Catégorie : Actualités – Sociétés
LA FRANCE NOIRE au lycée Joliot-Curie avec son exposition sur le racisme
Afin d’offrir aux enseignants des opportunités d’élargir les connaissances des étudiants du lycée Joliot-Curie, notre collègue Céline Elbé – professeure documentaliste – a décidé d’accueillir au CDI les différentes expositions de La France noire homologuées par l’Éducation nationale via le Pass Culture et ADAGE. Les enseignants sont libres d’inscrire leurs élèves pour une rencontre avec le conférencier de notre association. Quand cela n’est pas possible, c’est elle qui assure la relève durant les jours restants de la semaine. Ce qui l’oblige à une franche collaboration avec l’intervenant : prises de notes, questionnements, transmission des questions ou observations des enseignants…. Tout cela pour agir efficacement devant les élèves qui ne peuvent rencontrer le conférencier.
Ainsi, l’année dernière, le CDI de l’établissement a accueilli notre exposition sur l’esclavage ; et cette année, du lundi 16 au vendredi 20 décembre, L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité a été proposée aux enseignants pour des rencontres pédagogiques : 11 rencontres avec l’intervenant de La France noire (lundi et vendredi) et 9 avec la professeure documentaliste !
Il est important de retenir ceci : en très peu de temps, l’annonce de l’arrivée de l’exposition a suscité l’intérêt des enseignants, sans doute parce que le planning a été proposé via Internet – les enseignants n’étant pas obligés de se déplacer au CDI pour inscrire leurs classes. Par ailleurs, il est certain que la grande liberté dont jouissent certain(e)s professeur(e)s documentalistes pour proposer des activités internes à l’établissement conformément à l’esprit de leur formation, tout en s’appuyant sur les outils validés par l’Éducation nationale à travers le Pass culture, participe au succès des expositions de La France noire.
La volonté de notre collègue professeure documentaliste est de permettre à un très grand nombre d’élèves de découvrir les trois expositions pédagogiques de notre association durant leurs trois années au lycée. Une ouverture sur d’autres pans de l’histoire de France qui semble très appréciée. Dans l’exposition présentée cette année, si l’étude du travail des racialistes pour mettre en place la hiérarchisation des êtres humains a séduit les lycéens, c’est assurément celle relative à la propagation du racisme à travers les expositions coloniales et la publicité qui a rencontré un indéniable succès. La ségrégation raciale et l’apartheid deviennent alors des conséquences évidentes aux yeux de tous. Par ailleurs, découvrir en image ce que l’Europe entend par « être évolué » a semblé un moment marquant dans l’esprit des jeunes ; nous espérons que cette image sera pour eux un repère judicieux pour apprécier les discours véhiculés dans les univers dans lesquels ils évolueront.
Merci aux enseignants attentifs aux propositions de notre collègue documentaliste. Merci aussi aux élèves pour leur esprit curieux et leurs analyses souvent pertinentes. Merci enfin à notre collègue Céline Elbé qui a fait montre d’un grand investissement personnel pour transmettre aux 9 classes qui n’ont pas rencontré le conférencier le contenu de son exposé qu’elle a su faire sien. Nous lui disons aussi un grand merci pour son aide précieuse à l’installation et à la désinstallation de l’exposition.
Raphaël ADJOBI
DAVID JOY, écrivain américain blanc, nous parle de l’appropriation culturelle et du suprémacisme blanc
Dans son dernier roman, Les deux visages du monde, l’écrivain américain présente « une jeune artiste afro-américaine qui revient, le temps d’un été, dans la petite ville dont est originaire sa famille, et où vit encore sa grand-mère, pour dénoncer au moyen de son art le passé esclavagiste d’une région où le suprémacisme blanc n’a pas dit ses derniers mots ».
Propos recueillis par Yoann Labroux Satabin (Télérama 3907 – 27/11/2024)
« Ici [dans ce livre], je n’écris pas seulement du point de vue des femmes, j’écris du point de vue de femmes noires [Toya Gardner et sa grand-mère, ndlr]. Ces fossés de genre et de race que je franchis reposent sur des écarts qui impliquent un immense pouvoir, parce que je suis un homme blanc américain. Je peux faire d’énormes erreurs, qui auront des conséquences bien réelles. Aussi, je me devais de prendre le temps et de faire le travail du mieux possible, justement parce qu’il n’est pas sans conséquence. […] J’ai commencé à écrire ce roman en 2011. J’ai écrit tous mes autres romans parallèlement à celui-ci. […]

Je n’ai discuté de ces enjeux avec aucun de mes amis noirs, tout simplement parce que ce n’est pas de leur responsabilité de m’éclairer.

J’ai relu comme un étudiant les écrivains afro-américains Ernest J. Gaines, James Baldwin, Toni Morrison ou Crystal Wilkinson.

Et si une maladresse – sans doute inévitable – est pointée du doigt, je sais qu’être orgueilleux ou sur la défensive ne résoudra rien. C’est le moment de se taire et d’écouter. En acceptant cette vulnérabilité, on travaille dans un climat plus sûr.

