La cité scolaire Pierre Larousse à Toucy accueille pour la sixième fois « La France noire »

Toucy 2          La cité scolaire Pierre Larousse (collège et lycée) à Toucy a invité La France noire, pour la sixième année consécutive, à sa « semaine de la citoyenneté » qui s’est déroulée du lundi 11 au vendredi 15 décembre 2023. Une semaine que Monsieur le directeur adjoint chargé de la SEGPA et responsable de son organisation définit comme « un voyage éducatif [qui] s’inscrit dans la durée et la pérennisation, et non dans l’actionone shot” en lien avec la médiatisation de certains sujets ». Et il a parfaitement raison parce que l’instruction se fait dans la continuité des connaissances choisies permettant à tous les jeunes d’en bénéficier.

Toucy déc. 2023 a          C’est donc avec plaisir que nous avons présenté notre exposition « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques » aux collégiens et aux lycéens durant deux journées (lundi et vendredi). Tous les enseignants conviennent que cet aspect de l’histoire de l’esclavage des noirs est absent des manuels scolaires et se réjouissent de la richesse de l’exposition qui suscite la curiosité des élèves. J’épargne aux lecteurs les compliments de tous ceux qui assurent ne pas se lasser de la prestation du conférencier dont ils connaissent pourtant le contenu du discours. Une collègue a d’ailleurs dit avoir eu peur de perdre sa place à cette rencontre avec ses élèves. Merci à toutes et à tous pour vos compliments qui obligent le conférencier à s’investir davantage dans les livres et la découverte des expositions organisées sur cette thématique en France. Ainsi, à chaque rencontre, les habitués apprennent des choses nouvelles et ne regrettent pas d’être venus.

Toucy déc. 2023 c          Les différentes classes du collège et du lycée ont eu droit, durant une heure, à un temps de présentation permettant de comprendre pourquoi il y a des Français noirs depuis la première République au XVIIIe siècle, puis à la visite de l’exposition suivie d’un temps de questions-réponses avec le conférencier. Si l’attention des élèves est variable au moment de découvrir les panneaux, elle est plus soutenue lors de la présentation ainsi que pendant le temps des échanges avec le conférencier ; ce qui montre bien qu’ils sont désireux de se nourrir de connaissances. Des moments de grand plaisir pour tout enseignant.

          Évidemment, au moment de quitter Monsieur le directeur adjoint, nous n’avons pas manqué de le remercier de nous avoir invités une fois de plus. Vous savez, nous a-t-il répondu, ce sont désormais les enseignants eux-mêmes qui demandent à ce que vous figuriez parmi nos invités. Tout est dit.

Raphaël ADJOBI

« UNE AUTRE HISTOIRE DU MONDE » à découvrir au MUCEM à Marseille

Le Mucem à Marseille          La veille de son intervention pédagogique au lycée Adam de Craponne à Salon-de-Provence le jeudi 23 novembre 2023, La France noire a fait un déplacement culturel à Marseille, au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) où se tient l’exposition « Une autre histoire du monde » jusqu’au 11 mars 2024. Renversant, est le qualificatif qui convient à ce travail très instructif et unique en France réalisé par Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès et Camille Faucourt.

