LE VISAGE DE PIERRE de William Gardner Smith

         Le personnage principal de ce roman est un Afro-américain « de moins de trente ans »,  Simeon Brown. Simeon a quitté sa ville natale, Philadelphie, et vient juste d’arriver à Paris fuyant la violence quotidienne, gratuite et les guerres de gangs où il ne trouve pas sa place.

          Au début des années soixante, la vie politique aux États Unis est marquée par la lutte des droits civiques et la ségrégation raciale menée principalement par le pasteur Martin Luther King. C’est en août1963 qu’a lieu la Marche sur Washington qui rassemble plus de 250 000 personnes. Et c’est lors de cet événement que Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream » qui devient le symbole de l’égalité raciale. La société américaine est profondément divisée entre ceux qui sont pour le maintien de la ségrégation raciale et les défenseurs de l’égalité.  Aussi, les Noirs subissent toujours un racisme violent. Il suffit d’un regard un peu trop accentué pour déclencher une bagarre et se retrouver sous les coups de « blancs-becs ». C’est ainsi que Siméon a perdu un œil et le visage de son agresseur « terrible, inhumain, en dysharmonie avec l’univers » ne cesse de le hanter. On apprend très vite que Siméon a quitté son pays de peur de devenir un meurtrier. Meurtrier malgré lui mais par nécessité : il doit se défendre au quotidien, être sans cesse sur ses gardes.

          Mais en se promenant dans Paris, Siméon se sent libre, en paix, même s’il remarque des groupes d’hommes « aux cheveux crêpelés et à la peau pas tout à fait blanche, mais sûrement pas noire ». Il remarque que ces hommes ont un regard « triste, furieux, abattu », regard qui lui rappelle celui des Noirs d’Harlem. Ils sont vêtus pauvrement mais Simeon ressent comme un lien, « une reconnaissance » entre eux et lui. Très vite, il trouve une communauté afro-américaine, bien intégrée, composée d’artistes. A cette époque, Paris est perçue comme un refuge.

          Simeon est à la fois peintre et journaliste. Il peint un seul tableau qu’il a du mal à terminer. Ce tableau représente le visage de ses agresseurs, comme s’il cherchait à déchiffrer une vérité, à répondre à sa quête de justice, à comprendre ce qui se cache derrière la cruauté de ces regards. Ce tableau fonctionne comme un témoignage de ce qu’il a vécu et de son impuissance face à l’horreur.

          Son quartier de prédilection, l’un des lieux où il rencontre ses compatriotes, est le café Tournon mais ses pérégrinations le conduisent dans d’autres quartiers, plus sombres, plus populaires, envahis par des policiers, mitraillette en bandoulière.  Il reconnaît, chez ses habitants, les mêmes attitudes de peur, d’insécurité et c’est comme s’il se retrouvait chez lui à Harlem.  Ce sont des ouvriers algériens. Il se lie d’amitié avec un étudiant algérien, Ahmed, avec qui il « partage une certaine ressemblance » tant physique qu’intellectuelle. Par son intermédiaire, il prend conscience du racisme anti-arabe dans le contexte de la guerre d’Algérie, fait connaissance avec des militants du FLN et découvre la lutte, l’action pour la liberté.

          Le 17 octobre 1961, il se retrouve dans la manifestation pacifique contre le couvre-feu qui a lieu à Paris, à la demande du FLN. Voulant protéger une femme et son enfant des coups d’un policier, il reçoit à son tour des coups de matraque et se trouve embarqué dans un fourgon, puis détenu dans un stade avec d’autres manifestants. Libéré du fait de sa nationalité, il décide de suivre l’exemple d’Ahmed et de rentrer dans son pays pour y continuer la lutte, pour sa communauté et ses droits civiques.

          Ce roman a mis plus d’une quarantaine d’années à être traduit et édité en France en raison de son récit des événements d’octobre 1961, difficilement acceptable pour le narratif officiel français.

          Le titre, Le visage de pierre, est une métaphore puissante qui évoque la brutalité et la violence d’individus, que ce soit un suprémaciste blanc américain ou un policier français, à l’égard de populations infériorisées, dominées à qui on refuse leurs droits. Ce titre dénonce également l’indifférence, l’absence d’empathie de ceux qui refusent de voir, de se confronter aux injustices.

Très beau roman aux résonances bien actuelles qui analyse avec subtilité et finesse les secousses de la société des années 60 à travers des histoires et des parcours personnels, tant aux Etats Unis qu’en France.

Annie BIARD

Titre : Le visage de Pierre, 280 pages

Auteur : William Gardner Smith (Américain).

Éditeur : Christian Bourgois, 2021

JAMES (de Percival Everett)

          Le souvenir de l’esclavage continue de hanter les mémoires des Afro-américains qui en trouvent l’expression à travers la littérature. C’est ainsi que le prix Pulitzer 2025 de la fiction a été attribué au roman James de Percival Everett, roman dont le thème principal est l’esclavage. Il s’agit d’une réécriture du roman de Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn, mais racontée d’après le point de vue de l’esclave, Jim, à la première personne.