Nous aimons croire que le suprémacisme blanc a un visage. Qu’il ressemble à un membre du Ku Klux Klan, avec une robe et une capuche blanches, devant une croix enflammée. Qu’il ressemble à une bande d’hommes blancs en colère marchant dans Charlottesville, en Virginie, avec des torches à la main. Et c’est le cas. Mais ce n’est pas ce suprémacisme blanc qui m’effraie le plus. Il y en a un autre, bien plus subtil. Qui se manifeste par la pratique du voter suppression [“suppression des votants”], qui vise à écarter des listes électorales des millions d’électeurs noirs. Par un racisme éducatif ou institutionnel. Par le fait que je risque moins d’être arrêté par la police au volant de ma voiture que mon ami Shawn A. Cosby [romancier également publié chez Sonatine]. Et que, si c’est le cas, mon véhicule ne sera probablement pas fouillé, contrairement au sien. C’est ainsi que fonctionne la suprématie blanche au quotidien. Tout comme le patriarcat, les deux étant intimement liés. Ces phénomènes ne sont d’ailleurs pas propres aux États-Unis.
LES BLANCS DOIVENT SE CONFRONTER A CETTE REALITE PAR LA LITTERATURE
Mon dernier roman est aussi une façon de forcer les personnages blancs, et par extension les lecteurs blancs, à participer aux conversations qu’ils refusent toujours d’avoir. […] Je reviens à ce que Toni Morrison a déclaré au journaliste Charlie Rose lors d’une interview au début des années 1990 : si la seule façon de se sentir grand est d’obliger les autres à s’agenouiller, c’est qu’il y a un très grave problème. Et trente ans plus tard, nous avons toujours une Amérique où les Blancs refusent de faire ce travail, d’être mis mal à l’aise face à l’histoire. De la même façon que les Français ont d’ailleurs du mal à évoquer leur passé de colonisateurs.

Je pense donc qu’il y a urgence. Nous ne devrions pas tant nous sentir honteux ou coupables de ce sombre passé que coupables de continuer à en être les bénéficiaires et de ne pas nous exprimer. Il serait honteux pour moi de savoir que je suis le descendant d’esclavagistes et de continuer à profiter d’un système de suprématie blanche tout en me taisant. Ce que le personnage de Toya essaie de faire dans Les deux visages du monde – et moi aussi par extension – c’est de prendre toute la laideur que nous gardons au fond de nos poches et de la mettre sur la table. Politiquement, on assiste au dernier sursaut de quelques-uns pour s’accrocher à ces institutions suprémacistes et patriarcales en train de s’effondrer. Je crois sincèrement que les nouvelles générations évoluent vers davantage de progressisme. Nous avançons vers plus de justice sociale, et cela effraie les personnes dont le seul pouvoir repose sur des facteurs comme la race et le sexe. […]

[…] L’identité rurale évolue, et pas seulement aux États-Unis [Effectivement en France aussi]. De plus en plus de gens vivant dans les grandes villes veulent acheter une propriété à la campagne, font soudain grimper les prix de l’immobilier, et ceux qui vivent là depuis toujours n’ont plus les moyens de rester. [Et aux États-Unis comme en France], un parti politique profite de ce moment pour faire de l’étranger un bouc émissaire. La raison pour laquelle votre culture s’éteint n’est alors plus le capitalisme mais l’arrivée des Mexicains (pour les États-Unis) et des subsahariens (pour la France) qui piquent vos emplois ».
David Joy : Les deux visages du monde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Cotté, éd. Sonatine, 432 pages.
LA MARTINIQUE, LA POLYNESIE… NOS ÎLES LOINTAINES ET LA REPUBLIQUE : récit des marques étouffantes de notre histoire coloniale
Préambule :
Pascal Blanchard (historien, spécialiste de notre histoire coloniale) à propos des manifestations contre la faim en Martinique : « Cette crise est impossible dans l’hexagone. Impossible ! Dans ma région, en Bretagne, vous ne pouvez pas payer 220 fois plus cher l’eau ; 147 % plus cher les 6 œufs au marché le matin ! Les gens se révolteraient, parce qu’ils trouveraient çà anormal. Surtout ils diraient où est l’équité au sein de la République si moi je dois payer 200 % plus cher mes produits. ».
Sur la base d’une République Une et Indivisible, il semble que tout est fait pour que partout où l’on se trouve les marges bénéficiaires des exploitants soient équitables (à quelque chose près). Aussi, personne n’a jamais démontré que les fromages provenant de la Haute-Normandie coûtent plus chers en Provence-Côte d’Azur qu’en Bretagne ou en Bourgogne. Une logique de marge pouvant être exorbitante sur les prix en fonction de la distance et des moyens de transport n’a jamais été établie et démontrée à l’intérieur de l’État en ce XXIe siècle. La crise de la vie chère dans nos îles ressemble à une perpétuation du schéma colonial. Tiens, il serait bon que chacun aille voir les prix des produits de consommation à Saint-Pierre et Miquelon !
Voir en 2024, en ce XXIe siècle, les populations d’un département français descendre dans les rues pour crier famine, qu’elles n’arrivent pas à se nourrir, exactement comme au XVIIIe siècle, lors de la Révolution en 1789 quand des foules sont descendues dans les rues pour crier « du pain, à manger ! », est pitoyable et en dit long sur l’équité entre les citoyens de la République française ! Et comme en 1789, la réponse de l’État (et donc de nos institutions) a été la répression de ceux qui tenaient les barricades. Cela donne à réfléchir quand on n’est pas vacciné contre l’empathie, contre le bon sens et contre l’écoute de l’Autre. Quand on n’est pas abonné à l’égoïsme et fier de l’être !
