Le personnage principal de ce roman est un Afro-américain « de moins de trente ans », Simeon Brown. Simeon a quitté sa ville natale, Philadelphie, et vient juste d’arriver à Paris fuyant la violence quotidienne, gratuite et les guerres de gangs où il ne trouve pas sa place.
Au début des années soixante, la vie politique aux États Unis est marquée par la lutte des droits civiques et la ségrégation raciale menée principalement par le pasteur Martin Luther King. C’est en août1963 qu’a lieu la Marche sur Washington qui rassemble plus de 250 000 personnes. Et c’est lors de cet événement que Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream » qui devient le symbole de l’égalité raciale. La société américaine est profondément divisée entre ceux qui sont pour le maintien de la ségrégation raciale et les défenseurs de l’égalité. Aussi, les Noirs subissent toujours un racisme violent. Il suffit d’un regard un peu trop accentué pour déclencher une bagarre et se retrouver sous les coups de « blancs-becs ». C’est ainsi que Siméon a perdu un œil et le visage de son agresseur « terrible, inhumain, en dysharmonie avec l’univers » ne cesse de le hanter. On apprend très vite que Siméon a quitté son pays de peur de devenir un meurtrier. Meurtrier malgré lui mais par nécessité : il doit se défendre au quotidien, être sans cesse sur ses gardes.
Mais en se promenant dans Paris, Siméon se sent libre, en paix, même s’il remarque des groupes d’hommes « aux cheveux crêpelés et à la peau pas tout à fait blanche, mais sûrement pas noire ». Il remarque que ces hommes ont un regard « triste, furieux, abattu », regard qui lui rappelle celui des Noirs d’Harlem. Ils sont vêtus pauvrement mais Simeon ressent comme un lien, « une reconnaissance » entre eux et lui. Très vite, il trouve une communauté afro-américaine, bien intégrée, composée d’artistes. A cette époque, Paris est perçue comme un refuge.
Simeon est à la fois peintre et journaliste. Il peint un seul tableau qu’il a du mal à terminer. Ce tableau représente le visage de ses agresseurs, comme s’il cherchait à déchiffrer une vérité, à répondre à sa quête de justice, à comprendre ce qui se cache derrière la cruauté de ces regards. Ce tableau fonctionne comme un témoignage de ce qu’il a vécu et de son impuissance face à l’horreur.
Son quartier de prédilection, l’un des lieux où il rencontre ses compatriotes, est le café Tournon mais ses pérégrinations le conduisent dans d’autres quartiers, plus sombres, plus populaires, envahis par des policiers, mitraillette en bandoulière. Il reconnaît, chez ses habitants, les mêmes attitudes de peur, d’insécurité et c’est comme s’il se retrouvait chez lui à Harlem. Ce sont des ouvriers algériens. Il se lie d’amitié avec un étudiant algérien, Ahmed, avec qui il « partage une certaine ressemblance » tant physique qu’intellectuelle. Par son intermédiaire, il prend conscience du racisme anti-arabe dans le contexte de la guerre d’Algérie, fait connaissance avec des militants du FLN et découvre la lutte, l’action pour la liberté.
Le 17 octobre 1961, il se retrouve dans la manifestation pacifique contre le couvre-feu qui a lieu à Paris, à la demande du FLN. Voulant protéger une femme et son enfant des coups d’un policier, il reçoit à son tour des coups de matraque et se trouve embarqué dans un fourgon, puis détenu dans un stade avec d’autres manifestants. Libéré du fait de sa nationalité, il décide de suivre l’exemple d’Ahmed et de rentrer dans son pays pour y continuer la lutte, pour sa communauté et ses droits civiques.
Ce roman a mis plus d’une quarantaine d’années à être traduit et édité en France en raison de son récit des événements d’octobre 1961, difficilement acceptable pour le narratif officiel français.
Le titre, Le visage de pierre, est une métaphore puissante qui évoque la brutalité et la violence d’individus, que ce soit un suprémaciste blanc américain ou un policier français, à l’égard de populations infériorisées, dominées à qui on refuse leurs droits. Ce titre dénonce également l’indifférence, l’absence d’empathie de ceux qui refusent de voir, de se confronter aux injustices.
