L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui (par Raphaël ADJOBI)

La sortie officielle du Film Furcy, né libre – réalisé par Abd Al Malik – m’offre l’occasion de vous faire découvrir le livre de Mohammed Aïssaoui qui l’a inspiré : L’affaire de l’esclave Furcy. J’ai publié ce texte le 5 août 2010, moins de cinq mois après la publication du livre parce que j’avais écouté l’auteur avec beaucoup d’intérêt sur une chaîne de radio. J’espère que vous ferez un bel accueil au film. Pour celles et ceux de Migennes (89) et de ses environs, retenez qu’une soirée-débat est prévue par le MRAP et le cinéma Le Prisme le vendredi 6 février à 20h.

        Le problème de tout un pan de l’histoire humaine, c’est que les victimes ne laissent pas de trace écrite. Pour ce qui est des esclaves, outre le problème d’absence d’identité dans les actes d’état civil, nous avons peu de traces de ces milliers d’enquêtes qui ont émaillé les siècles pour juger de l’application du Code noir, peu de traces de ces milliers de procès et condamnations entraînant mutilations et pendaisons. C‘est ce silence résultant de « cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d’une histoire récente » que ce livre veut dénoncer par l’intermédiaire du combat judiciaire le plus audacieux qu’un Noir ait livré au nom de sa liberté. Car le combat judiciaire de l’esclave Furcy révèle, plus que tous les traités, le caractère diabolique de la machine judiciaire coloniale toute vouée à son modèle économique.

          L’affaire de l’esclave Furcy commence en octobre 1817 à l’île Bourbon (La Réunion) quand, à 31 ans, il découvre à la mort de sa mère que celle-ci était affranchie depuis 26 ans. Puisqu’il n’avait pas sept ans au moment de cet affranchissement, Furcy était normalement né libre au regard de la loi coloniale. Son état d’esclave est donc injustifié, illégal. L’affaire prend fin vingt sept ans plus tard à la Cour de cassation à Paris, le 23 décembre 1843, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage en France. Ce livre est en fait l’extraordinaire combat d’un homme sur le chemin de la liberté. Un combat administratif que l’auteur qualifie avec justesse de « guerre des papiers ».

          Quand il apprend qu’il est né libre, Furcy ne prend pas la fuite. Il décide de faire entendre son droit devant le tribunal colonial. Pourtant, Furcy avait la loi coloniale régie par le Code noir contre lui puisqu’elle stipule qu’un esclave ne peut attaquer son maître en justice. Selon cette même loi, c’est le maître qui doit porter la plainte de l’esclave devant le tribunal. Tout être humain sous tous les cieux, à toutes les époques, reconnaîtra par ce subterfuge qu’aucun esclave ne peut dénoncer les mauvais traitements dont il est l’objet. En clair, l’esclave n’a aucun droit car pour en avoir un, il faut avoir le droit de faire appel à un tribunal pour vous rendre justice.

          Dans ces conditions, comment donc Furcy peut-il espérer atteindre son but ? Cette question nous permet de toucher l’autre aspect du livre que Mohammed Aïssaoui a plusieurs fois souligné. Si ce procès n’a pu être vite classé comme tous les autres, c’est non seulement grâce à « la détermination, l’obstination et la patience » de ce jeune esclave, mais grâce également au « souci de l’autre qui fait avancer le monde » qui l’animait. Oui, nous pouvons être convaincus avec l’auteur que Furcy a tenu à aller jusqu’au bout de son combat parce qu’il était « conscient que sa démarche dépassait sa personne ». Il savait qu’il devait poursuivre ce combat pour ces juges blancs intègres qui ont risqué leur carrière pour prendre sa défense, il le devait pour sa famille et pour tous les abolitionnistes. Oui, il devait continuer ce combat pour ceux qui comme lui avaient « le souci de l’autre », le souci de l’altérité.

          Afin que ce récit qui est une véritable « guerre des papiers » ne soit pas fastidieux, Mohammed Aïssaoui a choisi de tisser la toile de la fiction entre les pièces historiques, reliant les unes aux autres comme pour établir une cohérence qui, en les animant, fait ressurgir le visage et la vie de Furcy. Mais le conflit latent entre colons et « Français » (entendons métropolitains) que souligne le livre n’est point l’œuvre de la fiction mais bien la réalité sociale que révèlent les nombreuses plaidoiries, les nombreuses lettres des colons qui tenaient à tout contrôler jusqu’aux arcanes de la justice sur l’île. Le fait que la réglementation royale impose que le plus haut magistrat ne soit pas un natif de l’île ni marié à une créole, en d’autres termes que le procureur général – obligatoirement nommé par la France – doit être sans intérêt avec la colonie, engendrait irrémédiablement les attaques des colons qui voyaient dans toute décision qui ne leur était pas favorable un sabotage de l’économie de Bourbon. C’est le même climat conflictuel entre colons et « Français » que nous révélait déjà le livre Des juges et des nègres de Caroline Oudin-Bastide. L’affaire Furcy se révèle donc, à travers les textes officiels du procès, une belle peinture de l’esprit colonial qu’il faut absolument connaître avant d’entreprendre de juger de la passivité des Noirs dans les colonies. Esprit colonial qui survivra à l’abolition en 1848 où, même dans les discours favorables à la fin de l’esclavage, on fera du propriétaire blanc le père et du travailleur noir l’enfant. Dans le même esprit, on verra la naissance de deux devises : Liberté, Égalité, Fraternité pour les Blancs, Dieu, la France et le Travail pour les Noirs.