La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte…. sont aux « abonnés absents des radars du développement de la République française ». Il faut les chercher dans un autre registre pour les localiser. Dans le registre des régions du monde où l’on meurt de faim, où l’eau potable n’existe pas parce que polluée par les pesticides venus d’ailleurs au nom du développement ou de la civilisation, dans ces parties du monde où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand que les derniers meurent dans le silence et l’indifférence par manque de vivres et de soins. Voilà la place des terres de la République que nous appelons pompeusement les départements français d’outre-mer. Il appartient à chacun, à la suite de la démonstration qui sera faite ici, de se poser des questions et faire des recherches pour savoir si c’est l’injuste vérité que nous vivons en France que je peins dans cet article.
Explications
En effet, cette situation de nos îles lointaines s’explique par deux histoires coloniales que la République se refuse toujours à faire évoluer, et par une histoire moderne qui invite à la réflexion quant à la dignité de nos dirigeants par rapport à la confiance que nous leur accordons. Donc trois explications s’imposent.
1 – Quand l’abolition de l’esclavage de 1848 institutionnalise l’injustice !
Effectivement, lors de cette deuxième abolition de l’esclavage (après celle de 1794), les nouveaux citoyens, les Noirs, furent renvoyés les mains vides, sans toit. Les Blancs, les colons (Békés, et souvent leurs commanditaires métropolitains), furent indemnisés par l’État pour que finisse le système de l’esclavage à perpétuité. Ce ne fut pas le cas en 1789 où les révolutionnaires ont obligé les aristocrates à céder les terres aux paysans, leurs serviteurs (serfs), qui les cultivaient. Deux poids, deux mesures ! Une fois l’argent empoché, les colons l’investissent dans l’import-export et l’exploitation de produits agricoles pour lesquels l’État institue le travail forcé obligeant les nouveaux citoyens (les Noirs) à travailler gratuitement pour les Blancs. Comme de nombreux nouveaux-libres se cachaient dans les forêts pour échapper au travail forcé (nouvel esclavage), l’État va faire venir de Chine et d’Afrique des travailleurs « sous contrat » (un esclavage à durée déterminée) jusqu’en 1946, date de l’abolition du travail forcé. La légère différence entre le poids économique des békés (descendants des colons) en Martinique et ceux de la Guadeloupe s’explique par la grande crise sucrière de 1884. En Guadeloupe, de nombreux békés ont dû vendre leurs terres à des sociétés métropolitaines qui les ont ensuite cédées aux nouveaux citoyens. Ce qui ne fut pas le cas en Martinique où les békés jouissent de la même puissance qu’à l’époque coloniale. Mais nous verrons plus loin pourquoi nos gouvernants ferment les yeux sur leur insolente puissance qui qui ressemble à une prise d’otages des populations.
2 – Une taxe anti-républicaine ou « pacte colonial »
Ensuite, pour comprendre la situation d’aujourd’hui de nos îles lointaines, il convient de remonter à une vieille institution française de 1670 avec des textes appelés le « pacte colonial ». Quand un produit entre dans un territoire, il subit une taxe ! Une adroite façon pour l’ancien régime de s’assurer l’exclusivité du marché intérieur de ces îles comme il a l’exclusivité du marché intérieur de l’hexagone. Selon l’équité entre les citoyens prônée par la République, cette taxe aurait donc dû disparaître comme partout en métropole où il n’y a plus de taxe quand un produit français entre dans un département français ! Mais, comme le dit avec beaucoup de justesse Pascal Blanchard, non seulement cette taxe ne disparaît pas pour les outre-mer, mais elle va même s’institutionnaliser. Elle devient « l’octroi de mer », c’est-à-dire que quand un produit vient de l’hexagone et arrive en Martinique ou en Guadeloupe par exemple, on paie une taxe. Pourquoi donc ?
L’État colonial avait eu une idée géniale ! Établir le budget des mairies et des collectivités territoriales à partir essentiellement de cette taxe ! C’est dire que les citoyens de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de toutes nos îles lointaines – qui contribuent à l’impôt national par leurs salaires comme tout le monde – paient une taxe sur les produits venant de la métropole afin de permettre aux structures de l’État où ils vivent de fonctionner. En d’autres termes, « ce n’est pas Paris qui envoie de l’argent dans les îles, ce n’est pas le contribuable de la métropole, le paysan de Bourgogne, de Bretagne ou d’ailleurs qui contribuent à leur fonctionnement. […] Parce que depuis le temps des colonies, il y a une idée simple qui a été arrêtée : la colonie ne doit rien coûter à l’État !» (Pascal Blanchard). Ce que soulignait déjà Just Jean-Etienne Roy dans son Histoire des colonies françaises publiée en 1860 (d’après les documents publiés par le ministère de la marine et des colonies). En d’autres termes, nos îles lointaines sont encore, en ce XXIe siècle, des colonies dans les structures de l’État ! Et pourtant dans tous les départements de l’hexagone, les citoyens sont bercés par l’idée que les Antilles leur coûtent cher, que les populations des îles vivent de l’argent du contribuable de la métropole. Quelle est grande notre ignorance dans l’hexagone sur les actes posés par la République !
Au poids de cette taxe, il faut ajouter le fait qu’en Martinique trois familles békés sont en position de quasi-monopole (rapport d’une commission parlementaire datant de 2023) quant au contrôle de l’import-export, de l’agroalimentaire et de la grande distribution (bricolage, automobile…). Ce qui veut dire que les marges qu’ils s’octroient ne connaissent pas de concurrence ! En plus, ils multiplient les sociétés intermédiaires pour élargir leurs bénéfices. C’est ainsi que la banane produite en Martinique arrive en France avant d’y retourner pour y être vendue plus chère ! Et l’État français ferme les yeux sur cette pratique qui remonte à un autre temps. Mais pour que les populations métropolitaines qui vont travailler dans nos îles ne subissent pas cette contrainte – et donc pour qu’elles ne se montrent pas solidaires des actions sociales de ces îles – elles bénéficient d’un traitement salarial majoré. Tout est politiquement bien calculé par Paris !
