
Auteur : lafrancenoire
L’ANCÊTRE NOIR DE CHARLOT : Bert Williams ou l’autre Chaplin (par Chloé Delos-Eray)
Les légendes ont la vie dure, mais la vérité finit toujours par les rattraper. Sans les évincer de leur piédestal, la vérité s’installe dans le présent et change notre regard non seulement sur les légendes mais nous aide aussi à réfléchir sur la fabrique de l’histoire. Elvis Presley est vu différemment depuis que Sister Resetta Tharpe est reconnue l’inventrice du Rock’n’Roll (Jean Buzelin vient de lui consacrer un livre). Voici une nouvelle vérité : la figure légendaire de Charlot a un ancêtre noir !
Un article de Chloé Delos-Eray / Télérama n° 3940 du 16/07/25
« Il n’y a pas de Charlie Chapelin sans Bert Williams », assène le réalisateur Justin Simien dans la série documentaire Hollywood Black, encore inédite en France.
Né en 1874 aux Bahamas, Williams compte parmi les étoiles noires éclipsées de l’usine à rêves, de celles qui en ont pourtant posé les jalons. Il arrive sur le devant d’une scène américaine prise d’assaut par les minstrels shows – ces pièces post-lois Jim Crow, véhiculant une kyrielle d’archétypes racistes. Du premier spectacle noir de Broadway (In Dahomey) qu’il cocrée en 1903 à la scène des Ziegfeld Follies, dont il rejoint la troupe au début des années 1910, en passant par le succès du morceau Nobody (1905), il tire son épingle du jeu grâce à un personnage de vagabond malchanceux qui apporte un peu d’universalisme à ces poncifs ségrégationnistes.
Une silhouette qui n’est pas sans rappeler celle qui fera le triomphe de Charlie Chapelin à partir de 1914 et la sortie de Charlot est content de lui. Si Bert Williams est, de son côté et malgré sa complexion, forcé de se noircir le visage au liège pour ne pas « troubler » les publics blancs, la ressemblance est là. Couvre-chef en équilibre sur la tête, queue-de-pie mal taillée et la démarche chaloupée… Le coon (nom dépréciatif donné à cet archétype noir des minstrels shows) de William et le clochard de Chaplin sont deux clowns tristes faits du même bois.
Gauches, débrouillards, candides, ils sont aussi romantiques – en 1913 dans le projet avorté Lime Klin Field Day pour l’un, en 1914 dans Charlot rival d’amour pour l’autre – et de mauvaise foi parfois, comme lorsqu’il s’agit de jouer aux cartes, dans Natural Gambler (1916) pour Williams et pour Chaplin dans l’Emigrant (1917).
Les deux zouaves vont dans la vie avec le même émerveillement, la même mélancolie. On décrit Williams comme « l’homme le plus drôle qu’[on ait] jamais vu, et le plus triste qu’[on ait] jamais connu ». Les grimaces dissimulent souvent un grand sérieux. Qu’il s’agisse de sacrifier son visage au black face pour le bien de la communauté noire ou d’être poussé loin des rivages de son pays par une vague maccarthyste…
Chloé Delos-Eray
La MISSION DAKAR – DJIBOUTI (1931 – 1933) déconstruite par des contre-enquêtes
A l’ère des programmes de restitution des biens acquis par la France sur les territoires qui constituaient son empire colonial, l’exposition « Mission DAKAR – DJIBOUTI Contre-enquêtes » que propose le Musée du quai Branly – Jacques Chirac offre une belle occasion au public d’avoir une idée plus précise de ce qui fait débat aujourd’hui et empoisonne les relations entre notre pays et les peuples de certaines contrées du monde.
La « mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti », partie en mai 1931 et rentrée en février 1933, fut parmi toutes les missions la plus médiatisée à son époque et la plus étudiée depuis 1980. Elle a sans doute marqué les esprits plus que tout autre du fait que Michel Leiris, l’un des onze membres de cette expédition dirigée par l’ethnologue Marcel Griaule, a publié dès 1934 son journal personnel intitulé L’Afrique fantôme, dans lequel il jette le doute sur les conditions d’enquête et d’acquisition des objets et qualifie même de « rapt » le vol des objets rituels en pays dogon. Il convient de signaler aussi que certains membres de l’expédition ont démissionné. Sans doute rebutés par le mode opératoire de la mission. En effet, outre « les dons issus de saisies militaires ou coloniales », les vols étaient réalisés par « réquisitions sous la menace ou prélèvements furtifs et clandestins dans les cavernes ou les sanctuaires ».