          Réjouissons-nous que les sept lettres de Furcy au procureur général Gilbert Boucher ainsi que le dossier constitué par ce dernier depuis l’île de la Réunion – dossier qu’il a continué à étoffer loin de l’île – nous soient parvenus aujourd’hui. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que la destruction des documents touchant l’esclavage et les jugements expéditifs des tribunaux coloniaux ont souvent brûlé, surtout à l’approche de l’abolition, pour effacer les traces des passés liés à l’esclavage et aux affaires judiciaires. Ainsi, mis à part les nombreuses personnes en France qui s’appellent Négrier comme la marque indélébile du forfait de leurs ancêtres, beaucoup se réjouissent aujourd’hui de n’avoir aucune trace de leur passé se rattachant à l’esclavage des Noirs. Les archives qui ont brûlé ça et là les ont donc lavés de leur passé.

          Si les hommes politiques français étaient justes, au moment où ils ont le souci d’élever au rang de gloire nationale un jeune homme qui écrit à sa mère pour lui dire qu’il va mourir, ils songeraient à un homme qui, emprisonné puis exilé, aura durant vingt-sept ans mené un combat contre l’injustice pour le triomphe de la Liberté. N’est-il pas vrai qu’ils admirent Nelson Mandela qui, dans sa longue captivité, mena le même combat ? Qu’ils apprennent alors qu’avant Mandela, il y eut Furcy.

Raphaël ADJOBI / Première publication  

Titre : L’affaire de l’esclave Furcy (190 pages)

Auteur : Mohammed Aïssaoui

Édition : Gallimard, mars 2010.

LE VISAGE DE PIERRE de William Gardner Smith

         Le personnage principal de ce roman est un Afro-américain « de moins de trente ans »,  Simeon Brown. Simeon a quitté sa ville natale, Philadelphie, et vient juste d’arriver à Paris fuyant la violence quotidienne, gratuite et les guerres de gangs où il ne trouve pas sa place.

          Au début des années soixante, la vie politique aux États Unis est marquée par la lutte des droits civiques et la ségrégation raciale menée principalement par le pasteur Martin Luther King. C’est en août1963 qu’a lieu la Marche sur Washington qui rassemble plus de 250 000 personnes. Et c’est lors de cet événement que Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream » qui devient le symbole de l’égalité raciale. La société américaine est profondément divisée entre ceux qui sont pour le maintien de la ségrégation raciale et les défenseurs de l’égalité.  Aussi, les Noirs subissent toujours un racisme violent. Il suffit d’un regard un peu trop accentué pour déclencher une bagarre et se retrouver sous les coups de « blancs-becs ». C’est ainsi que Siméon a perdu un œil et le visage de son agresseur « terrible, inhumain, en dysharmonie avec l’univers » ne cesse de le hanter. On apprend très vite que Siméon a quitté son pays de peur de devenir un meurtrier. Meurtrier malgré lui mais par nécessité : il doit se défendre au quotidien, être sans cesse sur ses gardes.

          Mais en se promenant dans Paris, Siméon se sent libre, en paix, même s’il remarque des groupes d’hommes « aux cheveux crêpelés et à la peau pas tout à fait blanche, mais sûrement pas noire ». Il remarque que ces hommes ont un regard « triste, furieux, abattu », regard qui lui rappelle celui des Noirs d’Harlem. Ils sont vêtus pauvrement mais Simeon ressent comme un lien, « une reconnaissance » entre eux et lui. Très vite, il trouve une communauté afro-américaine, bien intégrée, composée d’artistes. A cette époque, Paris est perçue comme un refuge.

          Simeon est à la fois peintre et journaliste. Il peint un seul tableau qu’il a du mal à terminer. Ce tableau représente le visage de ses agresseurs, comme s’il cherchait à déchiffrer une vérité, à répondre à sa quête de justice, à comprendre ce qui se cache derrière la cruauté de ces regards. Ce tableau fonctionne comme un témoignage de ce qu’il a vécu et de son impuissance face à l’horreur.

          Son quartier de prédilection, l’un des lieux où il rencontre ses compatriotes, est le café Tournon mais ses pérégrinations le conduisent dans d’autres quartiers, plus sombres, plus populaires, envahis par des policiers, mitraillette en bandoulière.  Il reconnaît, chez ses habitants, les mêmes attitudes de peur, d’insécurité et c’est comme s’il se retrouvait chez lui à Harlem.  Ce sont des ouvriers algériens. Il se lie d’amitié avec un étudiant algérien, Ahmed, avec qui il « partage une certaine ressemblance » tant physique qu’intellectuelle. Par son intermédiaire, il prend conscience du racisme anti-arabe dans le contexte de la guerre d’Algérie, fait connaissance avec des militants du FLN et découvre la lutte, l’action pour la liberté.

          Le 17 octobre 1961, il se retrouve dans la manifestation pacifique contre le couvre-feu qui a lieu à Paris, à la demande du FLN. Voulant protéger une femme et son enfant des coups d’un policier, il reçoit à son tour des coups de matraque et se trouve embarqué dans un fourgon, puis détenu dans un stade avec d’autres manifestants. Libéré du fait de sa nationalité, il décide de suivre l’exemple d’Ahmed et de rentrer dans son pays pour y continuer la lutte, pour sa communauté et ses droits civiques.

