Sur Internet, les vidéastes ne sont pas égales devant les marques, constate Julie Lasalle avec l’histoire d’Annabelle, alias A.I.M, qui dévoile les discriminations dont sont victimes les créatrices noires sur YouTube. Entretien publié dans Télérama du 30 janvier au 5 février 2021.
J. L. : vous êtes une femme métisse et vidéaste. Comment avez-vous compris que vous étiez discriminée par les annonceurs ?
– Je suis sur YouTube depuis quatre ans (depuis 2017) et je n’ai pris conscience que récemment de ces injustices. Je viens d’un milieu social éloigné de celui des youtubeuses blanches lifestyle*. Comme je ne connaissais pas leurs codes, je ne réalisais pas ce que je manquais [il en est ainsi de tous les blogueurs français noirs]. Quand je n’étais pas invitée à un événement, j’en concluais que l’audience de mes vidéos n’était pas assez élevée ou que la qualité de mon travail était jugée moindre. Puis, je me suis mise à fréquenter cet univers, à enquêter. Toutes mes collègues blanches, dont certaines avaient la même audience que moi, m’ont confirmée être régulièrement invitées aux événements, être payées par les marques. Moi, lors de mes rares collaborations avec elles, je ne savais même pas que je pouvais être rémunérée ! [C’est ainsi dans tous les domaines. Quand le budget existe pour vous rémunérer, on juge qu’avec les Noirs, c’est trop cher payé ; il faut économiser cet argent].
Ils disent ne pas être racistes mais appliquent les codes racistes !
J. L. : Comment expliquez-vous ce comportement ?
– Les annonceurs ne sont pas ouvertement racistes. C’est inconscient. [NON ! Il ne s’agit pas d’un fonctionnement inconscient mais d’une pratique de codes sournois que l’on tient à respecter. La suite de l’entretien le prouve]. Ils partent de l’idée que « les Noirs n’achètent pas » [Il n’y a donc rien d’inconscient]. Par ailleurs, notre société a tendance à ériger le Blanc en neutre [Ce qui veut dire que le Blanc est considéré comme une image universelle appréciée de tout le monde, Noir, jaune, Rouge – autre preuve qu’il n’y a rien d’inconscient dans cette démarche mais un savant calcul]. Les marques favorisent donc les métisses « presque blanches » [Cette conclusion confirme ce calcul qui n’a rien à voir avec un comportement inconscient]. Pour les annonceurs, prendre une femme noire est un acte militant qui les rend frileux [un acte militant qui s’oppose aux codes racistes ayant pour but de satisfaire la clientèle blanche (supposée raciste) qu’on ne veut pas perdre]. Quand j’ouvre les réseaux sociaux, je ne vois personne qui me ressemble, je suis invisibilisée. Mais qu’on le veuille ou non, nous sommes là.
J.L. : Quel est l’impact sur votre travail ?
Être une femme noire sur YouTube, c’est la double peine : on subit la « mysogynoir », un mélange de sexisme et de racisme. J’ai 87 000 abonnés, je suis l’une des seules métisses à parler de lifestyle, et pourtant, je n’ai travaillé qu’avec deux marques. Les Blanches, elles, gagnent leur vie. Alors, forcément, j’ai fini par ne plus me sentir légitime. Pendant des mois, j’ai laissé YouTube et Instagram de côté. Heureusement, avec d’autres créatrices noires, nous multiplions les posts sur le sujet. Là aussi, la parole se libère enfin.
* Lifestyle : style ou mode de vie, parler de ce que l’on constate pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire.
Propos recueillis pa Julie Lasalle. Toutes les les notes entre les crochets sont de Raphaël ADJOBI.

Merci pour votre travail. Les choses vont changer. Mais, il faut de la pédagogie et c’est exactement ce que vous faites.
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Merci de la confiance que vous me faites. Oui, le chemin sera long. J’espère que nous serons de plus en plus nombreux à faire entendre cette voix réclamant un égal traitement des citoyennes et des citoyens.
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