« Je suis d’avis qu’il faut tout raconter » (Michel Leiris)
Et c’est justement pour avoir une idée assez claire de la présence dans nos musées de certains objets qui semblent de toute évidence attachés à la spiritualité des populations, à des pratiques médicales, à la chefferie ou à la royauté que des chercheurs de ce XXIe siècle (Français et Africains) sont partis sur les traces des membres de cette mission qui a traversé l’Afrique d’ouest en est en vingt mois. Bien sûr, les membres des contre-enquêtes n’ont pas parcouru les quatorze pays africains (tous alors sous domination française, sauf l’Ethiopie), ils n’ont pas non plus situé géographiquement les 3 600 objets prélevés, les 370 manuscrits, ni les 70 ossements humains ; mais la confrontation de quelques images des objets avec les populations des lieux choisis a permis des témoignages éloquents et parfois bouleversants. Preuve que le passé est encore vivant.
Signalons un autre aspect de de ces contre-enquêtes : l’invisibilisation des femmes et des acteurs locaux de la mission Dakar-Djibouti qui n’apparaissent pas dans les témoignages officiels mais sont bien présents dans les archives. La scientifique Deborah Lifchitz, née en 1907 à Varsovie (Pologne), est la première ethnologue formée en France à contribuer à une expédition collective. Titulaire d’un brevet en langue abyssine, sa présence en Éthiopie fut précieuse. Quant aux nombreux acteurs locaux, il est désormais connu que sans eux – en Afrique ou ailleurs – aucune mission européenne n’aurait obtenu le succès escompté. Ils encourent les plus grands risques. Je ne peux m’empêcher de parler ici du sort infligé à ce jeune écolier malien de 13 ans qui devient l’informateur de la mission Dakar-Djibouti sur de nombreuses pratiques locales. Le chef de l’expédition, Marcel Griaule, « séduit par sa vivacité et sa sincérité, décide de poursuivre la mission avec lui, malgré l’opposition de son père, dans le but de l’utiliser comme interprète et le former à l’ethnographie durant le voyage. Son aventure s’arrête au Cameroun où il est licencié » … Tout le monde devine que cet enfant a été à jamais perdu pour ses parents.
L’exposition sur les contre-enquêtes de la mission Dakar-Djibouti se poursuit jusqu’au 14 septembre 2025 au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Ne manquez surtout pas le visionnage des courtes vidéos très instructives qui la structurent comme pour marquer les étapes significatives du parcours des chercheurs et les analyses qu’ils en tirent.
Raphaël ADJOBI
CERCLE CONDORCET DU SÉNONAIS (CCS) : conférence – débat autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE
Le Cercle Condorcet est un ensemble d’associations implantées sur tout le territoire français et dans un certain nombre de pays étrangers. Fidèle à l’esprit de la Ligue française de l’enseignement (et de l’éducation permanente) qui a porté ce groupement d’associations sur les fonts baptismaux en 1987, le Cercle Condorcet du Sénonais (CCS) promeut l’esprit critique permettant de combattre la désinformation ; et dans la pratique, afin que ce projet soit visible pour toutes et pour tous, il tient à « donner aux citoyens l’occasion de se réunir afin d’affiner leur réflexion et jouer pleinement leur rôle dans le débat public, pour une démocratie enrichie et renouvelée » (Wikipédia). Et c’est justement là que ce projet rencontre celui de la collection Questions contemporaines des Éditions l’Harmattan qui a choisi de publier le dernier essai de Raphaël ADJOBI, fondateur et coprésident de l’association La France noire. Dirigée par le trio formé par les universitaires Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Denis Rolland, cette collection a un objectif clair : « offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective ». L’association La France noire profite de la rencontre de ces deux idéaux pour s’exprimer publiquement hors du circuit scolaire (collèges et lycées) où elle évolue depuis huit ans ! Rendez-vous donc à SENS (89) le mercredi 24 septembre à 18h30 autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE avec Raphaël ADJOBI.
