Thomas CLARKSON, l’acteur principal du mouvement abolitionniste au XVIIIe siècle

          Thomas Clarkson, jeune pasteur de la classe moyenne anglaise fraîchement sorti de Cambridge, va très vite se retrouver face à face avec la violente lutte des classes qui faisait rage au XVIIIe siècle sur les ponts des navires et dans les ports de son pays dédiés au commerce des Africains ; des hommes, des femmes et des enfants enlevés et entassés dans les forts négriers tenus par les européens pour être réduits en esclavage dans les Amériques.

          Le jeune homme qui avait écrit son mémoire de maîtrise de lettres sur l’esclavage, et qui moins d’un mois après la création de la société abolitionniste avait résolu de contribuer à cette magnifique œuvre, se rendit rapidement compte que les sources de son travail et donc ses connaissances étaient limitées et insuffisantes pour édifier le grand public ou les membres du parlement. A la réunion du 12 juin 1787 de la société abolitionniste, il est missionné pour « collecter des informations au sujet du commerce des esclaves » dans tous les ports du royaume si nécessaire.

          Les abolitionnistes essayaient jusqu’alors de donner à voir la réalité des navires négriers sillonnant les mers par des pamphlets, des discours, des conférences ou des poèmes. Mais sans conteste, le plus efficace de ces moyens restait la représentation visuelle des navires négriers. Le but officiel était d’être objectif : c’est-à-dire de présenter « des faits » à propos des navires négriers qui ne pouvaient être réfutés par « ceux qui étaient impliqués par la traite » (Thomas Clarkson – History, p.m ; plan and sections of a Slave Ship). Et l’une de leurs images va devenir « l’instrument de propagande le plus efficace qu’un mouvement social ait jamais inventé » (Markus Rediker) : celle du Brooks symbolisant « le navire négrier comme lieu de violence, de cruautés, de conditions de vie inhumaines et de morts horribles ». Thomas Clarkson explique lui-même que cette image « provoquait une impression d’horreur immédiate sur quiconque y jetait les yeux ». Selon lui, ceux qui le contemplaient « se faisaient d’un coup une bien meilleure idée – qu’ils n’auraient pu avoir autrement – des horreurs du transport [des Africains], et, ainsi, elle contribua grandement à rendre le grand public favorable à notre cause ». Clarkson et ses amis firent connaître rapidement et loin l’image du Brooks. « Des milliers d’exemplaires du placard furent reproduits et circulèrent à Paris, à Édimbourg et à Glasgow, et, de l’autre côté de l’Atlantique, à Philadelphie, à New York et à Charleston, ainsi qu’à Newport et à Providence, Rhode Island. […] La reproduction du Brooks devint l’une des images centrales de cette époque, et fut suspendue dans les lieux publics […] ainsi que dans les maisons et les tavernes de tout le pourtour de l’Atlantique » (Marcus Rediker). Chacun observant l’image du Brooks pouvait s’exclamer avec l’homme politique William Wilberforce : « Tant de misère condensée dans si peu d’espace dépasse ce que l’imagination humaine est capable de concevoir ».

          Mais plutôt que de rendre compte de la situation critique des Africains sur les navires négriers pendant la traversée de l’Atlantique (Passage du Milieu), Clarkson – entraînant avec lui le mouvement abolitionniste de Londres – va focaliser sa capacité d’empathie sur la figure du marin, alors que ces derniers ont perpétré un grand nombre des horreurs de la traite. C’était bien une stratégie : « Clarkson et ses amis abolitionnistes faisaient le pari que le gouvernement et le grand public britanniques seraient davantage sensibles à un appel fondé sur la race et sur la nation ». Mais la stratégie était risquée au regard du grand mépris que l’aristocratie et la bourgeoisie locales avaient pour les pauvres du royaume.

          En se rangeant du côté des marins, Clarkson gagna à la fois de la crédibilité auprès d’eux et une bonne connaissance du terrain qui se révélera inestimable pour le mouvement abolitionniste. « Il discuta avec des déserteurs, des infirmes, des rebelles, des laissés-pour-compte, avec ceux qui avaient mauvaise conscience – en un mot, il discuta avec des dissidents qui connaissaient le commerce des esclaves de l’intérieur et avaient toutes sortes d’histoires abominables à raconter à son propos ». Il se servit de ces histoires pour faire de la traite des Africains « quelque chose de concret, d’humain et d’immédiat » alors que pour la plupart des gens elle restait lointaine et d’abstraite. Il est parvenu à « la conclusion que le commerce de la chair humaine était barbare du début jusqu’à la fin ». Il a compris que dans le système négrier, les commerçants sont les armateurs, les commanditaires des expéditions, et les capitaines leurs principaux bras armés prêts à tout pour le succès de l’entreprise. Une fois éloignés des côtes européennes, « les capitaines transformaient leur navire en enfer flottant et se servaient de la terreur pour contrôler tout le monde à bord, marins et captifs ». Cette violence répondait à une logique institutionnelle. Elle fonctionne en cascade, du haut vers le bas : le capitaine et ses officiers tyrannisent les marins, et les marins à leur tour torturent les captifs. En effet, les marins eux-mêmes souvent battus et maltraités se vengeaient de leur situation sur les êtres impuissants qui étaient en leur pouvoir et dont ils avaient la charge. Selon un capitaine anglais repenti, devenu abolitionniste, le navire négrier est « un enfer pour les esclaves blancs et les esclaves noirs. […] Il n’y a pas entre eux l’ombre d’une différence si l’on fait abstraction de leur couleur de peau ».