          Ce roman a mis plus d’une quarantaine d’années à être traduit et édité en France en raison de son récit des événements d’octobre 1961, difficilement acceptable pour le narratif officiel français.

          Le titre, Le visage de pierre, est une métaphore puissante qui évoque la brutalité et la violence d’individus, que ce soit un suprémaciste blanc américain ou un policier français, à l’égard de populations infériorisées, dominées à qui on refuse leurs droits. Ce titre dénonce également l’indifférence, l’absence d’empathie de ceux qui refusent de voir, de se confronter aux injustices.

Très beau roman aux résonances bien actuelles qui analyse avec subtilité et finesse les secousses de la société des années 60 à travers des histoires et des parcours personnels, tant aux Etats Unis qu’en France.

Annie BIARD

Titre : Le visage de Pierre, 280 pages

Auteur : William Gardner Smith (Américain).

Éditeur : Christian Bourgois, 2021

LES VOEUX 2026 DE LA FRANCE NOIRE

Chers abonné(e)s, lectrices, lecteurs, visiteuses et visiteurs de cet espace,

Les membres du bureau ainsi que tous les adhérents de La France noire (de l’hexagone, de la Guadeloupe et de la Martinique) se joignent à nous pour vous souhaiter une bonne année 2026. Qu’elle apporte à chacun d’agréables moments de réjouissance et l’espoir dans les combats qui vous tiennent à cœur.

Nous profitons de l’occasion pour vous dire combien nous sommes heureux de vous savoir nombreux à vous intéresser à l’histoire des Français noirs au sein de la République née à la fin du XVIIIe siècle. Après le livre de Raphaël intitulé Les Français noirs et la République, Une histoire mouvementée, Delphine Gardey vient à son tour de publier Le corps noir de la République rendant compte de « l’histoire des parlementaires colonisés de France, de la Révolution à la départementalisation » ; en d’autres termes, une chronologie des soubresauts de la représentation des territoires coloniaux au sein de notre Assemblée nationale, où se lisait à la fois volonté d’émancipation et volonté d’exploitation.

Et comme un cadeau tombé du ciel, Abd Al Malik vient de nous gratifier de la version cinématographique du plus long combat juridique mené par un esclave noir au début du XIXe siècle pour faire valoir sa dignité et sa légitimité au sein des institutions françaises. L’affaire de l’esclave Furcy, l’essai de Mohammed Aïssaoui publié en 2010 qu’Abd Al Malik met en scène, montre que pour être libre ou faire respecter son humanité – hier comme aujourd’hui – il y a deux voies qui s’offrent à l’opprimé : la voie judiciaire ou celle de la violence. Durant des siècles, les esclaves Africains ont fait usage de ces deux voies selon les circonstances. Nous espérons de tout cœur que vous ferez un bel accueil à ce film dont la sortie est prévue le 14 janvier 2026.

Merci pour votre précieuse confiance.

Amitiés.

Françoise ROURE & Raphaël ADJOBI

PARIS NOIR (Kévi Donat)

La lecture du livre de Kévi Donat permet à Annie Biard d’apprécier les trois balades principales que propose l’auteur et guide pour découvrir Paris sous un angle singulier.

ITINÉRAIRE 1 – PARIS RIVE GAUCHE

Au XXe siècle, ce quartier a été le cœur de la pensée francophone, un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire. Lieu de rencontre des écrivains, des intellectuels et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres. Les intellectuels noirs américains, Richard Wright et James Baldwin, entre autres, y ont vécu, attirés par une France qui leur semblait plus tolérante que l’Amérique ségrégationniste.

– 1ère étape : Place du Panthéon

Destiné à être à l’origine une église, le Panthéon devient, fin XIXe, un temple laïc dédié à l’histoire de la République et va accueillir plusieurs personnalités noires. La premier accepté au Panthéon est le guyanais Félix Eboué en 1949. Viendront ensuite Alexandre Dumas en 2002, Aimé Césaire en 2011 et Joséphine Baker, première femme noire à y entrer en 2021. Ces personnalités sont reconnues pour leur contribution exceptionnelle à l’histoire, la culture et les valeurs de la France.

  • 2ème étape : le jardin du Luxembourg avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il s’agit de Le Cri, l’Écrit, une œuvre de Fabrice Hybert qui représente l’esclavage et son abolition. La stèle a été inaugurée par les présidents Chirac et Sarkozy en 2011.

  • 3ème étape : le café Tournon à Saint Germain des Prés, le rendez-vous des écrivains noirs américains en exil : Chester Himes (1909-1984), James Bladwin (1924-1987).

  • 4ème étape : Place de la Sorbonne, proche de la rue des Écoles où se trouve la librairie/maison d’éditions, Présence africaine, créée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop. Il est à l’initiative du Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris du 19 au 22 septembre 1956. C’est l’occasion de citer les grands intellectuels noirs, sans oublier les figures féminines qui ont marqué les débats au XXe siècle : Paulette Nardal, Maryse Condé, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon et bien d’autres.

ITINÉRAIRE 2 – PARIS RIVE DROITE

– 1ère étape : Le départ se fait à partir du Moulin Rouge et devant la plaque en hommage à Joséphine Baker qui a été inaugurée en 2019.

  • 2ème étape : Place Andre Breton. André Breton, lors d’une escale en Martinique en janvier 1941, tombe sur une revue culturelle nommée Tropiques fondée par les époux Césaire avec quelques amis comme René Ménil.

