La commémoration de l’abolition de l’esclavage 2025 à Joigny en images

Le 9 mai 2025, l’association La France noire et la ville de Joigny commémoraient l’abolition de l’esclavage. Voici la version courte de la vidéo de cette cérémonie ; vidéo réalisée par Sébastien Baus à qui nous disons sincèrement merci. La version longue suit tout de suite après.

Voici la version longue de la vidéo :

L a belle histoire du succès d’une affiche du cinéma français : NI CHAÎNES NI Maîtres (par Chloé Delos-Eray)

          C’est l’affiche du cinéma français la plus percutante qui retient l’attention depuis quelques mois. Une affiche qui s’écarte des chemins racoleurs habituels mais qui pourrait devenir une référence. Chaque fois qu’une association l’a exploitée pour une activité locale, je n’ai pas manqué de m’exclamer : « elle est sublime cette affiche ! ». Si chaque fois je saisissais son caractère exceptionnel, je n’avais pas trouvé les mots pour en rendre compte. Chloé Delos-Eray, elle, a trouvé les mots justes pour dire ce que je ressentais.

          « C’est d’abord leur regard qui frappe. Tellement qu’on manquerait presque d’épithètes pour le décrire. Fier, courageux… imposant. [oui, le regard fier et imposant des deux personnages retient l’attention !]. Lui est au premier plan. Il paraît plus âgé. Plus soucieux également : il fronce légèrement les sourcils. La lumière d’un soleil que l’on devine de plomb joue avec la fine pellicule de sueur qui recouvre son front. Derrière lui, elle est une force tranquille [c’est exactement cela !], tête haute, statuaire [deux fois oui !)]. Ils soutiennent notre regard sans ciller, faisant abstraction de la garnison de soldats qui s’agitent au second plan, minuscules, mousquets à l’épaule, sur une butte de terre en friche – le morne Brabant, apprend-on dans le film. Sur le ciel dégagé, le titre du film se dessine comme un mantra : Ni chaînes ni maîtres ». [Une description qui me comble. Bravo Chloé Delos-Eray ! Télérama, du 26/04 au 2/05/2025]

          Camille Cottin, magnifique dans son rôle de chasseuse d’esclaves, et Benoît Magimel – deux grands noms du cinéma français et jouant deux rôles significatifs dans le film ne figurent pas sur l’affiche ! Anne Gagnot, responsable marketing chez Studiocanal, juge cette omission évidente : « Il est certain que deux stars peuvent pousser le grand public à aller voir un film. Mais le sujet était plus fort que ces considérations marketing. Pour coller à notre positionnement, on n’avait pas besoin qu’ils soient physiquement sur l’affiche. Au contraire, ça aurait enlevé de la force à notre propos ». En d’autres termes, il faut savoir s’effacer devant ce qui prime dans l’histoire, devant ceux qui portent le message que retient l’histoire et dont nous ne sommes qu’un maillon ! Bravo ! Un pied de nez aux affiches racoleuses montrant des d’artistes dont les visages sont censés drainer leurs admirateurs dans les salles de cinéma.

          Le réalisateur Simon Moutaïrou est en parfait accord avec Anne Gagnot, la responsable marketing qui assure que seule l’exigence artistique les a guidés dans la conception de l’affiche : « L’idée, c’était que l’affiche exprime le cœur du film : cet hommage aux marrons et aux marronnes, à ce tandem père-fille ». Cependant, Anne Gagnot n’avait pas oublié le sort fait à l’affiche de 12 years a slaves de Steve McQueen en Italie. Contrairement à la France qui avait reproduit l’affiche américaine dans toute sa sobriété avec un fond immaculé et au premier plan l’acteur principal « lancé dans une course effrénée vers la liberté », les italiens avaient mis en avant le visage de Brad Pitt et de Michael Fassbender, pourtant personnages secondaires dans le film, et se sont attiré les foudres du public et des critiques du cinéma.