UN DÉPUTÉ GUYANAIS INTERROGE LA CONSCIENCE DES FRANҪAIS sur la restitution des ossements des colonisés
Nous savons tous que la violence est la marque commune à toutes les colonisations ; avec parfois des spécificités. Et parmi les spécificités, la décapitation des colonisés fut significative dans les pratiques des Européens. Les milliers de crânes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme en témoignent. Le 7 juillet 2025, à l’Assemblée nationale, lors du débat sur la restitution par la France du Tambour parleur Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire, les députés Jean-Victor Castor (Guyane) et Frédéric Maillot (Réunion) ont marqué les esprits en revenant sur cette marque du passé qui demeure vive dans l’actualité de certains de nos compatriotes. En effet, las des tergiversations de l’Assemblée nationale autour de la demande de restitution de 6 corps de leurs ancêtres formulée par les autochtones de la Guyane, Monsieur Jean-Victor Castor a pris la parole en leur deux noms pour interroger la conscience de leurs collègues, et à travers eux nous tous qui jurons la main sur le cœur que nos élus nous représentent et expriment donc nos volontés ; alors même que nous savons très bien que nous ignorons très souvent de quoi il est question dans les débats du simple fait que nos élus ne viennent jamais devant nous pour un compte rendu de leur mandat ! Lisez donc ce texte en imaginant que ce député guyanais s’adressait à vous comme à chacun de ses collègues.
Raphaël ADJOBI
LES MOTS DU DÉPUTÉ JEAN-VICTOR CASTOR
« La violence de la colonisation, nous la connaissons, nous, en Guyane. Et donc je sens ce lien avec les peuples d’Afrique, les peuples d’Asie, tous ces peuples qui ont été colonisés par l’Occident.
La violence dont on parle, c’est une violence qui, pour la Guyane, part de la Terra Nullius (« terre de personne »)*. La Terra Nullius, ce sont ces colons Jésuites qui sont arrivés et qui ont dit : “quand nous sommes arrivés, il n’y avait personne ; et les terres étaient en friche”. Le résultat est qu’aujourd’hui, chez nous en Guyane, c’est un préfet qui décide à qui il attribue les terres, y compris aux peuples autochtones ! [Et pourtant] Il y a eu un génocide. Des centaines et des centaines de milliers d’autochtones ont été massacrés. […] Et aujourd’hui, ils réclament la restitution de six corps, six restes humains.
Chers collègues, il y a une proposition de loi qui est là, qui traîne dans les coulisses […], une loi cadre qui propose la restitution pour nos pays colonisés encore : Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie, Nouvelle Calédonie… Et ce texte n’arrive pas à avoir l’aval des groupes politiques pour qu’il puisse passer… pour qu’il puisse être proposé à l’Assemblée.
Du coup, nous on se réfugie dans le texte de Madame Dessaly, au Sénat, pour qu’on ait une loi d’espèce spécifique à la Guyane, alors qu’il s’agit de centaines et de centaines de restes humains. Je vous parle de restes humains, chers collègues. C’est-à-dire que même rendre des corps aux communautés concernées, la France n’y arrive pas ! C’est à croire que ces corps-là sont encore considérés, en 2025, comme des objets ! … « Il faut conditionner. Il faut qu’il y ait des scientifiques qui réfléchissent aux conditions dans lesquelles la restitution va être faite ». « Collection publique ! » Mais au nom de quoi ? Et qui décide de ce principe d’imprescriptibilité ? Qui ? [Silence de mort dans l’hémicycle !] Mais dites-vous bien que ce sont des biens volés ! Ce sont des corps qui ont été volés !… Au nom de quoi [se comporte-t-on de la sorte]? De la puissance administrante ? De la puissance coloniale ? Et en 2025, on entend encore certains collègues, arriver ici, dire qu’il faut “conditionner” ! Mais les pauvres colonisés ne savent même pas ce qu’il y a dans vos musées… Dans l’inventaire, il n’y a pas de transparence. C’est l’opacité ! On demande quoi, si on ne sait pas ce qu’il y a ?
Rappel de l’histoire aux oublieux !
Mais quand les nazis ont envahi la France, ils ont récupéré des dizaines et des dizaines d’œuvres d’art. Et qu’est-ce que la France a fait ? Elle a réclamé, à juste titre, que tous ces biens reviennent à la nation française. Chers collègues, c’est vrai ou c’est faux ? [Silence de mort]. [Et cela] Au nom de quoi ? Au nom tout simplement [du fait] que ce sont nos biens, à nous.
