UNE ASSOCIATION DE L’YONNE (89) S’ILLUSTRE A L’INTERNATIONAL : « Avenir des jeunes filles de Dapaong » (AJFD)envoie 6 jeunes au Togo

          En juillet 2024, l’association Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD), dont le siège est à Cézy (89 – Yonne), a permis à 6 jeunes Français d’élargir leur expérience en matière de solidarité internationale en séjournant au Togo pour participer à la réhabilitation du musée d’Aného qui menaçait ruine. Qui aurait imaginé que de cette petite commune de l’Yonne pouvait naître un projet international soutenu par le réseau multi-acteurs dénommé Bourgogne Franche-Comté International (BFC International) qui « accompagne à la conception, à la mise en œuvre, [et] au suivi de l’évaluation des projets ». Eh bien, désormais vous savez que grâce à Pascaline Toulouse et Sophie Montagne – en collaboration avec BFC International – l’AJFD œuvre à l’international et vient d’ailleurs de lancer un nouvel appel à projet pour un deuxième séjour de jeunes au Togo en 2025 !

          Jeunes de Bourgogne et de Franche-Comté, dressez donc l’oreille et regardez du côté de la solidarité internationale pour des expériences enrichissantes plutôt que de suivre ceux qui vous bercent avec les cantiques d’une certaine zone de confort où les différences seraient une menace. A l’AJFD, ce ne sont pas les adultes qui profitent des actions de l’association pour aller voir l’Afrique et ses « pauvres », mais des jeunes qui vont partager des expériences avec d’autres jeunes sous d’autres cieux autour d’un projet commun pour mieux préparer et vivre des lendemains plus fraternels. Bien sûr, ces expériences partagées par des jeunes volontaires du Togo et de France participent à l’amélioration de la scolarisation des jeunes filles ainsi qu’à celle de leurs conditions de vie dans les zones rurales du pays. Mais l’esprit est d’offrir aux jeunes d’ici et d’ailleurs l’occasion d’apprendre à construire le monde dans lequel ils aimeraient vivre.

          Tous les ans, au mois de juin, l’AJFD organise une soirée de solidarité autour d’un repas où les cuisines africaines et antillaises occupent la première place. L’équipe qui entoure Pascaline Toulouse et Sophie Montagne ne ménage pas alors ses efforts pour faire connaître leur engagement citoyen sous une forme originale.

          Durant les deux semaines de leur séjour togolais, au-delà de leur contribution au chantier du musée d’Aného, la connaissance de l’histoire locale n’a pas été négligée. Outre la découverte de quelques danses traditionnelles et la vie ordinaire des jeunes du pays, les 6 volontaires venus de l’Yonne ont pu visiter dans le sud du pays une captiverie (ou esclaverie), c’est-à-dire un camp de concentration géré par les Européens où étaient entassés les Africains capturés avant leur embarcation pour les Amériques. Et pour qu’il y ait embarcation, ils ont appris qu’il fallait passer par l’étape des transactions entre les Européens qui géraient ces forts ou comptoirs (le terme commercial) pour le compte de leur royaume et les capitaines des navires négriers qui venaient d’Europe et étaient chargés d’approvisionner en main d’œuvre les plantations esclavagistes des Amériques. Une occasion unique qui a permis à chacun des jeunes de constater la différence entre les cours proposés par les manuels scolaires et la réalité du terrain. Voir de ses propres yeux le coffre-fort des Européens dans la salle des transactions, puis descendre par une trappe au sous-sol où étaient emprisonnés des captifs qui n’avaient pas le droit de se tenir complètement debout (une salle d’un mètre cinquante de hauteur !), cela fait voir autrement l’histoire de la traite des Africains.

          Bravo à l’équipe dirigeante de l’AJFD d’avoir su persévérer dans les difficultés pour atteindre ce niveau de reconnaissance quant à la qualité de ses projets. Bravo aux jeunes qui ont participé avec enthousiasme à cette première activité de solidarité internationale avec l’association cézycoise.

Raphaël ADJOBI

LETTRE SUR LE RACISME ou « la bête immonde » aux collégiens et aux lycéens (par Georges Jean – 1985)

Je vous écris cette lettre non pour vous faire la leçon, ni pour vous expliquer d’une façon compliquée ce que l’on appelle « racisme » aujourd’hui. Le racisme [= la préférence d’une certaine couleur de peau que nous estimons supérieure à d’autres] est une « bête immonde » a dit un poète. Et, à vouloir trop l’expliquer et d’une manière trop compliquée, il arrive que l’on oublie l’horreur qui le recouvre.

Il faut dire aussi qu’en se contentant d’en parler légèrement, sans chercher à comprendre un peu comment la bête parfois se cache et se dissimule au milieu de nous, on risque de ne pas s’apercevoir assez tôt que l’on est soi-même ou que l’on est en train de devenir « raciste » [quelqu’un qui, à partir de la couleur de sa peau, se croit supérieur à d’autres]. Et de cela, je voudrais tenter de vous en préserver à tout prix.

Certains de vos camarades, du collège, du lycée, de votre quartier, de votre ville, sont noirs, arabes, portugais, polonais, italiens ou espagnols ; et vous jouez avec eux. Et je sais que vous les aimez comme les autres ; ni plus, ni moins, comme les autres. Je tiens à vous dire qu’il faut vous garder comme vous êtes, sans changer sur ce plan, en devenant de grandes personnes. Car très souvent, c’est en devenant, comme on dit parfois, «raisonnables », que l’on devient également quelqu’un qui préfère, et sans trop savoir pourquoi, les « vrais Français » aux autres [à ceux qui ont une couleur de peau différente. Et on devient alors raciste].