          Mettre en avant des visages blancs pour attirer le public blanc qui admirerait des acteurs Blancs sans rien comprendre à l’histoire racontant le passé des Africains confrontés à la volonté d’exploitation des Blancs, quel intérêt aurait le film ? Malheureusement, en général, le marketing ne va pas plus loin que çà. Et c’est ce que Ni chaînes ni maîtres a évité.

Raphaël ADJOBI

LA RESTITUTION DE BIENS CULTURELS entre la France et le Bénin (Le journal d’Angelo DAN)

          Nous sommes très reconnaissants à l’ambassadeur Angelo DAN de la publication de son journal rendant compte des tractations diplomatiques et politiques autour de la restitution des biens culturels arrachés au Bénin au moment de sa colonisation par la France. Placé au chœur de ce processus historique entre son pays et la France – par le hasard de sa nomination à l’ambassade du Bénin à Paris – son témoignage s’avère très précieux quant à la connaissance des arcanes diplomatiques et de la posture édifiante de certaines actrices et acteurs politiques dès lors qu’il s’agit de notre passé colonial ou esclavagiste.

          En effet, l’intérêt essentiel de ce livre est qu’il montre le vrai visage de nos élus tels qu’ils sont dans la vie quotidienne face aux dossiers qui leur sont confiés. Il est tout à fait effrayant de les voir dépourvus de toute humanité quand il leur faut produire des textes ou réfléchir sur ceux qui leur sont présentés. Disons tout de suite que dans le communiqué final de l’Élysée saluant le souci des bonnes relations entre la France et l’Afrique que la loi de restitution votée aurait privilégié, l’ignominie de l’esprit qui a dominé les débats a été éludée. A vrai dire, c’est la volonté politique du gouvernement qui s’est imposée – comme toujours en pareille circonstance.

Quand le discours de Ouagadougou ouvre une nouvelle ère

          Si le gouvernement socialiste de François Hollande s’est abrité derrière les principes officiels de la République ayant déclaré les biens africains en notre possession nôtres et inaliénables pour ne jamais jeter un regard nouveau sur l’état de nos relations avec nos anciennes colonies, en novembre 2017 à Ouagadougou, le jeune président Macron avait franchi le pas en reconnaissant que les biens culturels pillés lors des conquêtes coloniales empoisonnaient les relations actuelles avec l’Afrique et qu’il serait opportun de les restituer. Quelques mois auparavant, le vendredi 19 mai 2017, le Conseil de l’Europe avait adopté une convention qui énonçait dans son préambule que « les divers biens appartenant aux peuples représentent un témoignage important et irremplaçable de leur culture et de leur identité et qu’ils constituent leur patrimoine culturel ». C’est dans cette vision de l’histoire des productions culturelles des peuples du monde que les rapporteurs mandatés* – par le président Macron pour « mener un travail de réflexion et de consultation » sur le sujet pour des « propositions concrètes » – rappellent aux détracteurs des conclusions de leur travail que « la propriété des œuvres dont ils se sont prévalus jusque-là est illégitime » ! Aucune loi nationale ne peut valablement contester cette vérité que le Conseil de l’Europe a eu le bon sens de rappeler. Il convient donc que chacun retienne que les œuvres africaines ne font pas partie du patrimoine français ! Et par ailleurs que « les jeunes Africains doivent avoir accès à leur patrimoine » (Franck Riester, ministre de la Culture, 2018 – 2020).

          Malgré ces décisions et positions claires tenant compte de la qualité des relations que nous entretenons désormais ou devons entretenir avec les peuples de la terre – et cela au regard des connaissances actuelles – il est triste de noter que parmi nous nombreux sont ceux qui n’ont jamais relevé la tête de leur classe sociale bâtie sur notre passé esclavagiste et colonial et de leur diplôme universitaire (ou des grandes écoles dont ils sont issus) qui leur tiennent lieu de boussole.