Permet d’évoquer le mouvement Harlem Renaissance dont un grand nombre d’intellectuels du monde noir ont trouvé refuge dans ce quartier de Pigalle.

  • 3ème étape : Place Juliette Drouet où l’un des premiers clubs de jazz du quartier ouvre ses portes. Il sera racheté par une grande personnalité afro-américaine : Eugène Bullard qui se battra pour la France pendant la première guerre mondiale.

  • 4ème étape : Place Pigalle, sorte de laboratoire musical dans les années 1920 qui accueille les grands noms du jazz américain comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sidney Bechet.

  • 5ème étape : Montmartre – Bateau Lavoir où de célèbres tableaux ont été peints dans lesquels on peut retrouver l’inspiration des artefacts africains.

  • On poursuit Square Louise Michel qui fera partie des milliers de déportés vers la Nouvelle Calédonie/Kanaky. Louise sympathisera avec la cause des Kanaks et apportera son soutien à la révolte kanak de 1878.

  • Avant de monter vers le Sacré Coeur se trouve une plaque en hommage à George Cuvier. Scientifique français et homme de son temps, il classifie et herarchise les races présumées. C’est ainsi qu’il croise l’histoire d’une jeune femme , Saartjie Baartman, connue sous le nom de « la Vénus Hottentote ». Morte à l’age de 26 ans, Cuvier va disposer de son cadavre afin d’en étudier ses caratéristiques physiques.

  • 6ème étape : Chateau Rouge , qui constitue une centralité pour les personnes d’ascendance africaine de Paris. Rue Myrha, on passe devant Maison Chateau rouge créée en 2015 par deux frères Youssouf et Mamadou Fofana, marque de mode qui associe des motifs d’inspirations africaines avec des matières modernes.

  • On arrive dans la rue des Gares où se trouve au 6 bis Little Africa Village, un espace hybride, créé par Jacqueline Ngo Mpii, et dédié à la mode, la culture, l’artisanat issus du continent africain.

  • 7ème étape : L’église Saint-Bernard qui fut occupée, l’été 1996, par des étrangers africains en situation irrégulière qui se trouvaient face à des problèmes de renouvellement de titres de séjours, des refus de demandes d’asile et une augmentation des expulsions. Toujours dans le 18ème arondissement trois autres points sont évoqués :

  • 1) le Comité de défense de la race noire initié par son leader Lamine Senghor, dans les années 1920. Durant les années folles, la population noire vivant dans l’hexagone augmente principalement à Paris et dans les grandes villes dans des conditions de vie difficiles. Lamine Senghor, mobilisé pendant la guerre, deviendra l’un des premiers à porter la voix des immigrés noirs et à défendre leurs revendications.

  • 2) le Jardin Jane Vialle. De père français et de mère congolaise, Jane Vialle s’est engagée dans la Résistance, réclame l’égalité dans les colonies et fonde l’Association des femmes de l’Union française.

  • 3) Place des TIrailleurs sénégalais, inaugurée en 2023, la militante Aissata Seck étant à l’origine du projet.

ITINÉRAIRE 3 – PARIS SEINE NOIRE

Le parcours s’étale de part et d’autre de la Seine et se focalise sur la présence des personnes noires à Paris sous l’Ancien Régime, les débats autour de l’abolition de l’esclavage et la représentation des colonies dans la vie politique française.

  • 1ère étape : le palais Bourbon, place Edouard Herriot puis face à la colonnade avec la statue de Colbert, à l’origine du Code noir, édit royal de 1685 qui regroupe les textes juridiques relatifs au gouvernement, à l’administration et à la condition des esclaves dans les colonies.

Mention d’un tableau de Hervé di Rosa consacré à l’abolition de l’esclavage dans une représentation qui fait débat et exposé à l’Assemblée nationale depuis 1991.

  • 2ème étape : l’hotel de la Marine et les colonies

Edifice inauguré en 1774 et sert de garde meubles de la couronne.

Visite du bureau de Victor Schoelcher.

Siège de la Fondation pour la Mémoire et de l’Esclavage.

  • 3ème étape : Rue du Chevalier de Saint Georges, depuis décembre 2001, anciennement rue Richepanse, du général de Bonaparte qui avait rétabli l’esclavage en Guadeloupe dans un bain de sang.

251, rue du Faubourg St Honoré : le clown Chocolat se produisait dans le Nouveau Cirque à cette adresse.

  • 4ème étape : Le jardin des Tuileries et la première abolition de l’esclavage le 4 février 1794. Évocation de Jean-Baptiste Belley, député et représentant de Saint-Domingue auprès de la Convention nationale, et de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue mais capturé et déporté par les troupes de Napoléon au fort de Joux dans le Jura.

  • 5ème étape : Quai Aimé Césaire nommé ainsi depuis 2013

  • 6ème étape : Passerelle Senghor, conçue par l’architecte Marc Mimram en 1999.

La balade se termine au bout de la passerelle devant la statue de Thomas Jefferson, père fondateur des États-Unis et esclavagiste.

Annie BIARD

Bernard Moraine et les débuts de LA FRANCE NOIRE

En cette deuxième quinzaine de décembre 2025, la ville de Joigny (89) est en deuil. Bernard Moraine est décédé le lundi 15 décembre à l’âge de 71 ans. Maire de Joigny de 2009 à 2020, plus que tout autre, il est celui qui aura marqué la cité jovinienne de son empreinte de militant associatif et non par ses titres, diplômes et affectations de haut fonctionnaire de l’État. Bernard était un enfant de la cité épris de justice mais qui ne bombait jamais le torse face à ses adversaires.