3 – Les outre-mers officiellement exclus de la République depuis 1961 !
Enfin, pour comprendre sans le moindre doute la situation de nos îles lointaines – si toutefois vous douteriez des deux premiers arguments – il convient de retenir ceci : les outre-mers ne font officiellement pas partie de la France ! Je vous imagine écarquiller les yeux pour essayer de comprendre. Oui, notre pays – en l’âme et conscience de tous nos dirigeants et de toutes nos institutions – estime qu’il est inacceptable de traiter sur le même pied d’égalité les populations de nos îles lointaines et celles de la métropole ! Voilà la stricte vérité ! Aussi, à travers nos gouvernants, la France s’applique avec fermeté à ne pas les inclure dans l’application des résolutions européennes concernant certains droits sociaux pouvant être défendus par les syndicats et les collectivités locales.
Sur ce chapitre, il convient d’être plus explicite parce que le sujet fait partie du présent et non de l’histoire. En septembre 2024, la Commission nationale consultative des Droits de l’homme (CNCDH) a rappelé à nos dirigeants la nécessité pour notre pays d’œuvrer à la prise en compte par le Secrétariat général du Conseil de l’Europe de nos territoires ultramarins comme faisant partie de la France et non comme des colonies. Pour comprendre cette recommandation qui est une forte attente, il faut savoir qu’en 1961, au moment de ratifier la charte sociale européenne prévoyant « l’accès aux soins, à l’éducation, au travail, à des conditions décentes de vie » équitables pour tous les citoyens des pays signant cette charte, la France n’a pas inscrit ses îles lointaines comme faisant partie de ses territoires ! Oui, c’est la stricte vérité qui explique l’indifférence ou le mépris des gouvernants à l’égard des conditions de vie catastrophiques qui prévalent dans certaines de nos îles. En d’autres termes, la France les a présentées comme des colonies ! Pire, en 1996, au moment de ratifier cette charte, elle n’a pas changé d’attitude vis-à-vis de ses îles lointaines. La République affirmerait-elle, en ce XXIe siècle, que les nègres ne vaudraient pas une égale considération avec les Blancs ? Nous attendons tous la réponse qui sera donnée à la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme). Les militants des droits de l’homme ne devraient-ils pas se manifester maintenant pour appuyer le CNCDH ?
Parce que par sa volonté les droits européens ne peuvent être appliqués à ses colonies, la France peut, sans risque de sanction de l’Europe, se permettre de ne pas traiter sur le même pied d’égalité ses citoyens des îles et ceux de la métropole quand il s’agit des services sociaux comme l’accès aux soins, au travail, à la qualité de l’eau, des sols et autres mesures sanitaires pour des conditions de vie décentes (Suivez mon regard vers la catastrophe sanitaire de l’insecticide chlordécone). C’est pourquoi le CNCDH « dénonce une différence de traitement des populations selon qu’elles résident en métropole ou dans les autres territoires français ». Et dans ce « deux poids deux mesures », les médias marchent dans les pas de nos gouvernants en gardant le silence sur les manifestations dans les îles. Ils attendent que l’État y envoie les CRS pour qu’ils parlent de « violences » dans les outre-mer.
Parler de citoyens de seconde zone n’est donc pas une vaine expression, mais une réalité quotidienne au sein de la France. Ou bien nous nous taisons tous parce que cela nous convient parfaitement, ou bien nous partageons l’information afin que chacun soit soucieux de l’équité au sein de la République. Avec l’espoir que les mouvements de droits de l’homme se manifestent sur sur ce sujet.
Raphaël ADJOBI
La rentrée littéraire à LA FRANCE NOIRE !
Trois membres de l’association LA FRANCE NOIRE terminent l’année 2024 en publiant chacun un livre ; et cela dans des domaines différents. Présentation dans l’ordre de parution.

Luís-Nourredine PITA : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteur en philosophie et professeur de lettres modernes, il vient de publier son premier roman : Errance – Un chemin lumineux le 18/10/2024 (Le Lys bleu Éditions).
Liss KIHINDOU : membre du conseil d’administration de La France noire. Docteure en littérature francophone et professeure de lettres modernes, elle vient de publier son deuxième roman destiné à la jeunesse (à partir de 10 ans) le 8/11/2024 : Kinokia et les ancêtres (Éditions L’Harmattan). Critique littéraire, elle totalise quatre essais sur des sujets très différents.
Raphaël ADJOBI : coprésident de La France noire. Docteur en littérature française et comparée et professeur de lettres modernes, il est le troisième membre de l’association à s’illustrer à la fin de cette année avec Les Français noirs et la République – une histoire mouvementée, publié le 28/11/2024 (Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines). Critique littéraire depuis 2006, ce livre est son deuxième essai.
VISAGE DU RACISME ORDINAIRE : l’éditeur Dupuis fait de Spirou un raciste !
Nous savons le personnage de Tintin et son inventeur racistes – parce que tous deux sont fils d’une époque où le Noir était officiellement présenté comme un être non évolué, un être aux capacités intellectuelles et morales jugées primaires. En d’autres termes un « humain » inférieur proche du singe qui serait l’ancêtre de l’homme. Une non-personne.