          Ce journal contient en effet des discours fort surprenants. Le premier que nous relevons est celui de M. Stéphane Martin, alors président du musée du Quai Branly-Jacques Chirac ; celui-là même qui a collaboré avec le duo Savoy-Sarr et sur la proposition duquel fut prise la décision de l’Élysée quant à la restitution au Bénin de 26 de ses biens culturels. Deux jours après le communiqué de la présidence, le 25 novembre 2018 il dénonce « (une) logique où le patrimoine devient l’otage de la mémoire ». Avez-vous remarqué que contrairement à ce qui est dit plus haut M. Stéphane Martin estime que les objets de l’identité et de la culture béninoises constituent le patrimoine de la France ? Il se permet même de qualifier les deux rapporteurs de « spécialistes de la réparation mémorielle ». Selon lui, leur rapport « n’aime pas les musées ». Que ce monsieur retienne qu’aimer les musées européens au détriment des âmes spoliées en quête d’ancrage spirituel et mémoriel que ces objets représentent pour les Africains est un crime impardonnable ! Nous le renvoyons à l’expérience de l’ancien premier ministre, maire du Havre, dont la seule présence d’une foule de Sénégalais qu’il n’avait jamais imaginée dans sa ville lors d’une présentation de l’épée d’un de leurs aïeux a convaincu qu’il faut résolument revoir notre vision de l’art attaché aux musées (Tania Tervonen – Les Otages). Quant aux propos du sénateur Bruno Retailleau, ils résument le suprémacisme blanc qui planait sur les débats depuis le début : « … ce sont nos avant-gardes qui ont érigé en œuvres artistiques ces objets auxquels on ne reconnaissait aucune valeur artistique auparavant. Ce sont nos artistes, nos critiques d’art, nos collectionneurs qui ont conféré à ces objets un statut particulier, reconnu mondialement […] ». La coupe est pleine ! Oui, pour lui, c’est l’homme blanc qui élève à la dimension universelle de vulgaires objets africains. En d’autres termes, tant que le nègre n’a pas rencontré l’homme blanc, son existence n’a pas de sens. Nous voudrions dire ici que tout être qui profère un tel mépris est digne de la plus grande détestation ! Dans la même vision de nos relations avec l’Afrique, certains ont proposé de remplacer le mot « restitution », trop humiliant pour notre pays, par le mot « don » qui témoigne de la générosité de la France ! Ne riez pas ! Lisez le livre… vous aurez parfois l’impression de rêver.

          Encore une fois, nous disons à Angelo DAN toute notre reconnaissance pour ce précieux témoignage qui permet à chacun de former son jugement quant à la manière dont certains de nos élus considèrent les marques de notre passé, les marques des cultures africaines, et par voie de conséquence les Africains eux-mêmes. 

* Bénédicte Savoy & Felwine Sarr

Titre : La restitution des biens culturels entre la France et le Bénin. Journal d’un processus historique (2016-2022).

Auteur : Angelo DAN.

Éditeur : Présence africaine, novembre 2024.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE à la commémoration de « LA DOUBLE DETTE D’HAÏTI » et au forum des associations membres de la F.M.E

          vendredi 17 avril 2025, dans le cadre de la Commémoration de « La double dette d’Haïti » (17 avril 1825 – 17 avril 2025) aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (F.M.E) a organisé un forum réunissant les associations membres de cette institution. La France noire y était donc conviée et était représentée par ses coprésidents Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI.

          Il était important pour les acteurs culturels et mémoriels soucieux de mieux faire connaître nos histoires françaises de se pencher sur la teneur des documents officiels par lesquels le pouvoir français, avec l’ordonnance du roi Charles X en 1825, a imposé à la première République noire du monde un impôt en guise de punition pour s’être volontairement affranchie du joug de l’esclavage. Et l’occasion fut riche de rencontres, au regard de la foule présente aussi bien dans le hall de la Maison des archives nationales – où se tenait le forum – que dans son grand amphithéâtre où s’est tenue la cérémonie officielle suivie de la « table ronde » et des échanges avec le public comprenant les associations membres de la F.M.E ainsi que les visiteurs.