En vous écrivant, j’écris à tous les enfants, vos amis et les autres, de la France entière et du reste du monde. Oh ! de nombreuses personnes par des articles, des livres, des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des films, des œuvres d’art, dans tous les pays, ont écrit pour dénoncer le racisme. Mais on ne sera jamais assez nombreux dans ce combat.

Il me semble urgent de vous parler du racisme [les pratiques et les conséquences de l’idéologie qui établit une hiérarchie entre les différentes couleurs de peau humaine] parce qu’on observe partout, et de plus en plus, une multitude de petits faits de la vie de tous les jours, de la vôtre, de la mienne, qui montrent que le racisme est là, tout proche de nous, et que nous ne nous en apercevons pas toujours.

Je crois qu’il ne suffit pas aujourd’hui de savoir vaguement ce qu’un mot comme « racisme » signifie ; il faut le savoir avec la plus grande précision possible car on ne combat bien que les choses que l’on connaît bien ! Il faut en effet saisir tout ce que recouvre le sens d’un mot comme celui-là et connaître tous les aspects qu’un phénomène comme le racisme prend aujourd’hui pour se donner les armes contre lui ; lorsqu’on est informé des manières dont le monstre vit et se développe, on peut plus facilement le saisir à la gorge et le terrasser. Et il est urgent de le faire si nous voulons survivre à la honte, nous les femmes et les hommes d’hier, vous les femmes et les hommes de demain.

Georges Jean (1920-2011)

°(Le racisme raconté aux enfantsÉditions Ouvrières, collection Enfance heureuse, mai 1985 / Le paragraphe 3 légèrement arrangé).

L’exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité de l’association La France noire montre à la jeunesse comment est née la « bête immonde », comment elle a prospéré, et comment elle se dissimule dans les discours et productions des adultes pour continuer à vivre. Cette exposition est pour la jeunesse un outil visant à la préserver du racisme et l’armer pour le combattre efficacement.

DES OBJETS AFRICAINS PRIS EN OTAGE EN EUROPE ou le contre-récit d’un butin colonial (par Taina Tervonen)

          Ségou, capitale de l’empire Toucouleur – un État musulman dirigé par El Hadj Oumar Tall – tombe aux mains des troupes françaises le 6 avril 1890 avec à leur tête le colonel Louis Archinard, natif du Havre. Cependant, celui-ci n’y trouve pas le souverain Oumar Tall et ses hommes mais son fils d’à peine dix ans brandissant l’immense arme de son père pour protéger sa mère. Le fils, l’arme, les bijoux et les trésors du souverain seront expédiés à Paris.

          Taina Tervonen, Franco-Finlandaise ayant passé les quinze premières années de sa vie au Sénégal – et parlant couramment le wolof – décide d’aller sur les traces de ce trésor « éparpillé au gré des attributions de l’administration, puis desdons du colonel Louis Archinard ». Au musée du quai Branly, point de départ de son enquête, dans la salle Afrique, elle découvre les œuvres du royaume du Dahomey (Bénin actuel). Devant les sculptures symbolisant trois générations de souverains de ce royaume au XIXe siècle, Taina Tervonen – avec ses « leçons de primaire en tête », voit « une étrange mise en scène de l’histoire coloniale transformée en récit dedons, dénuée de toute trace de violence guerrière ou de domination, de toute référence à la brutalité dont ces objets sont les témoins directs ». Quant aux 24 documents renvoyant à El Hadj Oumar Tall – « dont une dizaine constitués de photographies des objets » – pouvant être consultés sur l’ordinateur où ils sont référencés, l’autrice constate qu’ils « ne disent pas grand-chose sur l’origine des bijoux ni sur les conditions de leur arrivée à Paris ».

          Ce que les Français blancs doivent retenir avant de formuler quelque opinion est que le phénomène d’expropriation ou de pillage de l’Afrique n’est pas uniquement français. Au moment de l’expansion coloniale dans le dernier quart du XIXe siècle, dans plusieurs villes européennes, naissent de grands musées consacrés aux colonies où l’Afrique tend à dominer dans les collections : le British Museum (1881), le palais du Trécadéro à Paris devient le musée d’Ethnographie en 1882, le musée de Berlin est créé en 1884 – l’année même où les dirigeants européens se réunissent dans cette ville pour s’accorder sur le partage de l’Afrique, à la manière d’une famille qui se partage un gâteau ! Ce phénomène muséal, pour ne pas dire de pillage ou d’expropriation organisée, va alors bien sûr se poursuivre au moment où les règles du partage de l’Afrique sont arrêtées afin d’éviter de se faire inutilement la guerre entre Européens : Tervuren en Belgique en 1897,le musée de Linden à Stuttgart en 1911, le musée colonial de Lyon en 1922. « Les conservateurs [des musées] passent commande aux explorateurs, aux missionnaires ou aux militaires ». Et sur place, ceux-ci passent commande à leurs serviteurs nègresétat de chose qui se poursuivra après les indépendances jusqu’aux années quatre vingts – quand ils ne peuvent pas accéder directement aux ressources. « Près de 70 % des 69000 objets africains détenus aujourd’hui par le musée du quai Branly sont entrés dans les collections entre 1885 et 1960 », c’est-à-dire entre le coup d’envoi du partage de l’Afrique et les indépendances des territoires qui jusque là appartenaient aux puissances européennes. Retenez que « seulement un millier [de ses objets] sont aujourd’hui exposés ».

          Il serait donc juste de se dire que pendant près d’un siècle une véritable course aux trésors africains s’est engagée entre les Européens. Aussi, lorsque dans un musée vous lisez « don de… », le nom indiqué est celui du pilleur ou du descendant du pilleur.