          Lorsque Sadie, l’épouse de Jim, surprend une conversation selon laquelle Miss Watson, la « missa » de son mari, a le projet de le vendre à la Nouvelle Orléans, elle l’en informe. Sans hésiter, Jim décide de s’enfuir dans le nord afin de gagner suffisamment d’argent pour racheter sa femme et sa fille Lizzie. Jim devient donc un esclave fugitif avec toutes les conséquences qui en découlent. Il se réfugie d’abord sur une île où le hasard fait qu’il retrouve un jeune garçon fuyant la violence et l’alcoolisme de son père , Huck qu’il connaît très bien. S’ensuit alors un récit émaillé de nombreuses péripéties et des rebondissements parfois à la limite du crédible. Mais le lecteur est emporté par ce récit d’aventures et par la leçon d’histoire qu’il nous donne : la vie des esclaves à la veille de la guerre de Sécession, la violence permanente qui les maintient dans un état où ils peuvent être fouettés, battus, pendus pour des prétextes plus ou moins futiles, comme le vol d’un crayon, et les femmes violées sans possibilité de se défendre.

          En prélude du roman, quatre chansons extraites du carnet de Daniel Decatur Emmet nous rappelle que ce compositeur américain est le fondateur de la première troupe de blackface.

          Le personnage éponyme Jim/James, comme cette double identité, parle un double langage « petit nègre » pour les blancs et le langage « blanc » qu’il feint d’ignorer mais qu’il utilise avec ses compagnons d’infortune. Il l’enseigne aussi à leurs enfants : on « gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent », et ce qu’ils veulent « c’est un être inférieur à fouler au pied ». Aussi le décalage est constant entre ce qu’il montre aux Blancs et ce qu’il est réellement : un homme qui sait lire et écrire, deux interdictions fondamentales qui pesaient sur les populations noires esclavagisées, et convoquer des philosophes comme Voltaire ou Alan Locke, qu’il a pu lire en cachette et dont les livres l’accompagnent dans sa fuite.

          Au fond même de cette situation sans issue, la détermination de James à libérer sa femme et sa fille reste inébranlable malgré les obstacles rencontrés comme la nature hostile, un fleuve Mississipi immense, dangereux mais prodigue en poissons-chats, et des personnes bonnes ou mauvaises mais dont il faut toujours se méfier. Dans cette histoire terrible, haletante, surgit parfois des pointes d’humour et on ne sait plus qui est vraiment noir ou vraiment blanc, les différences de couleur de peau s’effacent devant l’humanité ou l’inhumanité des situations ou des êtres.

          Un beau roman qui se lit d’une traite et une belle idée de cadeau de Noël.

Annie BIARD

Titre : James, 288 pages

Auteur : Percival Everett

Éditeur : Éditions de l’Olivier, 2025

BLACK BOY de Richard Wright (une analyse d’Annie BIARD)

          Le pouvoir de la littérature sur la construction de l’individu n’est plus à reconnaître. La lecture de Black Boy de Richard Wright en est un exemple flagrant.

          Cette autobiographie, publiée en 1945, est un des premiers romans écrit par un Afro-Américain. Elle retrace son enfance et son adolescence dans le Sud des États-Unis dans les États du Mississipi et du Tennessee, au début du XXe siècle.

          Dans ces États du Sud, une ségrégation raciale, violente et stricte, règne et s’appuie sur les lois Jim Crow, mises en place à la fin du XIXe siècle et dont le but est de tenir sous-domination les Afro-Américains.

          Tout au long de son récit, Richard Wright dépeint la violence quotidienne au sein de sa famille, qui ne connaît que les coups en matière d’éducation, puis en grandissant la violence des Blancs qui se manifeste de façon totalement inattendue et incompréhensible pour l’enfant ou l’adolescent qu’il est. Cet apprentissage de la vie se fait donc sous le signe de la peur, une peur omniprésente que ce soit dans les relations familiales ou dans la société.

          Sous le signe également de la faim, de la pauvreté avec une mère devenue paralysée, obligée de retourner chez la grand-mère qui affiche une religiosité intransigeante et insupportable pour l’auteur.

          Ce qui est admirable dans ce roman, c’est que cet enfant noir, toujours en lutte pour sa survie, résiste à la soumission, seul contre tous, Noirs ou Blancs. Il va découvrir que d’autres mondes existent à travers la lecture de romans qu’il se procure en cachette. Dans le Sud ségrégationiste, les Noirs ne doivent ni lire ni penser par eux-mêmes. Ces auteurs qu’il découvre vont lui servir de guide et renforcer la confiance en lui qu’il peut sortir de cette assignation et se construire une autre vie. Mais ces possibilités ne peuvent se réaliser qu’en quittant le Sud.

          Ce récit permet de ressentir pleinement l’atmosphère de racisme, de haine et de violence qui régnaient dans ces États malgré la fin de l’esclavage et qui imprégnaient toujours les esprits et les comportements de la population blanche comme des marques ineffaçables.

Annie BIARD

         

LE PAIN DES FRANÇAIS (Un roman de Xavier Le Clerc)

          Le pain des Français est un roman autobiographique doublé d’un monologue né d’une rencontre impromptue qui plonge l’auteur dans l’histoire de l’Algérie avec la France. Quand la violence du mépris suprémaciste frappe son père sous ses yeux d’enfant et ruine plus tard son espoir d’être un Français comme les autres, le fils d’Aït-Taleb voit dans le sacrifice de ses parents le devoir de s’en sortir en prenant Ulysse pour modèle. En changeant de patronyme, il a voulu à son tour, non pas planter un pieu, « mais un crayon dans l’œil du système cyclopéen » et dire qu’il est « fier d’être le fils d’un homme sans titre venu non pas d’Ithaque mais de Kabylie ».