          Retenons qu’à la conférence de Vienne de septembre 1814 à juin 1815, les pays vainqueurs de Napoléon Bonaparte réunis pour rédiger les conditions de la paix, et donc de déterminer les nouvelles frontières – tout en établissant un nouvel ordre pacifique entre Européens – avaient reconnu à la France le droit de reconquérir Haïti déclaré indépendant en janvier 1804 après sa victoire sur les troupes napoléoniennes à la bataille de Vertières en novembre 1803. Haïti était effectivement libre mais isolé sur la scène politique internationale parce que « ni les États-Unis, ni les puissances européennes n’ont officiellement reconnu son indépendance » (Les notes de la F.M.E n°4). C’est donc fort de ce consensus – qui en réalité n’engageait que la France – que Charles X ordonna à Haïti le paiement de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance de son indépendance. Ce qui suppose qu’en cas de refus c’est la reconquête qui s’imposera.

          Cependant, il est bon de signaler qu’avant le règne de Charles X, durant dix ans la France avait vainement tenté de reprendre Haïti. C’est à partir de 1814 avec les premières relations diplomatiques entre les deux pays que le pouvoir post-napoléonien demanda à Haïti de « réintégrer purement et simplement l’Empire colonial français ». Ce qui fut refusé par les dirigeants haïtiens. En 1821, reprenant une idée du premier président de la République haïtienne, Alexandre Pétion, le président Boyer qui vient de lui succéder propose à la France la reconnaissance de son pays contre le paiement d’une indemnité qui serait le rachat de l’île. A l’avènement de Charles X en 1824, et devant l’avidité de plus en plus grande de ses partisans, le roi transforma cette proposition de rachat en indemnisation des colons propriétaires des terres et des esclaves qui les cultivaient ; ce qui permettait de multiplier par dix le chiffre qui semblait convenu entre les deux parties. En effet, ce sont les grandes fortunes coloniales qui, revigorés par un pouvoir ultra royaliste, ont arrêté la liste de ceux qui ont eu droit à l’indemnité réclamée au regard du nombre d’esclaves déclarés. Il reste bien entendu que c’est la force de l’esclave travaillant la terre – donc sa valeur par rapport à ce qu’il peut produire – qui fait la fortune et non la terre nue. En d’autres termes, la terre que veulent racheter les gouvernants haïtiens ne vaut rien aux yeux des anciens colons anti-révolutionnaires et anti-républicains ! Les esclaves perdus, si ! Les indemnités seront donc calculées selon les têtes nègres perdues par chaque colon, et devront êtres versées dans un délai de cinq ans !

Que veut dire « La double dette » ?

          Pour payer la dette qui lui a été imposée et exigée par le pouvoir de France, Haïti a été contraint d’emprunter la somme exigée aux banques françaises par le biais de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), elle-même chargée de répartir cette somme entre les grandes fortunes coloniales ! Pas mal du tout le beau tour de passe-passe ! Les contre-révolutionnaires ou ennemis de la République venaient de triompher ! Évidemment, à leur tour, les banques ont imposé à Haïti un remboursement de la somme avancée avec des intérêts exorbitants sur près de 100 ans !

          Il est aussi intéressant de savoir qui a effectivement payé cette « double dette ». A l’époque, il n’y avait que les paysans, fraîchement sortis de l’esclavage ou du travail forcé, auxquels il pouvait être demandé l’effort nécessaire au remboursement de cette « double dette ». Par voie de conséquence, les pouvoirs successifs, jouant les intermédiaires entre la force productrice du monde paysan et la force prédatrice du pouvoir français avec ses banques, tenteront de se donner un train de vie respectable en prélevant leur part sur le travail du paysan ! Tout à fait comme dans toute colonie dirigée par un valet local. Ainsi, sans envahir Haïti, la France a fait travailler le peuple haïtien pendant près de 100 ans pour elle et ses banques ! Quel talent !

          Aujourd’hui, l’heure des comptes a sonné ! En 1825, la France avait officiellement reconnu et chiffré la valeur de la force productrice du nègre pouvant être évaluée sur les années passées en esclavage de génération en génération. Ce qui veut dire que tôt ou tard, quelqu’un devra passer à la caisse pour les 100 ans de travail accompli sous la contrainte par les Haïtiens. « L’histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début » (David Grann – La note américaine).

