La Normandie retrouve la mémoire de son passé négrier et esclavagiste

Le Havre          Du mercredi 9 au vendredi 11 août 2023, La France noire a séjourné en Normandie pour découvrir trois expositions proposées par trois villes de la région. Rouen, Le Havre et Honfleur ont en effet décidé de mener une réflexion collégiale sur leur passé négrier et esclavagiste. Leur projet Esclavage, mémoires normandes a pour but de « faire la lumière sur l’implication du territoire normand dans le commerce triangulaire aux XVIIIe et XIXe siècles », et marcher ainsi dans les pas des villes comme Nantes et Bordeaux qui assument désormais leur passé négrier en organisant divers événements culturels et commémoratifs. C’est dire que ces trois municipalités normandes ont pris conscience du fait que ne pas regarder le passé en face pour le comprendre nous empêche de comprendre le présent, et parfois nous pousse à le nier. Et le présent de ce passé esclavagiste et colonial, c’est cette France noire à laquelle la République a du mal à faire de la place, et que beaucoup regardent d’un mauvais œil.

Les trois mémoires normandes

          A Rouen, c’est dans la petite ville voisine de Notre-Dame-de-Bondeville que l’exposition a trouvé son point d’ancrage. Là-bas, « le passé est bien présent », comme le clame avec raison le site Internet de l’exposition. C’est effectivement dans l’ancienne usine textile où les nombreuses et immenses machines sont encore visibles que des salles ont été dédiées à l’exposition. Ainsi, les visiteurs voient de leurs propres yeux « L’envers d’une prospérité » (thème de l’exposition) : le lien entre le travail gratuit des Noirs dans les champs de coton de nos îles lointaines et la prospérité de la ville de Rouen qui participait à l’habillement des Français. L’association des instruments de tortures avec les belles toilettes des bourgeois et des nobles montre bien que la souffrance des uns avait pour finalité le bonheur des autres. Musée Dubocage Havre août 2023

Le gouverneur de Gorée XVIIIe siècle          Au Havre, c’est en plein centre-ville, au Musée de l’Hôtel Dubocage de Bléville, que l’exposition « Fortunes et servitudes » est installée. Celle-ci souligne l’implication de différentes personnalités havraises dans la traite et (ou) dans l’exploitation des plantations esclavagistes des Amériques. Pour la première fois, un musée laisse découvrir le nom et le portrait d’un gestionnaire de fort négrier en Afrique ! Il s’agit de l’officier havrais, originaire de Marseille, Jacques-Joseph Eyriès (1733 – 1798). D’abord capitaine négrier entre l’Afrique et les Amériques pour le compte du roi, il va être chargé de la prise du comptoir de Saint-Louis du Sénégal en 1778, pour devenir ensuite le gouverneur de l’île-comptoir de Gorée. Mis à part ce détail qui montre que ce sont bien les Européens qui organisent la traite depuis les côtes africaines où ils vivaient, aucun commissaire des trois expositions n’a songé à montrer des images significatives des châteaux forts qu’ils géraient au nom de leur royaume respectif. Dire ou écrire « aller acheter des esclaves en Afrique » devient alors doublement tendancieux ; parce que dans ces forts, il s’agissait bien de personnes capturées et tenues prisonnières qu’allaient acheter les capitaines des navires négriers auprès d’autres Européens. Musée Eugène Boudin Honfleur

Fort négrier Honfleur         Honfleur, pour sa part, présente essentiellement des documents d’archives de la région témoignant des voyages négriers ; d’où la thématique « D’une terre à l’autre ». Documents intéressants mais trop souvent difficilement lisibles pour le grand public. C’est le Musée Eugène Boudin qui a cédé l’une de ses salles pour la participation de cette belle ville à ce beau projet collectif.