Je suis en difficulté moi, ici, dans cette assemblée, à entendre encore en 2025 ces réticences. Entre les discours et les actes, il y a un écart énorme. Qu’est-ce qu’on fait de ces personnes, de ces Kali’na ? Depuis cent trente-deux ans qu’ils sont dans les musées, ici. [Qu’est-ce qu’on fait de] tous ces restes humains qui ne sont même pas connus des communautés autochtones de chacun de nos pays ? [Le député dénonce les remises à plus tard dues à la manipulation par les députés des termes PPL (proposition de loi) et PJL (projet de loi)] … En fait tout est bloqué. Je vous invite à choisir le bon véhicule législatif rapidement, parce qu’en Guyane on ne peut plus attendre. Il faut cesser le double langage !».
Jean-Victor Castor
*. La Terra Nullius, la bulle du pape Urbain II (fin XIe siècle), promulguée lors du premier appel à la croisade désigne comme « terre de personne » celle qui n’est occupée par aucun roi chrétien (souvent traduite par « terre inhabitée ») ; elle peut donc être conquise par un roi chrétien contribuant ainsi à l’expansion de la chrétienté (Aurélia Michel – Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020). Retenez donc que quand dans les écrits de notre époque certains disent que tel ou tel territoire était inhabité au moment de l’arrivée des Européens, cela n’est absolument pas vrai ou presque toujours faux. C’est un principe institué et répété de génération en génération clamant que le territoire sur lequel on met le pied n’est pas chrétien.
LES SPLENDEURS DE LA FRANCE RACISTE CONTRE LES ÉLU(E)S NOIR(E)S
Chaque fois qu’un Français noir, dans l’exercice de sa fonction, fait connaître une blessure raciste venue d’un individu de la majorité blanche, partageons-la. Ne permettons pas que l’on dise, dans 20 ou 30 ans, que l’expression du racisme ne blessait personne à notre époque. Ne permettons pas que, demain, des compatriotes blancs continuent à dire avec assurance : “ On ne peut plus rien dire. On ne peut plus plaisanter”. Faisons en sorte que chacun sache que nous militons, à notre manière, pour que notre époque se distingue comme celle d’un combat collectif pour l’égalité et donc contre les ennemis de l’égalité républicaine.
Raphaël ADJOBI
VOICI LE COURRIER REҪU PAR LA VICE-PRÉSIDENTE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE D’UN CERTAIN M. JOURDAIN

Les mots de la vice-présidente
Dans la France d’aujourd’hui, les racistes expriment sans complexe leur nostalgie de l’esclavage et de la colonisation, leur haine de nos personnes et de notre réussite. Voir une femme noire au perchoir de l’assemblée, c’est voir leur hiérarchie sexiste et raciste, ainsi que leurs privilèges s’effondrer. Et ils ont la rage.
Ils croient nous humilier, nous intimider, nous faire peur. Ils se trompent.
Ce pays c’est aussi le nôtre. On est là et on y reste. Nos arrière grands-parents ont été soumis et exploités avec une violence inouïe pour en faire une « grande puissance ». Nos grands-parents se sont battus pour le libérer du nazisme. Nos parents l’ont construit. Les nôtres et nos familles le font tourner.
Tout ce qu’on a, on s’est battus pour l’arracher, et on en arrachera encore plus. Nous combattrons le racisme avec force, et pas seulement pour nous-mêmes. Pour nous faire baisser les yeux, il faudra nous les crever. Vive nous. Vive la nouvelle France !
Nadège Abomangoli (députée LFI de Seine-Saint-Denis) sur sa page X
Le Parisien (site Internet) écrit :
Celui qui se présente comme un certain « M. Jourdain » revendique son statut d’« homme blanc » ainsi que son nom de famille. Ce qui, selon ses dires, lui conférerait « plus de mérite » à occuper la vice-présidence de l’Assemblée nationale.
Sans aucune marque d’indignation ou de condamnation, le site du journal Le Parisien fait de la lettre de « M. Jourdain » un fait divers quelconque. Comme le dirait Salomé Saqué (journaliste, auteur de RÉSISTER), au nom de la neutralité, on nous livre du brut. Or, dit-elle, livrer du brut est une prise de position politique parce qu’en journalisme la neutralité n’existe pas.