Raphaël ADJOBI

Conseil pour lire LES FRANҪAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE de Raphaël adjobi

          Outre la très belle critique littéraire de mon dernier essai réalisée par l’écrivaine Liss Kihindou à travers une vidéo, trois autres réactions de lecteurs m’invitent à prodiguer un conseil à celles et ceux qui n’ont pas encore lu Les Français noirs et la République, une histoire mouvementée.

          S’il est vrai que l’introduction du livre s’impose comme un préalable – pour en saisir l’esprit – les chapitres de la première partie sont absolument indépendants les uns des autres et peuvent donc être lus dans le désordre. Pour ceux qui ne sont pas forcément des amoureux des récits historiques, les enchaîner les uns après les autres pourraient s’avérer quelque peu fastidieux. Aussi, j’ai conseillé à une amie de lire la deuxième partie – Où en est la France aujourd’hui – puis de revenir aux chroniques historiques qui constituent la première partie. Résultat, cette remarque que je partage avec vous : « J’ai terminé ton livre selon la méthode que tu préconisais. Et cela a suscité une foule d’idées à partager […] et ma sidération quant au genre de questions que tu as dû affronter entre autres. Enfin, ce livre est un cadeau culturel. Ton combat est au final exigeant et courageux ».

          Quelques jours plus tard, je reçois le courriel d’une collègue dont l’établissement a accueilli durant trois années consécutives l’une de nos expositions. Elle a instinctivement adopté la méthode de lecture que je préconise : « Je suis en train de lire votre livre. Outre le fait qu’il est très intéressant, je dois avouer que j’ai au préalable lu le chapitre consacré aux tribulations de La France noire que j’ai particulièrement savouré ! Je dois dire que je suis [désireuse] de voir la réaction des collègues trop bien pensants ! »

Ces deux avis rejoignent celui de Bernard, un nouvel ami, qui m’écrit ces mots : « Votre livre est plein de sagesse et de colère. Je ressors de cette lecture heureuse avec une énergie et une force nouvelles. Un grand merci ».

Pas de témoignage de lecteurs africains-français !

          Mise à part l’écrivaine et critique littéraire Liss Kihindou, citée plus haut, aucun lecteur noir ne m’a encore fait savoir son sentiment quant aux idées développées et défendues dans ce dernier essai. La République née en 1792 a intégré les populations noires comme citoyens français en 1794 en abolissant l’esclavage et en accueillant un député noir à la Convention nationale (Assemblée nationale) : Jean-Baptiste Belley ! Mais très vite, une monarchie impériale va mettre la jeune République sous l’éteignoir durant près de 50 ans. Celle-ci va émerger à nouveau en 1848. Et durant son règne éphémère, elle a réussi à réitérer son attachement à une France blanche et noire en abolissant une nouvelle fois l’esclavage et en symbolisant, pour la première fois, la Liberté sous les traits d’une femme noire : la première Marianne noire ! (1) Jusqu’au début du XXe siècle, les ennemis de la République vont chercher à faire disparaître cet autre visage de la France – une volonté claire de nier l’appartenance des Noirs à la République, de les invisibiliser. Quand un compatriote noir vient ouvrir ces pages de notre histoire commune pour mieux comprendre et interroger les comportements d’aujourd’hui, les Français noirs peuvent-ils se permettre de garder le silence ? J’espère de tout coeur qu’ils ne tiennent pas, comme d’autres, à couvrir notre passé commun du voile du silence par leur indifférence.