          C’est au début des années 2000, alors que j’étais le président de la F.C.P.E (Fédération des Conseils de Parents d’Élèves) de l’Yonne, que j’ai rencontré pour la première fois Bernard Moraine. L’association des Parents d’élèves l’avait sollicité pour animer une soirée de théâtre interactif organisée dans les salons de la mairie de Joigny avec la compagnie Le Sablier venue de Dijon. Des années plus tard, en 2016, nous nous retrouverons pour organiser ensemble la première commémoration de l’abolition de l’esclavage en partenariat avec cette municipalité de l’Yonne. Et c’était lui le maire de la commune ayant accepté la main tendue de l’association LA FRANCE NOIRE pour mieux faire connaître la contribution des Noirs à l’Histoire de France à travers cette cérémonie nationale !

          Tous les ans, nous avions rendez-vous pour préparer cette cérémonie à laquelle il tenait à associer toutes les voix humanistes – françaises et étrangères – qui faisaient partie de son imaginaire de militant et aussi de son affection personnelle. Je sais par exemple qu’il avait une grande admiration pour Christiane Taubira.

          C’est donc grâce à Bernard Moraine que LA FRANCE NOIRE s’est peu à peu enracinée dans la cité jovinienne pour devenir une interlocutrice visible. ET grâce à la confiance générée en notre association par cette relation avec la municipalité qu’il dirigeait, LA FRANCE NOIRE a eu le courage d’affronter les adversités qui ne manquaient pas.

          Mais si j’admirais Bernard, c’était surtout pour son sens de la réalité de la société française. Il lisait cette réalité à travers la ville de Joigny par rapport au quartier de La Madeleine et tout ce qui lui était rattaché – y compris les deux grands établissements publics que sont le collège et le lycée. Quartier voué au mépris, La Madeleine répondait aux échéances électorales de la République par le mépris ! Quand on ne compte pas, on ne vote pas ! Quelques malins comptent d’ailleurs sur cette désaffection des méprisés pour prospérer politiquement. Habitant de ce quartier, il avait compris que si celles et ceux qui y vivaient se levaient pour exprimer leurs sentiments dans les urnes, il avait toutes les chances d’obtenir le mandat de ses concitoyens. C’est ce qu’il fit et c’est ainsi il devint le maire de la commune à laquelle il communiqua sa jovialité qui était très appréciée. Au terme de ses deux mandats, les inégalités alors criantes entre le centre et la périphérie de Joigny se sont considérablement estompées. Voilà une preuve visible de son combat pour l’égalité – même si celle-ci demeure toujours relative.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE à la découverte du Paris noir avec la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (le 28 octobre 2025)

En attendant notre projet de groupe permettant à un grand nombre des membres de notre association de découvrir le PARIS NOIR, c’est notre coprésidente, Françoise Roure, qui a eu le plaisir de faire ce circuit à l’invitation de la F.M.E. Elle nous parle aussi de la réunion qui a suivi cette balade.

          La Fondation pour la mémoire de l’esclavage a invité les associations amies à découvrir Paris sous un angle nouveau : le Paris Noir.

          A l’origine de cette expérience Kévi Donat, guide d’origine martiniquaise, témoigne que les touristes étrangers sont souvent surpris par la diversité qu’ils rencontrent au cœur de Paris, d’où la création de circuits de visites avec le parti pris de présenter les monuments et quartiers de Paris, et plus précisément des Ve et VIe arrondissements, qui permettent de parler du passé colonial de la France et de l’importance de la capitale comme lieu de rencontre des artistes ou intellectuels noirs venus des Outres Mers, mais aussi des États-Unis ou d’ailleurs.

          Notre circuit démarre devant le Panthéon, avec le panthéonisé Alexandre Dumas, dont la grand-mère paternelle était haïtienne. Dans le film intitulé ‘L’autre Dumas’ sorti en 2010, ses origines ne sont pas évoquées ; comme elles sont peu connues du grand public. Ce film est d’ailleurs axé sur Auguste Maquet, son collaborateur qualifié de ‘nègre littéraire’ (en anglais on parle de ghost writer, la comparaison est intéressante !). C’est d’ailleurs l’occasion pour notre guide d’indiquer la bataille menée pour imposer le terme de prête-plume à la place du mot nègre, cette utilisation datant du XVIIIe siècle et faisant référence à l’exploitation des populations noires d’Afrique. Elle fut d’ailleurs popularisée dans un pamphlet raciste visant ce même Alexandre Dumas.

Peu d’autres personnalités noires sont au Panthéon.

Félix Eboué, petit-fils d’un couple né dans l’esclavage, partisan de De Gaulle pour une France Libre face au régime de Vichy. Il est le premier homme noir présent au Panthéon.

Joséphine Baker, espionne pour la France Libre dans les années 1940, elle s’est battue toute sa vie contre le racisme et les discriminations.

D’autres ont leur nom gravé sur des plaques installées au sein du Panthéon : Louis Delgrès, Toussaint Louverture, Aimé Césaire.

          Après le Panthéon, direction le Jardin des plantes pour découvrir ‘Le Cri, l’Écrit’ une sculpture commémorant l’abolition de l’esclavage. Cette œuvre de Fabrice Hyber est constituée de 3 maillons de chaîne, le premier, à moitié enfoui dans le sol, représente les racines, le deuxième, fermé et entier, illustre l’esclavage, et le troisième, ouvert, commémore l’abolition de l’esclavage.

