transformée en récit dedons, dénuée de toute trace de violence guerrière ou de domination, de toute référence à la brutalité dont ces objets sont les témoins directs ». Quant aux 24 documents renvoyant à El Hadj Oumar Tall – « dont une dizaine constitués de photographies des objets » – pouvant être consultés sur l’ordinateur où ils sont référencés, l’autrice constate qu’ils « ne disent pas grand-chose sur l’origine des bijoux ni sur les conditions de leur arrivée à Paris ».

          Ce que les Français blancs doivent retenir avant de formuler quelque opinion est que le phénomène d’expropriation ou de pillage de l’Afrique n’est pas uniquement français. Au moment de l’expansion coloniale dans le dernier quart du XIXe siècle, dans plusieurs villes européennes, naissent de grands musées consacrés aux colonies où l’Afrique tend à dominer dans les collections : le British Museum (1881), le palais du Trécadéro à Paris devient le musée d’Ethnographie en 1882, le musée de Berlin est créé en 1884 – l’année même où les dirigeants européens se réunissent dans cette ville pour s’accorder sur le partage de l’Afrique, à la manière d’une famille qui se partage un gâteau ! Ce phénomène muséal, pour ne pas dire de pillage ou d’expropriation organisée, va alors bien sûr se poursuivre au moment où les règles du partage de l’Afrique sont arrêtées afin d’éviter de se faire inutilement la guerre entre Européens : Tervuren en Belgique en 1897,le musée de Linden à Stuttgart en 1911, le musée colonial de Lyon en 1922. « Les conservateurs [des musées] passent commande aux explorateurs, aux missionnaires ou aux militaires ». Et sur place, ceux-ci passent commande à leurs serviteurs nègresétat de chose qui se poursuivra après les indépendances jusqu’aux années quatre vingts – quand ils ne peuvent pas accéder directement aux ressources. « Près de 70 % des 69000 objets africains détenus aujourd’hui par le musée du quai Branly sont entrés dans les collections entre 1885 et 1960 », c’est-à-dire entre le coup d’envoi du partage de l’Afrique et les indépendances des territoires qui jusque là appartenaient aux puissances européennes. Retenez que « seulement un millier [de ses objets] sont aujourd’hui exposés ».

          Il serait donc juste de se dire que pendant près d’un siècle une véritable course aux trésors africains s’est engagée entre les Européens. Aussi, lorsque dans un musée vous lisez « don de… », le nom indiqué est celui du pilleur ou du descendant du pilleur.

Raphaël ADJOBI

* Taina Tervonen : Les otages, contre-histoire d’un butin colonial, Éd. Marchialy

« NI CHAÎNES, NI MAÎTRES » au cinéma Vauban à Avallon (89)

          Sûr que la commune d’Avallon dans l’Yonne (89) est excentrée par rapport à l’axe Paris-Lyon, on a souvent du mal à s’imaginer le dynamisme de sa population dans le domaine culturel. Qui aurait cru que la soirée spéciale organisée autour du film Ni chaînes, ni maîtres de Simon Moutaïrou par la section locale du Mrap drainerait plus d’une cinquantaine de personnes ?

Avallon 2          Une leçon est à tirer du succès de cette soirée : en matière de culture, ne jamais dire « cela n’intéressera personne ». Il faut d’abord songer à proposer pour susciter l’intérêt du public.

          Merci à Lucas qui a pris l’initiative de faire découvrir ce film à la population avallonnaise. Merci également au cinéma Vauban d’avoir accueilli avec enthousiasme cette initiative et permis la réalisation de cette belle soirée-débat autour de Ni chaînes, ni Maîtres. Une soirée à laquelle le coprésident de La France noire a été invité afin de partager avec le public ses connaissances sur l’histoire de l’esclavage des Noirs.