De son côté, son collègue Aly DIOUARA – également député LFI – a reçu un courrier tout aussi éloquent : « T’aime pas la police. Jamais elles viendront à ton secours. Je peux me défouler tranquille et tu ne vas strictement rien faire. Juste encaisser comme ta généalogie. Voleur ! A l’époque, on t’aurait coupé les mains… ».
Comme le fait remarquer Aly Diouara, quand les gouvernants eux-mêmes voient certains de leurs compatriotes ou collègues comme des “Français de papiers”, le citoyen raciste se sent pousser des ailes pour passer à l’acte.
LE PAIN DES FRANÇAIS (Un roman de Xavier Le Clerc)
Le pain des Français est un roman autobiographique doublé d’un monologue né d’une rencontre impromptue qui plonge l’auteur dans l’histoire de l’Algérie avec la France. Quand la violence du mépris suprémaciste frappe son père sous ses yeux d’enfant et ruine plus tard son espoir d’être un Français comme les autres, le fils d’Aït-Taleb voit dans le sacrifice de ses parents le devoir de s’en sortir en prenant Ulysse pour modèle. En changeant de patronyme, il a voulu à son tour, non pas planter un pieu, « mais un crayon dans l’œil du système cyclopéen » et dire qu’il est « fier d’être le fils d’un homme sans titre venu non pas d’Ithaque mais de Kabylie ».
C’est donc sous le patronyme de Xavier Le Clerc qu’il avance parmi nous. Et, dans les sous-sols du musée de l’Homme – à la manière du prince Hamlet s’adressant au crâne du bouffon du roi – il interroge le fantôme de la petite Kabyle Zorah et montre de façon éclatante une page d’un passé commun douloureux « pour inviter l’espérance, la dignité, la fraternité, l’amitié des peuples » à notre esprit de Français d’aujourd’hui ; contrairement aux extrémistes qui croient que rouvrir les pages cachées de notre histoire c’est salir la France.
Si le nom de son héroïne – Zorah – lui est venu à l’esprit comme une chanson venue du fond des âges des montagnes de sa Kabylie natale, c’est la lecture d’un article sur les têtes coupées des colonisés entassées dans les sous-sols du musée de l’Homme qui lui donnera tout son sens. C’est en ce lieu, en effet, que des milliers de crânes indigènes reposant dans des boîtes rangées sur des étagères ont été déclarés patrimoine inaliénable de la France – restes des corps qui auraient été lavés, parfumés, recouverts ensuite de la plus belle étoffe selon les traditions de leurs terres d’origine. C’est là que des crânes, comme celui de Zohra – une enfant de sept ans – font ressurgir l’histoire de la conquête de l’Algérie puis de sa colonisation.
LES CRÂNES DES COLONISÉS NOUS PARLENT
Pour comprendre pourquoi le crâne d’une enfant subjugue l’auteur au point de lui arracher un monologue fait d’interrogations et de réflexions sur les conquêtes coloniales françaises, et particulièrement de l’Algérie, il faut se dire que ces têtes sont souvent accompagnées des noms de leur légataire, du lieu de leur prélèvement, de l’âge et du sexe de la victime, et parfois même du nom de la victime quand il s’agit d’un illustre combattant ou d’un dignitaire local. Des informations qui, selon l’auteur, rendent ces crânes vivants et leurs histoires lisibles. C’est dire que tout chercheur qui veut se donner la peine de lire l’histoire de la conquête de l’Algérie ou de toute autre contrée que la France a fait sienne à un moment ou à un autre, découvrira avec quel détachement les émissaires français pratiquaient la décapitation des colonisés non seulement pour terroriser les populations locales, mais également pour satisfaire les besoins des hommes de sciences, et parfois même pour faire plaisir à un ami, un membre de sa famille. La forme et les mensurations de chaque crâne devaient confirmer l’infériorité naturelle de l’Arabe ou du Noir.