          Voilà pourquoi devant le parlement anglais, ce ne sont pas des anciens esclaves africains que les abolitionnistes ont présentés pour témoigner de la barbarie appelée commerce. Après la perte des treize colonies anglaises des Amériques en 1783, ils n’ont pas eu besoin de plaider la cause des Noirs que les Européens ne voyaient pas. Il leur a suffi de montrer du doigt le sort qui était réservé aux jeunes marins anglais sur les navires négriers, et combien ils étaient nombreux à revenir boiteux, aveugles, borgnes, pleins d’ulcères et fiévreux, pour convaincre le gouvernement de combattre les autres royaumes afin de les obliger à arrêter la déportation des Africains vers les Amériques. Ce sera une entreprise officielle du royaume d’Angleterre à partir de 1807.

Raphaël ADJOBI

° Ce travail a été réalisé à partir du livre A bord du négrier de Markus Rediker ; Seuil, octobre 2013.

Charles DESLONDES : l’organisateur et meneur de la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique

Le 30 avril 1803, la France cède la Louisiane aux États-Unis d’Amérique. Le 18 novembre de la même année, elle est battue à la bataille de Vertières et chassée de Saint-Domingue. De nombreux planteurs ayant fui l’île – devenue Haïti – se sont installés avec leurs esclaves en Louisiane le long du Mississipi. Huit ans plus tard, cette région connaîtra la plus grande révolte d’esclaves des États-Unis d’Amérique et fera entrer son meneur dans l’histoire du mouvement abolitionniste malgré le silence savamment orchestré.

L’objectif des esclaves menés par Charles Deslondes était de « conquérir leur liberté en prenant d’assaut la Nouvelle-Orléans après une marche de soixante kilomètres […]. Ce soulèvement avait en partie pour objectif de laisser une empreinte pour les générations futures […]. Ils voulaient répandre le sang et faire assez de remue-ménage pour montrer que les Noirs feraient tout pour être libres et pour que l’histoire se souvienne d’eux » (Howard W. French, Noires origines, Calmann Lévy, 2024).

La révolte débuta dans la nuit du 8 janvier 1811 au son des tambours comme un appel au ralliement…Plus de cinq cents esclaves se joignirent au groupe de départ ! Le premier affrontement avec la milice blanche se déroula le 10 janvier vers quatre heures du matin à une quinzaine de kilomètres de la Nouvelle-Orléans dans une sucrerie appelée Cannes Brûlées où « les bâtiments solides de la sucrerie, entourés d’une palissade, offraient un refuge fortifié » (id.) à l’armée des esclaves rebelles. La milice blanche chargea, mais se retrouva dans une entreprise de chasse à l’homme qui l’épuisa. Heureusement pour elle, la stratégie des insurgés se retourna contre eux puisque « un peu après neuf heures du matin, les deux camps se firent face dans un champ ouvert ». Et ce fut le moment où la bravoure des insurgés se concrétisa dans la devise révolutionnaire Vivre libre ou mourir. Et ce fut « un massacre considérable » ! (Manuel Andry, planteur et chef de la milice).

Les têtes ensanglantées d’une centaine d’insurgés furent placées sur des piques le long de la digue « pour servir d’exemple effroyable à tous ceux qui voudraient troubler l’ordre public à l’avenir » selon les termes du tribunal paroissial. Même mort, le corps de Charles Deslondes fut rôti ! Mais cette action d’envergure qu’il a menée avec ses amis va avoir une conséquence immédiate sur les planteurs de la Louisiane et toute l’histoire des États-Unis. Leur territoire fraîchement cédé aux États-Unis (1803), les planteurs étaient jusque-là hostiles à l’idée d’intégrer leur nouveau pays ; ils vont y entrer en 1812 pour plus de sécurité face à la farouche soif de liberté des Noirs.