          En mai 2025, dans le cadre de ses activités commémorant l’abolition de l’esclavage, La France noire envisage une soirée-débat du même type avec la présence du réalisateur au cinéma Agnès Varda à Joigny (89). Le marronnage, c’est-à-dire la fuite ou l’art de briser ses chaînes, a permis aux peuples d’origine africaine – transportés de force sur le continent américain où dans les îles de l’océan Indien – de se structurer en sociétés dans les forêts. Le Brésil, le Surinam et le Guyane française en donnent aujourd’hui des preuves irréfutables (Aline Helg – Plus jamais esclave). Une bonne connaissance de ce pan méconnu de l’histoire de l’esclavage des Noirs est nécessaire pour que chacun comprenne que « la liberté est née de l’expérience de l’esclavage » (Orlando Patterson, cité par Charles W. Mills in Le contrat racial). Ce n’est donc pas sans raison que la Liberté figure dans la devise française ; les populations de la fin du XVIIIe siècle qui ont vécu la Révolution savaient – elles – de quelle emprise elles ont dû se défaire.

          Tout en reconnaissant à sa juste valeur et la portée de l’action des abolitionnistes blancs – nous y reviendrons dans un prochain article – il convient de commencer à « comprendre ces peuples, issus du refus du sort qu’on leur avait réservé (Creuser des canaux, ériger des digues, déforester, cultiver la canne et faire tourner les moulins à sucre) » pour ne pas continuer à attribuer aux seuls Blancs l’abolition de l’esclavage. Il est impératif de relativiser l’histoire de l’abolition de l’esclavage et celle de ses héros qu’on nous enseigne dans notre système scolaire.

Raphaël ADJOBI

LES PETITES MAINS D’ANVERS ou le cannibalisme dans la pâtisserie belge

          En septembre 2012, j’avais publié sur Internet un article intitulé « Les petites mains d’Anvers et les têtes de nègre ou le cannibalisme dans la pâtisserie européenne ». Un article qui a eu un succès certain au regard des commentaires, des réactions des sites belges et français (toutes ces réactions sont postérieures à 2012 !), ainsi que la mise au point de Jean-Pierre Lefèvre qui l’a repris douze ans plus tard – en juin 2024 – sur le site de l’Association Pourquoi pas.

Les petites mains d'Anvers          Même si « la main coupée figure dans les armoiries d’Anvers depuis des siècles » (un internaute en 2012), même si Jean-Pierre Lefèvre assure que ce « biscuit traditionnel [a été] créé en 1833 » s’appuyant sur une légende anversoise (selon Wikipédia et Les carnets de la patate sa création date de 1934 !), il a au moins l’honnêteté d’écrire ceci, rejoignant l’avis d’un internaute de 2012 : « Mais enfin, on ne m’enlèvera pas de l’idée que la version chocolat qui apparaît en 1934, n’est pas si innocente que cela. Après tout, le Congo était toujours colonie belge, ce n’est donc pas neutre quand on connaît le contexte et la violence de cette colonisation. On peut donc avoir des doutes sur l’intention ».

Merci Jean-Pierre de reconnaître que des mains blanches qui deviennent chocolatées à l’heure où le roi Léopold II faisaient couper les mains des populations congolaises pour faire avancer la production du lait de caoutchouc alimentant l’industrie des pneumatiques dans toute l’Europe, on peut croire que cette nouvelle teinte des petites mains d’Anvers n’est absolument pas innocente. Les Français aussi mangeaient bien avec délectation des têtes de nègre qui rappelaient celles des Ivoiriens ou des esclaves de nos îles lointaines que colons et négriers coupaient et exhibaient sur des pieux.

          Mais pourquoi donc depuis 2012 personne, parmi les internautes, n’a évoqué cette histoire de mains coupées que je vais vous raconter. Pourquoi les sites belges et français qui se sont invités dans ce débat n’en font-ils pas mention ?

L’INVENTION DES PETITES FILLES AUX MAINS BLANCHES COUPEES

          En août 2024, je découvre que durant la première guerre mondiale, les artistes du camp des alliés ont fait preuve d’un talent remarquable. Nous savons que « la propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion. […] Or, pour créer l’émotion […] il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion » (Anne Morelli). Et comme pendant la première guerre mondiale les agences de publicité étaient embryonnaires, ce sont les artistes qui vont s’illustrer de la plus belle des façons.

          Dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre, Anne Morelli relève parmi ce qu’elle désigne comme « les perles […] les plus consternantes de la propagande […] rédigées par des hommes de lettres » de l’époque, cette prière d’un auteur anonyme parue dans La semaine religieuse de l’Ille-et-Vilaine en février 1915 avec ce titre : « Prière d’une petite fille aux mains coupées ». Le texte est accompagné de l’image d’« une fillette de six ans, agenouillée en prière dans un hôpital du Nord, les deux bras emmaillotés de pansements » : Seigneur, je n’ai plus de mains. Un cruel soldat allemand me les a prises, en disant que les enfants belges et français n’avaient pas le droit d’avoir des mains, que ce droit appartenait seulement aux enfants des Allemands. Et il me les a coupées. […] Depuis ce jour, Seigneur Dieu, Maman est folle, et je suis toute seule. Papa a été emmené par les soldats allemands, le premier jour. Il ne m’a jamais écrit. Il doit avoir été fusillé […].

Les petites mains d'Anvers 4          Une version anglaise de cette prière fut publiée dans le Sunday chronicle et des poètes s’inspirèrent du thème. Le célèbre poète Emile Verhaeren céda à la propagande et s’indigna des « Deux petits pieds d’enfant atrocement coupés » dans son poème L’Allemagne exterminatrice de races. N’allons pas plus loin. Nous savons désormais qu’à côté des mains coupées des Congolais sous les ordres de son zélé serviteur Fiévez, il y a aussi l’histoire des petites mains blanches inventées lors de la première guerre mondiale pour émouvoir les populations et fortifier leur animosité à l’égard de l’ennemi. Ajoutons qu’en France le ministre des finances, qui était à l’époque de cette propagande chargé de la censure de la presse, encourut l’indignation de l’éditeur du Figaro pour ne pas avoir autorisé la publication d’un récit sur les enfants belges aux mains coupées par les Allemands. Ce ministre, Klotz, raconte ce fait dans ses mémoires : le Figaro lui avait soumis une épreuve dans laquelle deux savants de grande renommée assuraient « par leur signature, avoir vu de leurs propres yeux une centaine d’enfants auxquels les Allemands avaient coupé les mains ». Comme l’éditeur du Figaro s’indignait de le voir douter des faits, il lui demanda que les savants lui indiquent le nom de la localité afin qu’une enquête soit menée « en présence de l’ambassadeur d’Amérique ». Le ministre a attendu jusqu’à sa mort !

          Maintenant que nous connaissons ces deux histoires du début du XXe siècle, posons-nous cette question : que vaut la perpétuation par un gâteau de la légende romaine (même pas belge!) selon laquelle un individu aurait payé le passage d’un pont en se coupant la main ? Que vaut l’affirmation selon laquelle les petites mains en biscuits rappellent une main coupée figurant dans les armes de la cité d’Anvers quand le présent vous tend deux faits historiques avérés : le crime des mains congolaises coupées (biscuits chocolatés) et le mensonge des mains coupées des petites filles belges (biscuits laiteux). Certains disent même que la main légendaire est celle d’un géant. Heureusement qu’ils ne l’attribuent pas à un nain Noir ! Le débat serait interminable.

          J‘assure donc ici que la version chocolat des petites mains d’Anvers renvoie bien aux mains coupées des Congolais à l’époque où leur pays appartenait à Léopold II, selon le contrat passé avec les autres Européens à la fin du XIXe siècle. A tous ceux qui disent que ces biscuits chocolatés n’ont rien à voir avec les mains coupées des Congolais, je dis ceci : la posture de supériorité de votre conscience blanche est si transparente que vous y baignez sans la voir comme le poisson nage dans l’eau sans la voir. Bon appétit les cannibales !

Raphaël ADJOBI