          C’est donc sous le patronyme de Xavier Le Clerc qu’il avance parmi nous. Et, dans les sous-sols du musée de l’Homme – à la manière du prince Hamlet s’adressant au crâne du bouffon du roi – il interroge le fantôme de la petite Kabyle Zorah et montre de façon éclatante une page d’un passé commun douloureux « pour inviter l’espérance, la dignité, la fraternité, l’amitié des peuples » à notre esprit de Français d’aujourd’hui ; contrairement aux extrémistes qui croient que rouvrir les pages cachées de notre histoire c’est salir la France.

          Si le nom de son héroïne – Zorah – lui est venu à l’esprit comme une chanson venue du fond des âges des montagnes de sa Kabylie natale, c’est la lecture d’un article sur les têtes coupées des colonisés entassées dans les sous-sols du musée de l’Homme qui lui donnera tout son sens. C’est en ce lieu, en effet, que des milliers de crânes indigènes reposant dans des boîtes rangées sur des étagères ont été déclarés patrimoine inaliénable de la France – restes des corps qui auraient été lavés, parfumés, recouverts ensuite de la plus belle étoffe selon les traditions de leurs terres d’origine. C’est là que des crânes, comme celui de Zohra – une enfant de sept ans – font ressurgir l’histoire de la conquête de l’Algérie puis de sa colonisation.

LES CRÂNES DES COLONISÉS NOUS PARLENT

          Pour comprendre pourquoi le crâne d’une enfant subjugue l’auteur au point de lui arracher un monologue fait d’interrogations et de réflexions sur les conquêtes coloniales françaises, et particulièrement de l’Algérie, il faut se dire que ces têtes sont souvent accompagnées des noms de leur légataire, du lieu de leur prélèvement, de l’âge et du sexe de la victime, et parfois même du nom de la victime quand il s’agit d’un illustre combattant ou d’un dignitaire local. Des informations qui, selon l’auteur, rendent ces crânes vivants et leurs histoires lisibles. C’est dire que tout chercheur qui veut se donner la peine de lire l’histoire de la conquête de l’Algérie ou de toute autre contrée que la France a fait sienne à un moment ou à un autre, découvrira avec quel détachement les émissaires français pratiquaient la décapitation des colonisés non seulement pour terroriser les populations locales, mais également pour satisfaire les besoins des hommes de sciences, et parfois même pour faire plaisir à un ami, un membre de sa famille. La forme et les mensurations de chaque crâne devaient confirmer l’infériorité naturelle de l’Arabe ou du Noir.

          Et même avec le temps, quand « les tirailleurs et les poilus sont devenus frères d’armes sous les orages d’acier, perdus entre les corps gisants ou malaxés dans la boue, nos sangs mêlés n’ont pas suffi hélas à conférer la citoyenneté française et le droit de vote aux indigènes… ». Pourtant, les humanistes français tels Albert Camus, Georges Clemenceau – farouchement opposé aux idéaux suprémacistes de Jules Ferry – Louis Guilloux, Victor Spielmann… « n’ont pas manqué de courage pour dénoncer ces injustices » du système colonial qui ont asphyxié les indigènes. Comme ces derniers, ils ont compris que « Quand on a longtemps vécu d’une espérance et que cette espérance a été démentie, on s’en détourne et l’on perd jusqu’au désir » (Albert Camus). Malheureusement, aujourd’hui encore, pour les suprémacistes, ces crânes indigènes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme n’évoquent pas des tragédies mais la civilisation. Voilà la triste réalité de la France de ce XXIe siècle respectueuse de ses aïeux impérialistes qui les ont déclarés propriétés inaliénables !

          Quant au pain que ce boulanger de Caen a refusé de vendre à son père en éructant son mépris et sa suffisance suprémaciste – « Ici, on ne vend pas le pain des Français aux bougnoules » – Xavier Le Clerc y voit le refus de certains Français blancs de voir leur passé avec les Nord-Africains et les Noirs. Aussi invite-t-il chacun à relire l’histoire pour comprendre que « [les] pâtisseries [françaises] avaient jadis le goût de la mélasse, blanchie par les cendres produites en broyant les os calcinés de nos ancêtres […]. Que les résidus de cette maudite raffinerie servaient d’engrais, jeté à la volée avant de semer le blé. Que partout les cendres de nos squelettes ont nourri les champs » et que par conséquent « Nous sommes le pain des Français » !

          Au regard de toutes ces vérités de l’histoire qui ne demandent qu’à être découvertes par tous, ce livre veut nous dire que « la colonisation trouve sa source non pas dans la haine, mais dans le poison bien plus pernicieux du profond sentiment de supériorité » auquel de nombreux compatriotes blancs tiennent encore comme à la prunelle de leurs yeux.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le pain des Français, 134 pages.

Auteur : Xavier Le Clerc.

Editeur : Gallimard, 2025.