Et même avec le temps, quand « les tirailleurs et les poilus sont devenus frères d’armes sous les orages d’acier, perdus entre les corps gisants ou malaxés dans la boue, nos sangs mêlés n’ont pas suffi hélas à conférer la citoyenneté française et le droit de vote aux indigènes… ». Pourtant, les humanistes français tels Albert Camus, Georges Clemenceau – farouchement opposé aux idéaux suprémacistes de Jules Ferry – Louis Guilloux, Victor Spielmann… « n’ont pas manqué de courage pour dénoncer ces injustices » du système colonial qui ont asphyxié les indigènes. Comme ces derniers, ils ont compris que « Quand on a longtemps vécu d’une espérance et que cette espérance a été démentie, on s’en détourne et l’on perd jusqu’au désir » (Albert Camus). Malheureusement, aujourd’hui encore, pour les suprémacistes, ces crânes indigènes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme n’évoquent pas des tragédies mais la civilisation. Voilà la triste réalité de la France de ce XXIe siècle respectueuse de ses aïeux impérialistes qui les ont déclarés propriétés inaliénables !
Quant au pain que ce boulanger de Caen a refusé de vendre à son père en éructant son mépris et sa suffisance suprémaciste – « Ici, on ne vend pas le pain des Français aux bougnoules » – Xavier Le Clerc y voit le refus de certains Français blancs de voir leur passé avec les Nord-Africains et les Noirs. Aussi invite-t-il chacun à relire l’histoire pour comprendre que « [les] pâtisseries [françaises] avaient jadis le goût de la mélasse, blanchie par les cendres produites en broyant les os calcinés de nos ancêtres […]. Que les résidus de cette maudite raffinerie servaient d’engrais, jeté à la volée avant de semer le blé. Que partout les cendres de nos squelettes ont nourri les champs » et que par conséquent « Nous sommes le pain des Français » !
Au regard de toutes ces vérités de l’histoire qui ne demandent qu’à être découvertes par tous, ce livre veut nous dire que « la colonisation trouve sa source non pas dans la haine, mais dans le poison bien plus pernicieux du profond sentiment de supériorité » auquel de nombreux compatriotes blancs tiennent encore comme à la prunelle de leurs yeux.
Raphaël ADJOBI
Titre : Le pain des Français, 134 pages.
Auteur : Xavier Le Clerc.
Editeur : Gallimard, 2025.
PENSE AUX AUTRES (un poème de Mahmoud DARWICH)
Durant l’été où l’esprit tente de s’ancrer sans savoir où exactement, c’est sans doute l’occasion de nous rappeler qu’il nous faut penser aux autres pour mieux penser à nous…
Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
Pense aux autres.
N’oublie pas le grain aux colombes.
Quand tu mènes tes guerres,
Pense aux autres.
N’oublie pas ceux qui réclament la paix.
Quand tu règles ta facture d’eau,
Pense aux autres
Qui tètent les nuages.
Quand tu rentres à la maison… ta maison,
Pense aux autres.
N’oublie pas le peuple des tentes.
Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
Pense aux autres.
Certains n’ont pas le loisir de rêver.
…………………………………………
Quand tu penses aux autres lointains,
Pense à toi, et dis-toi :
Que ne suis-je une bougie dans le noir !
Un poème de Mahmoud DARWICH
Traduction : Elias SANBAR
RÉSISTER aux idées de l’extrême droite (par Salomé Saqué) / analyse de Raphaël ADJOBI
Si la première partie de ce livre peut paraître une redite pour le lecteur au fait de l’histoire de l’extrême droite française, certains rappels sont nécessaires pour bien comprendre la réalité d’aujourd’hui. Quant à la deuxième partie, elle est magnifique grâce à l’excellente réflexion de l’autrice sur le climat qu’ont réussi a créer ceux qui rejettent la diversité culturelle de notre pays en maniant à grands cris des formules terrifiantes ; une réflexion qui est une invitation à l’introspection pour réagir vite face aux discours de l’extrême droite que certains tiennent pour des vérités mais qui ne le sont pas.
Résister, aujourd’hui
Salomé Saqué veut nous faire comprendre de manière claire qu’un pays ne peut à la fois affirmer être contre le racisme et tolérer l’expression publique du racisme sous le prétexte de la neutralité ou de la liberté d’expression. Aucune société ne peut affirmer, sans être hypocrite et mensongère, qu’un propos raciste est à la fois un délit et une liberté d’expression.