La construction de l’amnésie collective

L’extrême violence de la répression a contribué à minimiser l’ampleur de la révolte et son impact sur l’histoire des États-Unis. La Gazette de la Louisiane a qualifié cette armée d’esclaves de « bandits », de « brigands » s’adonnant au pillage alors que, selon ce même journal, ces esclaves ont provoqué une fuite de Blancs jamais observée : « la route menant à la ville (Nouvelle-Orléans) était encombrée de voitures et de chariots remplis de gens qui échappaient aux ravages des bandits nègres » ; le journal ajoute que nombreux étaient ces gens « à moitié nus, enfoncés dans la boue jusqu’aux genoux, avec de gros paquets sur la tête ». De simples pilleurs ne pouvaient provoquer une telle débandade. A cette époque, tous les colons esclavagistes étaient hantés par la la libération des Noirs par leurs propres moyens survenue à Saint-Domingue, devenue Haïti.

Mirabeau avait deviné la libération de la Perle des îles (comme on l’appelait au regard de la richesse que la France en tirait) en affirmant que les planteurs de Saint-Domingue « dormaient au bord d’un Vésuve » (Howard W. French, Noires origines). Quant à l’abbé Raynal, encyclopédiste et chroniqueur du colonialisme, la situation de l’île lui arracha cette prédiction : « Il ne manque aux nègres qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage. Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il Paroîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté ». Cet homme, les esclaves de l’île le trouvèrent en la personne de Toussaint Louverture. En Louisiane, Charles Deslondes et ses amis ne possédaient pas suffisamment d’armes pour rivaliser avec la milice blanche. Seule la soif de la liberté leur commanda une marche gigantesque au son des tambours et des outils de travail à bout de bras comme armes pour marquer les esprits pour la postérité.

Et c’est cet objectif, c’est-à dire la réalisation de « la plus grande révolte d’esclaves de l’histoire américaine » que toute la société blanche de Louisiane prit soin d’effacer de sa mémoire. « Le moins que l’on puisse dire, selon Howard French, c’est que […] l’oubli et l’effacement ont fait l’objet d’une politique étatique concertée, et ce pendant plusieurs générations ». Aujourd’hui, ajoute-t-il, c’est le secteur lucratif du tourisme des plantations qui tente de ressusciter la mémoire de Charles Deslondes et de ses amis.

Raphaël ADJOBI

LES GRANDES FIGURES DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE (une exposition de l’association LA FRANCE NOIRE)

En cours de réalisation, l’exposition LES GRANDES FIGURES DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE sera présentée en mai 2026 lors de la commémoration de l’abolition de l’esclavage qui mettra l’accent sur la loi Taubira proclamant l’esclavage des Noirs dans les Amériques et l’océan indien comme crime contre l’humanité. Elle sera disponible pour toutes les structures (pédagogiques, associatives, municipales) dès juin 2026. Nous présentons ici l’une des plus grandes figures françaises de la lutte pour l’abolition de l’esclavage de cette galerie de portraits.

ABBÉ GRÉGOIRE (décembre 1750 – Meurthe et Moselle – mai 1831 – Paris)

A l’heure des soubresauts de 1789, ce prêtre de 39 ans s’engage en politique et est élu parmi les 291 députés du clergé aux États généraux. Il se rapproche alors du tiers état et exprime sa volonté de faire abolir les privilèges de la noblesse, du clergé et des ordres religieux, ainsi que ceux des communautés de métiers qui leur appartenaient. Ce qui lui vaudra l’animosité de l’église catholique au moment de sa panthéonisation deux siècles plus tard (novembre 1989).

A la suite de la fuite de Louis XVI et son arrestation, l’assemblée constituante est dissoute le 30 septembre 1791 et les députés déclarés inéligibles. Mais grâce à son activisme à Blois, il est élu député de la première République en Loir-et-Cher à la convention nationale en septembre 1792.

PREMIER RÉFUTATEUR SCIENTIFIQUE DU RACISME ET PREMIER MILITANT DE L’ANTICOLONIALISME (Aimé Césaire)

Dès 1789, il se prononce favorable pour le droit de vote des « gens de couleur des îles françaises des Amériques ». En décembre de la même année, il devient membre de la société des amis des Noirs et participe aux débats qui, à la suite de la révolution de Saint-Domingue en 1791, aboutiront à l’abolition de l’esclavage en 1794. Il sera l’un des rares députés à voter contre le rétablissement de l’esclavage décidé en 1802 par Napoléon Bonaparte. C’est d’ailleurs cet événement qui a fait de lui le plus grand pourfendeur du pouvoir esclavagiste napoléonien avec la publication de De la traite et de l’esclavage des Noirs.

A partir de 1807, l’Angleterre qui avait perdu la guerre contre ses treize colonies des Amériques (1775 – 1783) qui refusaient de lui verser les taxes pour le fonctionnement du royaume s’était déclarée championne de l’abolition de la traite des Africains et avait entrepris de faire la guerre à tous les navires négriers européens.