          Un endroit idéal pour revenir sur l’histoire de l’abolition de l’esclavage, et pour évoquer la marche des 150 ans de l’abolition de l’esclavage en 1998. La loi Taubira sera promulguée 3 ans plus tard.

Kévi insiste sur la rupture que représente cette marche. Les générations précédentes voulaient devenir des Français comme les autres, durant cette marche les manifestants brandissent des panneaux soulignant l’histoire de leurs ancêtres « Descendants d’esclaves et fiers de nos aïeux ! ».

          Entre nous, un débat s’installe sur l’importance de l’enseignement, de la formation. Le représentant d’une association déplore que l’histoire ne soit pas toujours enseignée de la même manière, et prend l’exemple d’Haïti, dont il est question dans les manuels scolaires des lycées professionnels, mais pas dans ceux des lycées d’enseignement général, fréquentés par nos dirigeants de demain.

          A quelques pas de cette sculpture se trouve notre prochaine étape : le Sénat, décor idéal pour évoquer le destin de Gaston Monnerville, grand oublié de la République. Cet homme né en Guyane, dont les grands-parents antillais ont connu l’esclavage, aurait pu devenir le premier président noir de la République Française. Pendant plus de 20 ans, il fut président du Conseil de la République puis du Sénat. Élève brillant, avocat, homme politique aux multiples mandats, résistant, Gaston Monnerville, au CV impressionnant, est pourtant méconnu des Français. Opposé à la présidentialisation du régime, il s’attire l’hostilité du général de Gaulle à la fin des années soixante. Ceci-ci explique-t-il cela ?

          Sur le chemin de la Sorbonne, notre groupe empreinte la rue Monsieur le Prince pour découvrir une plaque sur la façade d’un immeuble où vécu l’écrivain américain Richard Wright entre 1948 et 1959. A cette époque, il fuit les USA, la ségrégation et le maccarthysme pour s’installer en France où il peut vivre et exprimer ses idées librement. Il est accueilli par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans ce quartier latin.

D’autres auteurs américains ont suivi son chemin, comme James Baldwin, mais dans des conditions moins confortables, ou Chester Himes.

En poursuivant dans la rue Monsieur le Prince, nous passons devant une plaque à la mémoire de Malik Oussekine…

          L’arrivée place de la Sorbonne est l’occasion d’évoquer le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne, organisé en 1956 par la revue Présence Africaine autour d’intellectuels noirs venus du monde entier. Présence Africaine c’est aussi le nom d’une libraire créée dans les années soixante dans la même mouvance, à deux pas de là, rue des écoles.

          La Sorbonne permet d’évoquer l’importance des femmes dans les mouvements intellectuels parisiens, comme les sœurs Nardal qui facilitent les rencontres entre les intellectuels et les artistes noirs présents à Paris. Elles ont en partie inspiré le courant littéraire de la négritude. Paulette Nardal, la plus connue, fut la première femme noire à étudier à la Sorbonne.

          Suzanne Lacascale a elle aussi étudié à la Sorbonne. Son grand-père paternel était un esclave guadeloupéen affranchi en 1838. Première femme de couleur à obtenir le baccalauréat en 1904, elle est aussi l’une des premières femmes non blanches à publier un livre en France.

          Ainsi s’achève ce circuit, après avoir également évoqué Suzanne Césaire qui était bien plus que ‘la femme de’, et Frantz Fanon, auteur d’un ouvrage visionnaire « Peau noire, masques blancs » où il questionne les notions d’identité, d’assimilation, de racisme à l’encontre des personnes noires, à travers son expérience d’Antillais installé dans l’Hexagone.

Françoise ROURE

Infos pratiques

3 circuits différents sont proposés dans Paris, autour des Ve et VIe arrondissements.

Devis à demander. Ordre de grandeur : pour 25 personnes 500€, 20€ par personne.

Les contacter via leparisnoir@gmail.com

Ne pas hésiter à dire qu’on fait partie des associations amis de la FME

Kévi Donat vient de sortir un livre sur le Paris Noir : À la découverte du Paris noir – Balade au cœur de l’histoire noire de la Ville lumière

Réunion suite à la balade Paris Noir

-Thème de l’année 2026 : les 25 ans de la loi Taubira

-Volonté de la FME de donner en 2026 une dimension internationale aux cérémonies de commémoration de l’abolition de l’esclavage.

-Rappel des 3 axes de la FME : histoire, culture, citoyenneté.

-Beaucoup de réponses aux appels à projet, ne peuvent pas aider à la hauteur des demandes, aimeraient faire plus.

-Rappel sur l’exposition : c’est notre histoire

  1. panneaux en 4 thèmes

1) La France et la naissance de l’esclavage colonial

2) L’apogée du système esclavagiste au 18ème siècle

  1. L’explosion du système et les abolitions

  2. Après l’abolition : héritages et mémoires de l’esclavage

-Communication sur l’exposition consacrée à 20 figures résistantes contre l’esclavage

10 femmes et 10 hommes

Exposition installée dans les gares fin 2024. Désormais en format portable, visuels disponibles pour impression si besoin, accompagnés d’un livret pédagogique et des vidéos.

https://www.vousnousils.fr/esclavage-expo

-Tour de table avec les projets pour 2026

LA FRANCE NOIRE invitée aux 2es Rencontres régionales de la lutte contre les discriminations par l’éducation à la citoyenneté mondiale