Conclusion

          « En France, on a tendance à renvoyer toutes les questions sensibles au sommet de l’État, pour qu’il décrète la vérité et le message officiel. Or l’État ne veut pas se prononcer au-delà de la loi Taubira », fait remarquer Dominique Taffin, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (Télérama du 5 au 18 août 2023). Il est donc très réjouissant de voir des communes prendre leurs responsabilités pour engager le dialogue autour des pages douloureuses de notre passé. Bien sûr, nous ne perdons pas de vue que les intérêts touristique et pédagogique générés aujourd’hui par le passé esclavagiste à Nantes et à Bordeaux suscitent l’attention des autres communes ayant des atouts semblables à proposer. Mais qui les blâmerait ? L’essentiel est d’ouvrir au public les pages cachées de nos histoires.

Le fort de Gorée et ses canons          Quant aux visiteurs, ils ne doivent jamais prendre à la lettre les dates officielles de début (ou de fin) des activités des nations, ni les chiffres relatifs aux victimes déportées. D’une part, des particuliers ont souvent précédé et motivé les décisions des nations (les musées le montrent bien), et d’autre part quelques exemples prouvent que les capitaines savaient ruser avec les pertes pour bénéficier des réparations de leurs assureurs. Il est donc important qu’en sortant de ces lieux de savoirs, le visiteur retienne surtout que tout ce qu’il a découvert a forgé la France plurielle d’aujourd’hui en même temps que les inégalités entre Noirs et Blancs. Car, à l’abolition de l’esclavage de 1848, les maîtres – qui le plus souvent géraient leurs biens depuis la métropole – ont été indemnisés par l’État pour la perte de leur « capital » humain, alors que dans les îles les nouveaux citoyens ont été renvoyés des terres les mains vides.

Raphaël ADJOBI

« La France noire » a visité le Musée de l’histoire de l’immigration

Musée de l'immigration 3          Le vendredi 28 juillet, une petite équipe de La France noire s’est rendue à Paris pour visiter le Musée de l’histoire de l’immigration témoin de l’histoire de la population actuelle de la France. Et c’était très réjouissant de constater la fréquentation ininterrompue de l’exposition permanente qui y est présentée.

          Toute l’histoire de l’immigration européenne se découvre ici avec ses heures d’angoisse et d’incertitude dans les gares et les postes-frontières ; ses files d’attente, ses regroupements de femmes et d’hommes dont les regards reflètent la foi en une terre d’accueil pour eux et leurs enfants. Certaines photos montrent aussi celles et ceux qui arrivent endimanchés, portant leur valise en carton, comme sûrs de ne rien changer à leurs habitudes sous un ciel meilleur. En voyant la foule des visiteurs, on comprend aisément qu’il y a pour beaucoup un réel besoin de se reconnaître dans le passé de la France. D’ailleurs, depuis quatre ou cinq ans, ce sentiment était manifeste à travers les expositions proposées çà et là par des associations : une exposition sur l’immigration polonaise à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), une autre sur l’immigration italienne à Joigny (Yonne), et certainement d’autres ailleurs… Dans cette exposition du musée de la Porte Dorée – l’autre nom de l’institution – nos voisins belges, espagnols et italiens étaient les plus nombreux sur le sol français à la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, malgré l’afflux des populations de l’Europe de l’Est (Hongrois, Polonais, Arméniens, Russes… ), les Italiens sont en tête de l’immigration (statistiques de 1931) et ne seront supplantés par les Portugais qu’à partir des années 1970 jusqu’en 2017. Mais force est de constater que si la France est reconnue comme le plus grand pays de l’immigration, cela tient à sa situation géographique couplée d’un fait historique sans précédent : la grande migration transatlantique des Européens vers les États-Unis, le Canada, les Caraïbes, l’Argentine et le Brésil à la fin du XIXe et au début du XXe siècle (environ 38 millions de personnes entre 1881 et 1914). La France était à l’époque l’un des grands lieux de passage des émigrants de l’Europe de l’Est ; et bien sûr, nombreux sont ceux qui y terminaient leur route.