(1) : https://lafrancenoire.com/2021/09/19/les-tribulations-de-la-marianne-noire-de-1848/#comments

Raphaël ADJOBI

Gagny (93) accueille l’exposition « Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France » en mai 2025

         Dans son programme des manifestations de l’année 2025, la ville de Gagny a choisi de présenter au public durant tout le mois de mai notre exposition Les Noirs illustres et leur contribution à l’Histoire de France. Ce projet arrêté depuis bientôt un an entre dans le cadre de la commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage et se déroulera à la médiathèque Georges Perec. Une occasion pour les populations de cette commune et des environs de découvrir des personnalités noires qui ont marqué leur époque depuis la Révolution jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

          Afin de ponctuer de manière vive la journée nationale commémorant la fin officielle de l’esclavage des Africains dans nos colonies des Amériques de de l’océan Indien, une conférence avec le coprésident de La France noire est prévue le 10 mai à 11h.

          Les membres du conseil d’administration de notre association se joignent aux coprésidents – Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI – pour remercier la municipalité de permettre à la médiathèque Georges Perec de varier ses choix culturels en offrant notre exposition sur la contribution des Noirs à l’Histoire de France à ses administré(e)s.

Raphaël ADJOBI

Exposition ZOMBIS LA MORT N’EST PAS UNE FIN

L’exposition « Zombis la mort n’est pas une fin ?» qui se tient au musée du Quai Branly jusqu’au 16 février 2025 nous fait voyager à Haïti à la découverte du vaudou haïtien.
Au gré des déambulations à travers les espaces de l’exposition, on découvre les différentes réalités que recouvre le terme zombi, souvent réduit au cinéma et à la télévision à une créature assoiffée de sang et symbole d’une mort contagieuse. Cette exposition revient à l’origine, aux sources de cette pratique d’origine ouest africaine, le mot zombi désignant un revenant, un fantôme, une entité néfaste qui renvoie toujours à la notion de « mauvais mort ».

Arrivée en même temps que les Africains victimes de la traite atlantique, cette figure mystérieuse du zombi s’est transformée au contact des croyances chrétiennes et caribéennes.

Qu’est-ce qu’un zombi alors dans le vaudou haitien ? La zombification consiste à droguer une personne qui est enterrée puis exhumée. Elle se retrouve privée de liberté et condamnée à errer dans les rues ou les cimetières. Le terme de zombi recouvre plusieurs réalités. Cela peut être une personne dont on veut se débarrasser, ou une personne désocialisée, atteinte de troubles psychiatriques, ou encore une personne qui a usurpé l’identité d’un homme disparu et qui vient combler ainsi un vide familial.

L’exposition s’ouvre sur la reconstitution d’un temple vaudou. En progressant, on a la reconstitution d’un cimetière sur lequel règne le Baron samedi et son épouse Grande Brigitte, déités appartenant au panthéon vaudou. Les sociétés secrètes, propres à cette religion, sont représentés par des personnages à taille humaine, qui constituent « l’armée de l’ombre ».

Huit histoires de zombification, sur fond de dispositifs sonores, font comprendre au visiteur que ce ne sont pas des fantasmes mais bien des réalités précises.

La dernière partie de l’exposition fait une large part à la création artistique avec des tableaux figuratifs, des tapisseries reprenant les mythes et les symboles du vaudou.

Et bien sûr l’exposition se termine sur la récupération du zombi par le cinéma américain dès les années 1930. La nuit des morts-vivants (1968) marque un tournant de ce genre horrifique qui traduit les peurs collectives de notre époque.

On quitte cette exposition, partagé entre un esprit rationnel qui n’a pas trouvé de réponses satisfaisantes et l’intuition d’une autre réalité, peuplée d’esprits en proie à des maléfices, de forces qui nous dépassent et que nous ne maîtrisons pas. La question de l’intitulé de l’exposition reste en suspens…

Annie BIARD

LA FRANCE NOIRE au lycée Joliot-Curie avec son exposition sur le racisme

Afin d’offrir aux enseignants des opportunités d’élargir les connaissances des étudiants du lycée Joliot-Curie, notre collègue Céline Elbé – professeure documentaliste – a décidé d’accueillir au CDI les différentes expositions de La France noire homologuées par l’Éducation nationale via le Pass Culture et ADAGE. Les enseignants sont libres d’inscrire leurs élèves pour une rencontre avec le conférencier de notre association. Quand cela n’est pas possible, c’est elle qui assure la relève durant les jours restants de la semaine. Ce qui l’oblige à une franche collaboration avec l’intervenant : prises de notes, questionnements, transmission des questions ou observations des enseignants…. Tout cela pour agir efficacement devant les élèves qui ne peuvent rencontrer le conférencier.