          Les trois commissaires de l’exposition s’accordent pour dire que « L’Europe s’est longtemps pensée elle-même comme une exception, seule capable d’explorer le reste de la planète, [et par conséquent] d’édicter des normes universelles et de mettre en récit l’histoire du monde ». L’Europe, ou encore le monde occidental (c’est-à-dire le continent européen et les terres étrangères occupées par les Blancs en Amérique, en Afrique, en Australie, en nouvelle Zélande), a indéniablement « imposé à partir du milieu du XIXe siècle ses propres découpages historiques » – qui n’ont rien à voir avec ce que pense le reste des populations du monde ; une périodisation du temps structurant le progrès historique de l’humanité en Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, époque moderne et contemporaine, ou en des catégories moins larges comme période de « grandes découvertes », de « modernité », de « révolution industrielle »… Une manière de concevoir le monde qui « interdit de penser les dynamiques non occidentales » et traduit parfaitement « l’appropriation symbolique du monde par les Européens ». En d’autres termes, les Européens se sont déclarés et imposés les Maîtres du temps et de l’espace de l’Histoire de l’humanité !   Le Mucem PlanisphèreLe Mucem Planisphère texte          Cette magnifique exposition demande donc au visiteur, nous dirions même qu’elle lui intime l’ordre de « s’affranchir de nos routines intellectuelles au risque d’être d’abord totalement désorienté », parce qu’il faut revoir notre carte du monde, notre planisphère habituel, ainsi que l’ordre chronologique des événements structurant notre calendrier grégorien que nous avons su imposer au reste du monde. Il appartient donc au visiteur d’« abandonner l’étalon occidental pour retrouver le foisonnement des mondes qui précèdent et survivent parfois à l’unification contemporaine » auquel nous assistons et que nous nommons « mondialisation » ou « globalisation » sous la houlette de l’occident. En effet, nous apprenons que « Non seulement les Européens ne possèdent pas le monopole des explorations, mais leurs expéditions ne peuvent presque jamais se passer des guides autochtones et de leur connaissance profonde du territoire, terrestre comme maritime » ; et cela parce que le monde des grands navigateurs a été pendant très longtemps les océans Indien et Pacifique où les populations d’Afrique, de l’Inde, de Chine, du Japon, des îles Fidji, des Amériques n’ont jamais cessé de se rencontrer et de dresser des cartes des mondes qu’ils découvraient, et cela avant les Européens. Oui, la connaissance du monde maritime « atteste de l’existence de phénomènes de décloisonnements et de circulations à longues distances bien avant les premiers contacts avec l’Occident ».

          Pour se convaincre du caractère très récent des longs voyages maritimes et terrestres dont se vantent les Européens, il suffit à chacun de contempler un planisphère tout en ayant à l’esprit la date de la rencontre des Européens avec les autochtones des Amériques (1492). Si on occulte un instant le continent américain, tout laisse deviner que l’Europe a été pendant des millénaires esseulée, structurant son imaginaire autour de la Méditerranée (l’Iliade et l’Odyssée). Pas plus loin ! Il a même fallu le concours des Arabes, entrés en Afrique au VIIe siècle de notre ère, pour qu’elle étende, à partir du XIVe siècle (l’Atlas catalan), ses connaissances aux peuples de la zone au sud de l’océan de sable qu’est le Sahara. Nous retenons donc avec les commissaires de l’exposition que les grands explorateurs européens sont en réalité les derniers acteurs d’un phénomène mondial de déplacements sur les océans pratiqués depuis des millénaires.

Le Mucem statue de la reine Victoria         Un autre aspect de cette exposition qu’il est plaisant de découvrir, ce sont les récits réalisés par les « autochtones » lors des rencontres avec ceux qui disent les avoir découverts. Pas mal du tout ! Ainsi, du XIIIe au XIXe siècle, pendant que les Européens clamaient qu’ils avaient découvert des peuples étrangers, ceux-ci faisaient aussi le récit de ces rencontres. Chaque première rencontre est donc une découverte de part et d’autre ! Ce qui permet à Monsieur Pierre-Olivier Costa, directeur du Mucem, de prodiguer à chacun ce conseil : « Il faut entendre le monde nous dire que nous ne sommes pas les seuls, qu’aucune histoire n’a besoin de triompher sur une autre pour s’écrire et que, dans ce qu’on nous a peu dit, il y a parfois un essentiel à s’approprier ».

Raphaël ADJOBI

Afrique, terre matrone (Lionel Girard)

Ce poème, écrit dans le cadre d’un concours, a été cédé à La France noire en mars 2023. 