Devant cette entreprise de l’Angleterre qui menaçait l’approvisionnement des Antilles en main-d’œuvre servile, la France napoléonienne signe avec elle en 1814 un traité l’autorisant à poursuivre pendant cinq ans encore la traite des Noirs, « c’est-à-dire voler ou acheter des hommes en Afrique [dans les comptoirs tenus par les Européens] les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront de leur sueur des champs dont les fruits appartiendront à d’autres » (De la traite et de l’esclavage des Noirs)

Ce traité entre les deux royaumes offre à l’abbé Grégoire l’occasion d’affirmer officiellement que la raison de l’établissement de l’esclavage est la cupidité des colons et des dirigeants politiques qui ne voient que le péril de l’économie : « Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l’on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance commerciale ? ». 

Il a toujours maintenu le contact avec les révolutionnaires haïtiens : il est reconnu que c’est par son intermédiaire que le tableau Le serment des ancêtres(1822) de Guillaume Guillon Lethière – symbolisant l’union des « hommes de couleur » – est parvenu aux dirigeants de la République d’Haïti proclamée le 1er janvier 1804.

Raphaël ADJOBI

PARIS NOIR (Kévi Donat)

La lecture du livre de Kévi Donat permet à Annie Biard d’apprécier les trois balades principales que propose l’auteur et guide pour découvrir Paris sous un angle singulier.

ITINÉRAIRE 1 – PARIS RIVE GAUCHE

Au XXe siècle, ce quartier a été le cœur de la pensée francophone, un foyer essentiel des luttes anticoloniales et de la réflexion sur l’identité noire. Lieu de rencontre des écrivains, des intellectuels et militants majeurs – Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, les sœurs Nardal et d’autres. Les intellectuels noirs américains, Richard Wright et James Baldwin, entre autres, y ont vécu, attirés par une France qui leur semblait plus tolérante que l’Amérique ségrégationniste.

– 1ère étape : Place du Panthéon

Destiné à être à l’origine une église, le Panthéon devient, fin XIXe, un temple laïc dédié à l’histoire de la République et va accueillir plusieurs personnalités noires. La premier accepté au Panthéon est le guyanais Félix Eboué en 1949. Viendront ensuite Alexandre Dumas en 2002, Aimé Césaire en 2011 et Joséphine Baker, première femme noire à y entrer en 2021. Ces personnalités sont reconnues pour leur contribution exceptionnelle à l’histoire, la culture et les valeurs de la France.

  • 2ème étape : le jardin du Luxembourg avec le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Il s’agit de Le Cri, l’Écrit, une œuvre de Fabrice Hybert qui représente l’esclavage et son abolition. La stèle a été inaugurée par les présidents Chirac et Sarkozy en 2011.

  • 3ème étape : le café Tournon à Saint Germain des Prés, le rendez-vous des écrivains noirs américains en exil : Chester Himes (1909-1984), James Bladwin (1924-1987).

  • 4ème étape : Place de la Sorbonne, proche de la rue des Écoles où se trouve la librairie/maison d’éditions, Présence africaine, créée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop. Il est à l’initiative du Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris du 19 au 22 septembre 1956. C’est l’occasion de citer les grands intellectuels noirs, sans oublier les figures féminines qui ont marqué les débats au XXe siècle : Paulette Nardal, Maryse Condé, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Franz Fanon et bien d’autres.

ITINÉRAIRE 2 – PARIS RIVE DROITE

– 1ère étape : Le départ se fait à partir du Moulin Rouge et devant la plaque en hommage à Joséphine Baker qui a été inaugurée en 2019.

  • 2ème étape : Place Andre Breton. André Breton, lors d’une escale en Martinique en janvier 1941, tombe sur une revue culturelle nommée Tropiques fondée par les époux Césaire avec quelques amis comme René Ménil.

Permet d’évoquer le mouvement Harlem Renaissance dont un grand nombre d’intellectuels du monde noir ont trouvé refuge dans ce quartier de Pigalle.

  • 3ème étape : Place Juliette Drouet où l’un des premiers clubs de jazz du quartier ouvre ses portes. Il sera racheté par une grande personnalité afro-américaine : Eugène Bullard qui se battra pour la France pendant la première guerre mondiale.

  • 4ème étape : Place Pigalle, sorte de laboratoire musical dans les années 1920 qui accueille les grands noms du jazz américain comme Louis Amstrong, Duke Ellington ou Sidney Bechet.

  • 5ème étape : Montmartre – Bateau Lavoir où de célèbres tableaux ont été peints dans lesquels on peut retrouver l’inspiration des artefacts africains.

  • On poursuit Square Louise Michel qui fera partie des milliers de déportés vers la Nouvelle Calédonie/Kanaky. Louise sympathisera avec la cause des Kanaks et apportera son soutien à la révolte kanak de 1878.

  • Avant de monter vers le Sacré Coeur se trouve une plaque en hommage à George Cuvier. Scientifique français et homme de son temps, il classifie et herarchise les races présumées. C’est ainsi qu’il croise l’histoire d’une jeune femme , Saartjie Baartman, connue sous le nom de « la Vénus Hottentote ». Morte à l’age de 26 ans, Cuvier va disposer de son cadavre afin d’en étudier ses caratéristiques physiques.