Raphaël ADJOBI

* Taina Tervonen : Les otages, contre-histoire d’un butin colonial, Éd. Marchialy

« NI CHAÎNES, NI MAÎTRES » au cinéma Vauban à Avallon (89)

          Sûr que la commune d’Avallon dans l’Yonne (89) est excentrée par rapport à l’axe Paris-Lyon, on a souvent du mal à s’imaginer le dynamisme de sa population dans le domaine culturel. Qui aurait cru que la soirée spéciale organisée autour du film Ni chaînes, ni maîtres de Simon Moutaïrou par la section locale du Mrap drainerait plus d’une cinquantaine de personnes ?

Avallon 2          Une leçon est à tirer du succès de cette soirée : en matière de culture, ne jamais dire « cela n’intéressera personne ». Il faut d’abord songer à proposer pour susciter l’intérêt du public.

          Merci à Lucas qui a pris l’initiative de faire découvrir ce film à la population avallonnaise. Merci également au cinéma Vauban d’avoir accueilli avec enthousiasme cette initiative et permis la réalisation de cette belle soirée-débat autour de Ni chaînes, ni Maîtres. Une soirée à laquelle le coprésident de La France noire a été invité afin de partager avec le public ses connaissances sur l’histoire de l’esclavage des Noirs.

          En mai 2025, dans le cadre de ses activités commémorant l’abolition de l’esclavage, La France noire envisage une soirée-débat du même type avec la présence du réalisateur au cinéma Agnès Varda à Joigny (89). Le marronnage, c’est-à-dire la fuite ou l’art de briser ses chaînes, a permis aux peuples d’origine africaine – transportés de force sur le continent américain où dans les îles de l’océan Indien – de se structurer en sociétés dans les forêts. Le Brésil, le Surinam et le Guyane française en donnent aujourd’hui des preuves irréfutables (Aline Helg – Plus jamais esclave). Une bonne connaissance de ce pan méconnu de l’histoire de l’esclavage des Noirs est nécessaire pour que chacun comprenne que « la liberté est née de l’expérience de l’esclavage » (Orlando Patterson, cité par Charles W. Mills in Le contrat racial). Ce n’est donc pas sans raison que la Liberté figure dans la devise française ; les populations de la fin du XVIIIe siècle qui ont vécu la Révolution savaient – elles – de quelle emprise elles ont dû se défaire.

          Tout en reconnaissant à sa juste valeur et la portée de l’action des abolitionnistes blancs – nous y reviendrons dans un prochain article – il convient de commencer à « comprendre ces peuples, issus du refus du sort qu’on leur avait réservé (Creuser des canaux, ériger des digues, déforester, cultiver la canne et faire tourner les moulins à sucre) » pour ne pas continuer à attribuer aux seuls Blancs l’abolition de l’esclavage. Il est impératif de relativiser l’histoire de l’abolition de l’esclavage et celle de ses héros qu’on nous enseigne dans notre système scolaire.

Raphaël ADJOBI

LES PETITES MAINS D’ANVERS ou le cannibalisme dans la pâtisserie belge

          En septembre 2012, j’avais publié sur Internet un article intitulé « Les petites mains d’Anvers et les têtes de nègre ou le cannibalisme dans la pâtisserie européenne ». Un article qui a eu un succès certain au regard des commentaires, des réactions des sites belges et français (toutes ces réactions sont postérieures à 2012 !), ainsi que la mise au point de Jean-Pierre Lefèvre qui l’a repris douze ans plus tard – en juin 2024 – sur le site de l’Association Pourquoi pas.

Les petites mains d'Anvers          Même si « la main coupée figure dans les armoiries d’Anvers depuis des siècles » (un internaute en 2012), même si Jean-Pierre Lefèvre assure que ce « biscuit traditionnel [a été] créé en 1833 » s’appuyant sur une légende anversoise (selon Wikipédia et Les carnets de la patate sa création date de 1934 !), il a au moins l’honnêteté d’écrire ceci, rejoignant l’avis d’un internaute de 2012 : « Mais enfin, on ne m’enlèvera pas de l’idée que la version chocolat qui apparaît en 1934, n’est pas si innocente que cela. Après tout, le Congo était toujours colonie belge, ce n’est donc pas neutre quand on connaît le contexte et la violence de cette colonisation. On peut donc avoir des doutes sur l’intention ».

Merci Jean-Pierre de reconnaître que des mains blanches qui deviennent chocolatées à l’heure où le roi Léopold II faisaient couper les mains des populations congolaises pour faire avancer la production du lait de caoutchouc alimentant l’industrie des pneumatiques dans toute l’Europe, on peut croire que cette nouvelle teinte des petites mains d’Anvers n’est absolument pas innocente. Les Français aussi mangeaient bien avec délectation des têtes de nègre qui rappelaient celles des Ivoiriens ou des esclaves de nos îles lointaines que colons et négriers coupaient et exhibaient sur des pieux.

          Mais pourquoi donc depuis 2012 personne, parmi les internautes, n’a évoqué cette histoire de mains coupées que je vais vous raconter. Pourquoi les sites belges et français qui se sont invités dans ce débat n’en font-ils pas mention ?

L’INVENTION DES PETITES FILLES AUX MAINS BLANCHES COUPEES

          En août 2024, je découvre que durant la première guerre mondiale, les artistes du camp des alliés ont fait preuve d’un talent remarquable. Nous savons que « la propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion. […] Or, pour créer l’émotion […] il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion » (Anne Morelli). Et comme pendant la première guerre mondiale les agences de publicité étaient embryonnaires, ce sont les artistes qui vont s’illustrer de la plus belle des façons.

          Dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre, Anne Morelli relève parmi ce qu’elle désigne comme « les perles […] les plus consternantes de la propagande […] rédigées par des hommes de lettres » de l’époque, cette prière d’un auteur anonyme parue dans La semaine religieuse de l’Ille-et-Vilaine en février 1915 avec ce titre : « Prière d’une petite fille aux mains coupées ». Le texte est accompagné de l’image d’« une fillette de six ans, agenouillée en prière dans un hôpital du Nord, les deux bras emmaillotés de pansements » : Seigneur, je n’ai plus de mains. Un cruel soldat allemand me les a prises, en disant que les enfants belges et français n’avaient pas le droit d’avoir des mains, que ce droit appartenait seulement aux enfants des Allemands. Et il me les a coupées. […] Depuis ce jour, Seigneur Dieu, Maman est folle, et je suis toute seule. Papa a été emmené par les soldats allemands, le premier jour. Il ne m’a jamais écrit. Il doit avoir été fusillé […].

Les petites mains d'Anvers 4          Une version anglaise de cette prière fut publiée dans le Sunday chronicle et des poètes s’inspirèrent du thème. Le célèbre poète Emile Verhaeren céda à la propagande et s’indigna des « Deux petits pieds d’enfant atrocement coupés » dans son poème L’Allemagne exterminatrice de races. N’allons pas plus loin. Nous savons désormais qu’à côté des mains coupées des Congolais sous les ordres de son zélé serviteur Fiévez, il y a aussi l’histoire des petites mains blanches inventées lors de la première guerre mondiale pour émouvoir les populations et fortifier leur animosité à l’égard de l’ennemi. Ajoutons qu’en France le ministre des finances, qui était à l’époque de cette propagande chargé de la censure de la presse, encourut l’indignation de l’éditeur du Figaro pour ne pas avoir autorisé la publication d’un récit sur les enfants belges aux mains coupées par les Allemands. Ce ministre, Klotz, raconte ce fait dans ses mémoires : le Figaro lui avait soumis une épreuve dans laquelle deux savants de grande renommée assuraient « par leur signature, avoir vu de leurs propres yeux une centaine d’enfants auxquels les Allemands avaient coupé les mains ». Comme l’éditeur du Figaro s’indignait de le voir douter des faits, il lui demanda que les savants lui indiquent le nom de la localité afin qu’une enquête soit menée « en présence de l’ambassadeur d’Amérique ». Le ministre a attendu jusqu’à sa mort !

          Maintenant que nous connaissons ces deux histoires du début du XXe siècle, posons-nous cette question : que vaut la perpétuation par un gâteau de la légende romaine (même pas belge!) selon laquelle un individu aurait payé le passage d’un pont en se coupant la main ? Que vaut l’affirmation selon laquelle les petites mains en biscuits rappellent une main coupée figurant dans les armes de la cité d’Anvers quand le présent vous tend deux faits historiques avérés : le crime des mains congolaises coupées (biscuits chocolatés) et le mensonge des mains coupées des petites filles belges (biscuits laiteux). Certains disent même que la main légendaire est celle d’un géant. Heureusement qu’ils ne l’attribuent pas à un nain Noir ! Le débat serait interminable.

          J‘assure donc ici que la version chocolat des petites mains d’Anvers renvoie bien aux mains coupées des Congolais à l’époque où leur pays appartenait à Léopold II, selon le contrat passé avec les autres Européens à la fin du XIXe siècle. A tous ceux qui disent que ces biscuits chocolatés n’ont rien à voir avec les mains coupées des Congolais, je dis ceci : la posture de supériorité de votre conscience blanche est si transparente que vous y baignez sans la voir comme le poisson nage dans l’eau sans la voir. Bon appétit les cannibales !

Raphaël ADJOBI

Le Musée de Meaux présente « L’Empire colonial dans la Grande Guerre »

Meaux combatre loin de chez soi          « Combattre loin de chez soi » est le titre choisi par le Musée de la Grande Guerre à Meaux pour rendre hommage aux hommes des colonies françaises faits soldats en quelques jours pour venir défendre la France (mère patrie) contre l’Allemagne. Une exposition magnifique, vivante parce qu’elle raconte l’histoire des populations venues de tous les coins du monde dans le sillage de quelques militaires français blancs. Impliqués dans un conflit dont ils ignoraient les tenants et les aboutissants, leur hardiesse sur les différents fronts est à la fois admirable et émouvante. Il fallait, leur disait la propagande de l’époque, défendre la civilisation contre la barbarie. Des non-Blancs qui défendent la civilisation dont ils sont exclus, cela donne à réfléchir.

          On peut dire que les chercheuses et chercheurs d’aujourd’hui qui travaillent aux expositions montrant la contribution des populations non européennes à la vie française le font dans un esprit de vérité ou d’objectivité et de justice ; tout à fait à l’opposé des discours politiques tendant à minimiser cette contribution ou à la passer sous l’éteignoir. C’est d’ailleurs cette volonté se situant loin des discours politiques qui fait dire à ces femmes et ces hommes du monde de la recherche qu’ils accomplissent une tâche sensible. Toutes et tous redoutent constamment la censure politique des élus locaux et des gouvernants comme hier on redoutait les foudres sorboniques (Rabelais – Gargantua / par référence à l’université de la Sorbonne qui faisait de la théologie la reine des sciences).

Meaux soldats en convalescence          Imaginez donc : non seulement le musée rend compte de la mobilisation humaine des colonies, mais il montre aussi leur mobilisation économique ! En d’autres termes, non seulement ce musée montre que les colonisés viennent verser leur sang sur les différents fronts, mais encore que ceux restés dans les colonies doivent travailler pour nourrir la France en guerre : « Les colonies fournissent pendant la guerre 2,5 millions de tonnes de matières premières : métaux, blé, riz, bois, caoutchouc, café… L’appel concerne principalement l’Afrique subsaharienne où des champs de commandement sont mis en place, c’est-à-dire des cultures forcées, que les cultivateurs doivent produire sur ordre des administrateurs ». Qui peut dire qu’on lui a enseigné cela sur les bancs de l’école ou qu’il l’enseigne ?