LES DEUX VISAGES DU MONDE de David Joy (par Raphaël ADJOBI)

          Immanquablement, presque toutes les critiques littéraires françaises saluant Les deux visages du monde de David Joy cantonnent le suprémacisme blanc et sa violence au seul pays de l’oncle Sam ! Rares sont celles qui généralisent leur vue. De toute évidence, le livre de l’Américain n’apprendrait rien à beaucoup de lecteurs français sur eux-mêmes et sur notre société. C’est ici une habitude de se rassurer en se disant que « la France et les États-Unis ce n’est pas la même chose ». Or, si un récit produit dans n’importe quel coin du monde touche des coeurs sous d’autres cieux, c’est qu’il contient de l’universel. « Si vous racontez une histoire dans un lieu que vous connaissez, […] si vous racontez une histoire humaine, […] c’est par cette illumination de la condition humaine que vous allez m’atteindre. C’est ce qui témoigne de l’universalité de la condition humaine » (David Joy – Entretien accordé à Brother Jo., site Nyctalopes).

          A vrai dire, tous mes compatriotes blancs qui ne voient pas le racisme dans notre pays sont semblables à des poissons dans l’eau qui ne voient pas l’eau parce que c’est leur milieu naturel ; pour paraphraser Charles W. Mills, je dirais qu’ils sont aveugles parce qu’ils considèrent comme naturelles des structures qui, en fait, sont de fabrication humaine (Le contrat racial, Mémoire d’encrier, 2023). Que tous ceux-là sachent que « les personnes noires de/en France […] qui écrivent sur les parias, les marginaux, les invisibles de l’histoire ou de la société [française] ne le font pas par simple imitation de ce qui se dit et s’écrit aux États-Unis. Mais ils le font parce qu’ici aussi l’ombre portée de l’esclavage, ajoutée à celle de la colonisation, a longtemps modelé les vies et les possibilités, les aspirations comme les formes prises par la violence. Ici aussi des gens ont été faits noir(e)s, déshumanisé(e)s, avili(e)s, écrasé(e)s sous le rouleau compresseur de la racialisation » (Audrey Célestin – préface de Vies rebelles de Saidiya Hartman, Seuil 2024). On ne peut donc pas lire Les deux visages du monde sans penser à la France. Par ailleurs, comme le dit un anglais descendant d’une famille d’esclavagistes, « la vérité est que [près de deux siècles après l’abolition de l’esclavage] chaque descendant touche les dividendes de ce travail forcé, à travers son éducation, l’environnement culturel dans lequel il vit et sa position sociale » (Reportage en 4 épisodes d’Olivier Pascal-Mousselard, Télérama été 2023). Cette conviction est également celle de David Joy. Il sait que c’est par le rouleau compresseur de la racialisation qui a établi la suprématie blanche pour avilir l’autre et l’exploiter en toute bonne conscience que se sont développées les nations européennes ; ce qui lui permet de prêter à son personnage Toya Gardner ces propos que beaucoup d’internautes ont repris : « L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit » ! Et Toya Gardner ajoute pour susciter la réflexion et la prise de conscience du lecteur blanc, où qu’il soit : « Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre ».

          A travers l’histoire troublante de l’étudiante africaine-américaine Toya Gardner, revenue dans la petite ville de son enfance auprès de sa grand-mère et qui se livre à une performance artistique puis s’attaque symboliquement à une statue représentant un Confédéré pour clairement provoquer la réflexion d’un monde qui sommeille à l’ombre des vestiges insultants du passé (pour d’autres), David Joy tend un miroir à tous les Blancs du monde qui vivent avec des minorités noires ou autochtones. Il est bon de dire ici que certains lecteurs ont vu cet aspect de ce roman policier où deux enquêtes sont menées parallèlement. C’est le cas de Marie-Laure Kirzy (site Benzine magazine) qui reconnaît n’avoir jamais lu un roman qui pousse « autant son lecteur, plus particulièrement blanc à l’introspection, jusqu’au désagréable, donnant une envie furieuse de s’emparer d’une hache pour abattre l’arbre du racisme ». Bravo Madame ! Et j’espère que d’autres lectrices et lecteurs éprouveront le même sentiment. Car là-bas comme ici, « le monde [des Blancs] est assurément coupé en deux, mais il n’est pas évident de savoir qui est de quel côté. Rien n’est ni tout noir ni tout blanc, c’est gris, et le gris est bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère ». Oui, comme le dit le personnage de Vess, la grand-mère de Toya Gardner, les racistes ordinaires fonctionnent par intermittence comme des lucioles dans la nuit ; il faut être très attentifs pour les reconnaître.

          La leçon essentielle à retenir du livre de David Joy est que le manteau du silence que l’on jette sur le passé – tout en chérissant les vestiges qui en témoignent – est une couverture dangereuse parce qu’il révèle tôt ou tard les germes de la discorde, des conflits. Oui, quand on passe sa vie à ne jamais parler du passé que nous avons en commun, on vit dangereusement. Il suffit qu’un jour, un rien le rappelle et l’apparente fraternité vole en éclats ! Cette portée universelle du sujet du roman, le blogueur Yan l’a bien comprise dans son article sur le site Encore du noir : « Si Les deux visages du monde parle des États-Unis et de ces sujets au coeur de la bataille culturelle que se livrent les deux camps, il parle aussi de la manière dont vit une communauté, des courants qui la traversent, de ses ambiguïtés comme ses contradictions, de ses silences aussi. De ce que l’on accepte par commodité, pour maintenir le verni de la sociabilité, et qui parfois, devient insupportable ». Bravo !