  • 6ème étape : Chateau Rouge , qui constitue une centralité pour les personnes d’ascendance africaine de Paris. Rue Myrha, on passe devant Maison Chateau rouge créée en 2015 par deux frères Youssouf et Mamadou Fofana, marque de mode qui associe des motifs d’inspirations africaines avec des matières modernes.

  • On arrive dans la rue des Gares où se trouve au 6 bis Little Africa Village, un espace hybride, créé par Jacqueline Ngo Mpii, et dédié à la mode, la culture, l’artisanat issus du continent africain.

  • 7ème étape : L’église Saint-Bernard qui fut occupée, l’été 1996, par des étrangers africains en situation irrégulière qui se trouvaient face à des problèmes de renouvellement de titres de séjours, des refus de demandes d’asile et une augmentation des expulsions. Toujours dans le 18ème arondissement trois autres points sont évoqués :

  • 1) le Comité de défense de la race noire initié par son leader Lamine Senghor, dans les années 1920. Durant les années folles, la population noire vivant dans l’hexagone augmente principalement à Paris et dans les grandes villes dans des conditions de vie difficiles. Lamine Senghor, mobilisé pendant la guerre, deviendra l’un des premiers à porter la voix des immigrés noirs et à défendre leurs revendications.

  • 2) le Jardin Jane Vialle. De père français et de mère congolaise, Jane Vialle s’est engagée dans la Résistance, réclame l’égalité dans les colonies et fonde l’Association des femmes de l’Union française.

  • 3) Place des TIrailleurs sénégalais, inaugurée en 2023, la militante Aissata Seck étant à l’origine du projet.

ITINÉRAIRE 3 – PARIS SEINE NOIRE

Le parcours s’étale de part et d’autre de la Seine et se focalise sur la présence des personnes noires à Paris sous l’Ancien Régime, les débats autour de l’abolition de l’esclavage et la représentation des colonies dans la vie politique française.

  • 1ère étape : le palais Bourbon, place Edouard Herriot puis face à la colonnade avec la statue de Colbert, à l’origine du Code noir, édit royal de 1685 qui regroupe les textes juridiques relatifs au gouvernement, à l’administration et à la condition des esclaves dans les colonies.

Mention d’un tableau de Hervé di Rosa consacré à l’abolition de l’esclavage dans une représentation qui fait débat et exposé à l’Assemblée nationale depuis 1991.

  • 2ème étape : l’hotel de la Marine et les colonies

Edifice inauguré en 1774 et sert de garde meubles de la couronne.

Visite du bureau de Victor Schoelcher.

Siège de la Fondation pour la Mémoire et de l’Esclavage.

  • 3ème étape : Rue du Chevalier de Saint Georges, depuis décembre 2001, anciennement rue Richepanse, du général de Bonaparte qui avait rétabli l’esclavage en Guadeloupe dans un bain de sang.

251, rue du Faubourg St Honoré : le clown Chocolat se produisait dans le Nouveau Cirque à cette adresse.

  • 4ème étape : Le jardin des Tuileries et la première abolition de l’esclavage le 4 février 1794. Évocation de Jean-Baptiste Belley, député et représentant de Saint-Domingue auprès de la Convention nationale, et de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue mais capturé et déporté par les troupes de Napoléon au fort de Joux dans le Jura.

  • 5ème étape : Quai Aimé Césaire nommé ainsi depuis 2013

  • 6ème étape : Passerelle Senghor, conçue par l’architecte Marc Mimram en 1999.

La balade se termine au bout de la passerelle devant la statue de Thomas Jefferson, père fondateur des États-Unis et esclavagiste.

Annie BIARD

L’ANCÊTRE NOIR DE CHARLOT : Bert Williams ou l’autre Chaplin (par Chloé Delos-Eray)

Les légendes ont la vie dure, mais la vérité finit toujours par les rattraper. Sans les évincer de leur piédestal, la vérité s’installe dans le présent et change notre regard non seulement sur les légendes mais nous aide aussi à réfléchir sur la fabrique de l’histoire. Elvis Presley est vu différemment depuis que Sister Resetta Tharpe est reconnue l’inventrice du Rock’n’Roll (Jean Buzelin vient de lui consacrer un livre). Voici une nouvelle vérité : la figure légendaire de Charlot a un ancêtre noir !

Un article de Chloé Delos-Eray / Télérama n° 3940 du 16/07/25

          « Il n’y a pas de Charlie Chapelin sans Bert Williams », assène le réalisateur Justin Simien dans la série documentaire Hollywood Black, encore inédite en France.