Cependant, depuis deux décennies, on ne peut pas affirmer que l’Éducation nationale continue à enseigner le racisme, même si les manuels scolaires ou livres destinés à la jeunesse et les panneaux publicitaires demeurent encore truffés des restes de cet esprit des deux derniers siècles. L’étude des bandes dessinées du XIXe et du XXe siècles réalisée par Fredrik Strömberg (Images noires, PLG, janvier 2020) est en effet éloquente quant à la culture du racisme en Europe. Un racisme entretenu par des adultes, bien entendu. Par ailleurs, le livre d’Odile Tobner intitulé Du racisme français (Les Arènes, 2007) donne un bel éclairage de cet esprit qui persiste dans notre société à travers les propos d’intellectuels et d’hommes politiques. Mais à l’heure où nombreux sont les mouvements qui prônent une meilleure prise en compte de la dignité de l’autre (La Fondation pour la mémoire de l’Esclavage, le MRAP, La Ligue des droits de l’homme, Mémoires et partages, La France noire…), on s’attendrait à une certaine retenue de la part des écrivains et artistes partisans de l’infériorisation des Noirs dans les espaces publics et les canaux de communication et des savoirs.
Mais voilà que depuis plus d’un an (2023 !), dans le silence ou l’indifférence de toutes les institutions nationales proclamant pourtant veiller au non étalage des actes et productions racistes, l’éditeur Dupuis vendait aux Français et aux Belges une bande dessinée qui présente tous les personnages noirs sous les traits de singes ! Alors que tous les personnages blancs étaient peints sous les traits d’êtres humains reconnaissables par tous comme tels. Et aucun Blanc ayant eu Spirou et la Gorgone bleue entre les mains n’a osé s’indigner sur un quelconque réseau social ! Pas une bibliothèque de France, un CDI des collèges et des lycées, n’a jugé opportun d’attirer l’attention d’un mouvement de lutte contre le racisme ! Comme dirait le chroniqueur Jean-Michel Apathie, « ça dit quelque chose de nous, de notre regard, de ne pas avoir vu cela » avant les Africains-Français ! Et il ajoute : « Dans la maison d’édition, il y a des gens qui vérifient, valident. On se demande comment tout ceci peut se produire en 2024 ».
Et comme l’artiste, un homme de plus de 80 ans – donc nourri de Tintin au Congo et des autres bandes dessinées dont parle l’historien Fredrik Strömberg dans Images noires – a répondu benoîtement aux indignations qu’il s’agit d’une caricature, je lui réponds ici que dessiner un Noir sous les traits d’un singe n’est pas une caricature mais l’expression d’une culture blanche qui assigne au Noir une place inférieure dans l’échelle des êtres et dont il est un pur produit. Cela est incontestable, sauf quand on est sénile. Le chroniqueur Jean-Michel Apathie et tous les autres Blancs qui ont jeté un œil à l’album raciste n’ont pas vu Spirou et les autres personnages blancs sous les traits d’un quelconque animal symbolisant l’homme blanc pour croire qu’il s’agit bien de caricatures. Ce sont donc bien les adultes racistes – nombreux dans toutes les institutions – qui veulent pérenniser ce qu’ils ont appris comme un précieux héritage devant être transmis. Quant aux jeunes que j’ai entendus lors de la conférence d’une collègue que j’avais invitée à Joigny, ils ont assuré que leurs querelles n’ont rien à voir avec cette infériorisation de l’autre, que cette expulsion du Noir à la périphérie de l’humanité est l’œuvre de leurs parents et de leurs grands-parents.
Voilà pourquoi La France noire ne va pas vers les jeunes avec la volonté de combattre le racisme ! Non ! La France noire va vers eux pour leur offrir non seulement des outils pour comprendre comment est né le racisme et comment il s’est propagé, mais aussi des outils pour reconnaître les images et les propos racistes que les adultes véhiculent dans la société française. Notre volonté est de tenter de les préserver du racisme de leurs aïeux. Et visiblement, dans cette tâche, nous ne sommes pas encore assez nombreux en France pour faire changer de comportement les artistes et pseudo-intellectuels qui plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent c… – comme dit la chanson.
L’Éditeur Dupuis a assorti le retrait de l’album de ce message d’excuse, publié sur X : « Nous sommes profondément désolés si cet album a pu choquer et blesser. Cet album s’inscrit dans un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque. Plus que jamais conscients de notre devoir moral et de l’importance que représente la bande dessinée en tant qu’éditeur et plus largement le livre dans l’évolution des sociétés, nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ».
Un album inscrit dans « un style de représentation caricatural hérité d’une autre époque » ! C’est ici l’aveu réjouissant du travail d’un grand-père et sûrement arrière grand-père profondément ancré dans une époque évidemment raciste dont les codes picturaux sont mondialement connus – s’agissant des Noirs et autres non-blancs. Une époque où la caricature visait rarement les Blancs quand les non-Blancs faisaient partie du récit. Une époque dont le vieux dessinateur de Spirou est nostalgique. « Conscients de notre devoir […] en tant qu’éditeur […] nous prenons en ce jour la pleine responsabilité de cette erreur d’appréciation ». Que cela soit lu et entendu par tous partout en France !