          Par ailleurs, « L’Empire fait appel à une main d’œuvre ouvrière issue de ses colonies. Mais, face aux difficultés de recrutement, des ouvriers étrangers [aux colonies françaises], notamment chinois (36 740), viennent en plus participer à l’effort de guerre dans l’industrie et l’agriculture ».

Meaux soldats coloniaux          Deux espaces du musée sont consacrés à des films documentaires : l’un s’attache à la géographie de l’empire colonial français et son évolution dans l’espace et le temps. Le deuxième, trop long selon moi, délivre l’actualité du musée au travers des visiteurs. Une randonnée organisée dans le parc du musée par un groupe de descendants de Marocains (association ? Collectif de parents ?), après la visite de l’exposition, est l’occasion pour les randonneurs d’exprimer leur fierté d’être des Français à part entière par le sang versé de leurs aïeux. Séduite par le travail des chercheuses et des chercheurs, une collègue affirme qu’aucun cours d’histoire avec les manuels dont nous disposons ne vaut la visite de cette exposition. De toute évidence (un parking vide de voitures particulières, mais trois cars présents), les établissements scolaires du département – et sans doute de toute l’Île-de-France – profitent pleinement de cette exposition visible jusqu’au 30 décembre 2024.

          Il est heureux de voir certains musées faire l’effort d’étendre les thématiques de leurs expositions à la diversité des histoires françaises pour coller au vrai visage de la France – tel qu’elle a tenu à le montrer lors des jeux Olympiques de Paris 2024. Malheureusement, ces initiatives ne semblent pas attirer certaines populations scolaires par un manque de volonté des établissements de varier les connaissances des élèves. Comme le fait remarquer un article de Télérama, le Pass culture mis en place par l’État n’a pas permis de diversifier les savoirs des élèves. Les postures de nos élus et de nos gouvernants qui empoisonnent constamment l’atmosphère ont produit dans les milieux scolaires comme dans les milieux artistiques un effet flagrant : un repli sur des projets « zéro risque », qui n’alimentent ni controverse ni débat de société. Loin des grandes métropoles, on se contente de projets de pur divertissement ou de ce que propose le patrimoine local où l’Autre est absent. Et forcément, « On sent poindre la fracture entre les grandes villes et les autres, comme si une partie de nos concitoyens [peuvent] tout voir, tout entendre, et une autre [doit] être mise sous cloche, préservée. Mais préservée de quoi, au juste ? De la culture, de la diversité, du féminisme, de l’homosexualité, de l’inclusion, du partage ? Une partie de la population française ne devrait plus avoir accès qu’au pur divertissement ? C’est infantilisant, bêtifiant, méprisant pour certains de nos concitoyens » et particulièrement pour les jeunes qui seront les citoyens de demain (Olivier Milot – Télérama n° 3897 du 21 au 27 septembre 2024).

Raphaël ADJOBI

La rentrée 2024 – 2025 à La France noire

Retrouvailles annuelles : Le vendredi 13 septembre, une dizaine des membres de La France noire se sont retrouvés pour un moment convivial, et aussi pour partager les projets en gestation.

Retrouvailles Françoises ParryLa soirée a commencé par un vibrant hommage à Françoise Parry, qui a été non seulement chargée depuis 2016 du secrétariat et de la trésorerie mais a également œuvré pour faire bénéficier à la France noire du soutien de ses connaissances personnelles. C’est ce dernier travail qui a permis à notre association d’avoir une assise locale notable dès 2017.

Ce fut aussi l’occasion pour la coprésidente, Françoise Roure, de nous faire le compte rendu de sa participation – le 3 septembre dernier – à la journée des retrouvailles annuelles de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage au siège de cette institution à Paris. Cette journée présidée par Monsieur Jean-Marc Ayrault a permis aux participant(e)s d’échanger sur les projets de la F.M.E pour les scolaires avec le concours de la flamme de la liberté, mais aussi sur les stratégies à mettre en place pour encourager les communes à commémorer l’abolition de l’esclavage chaque 10 mai – conformément aux recommandations de la lettre annuelle du premier ministre qu’elles reçoivent toutes.

Retrouvailles sept groupe AEnfin, la secrétaire, Annie Biard, chargée également des actions locales a exposé les projets de films-débats pour l’année 2024 – 2025. Parmi ces projets filmiques, Ni chaînes ni Maîtres de Simon Moutaïrou, qui a bénéficié du partenariat de la F.M.E, a particulièrement retenu notre attention. Un effort particulier sera fait pour que sa programmation dans notre localité bénéficie d’une belle publicité. Concernant les autres films, les membres sont appelés à communiquer leurs choix à Annie afin de l’aider à arrêter son programme. Dans la liste qui leur a été soumise, citons Toussaint Louverture (Philippe Niang), Beloved (Jonathan Demme), Amistad (Stephen Spielberg), Harriet (Kasi Lemmons), The birth of Nation (Mate Parker), La couleur des sentiments (Tate Taylor), Belle (Amma Asante), Les oubliés de la liberté (Guy Deslauriers)…

La fête des associations à Joigny : deux jours après cette agréable soirée où, pour la première fois le coprésident Raphaël Adjobi n’était pas le seul à porter la parole de l’association – et cela grâce à la nouvelle direction arrêtée lors de l’assemblée générale du 28 juin 2024 – les membres du Conseil d’administration ont participé à la fête des associations organisée par la ville de Joigny le dimanche 15 septembre.

