Ce poème, écrit dans le cadre d’un concours, a été cédé à La France noire en mars 2023.

Je songe au continent, à son éruptive trachée
A la mousseuse horreur d’une lave phosphorée
Qui du Grand Rift à la Porte du Djourab, sableux
S’est fait l’ample berceau d’un Homo balbutiant
Qui d’Habilis en Erectus, en se forçant
Les sens est devenu un Sapiens vigoureux.
Afrique, terre matrone, Afrique, matrice
D’Orrorin, d’Abel et de la Lucy, besogneux
Ancêtres des Kikuyus jusqu’aux Inuits glaceux
Fils d’hominoïdes, ils ont connu le temps propice
Où ton sol profond offrait le troublant accueil
A l’histoire de l’humain dont tu en fus le seuil.

Je suis le thalle issu de ces terres génitrices
Magicien des exodes sur des voies tentatrices.
J’ai bravé les typhons et les mers agitées
Les déferlantes d’écumes, les hauts fonds argentés
Les plaines griffées de graminées immenses
Ondulantes en vagues végétales et moirées
Pour m’arrimer aux flancs droits d’une rive dense
Et me perdre dans les hautes et grouillantes cités.
Je suis de tous les peuples, de toutes les races
Je suis d’un tel mélange que nul n’y trouve traces.
J’ai remonté les plaines depuis le Kilimandjaro
Contourné l’Oural, brisé la neige du Caucase
Faille pour faille, j’ai dérivé et je chante à Frisco
Débarque à Bombay, à Tanger fais ma case.
Bien que Blanc, toison blonde et de corps laiteux
Mon cœur bat et vibre comme le tronc creux
Des Baoulés qui s’appellent et déraisonnent
Et frappent en rythme le bois caverneux
Gavés de bière de mil et de sorgho fermentés
Convoquent leurs dieux, les prient et les somment
De leur faire une vie un peu moins tourmentée.
J’ai chaviré mes nuits de chairs tendres en chairs tendres
Goûté les sucs miellés, lissé les peaux d’ambre
Et conduit mes barouds en des huttes paillées
Parmi des entrecuisses aux saveurs vanillées.
Lassé de ces chemins en parcours de Dédale
Je m’en suis allé courir dans les plaines d’Asie
Taler mes fesses de mongol aux croupes des cavales
Laper le thé rance et puer le suint de brebis
Placer ma semence entre des jambes de soie
Près de Pékin et des filles du ciel en émois
Qui plus souvent crièrent que ne chantèrent de joie.
J’ai bu de tous les sangs, du rouge vif au blanc
Et broyé des os qui craquèrent tels des sarments.
J’ai bariolé ma vie aux couleurs des continents
Et j’arrive ici, sorti d’un ventre de cargo ferreux
Poisseux des chairs anéanties, ocré, glaiseux
De la gangue des ancêtres à jamais oublieux
Avec six millions d’âge et quelques ans menus
Fragile telle une quille venue du monde aqueux
Tout anxieux de me trouver dépouillé et nu.
Passe le vent par-dessus ma cime défaite
J’en suis à l’heure des comptes et des bilans oiseux
Faut- il que l’orage naisse pour que dieu voie le jour ?
De ce ciel, lac de terreur, naîtra l’amour ?
Après les zébrures de feux que cesse la tempête.
J’en suis à l’heure des épilogues peu fructueux.
Moi le Blanc, fils de princesse d’ébène
Afrique matrice, Afrique mon origine,
J’oublie que vous êtes mes racines.
Je suis devenu fils de rien et je vous peine.
Je vous délaisse et vous pille,
Vous condamne et vous ruine,
J’affame vos hommes
Salis vos filles.
Mon cœur est sec.
Tes enfants noirs
Sans espoir
Crient famine.
Tu souffres !
Tu meurs !
Je
T’ai
Tuée
Mère Afrique.
Lionel GIRARD
° Première image : « Ronde printanière » par Bernadette Grozelier
° Coucher ou lever du soleil sur le Kilimandjaro (auteur inconnu).

Magnifique poème qui résume l’histoire de l’Humanité, pas toujours très belle hélas.
Merci Monsieur Girard.
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Magnifique poème en effet. Tout en évitant d’étaler sa satisfaction d’être l’héritier de ce texte, l’association « La France noire » remercie encore de tout coeur son auteur : notre ami Lionel.
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