Ce livre est donc un réquisitoire excellemment argumenté contre le RN, et aussi contre celles de nos autorités politiques qui réclament et obtiennent des lois répressives visant certaines populations françaises tout en tolérant les propos outrageants voire insultants de l’union sacrée de la droite dite républicaine et de l’extrême droite (1) à leur encontre. C’est en réalité cette tolérance extraordinaire dont jouissent les discours et les idéaux du RN, clairement antirépublicains, qui menacent la démocratie et la cohésion sociale. « Une tolérance sans limites – dit Karl Popper, que cite Salomé Saqué – ne peut que mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons une tolérance sans limites même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas préparés à défendre une société tolérante contre l’assaut des intolérants, alors les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance ». En d’autres termes, nos autorités et nos institutions ne peuvent souffrir les intolérants sans participer à la ruine de la République et de la démocratie.
Sur ce principe qui est une base vitale pour la société, les journalistes et les intellectuels ne peuvent pas non plus se cacher derrière une prétendue neutralité ou impartialité pour ne pas défendre les valeurs énoncées par la République. C’est pourquoi Salomé Saqué assure franchement que « la neutralité journalistique est un mythe, une illusion ». Elle voit même dans l’enseignement au métier de journaliste que les formules « ne pas prendre parti », « adopter une approche objective » sont des mensonges récurrents. Car, dit-elle, personne ne peut « gommer […] son vécu personnel, son éducation, son expérience. […]Nous avons des idées, des convictions, des préjugés et, s’il est vrai qu’il nous faut penser contre nous-mêmes, nous ne pouvons pas faire comme si notre “je” n’existait pas ». Et elle sait par expérience que « être journaliste, c’est par définition passer sa journée à faire des choix » : choisir entre tel ou tel sujet, entre tel ou tel angle de vue, choisir de se taire ou de réagir quand les valeurs communes sont piétinées ou menacées par ceux qui nous gouvernent ou qui veulent nous gouverner. Aussi, conclut-elle, le journaliste qui donne la parole à l’extrême droite pour déverser son venin sur une catégorie de la population au nom de la pluralité et de l’objectivité exprime un engagement politique ; de même, celui qui ne donne pas de tribune directe à l’extrême droite, mais enquête sur elle et encadre sa parole exprime un engagement politique. L’autrice relève d’ailleurs que nos voisins belges du côté Wallon sachant cela, leurs médias se sont engagés à « ne pas offrir de tribune directe aux partis prônant des idées racistes ou discriminatoires ». En d’autres termes, « pour ces partis, pas de direct, la diffusion (de leurs propos) se fait en différé afin de laisser le temps aux journalistes d’analyser, de réfléchir… », de passer l’entretien enregistré au tamis des valeurs anti-raciales et anti-discriminatoires.
Si ce « cordon sanitaire » est impossible à mettre en place en France, parce que le mal est trop avancé dans le corps politique et social, il reste l’engagement de chacun à défendre les valeurs de fraternité et d’humanité. « Car, dit-elle avec conviction, c’est notre avenir individuel et collectif qui est en jeu, voire notre survie lorsqu’on appartient aux minorités directement visées par l’extrême droite ». Il faut résister à la culture que veut nous imposer l’extrême droite en s’engageant dans les mouvements associatifs permettant de « bâtir un sentiment d’appartenance et de solidarité », lance-t-elle. Il faut résister en créant de nouveaux récits qui touchent la diversité de la France et font évoluer les mentalités. « Dans la France se consumant au feu de l’extrême droite » (2) avec ses formules vides de sens parce que vides de réalité mais enchanteresses pour les haineux – le grand remplacement, le racisme anti-Blanc… – « dans cette société où la peur devient le meilleur moyen d’accéder au pouvoir », il faut renouveler, à des échelles différentes, la joie de vivre ensemble des olympiades de Paris 2024 saluée par tous les médias du monde. Oui, selon Salomé Saqué – et nous sommes de son avis – « la confiance en l’avenir et la joie que nous éprouvons à être ensemble sont des armes dont nous ne pouvons nous passer » dans cette résistance contre l’extrême droite.
Résister est un livre qui invite à ne pas céder au découragement, au scepticisme, à s’engager et à garder l’espoir. A lire absolument.
(1) Voir le billet politique de Jean Leymarie du 7 juillet 2025 à 8h15 sur France culture : “L’union des droites a-t-elle commencé ?”
(2) Patrick Chamoiseau ; Que peut littérature quand elle peut ? Éditions du Seuil, février 2025.
Raphaël ADJOBI
Titre : Résister, 114 pages.