                Ainsi, l’année dernière, le CDI de l’établissement a accueilli notre exposition sur l’esclavage ; et cette année, du lundi 16 au vendredi 20 décembre, L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité a été proposée aux enseignants pour des rencontres pédagogiques : 11 rencontres avec l’intervenant de La France noire (lundi et vendredi) et 9 avec la professeure documentaliste !

Il est important de retenir ceci : en très peu de temps, l’annonce de l’arrivée de l’exposition a suscité l’intérêt des enseignants, sans doute parce que le planning a été proposé via Internet – les enseignants n’étant pas obligés de se déplacer au CDI pour inscrire leurs classes. Par ailleurs, il est certain que la grande liberté dont jouissent certain(e)s professeur(e)s documentalistes pour proposer des activités internes à l’établissement conformément à l’esprit de leur formation, tout en s’appuyant sur les outils validés par l’Éducation nationale à travers le Pass culture, participe au succès des expositions de La France noire.

            La volonté de notre collègue professeure documentaliste est de permettre à un très grand nombre d’élèves de découvrir les trois expositions pédagogiques de notre association durant leurs trois années au lycée. Une ouverture sur d’autres pans de l’histoire de France qui semble très appréciée. Dans l’exposition présentée cette année, si l’étude du travail des racialistes pour mettre en place la hiérarchisation des êtres humains a séduit les lycéens, c’est assurément celle relative à la propagation du racisme à travers les expositions coloniales et la publicité qui a rencontré un indéniable succès. La ségrégation raciale et l’apartheid deviennent alors des conséquences évidentes aux yeux de tous. Par ailleurs, découvrir en image ce que l’Europe entend par « être évolué » a semblé un moment marquant dans l’esprit des jeunes ; nous espérons que cette image sera pour eux un repère judicieux pour apprécier les discours véhiculés dans les univers dans lesquels ils évolueront.

Merci aux enseignants attentifs aux propositions de notre collègue documentaliste. Merci aussi aux élèves pour leur esprit curieux et leurs analyses souvent pertinentes. Merci enfin à notre collègue Céline Elbé qui a fait montre d’un grand investissement personnel pour transmettre aux 9 classes qui n’ont pas rencontré le conférencier le contenu de son exposé qu’elle a su faire sien. Nous lui disons aussi un grand merci pour son aide précieuse à l’installation et à la désinstallation de l’exposition.

Raphaël ADJOBI

DAVID JOY, écrivain américain blanc, nous parle de l’appropriation culturelle et du suprémacisme blanc

Dans son dernier roman, Les deux visages du monde, l’écrivain américain présente « une jeune artiste afro-américaine qui revient, le temps d’un été, dans la petite ville dont est originaire sa famille, et où vit encore sa grand-mère, pour dénoncer au moyen de son art le passé esclavagiste d’une région où le suprémacisme blanc n’a pas dit ses derniers mots ».

Propos recueillis par Yoann Labroux Satabin (Télérama 3907 – 27/11/2024)

« Ici [dans ce livre], je n’écris pas seulement du point de vue des femmes, j’écris du point de vue de femmes noires [Toya Gardner et sa grand-mère, ndlr]. Ces fossés de genre et de race que je franchis reposent sur des écarts qui impliquent un immense pouvoir, parce que je suis un homme blanc américain. Je peux faire d’énormes erreurs, qui auront des conséquences bien réelles. Aussi, je me devais de prendre le temps et de faire le travail du mieux possible, justement parce qu’il n’est pas sans conséquence. […] J’ai commencé à écrire ce roman en 2011. J’ai écrit tous mes autres romans parallèlement à celui-ci. […]

Je n’ai discuté de ces enjeux avec aucun de mes amis noirs, tout simplement parce que ce n’est pas de leur responsabilité de m’éclairer.