Toile Route printanière Bernadette Grozelier

Je songe au continent, à son éruptive trachée

A la mousseuse horreur d’une lave phosphorée

Qui du Grand Rift à la Porte du Djourab, sableux

S’est fait l’ample berceau d’un Homo balbutiant

Qui d’Habilis en Erectus, en se forçant

Les sens est devenu un Sapiens vigoureux.

        Afrique, terre matrone, Afrique, matrice

        D’Orrorin, d’Abel et de la Lucy, besogneux

        Ancêtres des Kikuyus jusqu’aux Inuits glaceux

        Fils d’hominoïdes, ils ont connu le temps propice

        Où ton sol profond offrait le troublant accueil

        A l’histoire de l’humain dont tu en fus le seuil.

Kilimandjaro Coucher du soleil

Je suis le thalle issu de ces terres génitrices

Magicien des exodes sur des voies tentatrices.

J’ai bravé les typhons et les mers agitées

Les déferlantes d’écumes, les hauts fonds argentés

Les plaines griffées de graminées immenses

Ondulantes en vagues végétales et moirées

Pour m’arrimer aux flancs droits d’une rive dense

Et me perdre dans les hautes et grouillantes cités.

        Je suis de tous les peuples, de toutes les races

        Je suis d’un tel mélange que nul n’y trouve traces.

        J’ai remonté les plaines depuis le Kilimandjaro

        Contourné l’Oural, brisé la neige du Caucase

        Faille pour faille, j’ai dérivé et je chante à Frisco

        Débarque à Bombay, à Tanger fais ma case.

Bien que Blanc, toison blonde et de corps laiteux

Mon cœur bat et vibre comme le tronc creux

Des Baoulés qui s’appellent et déraisonnent

Et frappent en rythme le bois caverneux

Gavés de bière de mil et de sorgho fermentés

Convoquent leurs dieux, les prient et les somment

De leur faire une vie un peu moins tourmentée.

J’ai chaviré mes nuits de chairs tendres en chairs tendres

Goûté les sucs miellés, lissé les peaux d’ambre

Et conduit mes barouds en des huttes paillées

Parmi des entrecuisses aux saveurs vanillées.

        Lassé de ces chemins en parcours de Dédale

        Je m’en suis allé courir dans les plaines d’Asie

        Taler mes fesses de mongol aux croupes des cavales

        Laper le thé rance et puer le suint de brebis

        Placer ma semence entre des jambes de soie

        Près de Pékin et des filles du ciel en émois

        Qui plus souvent crièrent que ne chantèrent de joie.

J’ai bu de tous les sangs, du rouge vif au blanc

Et broyé des os qui craquèrent tels des sarments.

J’ai bariolé ma vie aux couleurs des continents

Et j’arrive ici, sorti d’un ventre de cargo ferreux

Poisseux des chairs anéanties, ocré, glaiseux

De la gangue des ancêtres à jamais oublieux

Avec six millions d’âge et quelques ans menus

Fragile telle une quille venue du monde aqueux

Tout anxieux de me trouver dépouillé et nu.

        Passe le vent par-dessus ma cime défaite

        J’en suis à l’heure des comptes et des bilans oiseux

        Faut- il que l’orage naisse pour que dieu voie le jour ?

        De ce ciel, lac de terreur, naîtra l’amour ?

        Après les zébrures de feux que cesse la tempête.

        J’en suis à l’heure des épilogues peu fructueux.

Moi le Blanc, fils de princesse d’ébène

Afrique matrice, Afrique mon origine,

        J’oublie que vous êtes mes racines.

        Je suis devenu fils de rien et je vous peine.

Je vous délaisse et vous pille,

Vous condamne et vous ruine,

        J’affame vos hommes

        Salis vos filles.

        Mon cœur est sec.

Tes enfants noirs

Sans espoir

Crient famine.

        Tu souffres !

        Tu meurs !

Je

T’ai

Tuée

        Mère Afrique.

Lionel GIRARD 

° Première image : « Ronde printanière » par Bernadette Grozelier

° Coucher ou lever du soleil sur le Kilimandjaro (auteur inconnu).