Françoise Roure BlogL’occasion était belle pour La France noire qui a brillé par ses panneaux accrocheurs mais visiblement dérangeants pour celles et ceux qui feignaient de ne pas les voir. Retenons surtout la curiosité de ces visiteurs (comme Olivier, arrivé récemment de l’Alsace, que nous espérons revoir) et surtout de ces mères de familles (dont une est enseignante) qui se réjouissaient de l’existence d’une structure proposant des connaissances sur d’autres pans de notre histoire, de l’histoire de France. Je n’oublierai jamais cette mère qui m’a chanté une chanson raciste apprise à l’école. A sa grande surprise, son fils – aujourd’hui un adolescent – a appris la même chanson mais avec des paroles différentes !

Septembre 2024 AMerci aux membres du bureau et du Conseil d’administration pour leur implication qui a fait de notre stand un lieu d’échange permanent. Signalons que la coprésidente, Françoise Roure, a eu l’occasion d’échanger avec le maire Nicolas Soret et la conseillère départementale Frédérique Colas ; les deux élus lui ont semblé avoir compris que notre volonté d’animer notre cité ainsi que notre département, et aussi d’apporter à la jeunesse des connaissances sur des pans méconnus de notre histoire, a besoin de leur soutien.

Raphaël ADJOBI

Le conférencier de LA FRANCE NOIRE vu par les jeunes du lycée Benjamin Franklin (Orléans – 45)

Retrouvons ici les témoignages des élèves du lycée Benjamin Franklin que nous avons rencontrés en janvier 2024 autour de notre exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques ». Plutôt que de vous livrer le contenu des trois dernières pages que nous n’avons pas publiées en mai dernier, nous choisissons de vous présenter les propos de tous les jeunes renvoyant à la prestation du conférencier, c’est-à-dire à la question « Qu’avez-vous pensé de la conférence à laquelle vous avez assistée ? » ; question posée par les professeurs documentalistes.

° Élèves de 2TRPM

V. Louis : « Bien et intéressant ». E. B. Nasr’Allah : « j’ai apprécié la conférence car c’était intéressant ».

T. Kenji : « Pour connaître le passé de la France et toutes les étapes qu’elle a suivies au cours de l’histoire pour que la nouvelle génération ne fasse pas les mêmes erreurs que par le passé. Explications claires, j’ai bien aimé, c’était bien animé ».

L. Ethan : « J’ai bien aimé car ça m’a fait apprendre beaucoup de choses ».

A. Jule : « J’ai trouvé que la conférence était bien car j’ai pu apprendre davantage sur l’histoire de l’Afrique et des Africains en France ».

A. Schadrack : « J’ai bien aimé la conférence car le monsieur nous a bien expliqué l’esclavage, il nous parlait avec passion et envie. Grâce à lui, j’en ai appris sur l’esclavage ».

A. Yanis : « J’ai trouvé ça intéressant de parler de ce qu’il se passait avant dans le monde. Mais aussi de montrer les discriminations que les Noirs ont pu subir dans le passé ».

° Élèves de TEDPI

C. Kenzo : « J’ai trouvé intéressant d’en apprendre plus sur l’esclavage, car j’ai l’impression que c’est un sujet vraiment peu abordé que ce soit dans les livres ou à l’école. J’ai même appris […] que l’esclavage existait encore, je croyais que cela n’existait plus ».

C. Lorane : « J’ai bien aimé la conférence parce que j’ai appris de nouvelles choses sur l’esclavage ».

M. Aymen : « J’ai pu assister à la conférence sur le sujet de l’esclavage, j’ai trouvé cette exposition très intéressante ça m’a permis d’avoir plus de connaissances sur l’esclavage, c’était très bien présenté. J’étais très content d’avoir pu assister à cette conférence ».

T. Djelika : « J’ai bien aimé j’ai appris des choses que je savais pas avant cette conférence ».

M. Mahiedine : « L’histoire des Français noirs, depuis l’époque coloniale jusqu’à aujourd’hui, montre comment cette communauté a enrichi la diversité culturelle de la France et contribué de manière importante à la société ».

K. Elidé : « L’histoire des Français noirs est importante pour reconnaître et comprendre leur contribution à la société française, ainsi que les défis qu’ils ont pu rencontrer. Cela favorise l’inclusion, la diversité, et permet de mieux appréhender l’évolution de la France en tant que nation plurielle ».

Dans mon livre Il faut remettre le français au centre de l’enseignement, je soulignais l’importance que l’Éducation nationale doit attacher à l’exploitation des connaissances universitaires des intervenants extérieurs pour appuyer l’instruction de la jeunesse. Les propos des lycées me donnent raison. Les connaissances techniques des enseignants pour réussir les examens sont une choses ; lever la tête pour établir des liens entre ces connaissances et la réalité du monde qui nous entoure ne doit pas être négligé.

Les dix principes élémentaires de propagande de guerre

En résumant en dix principes « quelques mécanismes essentiels de la propagande de guerre » du livre de l’Anglais Arthur Ponsomby publié en 1928, et en les agrémentant d’exemples précis et d’anecdotes réjouissantes, Anne Morelli a produit une œuvre qui charme les lecteurs depuis sa première publication en 2001.

° Premier principe, au moment de déclarer la guerre à l’autre, il convient de proclamer solennellement que l’on ne la voulait pas ; parce que par principe l’on est épris de paix.