J’ai relu comme un étudiant les écrivains afro-américains Ernest J. Gaines, James Baldwin, Toni Morrison ou Crystal Wilkinson.

Et si une maladresse – sans doute inévitable – est pointée du doigt, je sais qu’être orgueilleux ou sur la défensive ne résoudra rien. C’est le moment de se taire et d’écouter. En acceptant cette vulnérabilité, on travaille dans un climat plus sûr.

Nous aimons croire que le suprémacisme blanc a un visage. Qu’il ressemble à un membre du Ku Klux Klan, avec une robe et une capuche blanches, devant une croix enflammée. Qu’il ressemble à une bande d’hommes blancs en colère marchant dans Charlottesville, en Virginie, avec des torches à la main. Et c’est le cas. Mais ce n’est pas ce suprémacisme blanc qui m’effraie le plus. Il y en a un autre, bien plus subtil. Qui se manifeste par la pratique du voter suppression [suppression des votants], qui vise à écarter des listes électorales des millions d’électeurs noirs. Par un racisme éducatif ou institutionnel. Par le fait que je risque moins d’être arrêté par la police au volant de ma voiture que mon ami Shawn A. Cosby [romancier également publié chez Sonatine]. Et que, si c’est le cas, mon véhicule ne sera probablement pas fouillé, contrairement au sien. C’est ainsi que fonctionne la suprématie blanche au quotidien. Tout comme le patriarcat, les deux étant intimement liés. Ces phénomènes ne sont d’ailleurs pas propres aux États-Unis.

LES BLANCS DOIVENT SE CONFRONTER A CETTE REALITE PAR LA LITTERATURE

Mon dernier roman est aussi une façon de forcer les personnages blancs, et par extension les lecteurs blancs, à participer aux conversations qu’ils refusent toujours d’avoir. […] Je reviens à ce que Toni Morrison a déclaré au journaliste Charlie Rose lors d’une interview au début des années 1990 : si la seule façon de se sentir grand est d’obliger les autres à s’agenouiller, c’est qu’il y a un très grave problème. Et trente ans plus tard, nous avons toujours une Amérique où les Blancs refusent de faire ce travail, d’être mis mal à l’aise face à l’histoire. De la même façon que les Français ont d’ailleurs du mal à évoquer leur passé de colonisateurs.

Je pense donc qu’il y a urgence. Nous ne devrions pas tant nous sentir honteux ou coupables de ce sombre passé que coupables de continuer à en être les bénéficiaires et de ne pas nous exprimer. Il serait honteux pour moi de savoir que je suis le descendant d’esclavagistes et de continuer à profiter d’un système de suprématie blanche tout en me taisant. Ce que le personnage de Toya essaie de faire dans Les deux visages du monde – et moi aussi par extension – c’est de prendre toute la laideur que nous gardons au fond de nos poches et de la mettre sur la table. Politiquement, on assiste au dernier sursaut de quelques-uns pour s’accrocher à ces institutions suprémacistes et patriarcales en train de s’effondrer. Je crois sincèrement que les nouvelles générations évoluent vers davantage de progressisme. Nous avançons vers plus de justice sociale, et cela effraie les personnes dont le seul pouvoir repose sur des facteurs comme la race et le sexe. […]

[…] L’identité rurale évolue, et pas seulement aux États-Unis [Effectivement en France aussi]. De plus en plus de gens vivant dans les grandes villes veulent acheter une propriété à la campagne, font soudain grimper les prix de l’immobilier, et ceux qui vivent là depuis toujours n’ont plus les moyens de rester. [Et aux États-Unis comme en France], un parti politique profite de ce moment pour faire de l’étranger un bouc émissaire. La raison pour laquelle votre culture s’éteint n’est alors plus le capitalisme mais l’arrivée des Mexicains (pour les États-Unis) et des subsahariens (pour la France) qui piquent vos emplois ».

David Joy : Les deux visages du monde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Cotté, éd. Sonatine, 432 pages.