Nous consacrons un nouvel article au livre d’Aurélien Aramini parce qu’au-delà de son analyse démontrant l’absence de racisme chez les jeunes – sinon, tout au plus un « racisme » primaire – il contient les réponses à des interrogations qui ont longtemps occupé notre esprit devant l’absence d’ouverture des établissements scolaires aux intervenants extérieurs portant des projets culturels ou de lutte contre certains phénomènes sociaux. Attitude qui, avouons-le, nous avait conduits à douter de leur réelle volonté d’œuvrer pour une plus grande ouverture des jeunes à l’Histoire de France tenant compte de sa diversité. Ce livre est donc venu nous éclairer quant à la réalité du terrain.
Certes, quelques brefs propos de chefs d’établissement et de professeur(e)s documentalistes nous avaient laissé deviner des situations ayant quelque peu agité leur univers. Un chef d’établissement nous avait même dit : « Nous faisons appel aux gens, mais après leur passage, c’est pire qu’avant ». Formule que nous retrouvons dans le livre d’Aurélien Aramini. A une professeure documentaliste qui nous avait confié que les choses ne s’étaient pas bien passées avec le précédent intervenant, je lui avais demandé si cela tenait à la qualité de la personne ou à la thématique de son message. Elle m’avait répondu : « Les deux ! ». Mais nous pensions que ces situations étaient rares et ne pouvaient être à l’origine de cette réticence générale que nous constations. Eh bien, nous nous sommes trompés. Aujourd’hui, nous comprenons pourquoi une académie a commandé une enquête semblant répondre à cette question : « est-ce qu’il y a du racisme et de l’antisémitisme parmi les jeunes collégiens et lycéens au point de justifier la présence d’une brigade de lutte contre ces phénomènes ? » Si vous avez lu notre précédent article sur le livre d’Aurélien Aramini, vous savez qu’il a démontré que la réponse à cette question est NON ! Même si l’existence d’un “racisme” primaire latent alimenté par les préjugés des parents est bien réel.
Parmi toutes les expériences rapportées dans Du racisme des jeunes, une a retenu notre attention parce que nous estimons qu’elle s’apparente à l’organisation d’un zoo humain comme aux temps des colonies. Pour mener leur projet de lutte contre le racisme, des associations organisent des rencontres avec des migrants au sein des établissements scolaires. Et parfois, c’est un vent d’inquiétudes et d’angoisse qui s’abat sur les élèves blancs ! Certains disent qu’ils ne se sentent pas bien en présence des migrants. D’autres disent qu’ils ont peur parce qu’ils n’ont jamais vu autant de Noirs à la fois. Pour expliquer ces sentiments, le principal d’un collège dit : « Notre groupe de jeunes, c’était essentiellement des gens de Centrafrique qui étaient là, donc très noirs de peau, très grands, entre vingt et vingt-cinq ans ; quand ils sont arrivés au collège [….] on a des gamins qui ne se sont pas sentis bien. Ils se sont sentis en danger ». Le principal rapporte les propos des parents qui ont appelé le soir disant « J’ai ma fille – ou mon fils – qui est rentrée de l’école, elle n’était pas bien, il y avait des Noirs dans le collège, mais qu’est-ce qui s’est passé ? » Ou encore « Comment se fait-il qu’il y avait des Noirs dans le collège ? » La professeure d’histoire rapporte les propos d’une famille qui s’était montrée particulièrement véhémente : « C’est inadmissible, on aurait dû avertir les enfants qu’ils allaient faire des cauchemars »… Une jeune fille a même assuré avoir été agressée par un migrant ! « Je me rappelle, dit la professeure d’histoire, la gamine avait fabulé… ». En lisant ces détails, on peut se demander si les organisateurs de cette rencontre n’auraient pas bien fait de mettre ces migrants dans un enclos pour la sécurité des jeunes collégiens.
La lutte contre le racisme qui donne lieu à des expériences de toutes sortes et à des maladresses dans les propos des intervenants ne fait plus l’unanimité auprès des chefs d’établissement. On peut même dire qu’ils sont presque tous devenus suspicieux. Face aux échecs des actions de lutte contre le racisme ou l’antisémitisme qu’il a relevés, Aurélien Aramini pose cette question : « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme ne sera-t-elle pas d’autant plus efficace qu’elle sera inscrite dans le cadre du discours professoral tout en étant adossée à un savoir constitué et non à une activité purement militante ? » En d’autres termes, ne faudrait-il pas sérieusement penser à confier cette tâche aux enseignants – qui traiteront ces deux thématiques dans le cadre des cours – et non à des militants ? Par exemple, dit l’auteur, « mener une action efficace de lutte contre l’antisémitisme consiste justement à l’inscrire dans un cadre pédagogique clairement construit ». Et Isabelle Giovanna, membre d’une fondation juive va dans son sens en disant qu’ « il est scientifiquement légitime d’inscrire la question de l’antisémitisme dans l’histoire plurielle des “génocides” ou dans l’étude des “préjugés racistes” ». Et une professeure d’histoire fait remarquer que traiter ce sujet avec les élèves n’entraîne pas de contestation par le fait qu’elle l’aborde toujours dans le contexte de la seconde guerre mondiale. « Mais il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de traiter de l’antisémitisme dans le cadre de la lutte contre le racisme dans la société d’aujourd’hui ».
Le transfert de cette « lutte » contre le racisme et l’antisémitisme vers les enseignants semble déjà être amorcé dans le cadre du Pass culture où il est demandé aux intervenants dans les établissements scolaires de produire un CV justifiant un savoir universitaire. De son côté, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage demande la même chose aux personnes qui veulent voir leur travail labellisé par l’institution. Il y a donc une réelle volonté de rassurer les chefs d’établissement. Mais pour que les enseignants sur le terrain prennent en main l’enseignement de l’histoire du racisme, il faudra commencer par l’intégrer dans les programmes universitaires.
Raphaël ADJOBI
Du racisme des jeunes, Aube, 2022 – Aurélien Aramini.