          Le jeudi 11 décembre 2025, le réseau régional multi-acteurs Bourgogne-Franche-Comté international (BFC International) a réuni plus de quatre-vingts personnes autour des moyens de lutter contre les discriminations. En effet, à travers la participation d’acteurs associatifs, d’élus et de représentants d’institutions qui réfléchissent et agissent sur le terrain, BFC International a voulu cette rencontre pour « favoriser un dialogue multi-acteurs et un partage de connaissances au service de l’intérêt général ». Avoir connaissance de ce qui se fait dans notre région en matière de lutte contre les discriminations, contre le racisme, mais aussi des moyens mis en oeuvre pour aider les démunis à connaître leur droit pour mieux se défendre est absolument nécessaire quand on est soucieux de la consolidation du vivre-ensemble et de la cohésion sociale.

          C’est notre ami Yves Gaucher (président de Lacim du sénonais) qui a délivré le mot de bienvenue aux participants en sa qualité d’administrateur de BFC International. Ce fut un réal plaisir de retrouver les ami(e)s de l’Yonne : outre Yves et Marie-Thérèse Gaucher, Sophie Montagne représentait l’association cézycoise Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD). Je profite de l’occasion pour les remercier d’avoir aidé à la désinstallation de l’exposition.        La France noire a été sollicitée par BFC international pour présenter son exposition « L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noire dans l’histoire de l’humanité » avec à l’appui deux conférences. Nous sommes très reconnaissants à ce réseau régional pour avoir permis à notre exposition de rencontrer pour la première fois un public d’adultes. L’attention accordée aux panneaux présentés et les nombreuses photos prises par les participants témoignent du succès rencontré par notre travail. Quant au conférencier, il a été vivement félicité par de nombreux participants et pourrait même être invité par la ville de Besançon l’année prochaine.

Raphaël ADJOBI

RETOUR AU COLLÈGE PIERRE-AUGUSTE RENOIR À FERRIÈRES-EN-GÂTINAIS (45)

          Du lundi 24 au vendredi 28 novembre 2025, La France noire a été accueillie au collège Pierre-Auguste Renoir à Ferrières-en-Gâtinais (45 – Loiret), pour 10 heures de conférence sur notre exposition L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité. Et cela grâce à l’intérêt que notre collègue Eva Fakam porte aux thématiques qui, par leur vue sortant de l’ordinaire, dynamisent quelque peu notre système d’enseignement et permettent aux jeunes de jeter un regard analytique sur la société qui les entoure.

          Ce sont les classes de 5e à la 3e qui ont participé à cette rencontre avec le conférencier. Celui-ci retient que plus que partout ailleurs les élèves ont été très nombreux à venir personnellement lui témoigner leur reconnaissance non seulement pour la qualité de l’exposition mais aussi pour la justesse de ses explications. Très émouvant d’entendre les jeunes argumenter leur sentiment personnel ! Et notre collègue Eva Fakam ayant initié ce retour de notre association à Pierre-Auguste Renoir – qui avait reçu durant quatre années consécutives notre exposition sur l’esclavage – de nous écrire ces mots : « L’exposition a été très bien reçue par les élèves et j’espère qu’elle les conduira doucement mais sûrement à avoir une attitude plus respectueuse envers les différences ».

          Pour sa part, La France noire est très heureuse de constater qu’il y a des enseignant(e)s conscient(e)s des conséquences actuelles de la gestion racialiste du passé que nous avons en commun par les pseudo-scientifiques européens du XIXe et du XXe siècle et qui jugent nécessaire de réagir : permettre aux jeunes générations d’être confrontées à l’ampleur du travail de déconstruction des préjugés qui les attend s’ils veulent vivre dans un monde plus juste et plus respectueux des différences.

Raphaël ADJOBI

VERDICT DU PROCÈS DES 11 MARTINIQUAIS impliqués dans le déboulonnage de 3 statues de l’époque esclavagiste et coloniale

          Deux dates à retenir, et un verdict qui honore la Justice ! 22 mai 2020, jour historique où les trois statues de l’époque esclavagiste et coloniale sont tombées en Martinique. 17 novembre 2025, jour du jugement des 11 personnes impliquées dans le déboulonnage de ces effigies. Verdict du tribunal correctionnel : 9 des prévenus sont relaxés ; 2 sont condamnés mais dispensés de peine. En d’autres termes, les 11 prévenus sont ressortis du tribunal sans condamnation effective.

          Ce verdict dit clairement que « les citoyens ont le droit à la désobéissance civile », le droit de défendre une cause qui agite le débat public, le droit d’avoir une position, une posture qui peut ne pas plaire au pouvoir en place, et cela sans tomber sous le coup de la loi – surtout quand les idées exprimées sont anticoloniales et antiesclavagistes. Selon le tribunal, « condamner un tel acte – qui est évidemment un acte politique (ne portant pas atteinte à la vie, à l’honneur, à la dignité de quiconque) serait une ingérence disproportionnée dans l’exercice de la liberté d’expression », a souligné l’un des avocats. Retenons donc que la Justice refuse de se mêler du débat politique, parce que le déboulonnage des trois statues était un acte politique commis dans le cadre d’un débat politique pour attirer l’attention de l’État et des citoyens !

          Tous les Français doivent retenir que le déboulonnage des statues de Victor Schoelcher, de Joséphine de Beauharnais, et de Pierre B. d’Esnambuc souligne la légitimité du débat sur la place des symboles de l’époque coloniale et esclavagiste qui polluent nos espaces publics. Surtout quand celles et ceux qui les défendent ignorent totalement comment les statues et les noms de rues se sont répandus dans ces espaces.