Raphaël ADJOBI
UNE ASSOCIATION DE L’YONNE (89) S’ILLUSTRE A L’INTERNATIONAL : « Avenir des jeunes filles de Dapaong » (AJFD)envoie 6 jeunes au Togo
En juillet 2024, l’association Avenir des jeunes filles de Dapaong (AJFD), dont le siège est à Cézy (89 – Yonne), a permis à 6 jeunes Français d’élargir leur expérience en matière de solidarité internationale en séjournant au Togo pour participer à la réhabilitation du musée d’Aného qui menaçait ruine. Qui aurait imaginé que de cette petite commune de l’Yonne pouvait naître un projet international soutenu par le réseau multi-acteurs dénommé Bourgogne Franche-Comté International (BFC International) qui « accompagne à la conception, à la mise en œuvre, [et] au suivi de l’évaluation des projets ». Eh bien, désormais vous savez que grâce à Pascaline Toulouse et Sophie Montagne – en collaboration avec BFC International – l’AJFD œuvre à l’international et vient d’ailleurs de lancer un nouvel appel à projet pour un deuxième séjour de jeunes au Togo en 2025 !
Jeunes de Bourgogne et de Franche-Comté, dressez donc l’oreille et regardez du côté de la solidarité internationale pour des expériences enrichissantes plutôt que de suivre ceux qui vous bercent avec les cantiques d’une certaine zone de confort où les différences seraient une menace. A l’AJFD, ce ne sont pas les adultes qui profitent des actions de l’association pour aller voir l’Afrique et ses « pauvres », mais des jeunes qui vont partager des expériences avec d’autres jeunes sous d’autres cieux autour d’un projet commun pour mieux préparer et vivre des lendemains plus fraternels. Bien sûr, ces expériences partagées par des jeunes volontaires du Togo et de France participent à l’amélioration de la scolarisation des jeunes filles ainsi qu’à celle de leurs conditions de vie dans les zones rurales du pays. Mais l’esprit est d’offrir aux jeunes d’ici et d’ailleurs l’occasion d’apprendre à construire le monde dans lequel ils aimeraient vivre.
Tous les ans, au mois de juin, l’AJFD organise une soirée de solidarité autour d’un repas où les cuisines africaines et antillaises occupent la première place. L’équipe qui entoure Pascaline Toulouse et Sophie Montagne ne ménage pas alors ses efforts pour faire connaître leur engagement citoyen sous une forme originale.
Durant les deux semaines de leur séjour togolais, au-delà de leur contribution au chantier du musée d’Aného, la connaissance de l’histoire locale n’a pas été négligée. Outre la découverte de quelques danses traditionnelles et la vie ordinaire des jeunes du pays, les 6 volontaires venus de l’Yonne ont pu visiter dans le sud du pays une captiverie (ou esclaverie), c’est-à-dire un camp de concentration géré par les Européens où étaient entassés les Africains capturés avant leur embarcation pour les Amériques. Et pour qu’il y ait embarcation, ils ont appris qu’il fallait passer par l’étape des transactions entre les Européens qui géraient ces forts ou comptoirs (le terme commercial) pour le compte de leur royaume et les capitaines des navires négriers qui venaient d’Europe et étaient chargés d’approvisionner en main d’œuvre les plantations esclavagistes des Amériques. Une occasion unique qui a permis à chacun des jeunes de constater la différence entre les cours proposés par les manuels scolaires et la réalité du terrain. Voir de ses propres yeux le coffre-fort des Européens dans la salle des transactions, puis descendre par une trappe au sous-sol où étaient emprisonnés des captifs qui n’avaient pas le droit de se tenir complètement debout (une salle d’un mètre cinquante de hauteur !), cela fait voir autrement l’histoire de la traite des Africains.
Bravo à l’équipe dirigeante de l’AJFD d’avoir su persévérer dans les difficultés pour atteindre ce niveau de reconnaissance quant à la qualité de ses projets. Bravo aux jeunes qui ont participé avec enthousiasme à cette première activité de solidarité internationale avec l’association cézycoise.
Raphaël ADJOBI
LETTRE SUR LE RACISME ou « la bête immonde » aux collégiens et aux lycéens (par Georges Jean – 1985)
Je vous écris cette lettre non pour vous faire la leçon, ni pour vous expliquer d’une façon compliquée ce que l’on appelle « racisme » aujourd’hui. Le racisme [= la préférence d’une certaine couleur de peau que nous estimons supérieure à d’autres] est une « bête immonde » a dit un poète. Et, à vouloir trop l’expliquer et d’une manière trop compliquée, il arrive que l’on oublie l’horreur qui le recouvre.
Il faut dire aussi qu’en se contentant d’en parler légèrement, sans chercher à comprendre un peu comment la bête parfois se cache et se dissimule au milieu de nous, on risque de ne pas s’apercevoir assez tôt que l’on est soi-même ou que l’on est en train de devenir « raciste » [quelqu’un qui, à partir de la couleur de sa peau, se croit supérieur à d’autres]. Et de cela, je voudrais tenter de vous en préserver à tout prix.
Certains de vos camarades, du collège, du lycée, de votre quartier, de votre ville, sont noirs, arabes, portugais, polonais, italiens ou espagnols ; et vous jouez avec eux. Et je sais que vous les aimez comme les autres ; ni plus, ni moins, comme les autres. Je tiens à vous dire qu’il faut vous garder comme vous êtes, sans changer sur ce plan, en devenant de grandes personnes. Car très souvent, c’est en devenant, comme on dit parfois, «raisonnables », que l’on devient également quelqu’un qui préfère, et sans trop savoir pourquoi, les « vrais Français » aux autres [à ceux qui ont une couleur de peau différente. Et on devient alors raciste].