Auteur : Salomé Saqué
Éditeur : Éditions Payot, Paris, 2024.
LES SOEURS NARDAL à l’avant-garde de la cause noire (par Léa Mormin-Chauvac) – Une analyse de R. ADJOBI
Dans l’histoire littéraire de la France du début du XXe siècle, les figures issues de nos colonies que nous connaissons se limitent bien souvent à Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et dans une moindre mesure à Léon Gontran Damas. Certes, on ne peut oublier Frantz Fanon ; mais, pour des raisons politiques, il est toujours considéré comme un cas à part. Remarquez que dans cette courte liste, on ne retient aucune femme ! Et pourtant, le mouvement littéraire qui va naître à Paris dans le milieu français issu de l’esclavage et de la colonisation a pour précurseur le premier salon littéraire tenu par les sœurs Nardal ! Voilà l’une des grandes informations du début de ce XXIe siècle qu’il nous faut retenir !
Le premier salon littéraire noir à Paris
En effet, au début du XXe, le premier foyer littéraire et artistique où des écrivains et artistes américains issus de l’esclavage vont pouvoir échanger avec des Africains et autres intellectuels des Amériques et d’Europe ayant la même carnation qu’eux sera le salon de Clamart des sœurs Nardal. C’est dans l’appartement du sud de la banlieue parisienne des sœurs martiniquaises où se croisent les langues témoignant des horizons différents des participants que ceux-ci finiront par s’appeler « NOIRS » comme une appropriation du discours européen.
A vrai dire, à Paris, Paulette, l’aînée, et ses sœurs poursuivaient une tradition familiale. A Fort-de-France, la capitale de la Martinique, la coquette maison de trois étages des parents des jeunes filles a toujours été un lieu de rencontres et d’échanges, un univers de mondanités. Et dans leur appartement de Clamart, elles prolongent l’expérience familiale acquise en Martinique grâce aux talents de traductrices de Paulette (étudiante en anglais), Jane et Andrée qui permettent aux étudiants africains et antillais d’entrer en contact avec les textes des milieux intellectuels américains militant pour la cause noire. Si Paulette et Jane, les deux premières jeunes filles noires à entrer à la Sorbonne élargissent leur cercle grâce aux étudiants qui sont inscrits dans cette prestigieuse université – tels Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor – leur salon était surtout tourné vers l’international, vers l’universel. Les artistes et les écrivains noirs angloaméricains de passage à Paris y seront reçus. Ainsi, lors de sa tournée européenne, quand il arrive à Paris, la « figure centrale de la naissance des mouvements panafricains » qui prônait l’Union universelle pour l’amélioration de la condition noire, Marcus Garvey, devient très vite un proche des sœurs Nardal.
Et c’est dans ce salon littéraire de Clamart qui fonctionnait tous les dimanches après-midi, « où de nombreuses voix parlant différentes langues se rencontrent à maintes reprises », que va naître La revue noire en 1931 grâce à la collaboration du dentiste haïtien Léo Sajous – déjà une figure des mouvements noirs parisiens – et le talent journalistique de Paulette Nardal. Une revue en français et en anglais dont la parution n’est pas continue mais répétée – un numéro après l’autre. Au total, elle comptera six numéros.
Jamais Senghor et Aimé Césaire, les figures de proue de la négritude et de la littérature française portant la voix des Français noirs, n’ont évoqué ce premier foyer intellectuel noir de l’histoire de France. Pourquoi donc ? Même si, contrairement à Senghor, Césaire assure qu’il a peu fréquenté le salon de Clamart – trop mondain à son goût – il n’ignorait pas que c’était là, en France, que se clamait pour la première fois la fierté d’être Noir.
Ce livre n’a pas pour objectif de retirer aux chantres de la négritude leur mérite ou de ternir leur aura. Il nous redit qu’il n’y a pas de pensée par hasard ! Paulette Nardal loue d’ailleurs le génie de Senghor et d’Aimé Césaire d’avoir su porter plus loin et faire briller leurs idées, leurs aspirations. Retenons donc que ce livre répare une injustice dans une histoire où, encore une fois, la lumière portée sur les hommes rejette les femmes dans l’ombre.
Raphaël ADJOBI
Titre : Les sœurs Nardal, 183 pages.
Auteur : Léa Mormin-Chauvac
Editeur : Flammarion ; collection AUTREMENT, 2024.