          Né en 1874 aux Bahamas, Williams compte parmi les étoiles noires éclipsées de l’usine à rêves, de celles qui en ont pourtant posé les jalons. Il arrive sur le devant d’une scène américaine prise d’assaut par les minstrels shows – ces pièces post-lois Jim Crow, véhiculant une kyrielle d’archétypes racistes. Du premier spectacle noir de Broadway (In Dahomey) qu’il cocrée en 1903 à la scène des Ziegfeld Follies, dont il rejoint la troupe au début des années 1910, en passant par le succès du morceau Nobody (1905), il tire son épingle du jeu grâce à un personnage de vagabond malchanceux qui apporte un peu d’universalisme à ces poncifs ségrégationnistes.

          Une silhouette qui n’est pas sans rappeler celle qui fera le triomphe de Charlie Chapelin à partir de 1914 et la sortie de Charlot est content de lui. Si Bert Williams est, de son côté et malgré sa complexion, forcé de se noircir le visage au liège pour ne pas « troubler » les publics blancs, la ressemblance est là. Couvre-chef en équilibre sur la tête, queue-de-pie mal taillée et la démarche chaloupée… Le coon (nom dépréciatif donné à cet archétype noir des minstrels shows) de William et le clochard de Chaplin sont deux clowns tristes faits du même bois.

          Gauches, débrouillards, candides, ils sont aussi romantiques – en 1913 dans le projet avorté Lime Klin Field Day pour l’un, en 1914 dans Charlot rival d’amour pour l’autre – et de mauvaise foi parfois, comme lorsqu’il s’agit de jouer aux cartes, dans Natural Gambler (1916) pour Williams et pour Chaplin dans l’Emigrant (1917).

          Les deux zouaves vont dans la vie avec le même émerveillement, la même mélancolie. On décrit Williams comme « l’homme le plus drôle qu’[on ait] jamais vu, et le plus triste qu’[on ait] jamais connu ». Les grimaces dissimulent souvent un grand sérieux. Qu’il s’agisse de sacrifier son visage au black face pour le bien de la communauté noire ou d’être poussé loin des rivages de son pays par une vague maccarthyste…

Chloé Delos-Eray

La MISSION DAKAR – DJIBOUTI (1931 – 1933) déconstruite par des contre-enquêtes

          A l’ère des programmes de restitution des biens acquis par la France sur les territoires qui constituaient son empire colonial, l’exposition « Mission DAKAR – DJIBOUTI Contre-enquêtes » que propose le Musée du quai Branly – Jacques Chirac offre une belle occasion au public d’avoir une idée plus précise de ce qui fait débat aujourd’hui et empoisonne les relations entre notre pays et les peuples de certaines contrées du monde.

          La « mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti », partie en mai 1931 et rentrée en février 1933, fut parmi toutes les missions la plus médiatisée à son époque et la plus étudiée depuis 1980. Elle a sans doute marqué les esprits plus que tout autre du fait que Michel Leiris, l’un des onze membres de cette expédition dirigée par l’ethnologue Marcel Griaule, a publié dès 1934 son journal personnel intitulé L’Afrique fantôme, dans lequel il jette le doute sur les conditions d’enquête et d’acquisition des objets et qualifie même de « rapt » le vol des objets rituels en pays dogon. Il convient de signaler aussi que certains membres de l’expédition ont démissionné. Sans doute rebutés par le mode opératoire de la mission. En effet, outre « les dons issus de saisies militaires ou coloniales », les vols étaient réalisés par « réquisitions sous la menace ou prélèvements furtifs et clandestins dans les cavernes ou les sanctuaires ».

« Je suis d’avis qu’il faut tout raconter » (Michel Leiris)

          Et c’est justement pour avoir une idée assez claire de la présence dans nos musées de certains objets qui semblent de toute évidence attachés à la spiritualité des populations, à des pratiques médicales, à la chefferie ou à la royauté que des chercheurs de ce XXIe siècle (Français et Africains) sont partis sur les traces des membres de cette mission qui a traversé l’Afrique d’ouest en est en vingt mois. Bien sûr, les membres des contre-enquêtes n’ont pas parcouru les quatorze pays africains (tous alors sous domination française, sauf l’Ethiopie), ils n’ont pas non plus situé géographiquement les 3 600 objets prélevés, les 370 manuscrits, ni les 70 ossements humains ; mais la confrontation de quelques images des objets avec les populations des lieux choisis a permis des témoignages éloquents et parfois bouleversants. Preuve que le passé est encore vivant.