          La façade du Musée de l’histoire de l’immigration ne laisse personne indifférent. Elle impressionne et interroge le visiteur par ses immenses sculptures rappelant les contrées lointaines et les voyages qui y menaient imaginés par les artistes du début du XXe siècle. Et à l’intérieur, en face de l’entrée principale, une immense salle laissée vide permet à chacun d’admirer les grandes fresques murales dans lesquelles les peuples et les animaux des colonies côtoient des images glorifiant la présence française sur tous les continents. Grâce aussi à la hauteur des plafonds des salles, tout ici respire l’assurance d’offrir quelque chose de grandiose, d’unique… la puissance et la grandeur de la France que l’exposition coloniale de 1931 a tenu à montrer ! Aussi, quand on visite une autre exposition ayant une autre thématique dans ce temple dédié à la gloire de notre passé colonial, on a le net sentiment que s’entrechoquent des histoires totalement différentes. En effet, faire de ce bâtiment le Musée de l’histoire de l’immigration en y réunissant l’immigration européenne ainsi que le passé colonial et esclavagiste de la France laisse apparaître quelque chose de détonnant.

          Tout le monde sait que les terres colonisées d’Afrique, d’Asie et des Amériques étaient considérées par la France comme siennes et donc n’appartenant pas à des autorités étrangères. Ces terres faisant partie de l’empire français étaient la France ! Les déplacements des populations à l’intérieur de la France ne peuvent par conséquent être assimilés à de l’immigration. D’ailleurs, le musée propose des cartes témoignant d’une « France à géométrie variable » dans le temps – qu’il serait plus simple et clair d’appeler une France à géographie variable. Au regard de ces cartes, aucun pays européen n’a appartenu à un moment donné à la France. Par conséquent, la question que certains visiteurs ne manqueront pas de se poser est celle-ci : à partir de quand les populations venant des contrées lointaines de la France peuvent-elles être considérées comme des immigrés ? Car, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas parler d’immigration à l’intérieur d’un même territoire (même composé de plusieurs îles) mais d’exode. Aussi, la déportation des Africains en métropole et dans les îles ne peut être considérée comme de l’immigration ; l’installation des Africains, des Maghrebins et des Asiatiques en métropole ne peut être prise comme de l’immigration avant plusieurs décennies après l’indépendance de leur terre de naissance – et cela pour des raisons que nos gouvernants n’ignorent pas*.

          En effet, parler d’immigration (le fait d’arriver en France) suppose forcément parler d’émigration (le fait de partir d’un pays étranger où l’on est né) avec la volonté personnelle de se réaliser ailleurs. Qu’importe les raisons qui justifient cette volonté. Or, les Africains déportés dans les îles françaises ne sont pas des immigrés puisque ce déplacement n’est pas le fait de leur volonté. Durant près d’un siècle – jusque dans les années 1960 et 1970 – les Africains arrivés en France métropolitaine par la volonté de l’État français pour accomplir des devoirs divers (guerres, reconstruction de la France, formation en vue de la gestion de ses biens dans les colonies…) ne peuvent être considérés comme des immigrés ! Par conséquent, ces populations déplacées par la volonté ou la politique de projets planifiés de la France n’ont pas à figurer dans un « musée de l’histoire de l’immigration ».

          Vivement donc un Musée de l’histoire coloniale de la France afin de rendre notre passé commun plus lisible. Sinon, il faudra trouver un autre terme pour désigner le mouvement des populations des colonies vers la métropole.

Raphaël ADJOBI

* Exemple, l’abolition de l’esclavage prononcée en 1848 s’est poursuivie par le travail forcé pendant près d’un siècle (jusqu’en 1946). Le musée souligne d’ailleurs cette situation de flottement au moment des indépendances à travers le cas d’un jeune Guinéen longtemps ballotté administrativement entre la France et la Guinée – pays apparu sur l’échiquier des nations en 1958.