° Deuxième principe : clamer haut et fort que l’autre est l’agresseur, qu’il veut vous détruire, mettre le monde à feu et à sang et que l’on est contraint de lui déclarer la guerre. Ce principe énonçant la responsabilité lors des guerres, et donc de celui qui la déclenche, avait été déjà souligné par Machiavel (1469 – 1527) en ces termes : « Ce n’est pas celui qui prend les armes le premier qui est coupable de la guerre, mais celui qui lui a donné un motif pour qu’il prenne les armes » (p.38). Pour arriver à cette réflexion, il convient évidemment de prêter à l’ennemi une intention qui mérite une déclaration de guerre ! On comprend donc que si le voisin est toujours présenté comme l’agresseur, « il est rare qu’on sache clairement au moment où la guerre éclate qui est le véritable agresseur » puisque l’un et l’autre était prêt ou la préparait. Aussi, selon Luigi Sturzo, « la guerre est déclenchée par celui des antagonistes qui croit pouvoir la gagner sûrement et rapidement » (p. 19).

° Troisième principe : laisser voir l’ennemi dans la figure de son chef que l’on présentera comme un monstre, un être odieux digne de la haine de tous les hommes. Il est nécessaire de personnifier ainsi le peuple ennemi parce qu’ « on ne peut haïr un groupe humain dans son ensemble, même présenté comme ennemi ». Il faut montrer du doigt le chef, ainsi tout le monde sait que « c’est de ce monstre que viendrait tout le mal ». On ne fait pas la guerre contre les Allemands, les Libyens, les Syriens ou les Russes mais contre Hitler, Kadhafi, Bachar Al Assad, contre Poutine…

° Quatrième principe : il est indiscutable que « La guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Il n’y a que les nuls en géopolitique et les imbéciles qui contestent cette vérité ! C’est pourquoi, le président américain Woodrow Wilson parlant de la première guerre mondiale, en septembre 1919, avouait ceci : « Y a-t-il un homme ou une femme – que dis-je ? Y a-t-il un enfant (souligné par nous) – qui ne sache que la semence de guerre dans le monde moderne, c’est la rivalité industrielle et commerciale ? […] Cette guerre (la première guerre mondiale) a été une guerre industrielle et commerciale » ! L’aveu est clair et net. Cependant, au moment de déclarer la guerre à l’ennemi on ne peut pas présenter ce mobile à la population ; elle aurait le sentiment qu’on la prépare à un crime qui profitera aux grandes industries. Il faut donc déplacer le mobile sur un terrain « humanitaire » en lui disant que « de cette guerre dépend son indépendance, son honneur, sa liberté, ou sa vie ». Et quand on veut s’engager dans une guerre à l’autre bout du monde et non pas contre son voisin, il est bon de dire que l’on se sent proche d’un peuple qui souffre ; alors « l’ingérence dite humanitaire permet au fort de s’ingérer dans la politique des faibles avec le meilleur des alibis moraux » : on fait la guerre pour défendre des valeurs morales que notre nation ne saurait laisser piétiner sur cette terre !

° Cinquième principe : il consistera à présenter l’ennemi et son armée comme des bandits commettant des barbaries auxquelles un peuple de seigneurs, comme le nôtre, plein d’humanité doit mener des actions généreuses. Bien sûr, toutes les guerres, de l’Antiquité à ce XXIe siècle, sont le théâtre – de part et d’autre – d’atrocités : assassinats, vols à mains armée, incendies, pillages, viols… « Ce qui par contre est spécifique à la propagande de guerre, c’est de faire croire que seul l’ennemi est coutumier de ces faits tandis que notre propre armée est au service de la population, même ennemie, et aimée d’elle ». L’ennemi commet volontairement des atrocités, alors que c’est involontairement que nous commettons des bavures.

° Sixième principe : faire croire que nous faisons la guerre de manière chevaleresque, c’est-à-dire en respectant les règles (« comme s’il s’agissait d’un jeu, certes dur mais viril » !), alors que l’ennemi utilise des armes non autorisées. Ce principe est en réalité indéfendable parce que « c’est souvent de la supériorité technologique que dépend la victoire ». De nombreuses populations du monde ont été vaincues par les Européens parce qu’ils ignoraient les armes à feu. Voici une anecdote qui pulvérise ce principe et que rapporte l’autrice : « en Yougoslavie en mai 1999, des jeunes gens serbes montraient le poing aux avions de l’Otan, qui venaient les bombarder. Si tu es un homme, viens ici au sol te battre avec moi, criait un de ces jeunes à l’adresse du pilote ». Tout est dit. Il en va de même des stratégies (comme l’attaque surprise) qui sont décriées quand elles sont le fait de l’ennemi mais louées quand elles viennent de notre armée.

° Septième principe : « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent ». Disons que la tendance claire est de montrer que notre armée subit peu de pertes, alors que celles de l’ennemi sont énormes. Et surtout, ne jamais parler du gouffre financier que représentera la guerre.

° Huitième principe : « La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion […] Or, pour créer l’émotion, on ne peut se fier à des fonctionnaires. Il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion ». En d’autres termes, il est nécessaire d’utiliser le talent des poètes, des écrivains, des journalistes, « pour diffuser, sous une forme émouvante, les bobards de la guerre » ou ce que vous avez déclaré comme digne de faire l’objet d’une guerre.

° Neuvième principe : « Si notre cause est sacrée, nous devons la défendre et si nécessaire, les armes à la main ». Il convient donc de déclarer sacrées certaines valeurs pour lesquelles des sacrifices doivent être consentis : la démocratie, la sécurité, le droit d’être à l’abri du besoin… Invoquer le caractère sacré de la cause, c’est en faire une cause religieuse et « la guerre [devient dès lors] une croisade à laquelle on ne peut se soustraire ». Anne Morelli donne dans son livre de nombreux exemples de discours dans lesquels la guerre est sacralisée.