          Signalons un autre aspect de de ces contre-enquêtes : l’invisibilisation des femmes et des acteurs locaux de la mission Dakar-Djibouti qui n’apparaissent pas dans les témoignages officiels mais sont bien présents dans les archives. La scientifique Deborah Lifchitz, née en 1907 à Varsovie (Pologne), est la première ethnologue formée en France à contribuer à une expédition collective. Titulaire d’un brevet en langue abyssine, sa présence en Éthiopie fut précieuse. Quant aux nombreux acteurs locaux, il est désormais connu que sans eux – en Afrique ou ailleurs – aucune mission européenne n’aurait obtenu le succès escompté. Ils encourent les plus grands risques. Je ne peux m’empêcher de parler ici du sort infligé à ce jeune écolier malien de 13 ans qui devient l’informateur de la mission Dakar-Djibouti sur de nombreuses pratiques locales. Le chef de l’expédition, Marcel Griaule, « séduit par sa vivacité et sa sincérité, décide de poursuivre la mission avec lui, malgré l’opposition de son père, dans le but de l’utiliser comme interprète et le former à l’ethnographie durant le voyage. Son aventure s’arrête au Cameroun où il est licencié » … Tout le monde devine que cet enfant a été à jamais perdu pour ses parents.

          L’exposition sur les contre-enquêtes de la mission Dakar-Djibouti se poursuit jusqu’au 14 septembre 2025 au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Ne manquez surtout pas le visionnage des courtes vidéos très instructives qui la structurent comme pour marquer les étapes significatives du parcours des chercheurs et les analyses qu’ils en tirent.

Raphaël ADJOBI

LE PAIN DES FRANÇAIS (Un roman de Xavier Le Clerc)

          Le pain des Français est un roman autobiographique doublé d’un monologue né d’une rencontre impromptue qui plonge l’auteur dans l’histoire de l’Algérie avec la France. Quand la violence du mépris suprémaciste frappe son père sous ses yeux d’enfant et ruine plus tard son espoir d’être un Français comme les autres, le fils d’Aït-Taleb voit dans le sacrifice de ses parents le devoir de s’en sortir en prenant Ulysse pour modèle. En changeant de patronyme, il a voulu à son tour, non pas planter un pieu, « mais un crayon dans l’œil du système cyclopéen » et dire qu’il est « fier d’être le fils d’un homme sans titre venu non pas d’Ithaque mais de Kabylie ».

          C’est donc sous le patronyme de Xavier Le Clerc qu’il avance parmi nous. Et, dans les sous-sols du musée de l’Homme – à la manière du prince Hamlet s’adressant au crâne du bouffon du roi – il interroge le fantôme de la petite Kabyle Zorah et montre de façon éclatante une page d’un passé commun douloureux « pour inviter l’espérance, la dignité, la fraternité, l’amitié des peuples » à notre esprit de Français d’aujourd’hui ; contrairement aux extrémistes qui croient que rouvrir les pages cachées de notre histoire c’est salir la France.

          Si le nom de son héroïne – Zorah – lui est venu à l’esprit comme une chanson venue du fond des âges des montagnes de sa Kabylie natale, c’est la lecture d’un article sur les têtes coupées des colonisés entassées dans les sous-sols du musée de l’Homme qui lui donnera tout son sens. C’est en ce lieu, en effet, que des milliers de crânes indigènes reposant dans des boîtes rangées sur des étagères ont été déclarés patrimoine inaliénable de la France – restes des corps qui auraient été lavés, parfumés, recouverts ensuite de la plus belle étoffe selon les traditions de leurs terres d’origine. C’est là que des crânes, comme celui de Zohra – une enfant de sept ans – font ressurgir l’histoire de la conquête de l’Algérie puis de sa colonisation.

LES CRÂNES DES COLONISÉS NOUS PARLENT

          Pour comprendre pourquoi le crâne d’une enfant subjugue l’auteur au point de lui arracher un monologue fait d’interrogations et de réflexions sur les conquêtes coloniales françaises, et particulièrement de l’Algérie, il faut se dire que ces têtes sont souvent accompagnées des noms de leur légataire, du lieu de leur prélèvement, de l’âge et du sexe de la victime, et parfois même du nom de la victime quand il s’agit d’un illustre combattant ou d’un dignitaire local. Des informations qui, selon l’auteur, rendent ces crânes vivants et leurs histoires lisibles. C’est dire que tout chercheur qui veut se donner la peine de lire l’histoire de la conquête de l’Algérie ou de toute autre contrée que la France a fait sienne à un moment ou à un autre, découvrira avec quel détachement les émissaires français pratiquaient la décapitation des colonisés non seulement pour terroriser les populations locales, mais également pour satisfaire les besoins des hommes de sciences, et parfois même pour faire plaisir à un ami, un membre de sa famille. La forme et les mensurations de chaque crâne devaient confirmer l’infériorité naturelle de l’Arabe ou du Noir.