          Au regard de l’analyse qui vient d’être faite, je ne peux m’empêcher de dire que quand un écrivain américain pourfend le racisme, les médias français sont prompts à saluer son talent ainsi que son œuvre, mais quand un Africain-Français dépeint le racisme ou le passé esclavagiste de la France, il ne rencontre que leur indifférence, sinon leur mépris. C’est aussi le sentiment de Pierre-Yves Bocquet, Directeur adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, au regard de l’accueil critique très restreint reçu par le film Ni chaînes Ni Maîtres du réalisateur Simon Moutaïrou. Pourtant, dit-il, ce film événement dans la production cinématographique française présente la lutte des esclaves noirs pour leur liberté (à travers le marronnage) « avec une vraie ambition de réalisme, un vrai regard original et de vrais moyens ». Nous nous demandons avec lui si cette attitude des médias ne vise pas à décourager ceux qui ambitionnent de revisiter notre passé esclavagiste et colonial pour élargir les connaissances des jeunes générations. Je voudrais préciser ici que dans Les deux visages du monde, David Joy fait exactement ce que je fais dans mon livre Les Français noirs et la République : tout mettre sur la table et parler du passé que nous avons en commun au lieu de vivre dans une illusoire fraternité ! Tous les Français qui se pâment d’admiration pour le sujet du livre de David Joy doivent prendre le temps d’interroger leurs propres sentiments et le regard qu’ils portent sur les autres en cherchant autour d’eux ce que leurs compatriotes noirs disent du silence jeté sur notre passé, des statues dressées pour dire qu’on est fier de ses ancêtres… Retenons tous cette phrase d’un des personnages blancs du livre : « on peut être fier d’où l’on vient et pas de tout ce que l’histoire implique. C’est ce que tant de gens semblent pas capables de piger ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les deux visages du monde, 423 pages.

Auteur : David Joy

Éditeur Sonatine Édition, 2024 pour la traduction française.

L’image du Noir dans l’instruction des Français au XXe siècle

Par Georges Sadoul – 1904-1967. Extrait de la traduction de Sambo without Tears” dans Nancy Cunard, Negro Anthology, 1931-1933, Londres.

L'instuction des Français Blancs          « […] Je lis en ce moment des journaux rédigés spécialement pour les enfants français : Cri-Cri, l’Épatant, Pierrot, Le Petit illustré, qu’on tire chaque semaine chacun en de milliers de centaines d’exemplaires, des journaux que pratiquement tous les enfants prolétaires, paysans, petits bourgeois, achètent chaque semaine s’ils savent lire. Ces journaux je les ai achetés au hasard dans un petit village de petits agriculteurs, dans la seule boutique du pays, et je sais qu’on les trouve de même dans tous les villages de France, dans tous les faubourgs ouvriers de France. Je n’ai pas choisi les numéros et j’ai pu me rendre compte que le Nègre – qui symbolise ici et d’ailleurs en général le peuple colonial de toute couleur – est un héros que l’on trouve dans chaque numéro des journaux d’enfants, un héros qu’on entend populariser. Voici la conception du Nègre que ces journaux veulent imposer aux enfants. Cette conception est celle que la bourgeoisie française a du Nègre.

          “A l’état sauvage, c’est-à-dire avant d’être colonisé, le Nègre est un dangereux bandit. […] Le Nègre une fois pacifié a bien ses défauts. C’est un ivrogne fini. […] Le Nègre est aussi un serviteur effroyablement paresseux. Il faut le gourmander pour en obtenir quelque chose.

          Mais il a ses qualités : le Nègre est un bouffon destiné à amuser les Blancs. C’est le fou des rois français. Et c’est sans doute parce que le Nègre est un bouffon que les seuls d’entre eux qui soient réellement toujours admis dans tous les salons français sont les grooms et les musiciens de jazz destinés à faire danser les élégants messieurs et dames. [Vous pouvez donc comprendre pourquoi les clowneries de Joséphine Baker n’ont jamais séduit les Noirs].

           Le Nègre a d’autres qualités. On peut en faire un soldat. […] On voit en lisant ces journaux d’enfants destinés à faire de leurs lecteurs de parfaits impérialistes quelle est l’idée que la bourgeoisie française entend imposer de l’homme de couleur. […] ».

Faire des jeunes lecteurs de parfaits impérialistes, peut-être ; en faire de parfaits racistes à l’égard de leurs compatriotes noirs qui se découvraient dans ces journaux, sûrement. Enseigner = montrer ! Montrer ce que l’on fabrique à partir de ses fantasmes jusqu’à ce que cela soit compris comme la vérité, même si cela n’a rien à voir avec la réalité.