En vous écrivant, j’écris à tous les enfants, vos amis et les autres, de la France entière et du reste du monde. Oh ! de nombreuses personnes par des articles, des livres, des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des films, des œuvres d’art, dans tous les pays, ont écrit pour dénoncer le racisme. Mais on ne sera jamais assez nombreux dans ce combat.
Il me semble urgent de vous parler du racisme [les pratiques et les conséquences de l’idéologie qui établit une hiérarchie entre les différentes couleurs de peau humaine] parce qu’on observe partout, et de plus en plus, une multitude de petits faits de la vie de tous les jours, de la vôtre, de la mienne, qui montrent que le racisme est là, tout proche de nous, et que nous ne nous en apercevons pas toujours.
Je crois qu’il ne suffit pas aujourd’hui de savoir vaguement ce qu’un mot comme « racisme » signifie ; il faut le savoir avec la plus grande précision possible car on ne combat bien que les choses que l’on connaît bien ! Il faut en effet saisir tout ce que recouvre le sens d’un mot comme celui-là et connaître tous les aspects qu’un phénomène comme le racisme prend aujourd’hui pour se donner les armes contre lui ; lorsqu’on est informé des manières dont le monstre vit et se développe, on peut plus facilement le saisir à la gorge et le terrasser. Et il est urgent de le faire si nous voulons survivre à la honte, nous les femmes et les hommes d’hier, vous les femmes et les hommes de demain.
Georges Jean (1920-2011)
°(Le racisme raconté aux enfants – Éditions Ouvrières, collection Enfance heureuse, mai 1985 / Le paragraphe 3 légèrement arrangé).
L’exposition “L’invention du racisme et la négation des traces de l’homme noir dans l’histoire de l’humanité” de l’association La France noire montre à la jeunesse comment est née la « bête immonde », comment elle a prospéré, et comment elle se dissimule dans les discours et productions des adultes pour continuer à vivre. Cette exposition est pour la jeunesse un outil visant à la préserver du racisme et l’armer pour le combattre efficacement.
« NI CHAÎNES, NI MAÎTRES » au cinéma Vauban à Avallon (89)
Sûr que la commune d’Avallon dans l’Yonne (89) est excentrée par rapport à l’axe Paris-Lyon, on a souvent du mal à s’imaginer le dynamisme de sa population dans le domaine culturel. Qui aurait cru que la soirée spéciale organisée autour du film Ni chaînes, ni maîtres de Simon Moutaïrou par la section locale du Mrap drainerait plus d’une cinquantaine de personnes ?
Une leçon est à tirer du succès de cette soirée : en matière de culture, ne jamais dire « cela n’intéressera personne ». Il faut d’abord songer à proposer pour susciter l’intérêt du public.
Merci à Lucas qui a pris l’initiative de faire découvrir ce film à la population avallonnaise. Merci également au cinéma Vauban d’avoir accueilli avec enthousiasme cette initiative et permis la réalisation de cette belle soirée-débat autour de Ni chaînes, ni Maîtres. Une soirée à laquelle le coprésident de La France noire a été invité afin de partager avec le public ses connaissances sur l’histoire de l’esclavage des Noirs.
En mai 2025, dans le cadre de ses activités commémorant l’abolition de l’esclavage, La France noire envisage une soirée-débat du même type avec la présence du réalisateur au cinéma Agnès Varda à Joigny (89). Le marronnage, c’est-à-dire la fuite ou l’art de briser ses chaînes, a permis aux peuples d’origine africaine – transportés de force sur le continent américain où dans les îles de l’océan Indien – de se structurer en sociétés dans les forêts. Le Brésil, le Surinam et le Guyane française en donnent aujourd’hui des preuves irréfutables (Aline Helg – Plus jamais esclave). Une bonne connaissance de ce pan méconnu de l’histoire de l’esclavage des Noirs est nécessaire pour que chacun comprenne que « la liberté est née de l’expérience de l’esclavage » (Orlando Patterson, cité par Charles W. Mills in Le contrat racial). Ce n’est donc pas sans raison que la Liberté figure dans la devise française ; les populations de la fin du XVIIIe siècle qui ont vécu la Révolution savaient – elles – de quelle emprise elles ont dû se défaire.
Tout en reconnaissant à sa juste valeur et la portée de l’action des abolitionnistes blancs – nous y reviendrons dans un prochain article – il convient de commencer à « comprendre ces peuples, issus du refus du sort qu’on leur avait réservé (Creuser des canaux, ériger des digues, déforester, cultiver la canne et faire tourner les moulins à sucre) » pour ne pas continuer à attribuer aux seuls Blancs l’abolition de l’esclavage. Il est impératif de relativiser l’histoire de l’abolition de l’esclavage et celle de ses héros qu’on nous enseigne dans notre système scolaire.
Raphaël ADJOBI
LES PETITES MAINS D’ANVERS ou le cannibalisme dans la pâtisserie belge
En septembre 2012, j’avais publié sur Internet un article intitulé « Les petites mains d’Anvers et les têtes de nègre ou le cannibalisme dans la pâtisserie européenne ». Un article qui a eu un succès certain au regard des commentaires, des réactions des sites belges et français (toutes ces réactions sont postérieures à 2012 !), ainsi que la mise au point de Jean-Pierre Lefèvre qui l’a repris douze ans plus tard – en juin 2024 – sur le site de l’Association Pourquoi pas.