          Selon nous, ce verdict du tribunal de Fort-de-France est très réconfortant parce qu’il nous dit que la Justice de notre pays refuse d’être la caisse de résonance de ceux qui détiennent les pouvoirs et l’argent et qui croient que la raison est forcément de leur côté. On peut d’ailleurs se demander dans cette affaire qui a déposé la plainte ? Qui s’est déclaré propriétaire de ces statues pour demander justice ? Qui s’est senti offensé, blessé, insulté au point de porter plainte ? Si l’État veut honorer des hommes et des femmes qu’il juge dignes de l’estime de la majorité des citoyens, il dispose du Panthéon pour cela. S’il s’agit des descendants des esclavagistes qui s’accrocheraient à ces vestiges du passé, qu’ils sachent qu’il ne leur est pas interdit de les posséder dans leurs cercles privés. L’espace public n’est nullement le lieu d’exprimer sa volonté de puissance ou celle de ses aïeux par rapport à ceux d’autres compatriotes ! Attitude tout à fait malsaine. C’est pourquoi nous pouvons être pleinement d’accord avec cette jeune Martiniquaise qui dit que ce verdict va dans le sens du mieux vivre ensemble, car il n’est pas épanouissant et il n’est pas juste de grandir « entourés de symboles insultants ». Que le lecteur retienne cela ! Ces paroles nous emmènent à paraphraser celles d’un personnage de Sourires de loup de Zadie Smith à l’attention de cette catégorie de citoyens accrochés aux effigies de leurs aïeux qu’ils savent pourtant insultantes pour leurs compatriotes noirs :

est-ce que c’est vraiment aussi compliqué que ça, est-il vraiment impensable que Noirs et Blancs, coincés sur ces multiples territoires dispersés sur plusieurs océans et plusieurs continents qui constituent la France d’aujourd’hui, nous ne puissions parvenir à nous traiter les uns les autres comme des citoyens français aspirant aux mêmes idéaux comme lorsque nos aïeux combattaient côte à côte le même ennemi ?

Raphaël ADJOBI

JAMES (de Percival Everett)

          Le souvenir de l’esclavage continue de hanter les mémoires des Afro-américains qui en trouvent l’expression à travers la littérature. C’est ainsi que le prix Pulitzer 2025 de la fiction a été attribué au roman James de Percival Everett, roman dont le thème principal est l’esclavage. Il s’agit d’une réécriture du roman de Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn, mais racontée d’après le point de vue de l’esclave, Jim, à la première personne.

          Lorsque Sadie, l’épouse de Jim, surprend une conversation selon laquelle Miss Watson, la « missa » de son mari, a le projet de le vendre à la Nouvelle Orléans, elle l’en informe. Sans hésiter, Jim décide de s’enfuir dans le nord afin de gagner suffisamment d’argent pour racheter sa femme et sa fille Lizzie. Jim devient donc un esclave fugitif avec toutes les conséquences qui en découlent. Il se réfugie d’abord sur une île où le hasard fait qu’il retrouve un jeune garçon fuyant la violence et l’alcoolisme de son père , Huck qu’il connaît très bien. S’ensuit alors un récit émaillé de nombreuses péripéties et des rebondissements parfois à la limite du crédible. Mais le lecteur est emporté par ce récit d’aventures et par la leçon d’histoire qu’il nous donne : la vie des esclaves à la veille de la guerre de Sécession, la violence permanente qui les maintient dans un état où ils peuvent être fouettés, battus, pendus pour des prétextes plus ou moins futiles, comme le vol d’un crayon, et les femmes violées sans possibilité de se défendre.

          En prélude du roman, quatre chansons extraites du carnet de Daniel Decatur Emmet nous rappelle que ce compositeur américain est le fondateur de la première troupe de blackface.

          Le personnage éponyme Jim/James, comme cette double identité, parle un double langage « petit nègre » pour les blancs et le langage « blanc » qu’il feint d’ignorer mais qu’il utilise avec ses compagnons d’infortune. Il l’enseigne aussi à leurs enfants : on « gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent », et ce qu’ils veulent « c’est un être inférieur à fouler au pied ». Aussi le décalage est constant entre ce qu’il montre aux Blancs et ce qu’il est réellement : un homme qui sait lire et écrire, deux interdictions fondamentales qui pesaient sur les populations noires esclavagisées, et convoquer des philosophes comme Voltaire ou Alan Locke, qu’il a pu lire en cachette et dont les livres l’accompagnent dans sa fuite.

          Au fond même de cette situation sans issue, la détermination de James à libérer sa femme et sa fille reste inébranlable malgré les obstacles rencontrés comme la nature hostile, un fleuve Mississipi immense, dangereux mais prodigue en poissons-chats, et des personnes bonnes ou mauvaises mais dont il faut toujours se méfier. Dans cette histoire terrible, haletante, surgit parfois des pointes d’humour et on ne sait plus qui est vraiment noir ou vraiment blanc, les différences de couleur de peau s’effacent devant l’humanité ou l’inhumanité des situations ou des êtres.

          Un beau roman qui se lit d’une traite et une belle idée de cadeau de Noël.

Annie BIARD

Titre : James, 288 pages

Auteur : Percival Everett

Éditeur : Éditions de l’Olivier, 2025