Les couleurs du sang humain et l’invention du racisme (Réflexion)

Les couleurs du racisme          La division de l’humanité en races distinctes procède de deux conceptions complémentaires de l’être : l’une religieuse, et l’autre scientifique. Avec beaucoup de facilité, quand – à partir du XVe siècle – l’Européen a eu besoin de justifier ses crimes à l’égard des peuples lointains contre ceux qui les dénonçaient, il a puisé ses arguments dans la Bible qui était alors l’incontournable bréviaire de toutes les personnes reconnues et proclamées savantes. Ainsi, on qualifia les autochtones des Amériques de pré-adamites, et le mythe de Cham justifia le bannissement du Noir de l’humanité et sa condamnation au même régime que les Slaves déportés et soumis au travail forcé en Europe. A partir du XIXe siècle, se basant sur la théorie darwinienne semblant confirmer une évolution progressive de l’humanité depuis les origines, les esclavagistes et les colonialistes vont s’emparer d’une idée apparemment magnifique pour justifier ce qu’ils percevaient comme une vérité incontestable : le polygénisme. Selon eux, les êtres humains ont des ancêtres différents impliquant des différences biologiques. Ce qui expliquerait, disaient-ils, l’existence d’une hiérarchie au sein de l’humanité. En d’autres termes, pour ces savants, il y aurait parmi les grands groupes de populations de la terre une évidente corrélation entre leur couleur de peau et leur intelligence, et par voie de conséquence leur niveau dans les progrès techniques et leur degré de civilisation.

          Menée tambour battant par une population européenne baptisée blanche (physiquement, moralement, et symboliquement pure), l’institution de la notion de race parmi les humains s’appuyant sur l’apparente diversité des êtres permet de disserter sur ce que les humains portent en eux ; et cela pour justifier la couleur de leur peau. Pour les racialistes, la différence lisible des êtres (couleurs différentes) est l’expression de la différence de leurs sangs aux propriétés différentes parce que d’origine différente. Ainsi dit, la hiérarchisation des couleurs de peau correspondrait, selon eux, à une hiérarchisation des groupes sanguins déterminés par les gênes qu’ils contiennent. Heureusement, les connaissances scientifiques ne sont pas immuables. Leurs progrès vont montrer que la division des êtres humains en races distinctes – au regard de la couleur de la peau – est sans doute le plus gros mensonge ayant effroyablement impacté l’histoire de l’humanité. Le suprématisme blanc, ou tout autre suprématisme, n’a aucun fondement scientifique ! C’est plutôt un fanatisme qui laisse croire que l’amour de soi peut être élevé au rang de religion.

          Aujourd’hui, tous les scientifiques conviennent que la couleur de la peau et la taille des individus ne sont que des apparences montrant la diversité d’un même être humain dans des contrées et sous des cieux différents. Au-delà de ces différences physiques lisibles, la réalité profonde est tout autre, disent-ils. En effet, au début du XXe siècle, les recherches scientifiques – menées majoritairement par des Blancs – ont démontré que toutes les personnes qualifiées de blanches et placées au sommet de la pyramide des êtres humains peuvent être classées en quatre catégorie de groupes sanguins déterminés par les gênes : A, B, AB, et O. Puis très vite, ces mêmes chercheurs montrent que les mêmes catégories de groupes sanguins se rencontrent chez les personnes qualifiées de noires, de jaunes et de rouges. Conclusion de la science : le sang n’a pas de couleur ! Tous les êtres humains de la terre, quelle que soit leur couleur de peau, véhiculent l’un des quatre sangs avec leurs gênes. Le vrai visage du racisme reviendrait donc à hiérarchiser les quatre groupes sanguins, selon un critère à inventer. Ainsi, tous les Noirs, Blancs, Jaunes, Rouges qui sont du même groupe sanguin – exemple le groupe AB – pourraient se déclarer des êtres supérieurs à tous les Noirs, Blancs, Jaunes et Rouges des groupes A, B ou O. Les suprématistes seraient alors de toutes les couleurs !

Raphaël ADJOBI