Raphaël ADJOBI

JE SUIS UNE ESCLAVE, journal de Clotee, 1859-1860 (Patricia C. Mckissack)

Je suis une esclave          Le titre français de ce roman américain est absolument inapproprié et même discourtois. Dans l’histoire de l’humanité comme dans celle de la littérature, aucun individu ne se définit par sa condition qu’il sait infamante s’il n’a pas la ferme intention d’en faire une arme contre l’adversité. Pourquoi avoir traduit « Picture of freedom, The diary of Clotee, Slave girl » (traduction littérale = image de la liberté, Le journal de Clotee, jeune esclave) par Je suis une esclave ? Est-il si difficile de traduire la soif, le sens ou la saveur de la liberté exprimée par une Noire dans la langue française ? Dans le titre anglais, comme dans le roman, c’est l’image de la liberté – accompagnée de la précision qu’il s’agit du journal d’une jeune esclave – qui est exprimée. Ramener cette image ou ce désir de liberté à la seule proclamation de la condition d’esclave de la narratrice est un raccourci qui semble destiner le roman à la satisfaction d’une catégorie de lecteurs n’imaginant le passé du Noir que dans les fers. Si évoquer la condition de la narratrice est indispensable, il aurait été préférable de titrer le livre en Français par Je ne suis pas une esclave – faisant écho à Je ne suis pas votre nègre de James Badwin. Et pourquoi donc, me diriez-vous ? 

          Le journal de Clotee est en effet un excellent témoignage de la liberté de penser, de la liberté de rêver de connaissances du monde et des hommes. Ce qui fait le charme de ce livre, c’est qu’il associe la liberté à la culture. Il montre, par la volonté d’une fille de douze ans, que c’est par le savoir que l’on accède à la liberté. Tout en servant d’éventeuse (qui fait du vent pour rafraîchir) à son jeune maître lors de ses leçons, Clotee apprend à lire et à découvrir comment former des mots et accéder au monde qui l’environne.

          Cette proximité avec ses maîtres va permettre à la jeune esclave de découvrir la domination factice des Blancs ; une domination factice parce que ne reposant sur aucune maîtrise des savoir-faire demandés aux esclaves. Or, le pouvoir se trouve dans le savoir et le savoir-faire. Clotee le sait. Parlant de sa maîtresse, elle dit : « Cette femme, elle n’est pas capab’ de reconnaître le sel du sucre, elle connaît encore moins comment cuisiner avec. Pourtant, la M’ame, ça lui plaît beaucoup se faire passer pour la reine de la cuisine. Elle peut bien jouer les reines, on est tous plus au courant qu’elle ». Et pourtant, pour montrer que c’est elle qui commande, la maîtresse de maison ne cesse de distribuer des gifles à ses jeunes domestiques pour la moindre erreur ou un service jugé pas assez rapide : « La M’ame, elle est terrible, pasqué elle connaît qu’on peut pas répondre à ses coups. Si l’un de nous osait lui balancer une belle raclée en pleine figure, je parie qu’elle n’aurait pas la main aussi leste. […] M’me Lilly, elle est comme une stupide fille gâtée qui joue à de stupides jeux avec la vie des gens. Une petite fille dans le corps d’une grande dame. Quelle pitié ! » Et quant au maître qui a une haine obsessionnelle à l’encontre des abolitionnistes et soutient que les esclaves aiment leurs maîtres, qu’ils n’ont pas besoin d’entendre parler de liberté parce qu’ils sont comme des enfants, incapables de se prendre en main, Clotee et les autres le laissaient « continuer à bavarder et bavarder, tâchant de se persuader lui-même que les esclaves étaient heureux d’être esclaves ». Tout est dit : Clotee refuse d’être vouée à l’esclavage ou à la servilité !

          Il est clair qu’un tel esprit appliqué à l’analyse des maîtres afin de montrer leur vacuité – comme pour dire « le roi est nu » – ne peut pas être résumé à celui supposé propre à une esclave : la soumission. Et collégiens et lycéens gagneront à lire ce roman, basé sur une histoire vraie, pour découvrir qu’au XIXe siècle une jeune esclave de douze ans savait que les mots ont un sens parce qu’on peut les associer à des images et ainsi rapidement progresser dans l’apprentissage de la lecture et du monde. Cependant, Clotee mettra beaucoup de temps pour voir une image attachée au mot Liberté. Et quand ce sera chose faite, plutôt que de monter dans le train qui y mène, elle choisira d’aider les autres à y accéder pour gagner la Liberté. A la fin de la lecture de l’œuvre, chacun comprend que le sens de la Liberté réside assurément dans les choix que l’on fait durant sa vie.

Raphaël ADJOBI

Titre : Je suis une esclave (traduit de l’anglais par Bee Formentelli)

Auteur : Patricia C. McKissack

Editeur : Gallimard Jeunesse, 2016.

Comment devient-on raciste ?

Numérisation_20220216         Ce titre choc renvoyant à un mal évident, mais dont certains nient l’existence parce qu’ils ne se sentent pas concernés ou parce qu’ils veulent l’ignorer, est en réalité une invitation à découvrir les techniques de mise en place d’un certain nombre de discriminations. Oui, si le racisme est la forme la plus aiguë et la plus répandue de la haine de l’autre, il n’est pas superflu de connaître les mécanismes qui installent la séparation des êtres selon des critères arbitraires au gré du temps « au bénéfice de privilégiés même si ces derniers n’en sont pas toujours conscients ».