Même si « la main coupée figure dans les armoiries d’Anvers depuis des siècles » (un internaute en 2012), même si Jean-Pierre Lefèvre assure que ce « biscuit traditionnel [a été] créé en 1833 » s’appuyant sur une légende anversoise (selon Wikipédia et Les carnets de la patate sa création date de 1934 !), il a au moins l’honnêteté d’écrire ceci, rejoignant l’avis d’un internaute de 2012 : « Mais enfin, on ne m’enlèvera pas de l’idée que la version chocolat qui apparaît en 1934, n’est pas si innocente que cela. Après tout, le Congo était toujours colonie belge, ce n’est donc pas neutre quand on connaît le contexte et la violence de cette colonisation. On peut donc avoir des doutes sur l’intention ».
Merci Jean-Pierre de reconnaître que des mains blanches qui deviennent chocolatées à l’heure où le roi Léopold II faisaient couper les mains des populations congolaises pour faire avancer la production du lait de caoutchouc alimentant l’industrie des pneumatiques dans toute l’Europe, on peut croire que cette nouvelle teinte des petites mains d’Anvers n’est absolument pas innocente. Les Français aussi mangeaient bien avec délectation des têtes de nègre qui rappelaient celles des Ivoiriens ou des esclaves de nos îles lointaines que colons et négriers coupaient et exhibaient sur des pieux.
Mais pourquoi donc depuis 2012 personne, parmi les internautes, n’a évoqué cette histoire de mains coupées que je vais vous raconter. Pourquoi les sites belges et français qui se sont invités dans ce débat n’en font-ils pas mention ?
L’INVENTION DES PETITES FILLES AUX MAINS BLANCHES COUPEES
En août 2024, je découvre que durant la première guerre mondiale, les artistes du camp des alliés ont fait preuve d’un talent remarquable. Nous savons que « la propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion. […] Or, pour créer l’émotion […] il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion » (Anne Morelli). Et comme pendant la première guerre mondiale les agences de publicité étaient embryonnaires, ce sont les artistes qui vont s’illustrer de la plus belle des façons.
Dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre, Anne Morelli relève parmi ce qu’elle désigne comme « les perles […] les plus consternantes de la propagande […] rédigées par des hommes de lettres » de l’époque, cette prière d’un auteur anonyme parue dans La semaine religieuse de l’Ille-et-Vilaine en février 1915 avec ce titre : « Prière d’une petite fille aux mains coupées ». Le texte est accompagné de l’image d’« une fillette de six ans, agenouillée en prière dans un hôpital du Nord, les deux bras emmaillotés de pansements » : Seigneur, je n’ai plus de mains. Un cruel soldat allemand me les a prises, en disant que les enfants belges et français n’avaient pas le droit d’avoir des mains, que ce droit appartenait seulement aux enfants des Allemands. Et il me les a coupées. […] Depuis ce jour, Seigneur Dieu, Maman est folle, et je suis toute seule. Papa a été emmené par les soldats allemands, le premier jour. Il ne m’a jamais écrit. Il doit avoir été fusillé […].
Une version anglaise de cette prière fut publiée dans le Sunday chronicle et des poètes s’inspirèrent du thème. Le célèbre poète Emile Verhaeren céda à la propagande et s’indigna des « Deux petits pieds d’enfant atrocement coupés » dans son poème L’Allemagne exterminatrice de races. N’allons pas plus loin. Nous savons désormais qu’à côté des mains coupées des Congolais sous les ordres de son zélé serviteur Fiévez, il y a aussi l’histoire des petites mains blanches inventées lors de la première guerre mondiale pour émouvoir les populations et fortifier leur animosité à l’égard de l’ennemi. Ajoutons qu’en France le ministre des finances, qui était à l’époque de cette propagande chargé de la censure de la presse, encourut l’indignation de l’éditeur du Figaro pour ne pas avoir autorisé la publication d’un récit sur les enfants belges aux mains coupées par les Allemands. Ce ministre, Klotz, raconte ce fait dans ses mémoires : le Figaro lui avait soumis une épreuve dans laquelle deux savants de grande renommée assuraient « par leur signature, avoir vu de leurs propres yeux une centaine d’enfants auxquels les Allemands avaient coupé les mains ». Comme l’éditeur du Figaro s’indignait de le voir douter des faits, il lui demanda que les savants lui indiquent le nom de la localité afin qu’une enquête soit menée « en présence de l’ambassadeur d’Amérique ». Le ministre a attendu jusqu’à sa mort !
Maintenant que nous connaissons ces deux histoires du début du XXe siècle, posons-nous cette question : que vaut la perpétuation par un gâteau de la légende romaine (même pas belge!) selon laquelle un individu aurait payé le passage d’un pont en se coupant la main ? Que vaut l’affirmation selon laquelle les petites mains en biscuits rappellent une main coupée figurant dans les armes de la cité d’Anvers quand le présent vous tend deux faits historiques avérés : le crime des mains congolaises coupées (biscuits chocolatés) et le mensonge des mains coupées des petites filles belges (biscuits laiteux). Certains disent même que la main légendaire est celle d’un géant. Heureusement qu’ils ne l’attribuent pas à un nain Noir ! Le débat serait interminable.
J‘assure donc ici que la version chocolat des petites mains d’Anvers renvoie bien aux mains coupées des Congolais à l’époque où leur pays appartenait à Léopold II, selon le contrat passé avec les autres Européens à la fin du XIXe siècle. A tous ceux qui disent que ces biscuits chocolatés n’ont rien à voir avec les mains coupées des Congolais, je dis ceci : la posture de supériorité de votre conscience blanche est si transparente que vous y baignez sans la voir comme le poisson nage dans l’eau sans la voir. Bon appétit les cannibales !
Raphaël ADJOBI