Très beau roman aux résonances bien actuelles qui analyse avec subtilité et finesse les secousses de la société des années 60 à travers des histoires et des parcours personnels, tant aux Etats Unis qu’en France.
Annie BIARD
Titre : Le visage de Pierre, 280 pages
Auteur : William Gardner Smith (Américain).
Éditeur : Christian Bourgois, 2021

En cette deuxième quinzaine de décembre 2025, la ville de Joigny (89) est en deuil.
Tous les ans, nous avions rendez-vous pour préparer cette cérémonie à laquelle il tenait à associer toutes les voix humanistes – françaises et étrangères – qui faisaient partie de son imaginaire de militant et aussi de son affection personnelle. Je sais par exemple qu’il avait une grande admiration pour Christiane Taubira.
C’est donc grâce à
Mais si j’admirais Bernard, c’était surtout pour son sens de la réalité de la société française. Il lisait cette réalité à travers la ville de Joigny par rapport au quartier de La Madeleine et tout ce qui lui était rattaché – y compris les deux grands établissements publics que sont le collège et le lycée.
Les poètes ont une façon de dire les choses qui leur est propre. D’un récit, d’une rêverie, d’une peine, d’un combat personnel, de tout ce qui fait le monde qui nous entoure (animal, végétal, minéral…), l’imagination du poète en fait une œuvre qui surgit comme un précipité dans un vase. Une trace visible, posée là ! Une marque tangible que le lecteur curieux découvre par un travail de décomposition comme pour suivre avec délectation le chemin parcouru par l’auteur pour y parvenir. Chaque texte est donc une invitation au voyage. Et si le lecteur a une âme quelque peu sensible à la poésie, il arrive qu’il s’exclame : « Mon Dieu, que c’est si bien fait ! Tisser une si belle toile avec des mots ! » Douteriez-vous de ce que je dis ? Tenez, lisez ceci :
Je vous laisse découvrir l’analyse des
Une nuit, autour du feu, hommes et femmes parlèrent des étoiles. Non pas de leur lumière ni de leurs formes, mais de leur son. Pour eux, le ciel n’était pas muet : les étoiles chantaient, vibraient, envoyaient des messages que l’on pouvait percevoir à condition d’être assez ouvert et attentif.
Pour les Bochimans, ne pas entendre les étoiles n’était pas une simple carence : c’était la preuve d’une déconnexion avec la vie, avec la terre et avec l’univers. Cela signifiait avoir perdu la communion originelle qui fait de l’être humain une part du tout.
Ce qui, pour nous, n’est qu’un ciel lointain et muet, était pour eux une symphonie. Et peut-être que leur tristesse n’était pas seulement pour lui, mais pour l’humanité entière, qui, au nom du progrès, a cessé d’écouter.
Dans son dernier roman, Les deux visages du monde, l’écrivain américain présente « une jeune artiste afro-américaine qui revient, le temps d’un été, dans la petite ville dont est originaire sa famille, et où vit encore sa grand-mère, pour dénoncer au moyen de son art le passé esclavagiste d’une région où le suprémacisme blanc n’a pas dit ses derniers mots ».






Le jeudi 18 et le vendredi 19 janvier 2024,
Nous consacrons un nouvel article au livre d’Aurélien Aramini parce qu’au-delà de son analyse démontrant l’absence de racisme chez les jeunes – sinon, tout au plus un « racisme » primaire – il contient les réponses à des interrogations qui ont longtemps occupé notre esprit devant l’absence d’ouverture des établissements scolaires aux intervenants extérieurs portant des projets culturels ou de lutte contre certains phénomènes sociaux. Attitude qui, avouons-le, nous avait conduits à douter de leur réelle volonté d’œuvrer pour une plus grande ouverture des jeunes à l’Histoire de France tenant compte de sa diversité. Ce livre est donc venu nous éclairer quant à la réalité du terrain.