          Cette bande dessinée se présente comme la quête personnelle du dessinateur Ismaël Méziane désirant guérir de la sourde colère qui le mine face à la discrimination dont il est l’objet. Une « réflexion au service de la libération » qui permet au lecteur de découvrir les analyses historiques et sociologiques de l’anthropologue généticienne Évelyne Heyer et de l’historienne et chercheuse Carole Reynaud-Paligot. Ces trois personnes qui mènent la réflexion sont d’ailleurs les trois personnages principaux de la bande dessinée. Cette mise en scène la rend dynamique et très plaisante. La hiérarchisation des êtres, leur essentialisation et leur catégorisation en « races » ainsi que les conséquences qui en résultent sont bien illustrées et deviennent un récit à la portée d’un large public.

Essentialisation et texte n°2          C’est connu – comme le dit si bien un personnage du livre – « Tout le monde s’en fout du racisme ! » parce que tout le monde croit connaître le sujet. Pour cette raison, nous croyons que cet ouvrage peut être d’abord conseillé aux adultes pour qu’ils vérifient leurs connaissances. Ainsi, quand ils entendront dire que le racisme a toujours existé, ils sauront que cela n’est pas vrai. Il est ensuite conseillé aux lycéens et aux collégiens, à partir de la quatrième, pour les préserver de la haine de l’autre que leur âge adopte par habitude à cause des préjugés du milieu dans lequel ils évoluent. Combien sommes-nous à savoir que le monde est pétri de préjugés datant parfois de deux siècles, quand les peuples européens ont commencé à se construire un passé avantageux, une nationalité, une identité nationale… pour exclure les autres ?

Raphaël ADJOBI

Titre : Comment devient-on raciste ?

Auteurs : Ismaël Méziane – Carole Reynaud-Paligot – Évelyne Heyer

Éditeur : Casterman

Le clan de l’ours des cavernes (Jean M. Auel)

Le clan de l'ours          Le clan de l’ours des cavernes est le premier volume de la saga préhistorique imaginée par l’Américaine Jean M. Auel sous le titre Les enfants de la terre. Publiée dans les années 1980 et traduite en français à partir de 1991, cette fiction préhistorique a connu un immense succès des deux côté de l’Atlantique. Que reste-t-il du charme de ce récit quarante ans après, quand on le passe au tamis de l’état actuel des connaissances sur la préhistoire ?

          Au milieu du XIXe siècle, selon Marylène Patou-Mathis (L’homme préhistorique est aussi une femme – Allary, 2020), « dès la reconnaissance de l’existence d’humains préhistoriques, leurs comportements sont rapprochés de ceux des grands singes, gorilles et chimpanzés, puis de ceux des races inférieures, perçus comme primitifs. Sans avoir fait une analyse précise de leurs usages, les premiers préhistoriens donnent aux objets taillés par les préhistoriques des noms à connotation guerrière : massue, casse-tête, coup-de-poing, poignard… […] Ainsi, dans la plupart des romans, les conflits sont-ils omniprésents, en particulier entre races différentes dont les types sont souvent empruntés aux récits des explorateurs ». En effet, jusqu’au milieu du XXe siècle, les préhistoriens ont fait de la violence un élément essentiel de « la nature humaine » et même le synonyme de la puissance et de l’intelligence nécessaires pour vivre dans un monde hostile. Et souvent, c’est la femme qui est au centre de ces conflits. Selon Marylène Patou-Mathis, les « docufictions » ou documentaires censés être fidèles à la réalité, car s’appuyant sur des données archéologiques, se conforment à la vision de notre société actuelle pour enraciner en nous l’idée que les femmes n’ont joué aucun rôle dans l’évolution technique et culturelle de l’humanité. Et c’est en quelque sorte le contre-pied de cette conception de l’évolution de l’histoire humaine que la saga de Jean M. Auel a voulu prendre en faisant de son personnage principal une jeune femme et non un homme avec les attributs virils qui lui auraient permis de dominer la nature et ses ennemis. Malheureusement, les lieux communs trop nombreux dans ce premier tome le rendent peu original et même contestable.

          Dans Le clan de l’ours des cavernes, Jean M. Auel adhère totalement aux idées des premiers préhistoriens que réfute Marylène Patou-Mathis. Ici, toute la vie du clan est synonyme de virilité et de domination masculine. En toute circonstance, pour adresser la parole à un homme, la femme doit se prosterner à ses pieds et attendre le geste lui indiquant qu’il consent à l’écouter. Chose absolument ahurissante, le jeune Broud, appelé à être le chef du clan après son père, a tout pouvoir sur une jeune fille de 8 ans. Sous les yeux de tous les membres de la communauté, ce futur chef peut frapper et violer la jeune fille quand il veut et où il veut. Le lecteur ne peut s’empêcher de se demander de quelle communauté humaine l’auteur tire-t-elle son inspiration. Les sites archéologiques visités par l’auteur permettent-ils cette lecture ? Dispensent-ils la romancière d’un regard sur les peuples d’aujourd’hui ? Dans le clan, avant ses huit ou neuf ans, la jeune Ayla n’a aucun échange avec les autres enfants. Le cloisonnement des familles est total : elles circulent sans se regarder. Il faut attendre d’être entre femmes ou entre hommes pour parler librement à une personne qui n’est pas de votre famille ! Selon ce livre, les préhistoriques, les sauvages ou les primitifs ont une humanité embryonnaire.