° Dixième principe : déclarer traîtres tous ceux qui cherchent des voies de paix ou de réconciliation, et aussi tous ceux qui « mettent en doute les récits des services de propagande ». Le livre montre comment ces catégories de personnes sont persécutées depuis la première guerre mondiale à nos jours.

Retenons tous pour notre gouverne que dans le monde moderne « toutes les décisions qui engagent des vies humaines sont prises par ceux qui ne risquent rien » (Simone Weil, 1909 – 1943).

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Principes élémentaires de propagande de guerre, 181 pages.

Autrice : Anne Morelli

Éditeur : Aden, 2010, 2022.

Napoléon Bonaparte raconté par la muse Clio ou pourquoi les histoires « officielles » n’impressionnent plus personne

          « Toute l’histoire – et pas seulement celle de France – est un mensonge » clamait Jean-Claude Carrière sur France Culture le 27 février 2021. En effet, parce que l’Histoire fait partie de la culture du peuple et qu’il faut lui apprendre ce qui doit servir de modèle, c’est forcément non seulement l’arbitraire qui préside aux choix des héros, mais également l’affabulation, voire le mensonge, qui nourrit la trame des récits enseignés. On comprend donc pourquoi « Les histoires officielles émises par les États ne sont pas sans susciter des résistances et des contestations au sein de sociétés civiles qui réclament et promeuvent une plus grande pluralité dans la mise en récit du passé » (1).

          Rappelons que l’action de l’association La France noire se situe pleinement dans cette volonté de promouvoir plus de pluralité dans le récit national français. En d’autres termes plus de visibilité des Noirs dans l’histoire de France. Ce n’est donc que la justice et l’égalité de traitement qui nous animent et bousculent l’habitude prise en France – comme ailleurs en Europe – de relater l’histoire du monde presque toujours de la même manière. En effet, pour tous ces États, « les grandes civilisations se seraient succédé de façon quasi continue, depuis la Grèce ancienne jusqu’à nos jours, pour guider l’humanité. Cette vision théologique, qui permet de donner un sens à l’Histoire dont l’Europe serait à la fois l’architecte et le principal moteur, imprègne encore puissamment nos imaginaires » à tel point que les enseignants français (surtout les professeurs d’histoire) sont rarement capables de prêter attention à un autre discours sans crier au révisionnisme.

Véron-Bellecourt, AlexandreFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 20137 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010062037https://collections.louvre.fr/CGU          

          Dès la naissance des États, la passion d’imposer un récit au peuple a été forte. Nous en avons un bel exemple dans un tableau oublié, relégué dans les réserves du musée du Louvre que les commissaires de l’exposition Une autre histoire du monde ont exhumé pour témoigner de la permanence de la contestation des histoires « officielles ».

          Ce tableau intitulé Allégorie à la gloire de Napoléon présente la muse Clio montrant aux nations les faits mémorables de son règne. « Cette toile réalisée par Alexandre Veron-Bellecourt au tout début du XIXe siècle met en scène la muse de l’histoire présentant les hauts faits, les victoires et les principales réalisations de Napoléon à des personnages stéréotypés figurant les différents peuples de la planète » (2). Toutes celles et tous ceux qui ont vu l’exposition au MUCEM ou qui prêteront une extrême attention à l’image noteront l’empereur des Français couronné de rameaux de laurier et vêtu d’une toge à la manière romaine (rappelant les Akans du golfe de Guinée), ainsi que la formule Veni, vidi,vici prêtée à Jules César clamant ses victoires sur les peuples d’Europe et particulièrement sur ceux qu’il appelait les Gaulois. La suffisance n’est-elle pas l’apanage de tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, croient avoir accompli des hauts faits ? Retenons avec les commissaires de l’exposition que ce buste consacre de manière évidente Napoléon comme dernier héritier de l’empire romain. « Son bilan politique inscrit par Clio sur la tablette – conquête d’Italie, Égypte conquise, ordre rétabli, Code civil, Arts et sciences encouragés, religion rétablie, Paix continentale, etc. – devrait subjuguer le monde entier ». Il n’en est rien !

          L’analyse du tableau faite par Pierre Singaravélou et ses deux coéquipiers montre que ce roman impérial de la France dominant le monde et éclairant les autres peuples de Clio ne convainc apparemment pas les autres personnages qui ont chacun leur propre conception de l’Histoire. Ils attirent notre attention sur le Russe « coiffé d’une chapka décorée d’un aigle à deux têtes [qui] paraît repousser ses paroles de la paume de la main ». Quant aux yeux du personnage noir, ils « trahissent sa méfiance à l’égard de la démonstration de la muse ». « A droite, le Mandchou, reconnaissable à sa natte, et l’Amérindien à ses plumes bariolées, ont l’air incrédules, alors que le Mandarin Han, coiffé d’un bonnet orné d’un dragon, détourne franchement le regard… ».

          Tout le monde comprend pourquoi cette œuvre ne figure pas parmi celles exposées au Louvre ou ailleurs en France. Elle est la preuve éclatante que bien que paraissant faire l’éloge de Napoléon, elle est une contestation du récit impérial de la France.

(1) (Camille Faucourt, Quand les artistes interrogent la fabrique contemporaine de l’Histoire, in Catalogue de l’exposition Une autre histoire du monde, 2023).

(2) Pierre Singaravélou, Fantômes du Louvre. Les musées disparus du XIXe siècle, Paris, Éditions du Louvre/Hazan, 2023.

Un stéréotype : image ou discours renvoyant à une représentation reconnaissable par tous comme celle réelle d’un groupement ethnique ou d’une catégorie sociale.

Raphaël ADJOBI