          Le plus extraordinaire dans ce roman, c’est l’éclatante apologie du suprématisme blanc. Il n’est pas clairement dit que l’héroïne Ayla est blanche – l’anachronisme aurait été trop évident – mais il est dit qu’elle est blonde ! N’est-ce pas là de l’anachronisme ? Ayla est donc blonde et physiquement différente. Le lecteur comprend qu’elle est blanche – même si cette différence physique est considérée comme de la laideur par le clan qui l’a adoptée. Oui, Ayla est une fille adoptive issue du clan des « Autres ». Et c’est de cette différence qu’elle tient toute son intelligence : elle comprend plus vite les subtilités du langage et les connaissances qui lui sont proposées ; elle manie plus habilement les outils que même les jeunes hommes plus âgés qu’elle ont du mal à maîtriser. Elle supplante même son maître qui enseigne l’usage de la fronde. Toutes les nouvelles découvertes du clan sont ses œuvres !… Bref ! Dès la préhistoire, les humains blancs ont tout inventé ; exactement comme dans les récits européens d’aujourd’hui.

          Si Jean M. Auel a voulu, à travers ce récit, montrer que les femmes ont joué un rôle dans l’évolution technique et culturelle de l’humanité, elle n’évite pas de sombrer dans le suprématisme blanc de son époque. Marylène Patou-Mathis dirait que comme les préhistoriens blancs de ces années-là, il était inconcevable pour la romancière américaine d’imaginer qu’un artiste préhistorique ou son modèle puisse être une femme noire. En clair, en voulant lutter contre le sexisme, Jean M. Auel se fait l’apôtre de la suprématie blanche.

Raphaël ADJOBI

° Merci à Chantal Caron qui m’a permis de découvrir Jean M. Auel et son œuvre.

Titre : Le clan de l’ours des cavernes, 537 pages.

Auteur : Jean M. Auel

Editions : Presses de la cité, 1991, Collection Pocket.

Jardin des colonies (Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre)

Jardin des colonies         Jardin des colonies est un roman tout à fait original. Qui aurait imaginé qu’une conversation entre deux personnes visitant un jardin pouvait constituer un roman passionnant ? Eh bien, c’est la prouesse que Thomas Reverdy et Sylvain Venayre réalisent avec Jardin des colonies. Mais reconnaissons tout de suite que c’est le lieu de la promenade et sujet de cette conversation qui intrigue, interroge et passionne.

          Nous savons tous qu’évoquer le passé colonial de la France suscite immédiatement des envolées lyriques de la part de bon nombre de politiciens qui se croient obligés de penser à la place des populations et par conséquent leur indiquent souvent comment elles doivent lire et comprendre notre Histoire. Certains parmi eux clament haut et fort les bienfaits de la colonisation et d’autres considèrent celle-ci comme un partage de culture. C’est dire que les uns et les autres veulent nous laisser croire qu’ils rêvent de voir la France colonisée par un autre peuple afin de jouir des trésors cachés de l’impérialisme subi. Comme je l’ai écrit ailleurs, ils semblent de toute évidence regretter l’échec de la tentative de colonisation de la France par l’Allemagne nazie.

          Malgré cette apologie du colonialisme français par des politiques qui semblent ne pas voir passer le temps et évoluer les pensées, nous découvrons avec ce roman que dans les faits la France des politiques est profondément honteuse de son passé colonial.

          Oui, la France ne sait pas quoi faire de tous les vestiges qui témoignent de façon trop insolente de l’affirmation de sa supériorité sur d’autres peuples, sur d’autres cultures ; sentiment qui l’avait conduite non seulement au pillage de ses colonies mais encore à asseoir des théories que l’on a du mal à croire aujourd’hui sorties de l’esprit de personnes douées de raison. La honte qu’éprouve la France par rapport à ce passé se voit dans l’abandon des monuments de cette époque coloniale dans le jardin de Nogent. Ce « jardin colonial » administré par Jean Thadée au début du XXe siècle et qui célébrait la gloire de l’empire français présente aujourd’hui quelque chose de honteux pour notre conscience républicaine et de profondément blessant pour la laborieuse construction de notre fraternité nationale*. Aussi, de même que « La chasse au nègre » – la sculpture de Félix Martin évoquant la brutalité des esclavagistes européens dans les colonies – avait été débaptisée pour devenir « Un noir attaqué par un molosse », de même le « Jardin des colonies » est devenu aujourd’hui le « Jardin d’agronomie tropicale ». La France semble dire : cachez-moi ce passé que je ne saurais voir !

          Les vestiges du passé colonial de la France devenus indubitablement encombrants sont donc la trame de ce roman très instructif. Un récit agréable plein de belles réflexions sur la puissance et la gloire coloniales, la représentation de l’Autre dans l’Histoire, les jugements de valeur hâtivement prononcés… Un roman qui donne envie de découvrir le « Jardin des colonies » à Nogent dans l’importante parcelle du bois de Vincennes qui lui est concédée. Un vrai livre d’histoire qui montre qu’en France on déboulonne des statues.

* Je paraphrase ici la formule qui justifiait aux yeux de l’État français le changement du nom de la sculpture de Félix Martin pour qu’elle devienne banale, sans aucun lien avec le passé esclavagiste de la France.

Raphaël ADJOBI

Auteur : Thomas B. Reverdy & Sylvain Venayre

Titre : Jardin des colonies,206 pages

Editeur : Flammarion, 2017.