          Et même avec le temps, quand « les tirailleurs et les poilus sont devenus frères d’armes sous les orages d’acier, perdus entre les corps gisants ou malaxés dans la boue, nos sangs mêlés n’ont pas suffi hélas à conférer la citoyenneté française et le droit de vote aux indigènes… ». Pourtant, les humanistes français tels Albert Camus, Georges Clemenceau – farouchement opposé aux idéaux suprémacistes de Jules Ferry – Louis Guilloux, Victor Spielmann… « n’ont pas manqué de courage pour dénoncer ces injustices » du système colonial qui ont asphyxié les indigènes. Comme ces derniers, ils ont compris que « Quand on a longtemps vécu d’une espérance et que cette espérance a été démentie, on s’en détourne et l’on perd jusqu’au désir » (Albert Camus). Malheureusement, aujourd’hui encore, pour les suprémacistes, ces crânes indigènes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme n’évoquent pas des tragédies mais la civilisation. Voilà la triste réalité de la France de ce XXIe siècle respectueuse de ses aïeux impérialistes qui les ont déclarés propriétés inaliénables !

          Quant au pain que ce boulanger de Caen a refusé de vendre à son père en éructant son mépris et sa suffisance suprémaciste – « Ici, on ne vend pas le pain des Français aux bougnoules » – Xavier Le Clerc y voit le refus de certains Français blancs de voir leur passé avec les Nord-Africains et les Noirs. Aussi invite-t-il chacun à relire l’histoire pour comprendre que « [les] pâtisseries [françaises] avaient jadis le goût de la mélasse, blanchie par les cendres produites en broyant les os calcinés de nos ancêtres […]. Que les résidus de cette maudite raffinerie servaient d’engrais, jeté à la volée avant de semer le blé. Que partout les cendres de nos squelettes ont nourri les champs » et que par conséquent « Nous sommes le pain des Français » !

          Au regard de toutes ces vérités de l’histoire qui ne demandent qu’à être découvertes par tous, ce livre veut nous dire que « la colonisation trouve sa source non pas dans la haine, mais dans le poison bien plus pernicieux du profond sentiment de supériorité » auquel de nombreux compatriotes blancs tiennent encore comme à la prunelle de leurs yeux.

Raphaël ADJOBI

Titre : Le pain des Français, 134 pages.

Auteur : Xavier Le Clerc.

Editeur : Gallimard, 2025.

LES SOEURS NARDAL à l’avant-garde de la cause noire (par Léa Mormin-Chauvac) – Une analyse de R. ADJOBI

          Dans l’histoire littéraire de la France du début du XXe siècle, les figures issues de nos colonies que nous connaissons se limitent bien souvent à Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et dans une moindre mesure à Léon Gontran Damas. Certes, on ne peut oublier Frantz Fanon ; mais, pour des raisons politiques, il est toujours considéré comme un cas à part. Remarquez que dans cette courte liste, on ne retient aucune femme ! Et pourtant, le mouvement littéraire qui va naître à Paris dans le milieu français issu de l’esclavage et de la colonisation a pour précurseur le premier salon littéraire tenu par les sœurs Nardal ! Voilà l’une des grandes informations du début de ce XXIe siècle qu’il nous faut retenir !

Le premier salon littéraire noir à Paris

          En effet, au début du XXe, le premier foyer littéraire et artistique où des écrivains et artistes américains issus de l’esclavage vont pouvoir échanger avec des Africains et autres intellectuels des Amériques et d’Europe ayant la même carnation qu’eux sera le salon de Clamart des sœurs Nardal. C’est dans l’appartement du sud de la banlieue parisienne des sœurs martiniquaises où se croisent les langues témoignant des horizons différents des participants que ceux-ci finiront par s’appeler « NOIRS » comme une appropriation du discours européen.

          A vrai dire, à Paris, Paulette, l’aînée, et ses sœurs poursuivaient une tradition familiale. A Fort-de-France, la capitale de la Martinique, la coquette maison de trois étages des parents des jeunes filles a toujours été un lieu de rencontres et d’échanges, un univers de mondanités. Et dans leur appartement de Clamart, elles prolongent l’expérience familiale acquise en Martinique grâce aux talents de traductrices de Paulette (étudiante en anglais), Jane et Andrée qui permettent aux étudiants africains et antillais d’entrer en contact avec les textes des milieux intellectuels américains militant pour la cause noire. Si Paulette et Jane, les deux premières jeunes filles noires à entrer à la Sorbonne élargissent leur cercle grâce aux étudiants qui sont inscrits dans cette prestigieuse université – tels Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor – leur salon était surtout tourné vers l’international, vers l’universel. Les artistes et les écrivains noirs angloaméricains de passage à Paris y seront reçus. Ainsi, lors de sa tournée européenne, quand il arrive à Paris, la « figure centrale de la naissance des mouvements panafricains » qui prônait l’Union universelle pour l’amélioration de la condition noire, Marcus Garvey, devient très vite un proche des sœurs Nardal.

          Et c’est dans ce salon littéraire de Clamart qui fonctionnait tous les dimanches après-midi, « où de nombreuses voix parlant différentes langues se rencontrent à maintes reprises », que va naître La revue noire en 1931 grâce à la collaboration du dentiste haïtien Léo Sajous – déjà une figure des mouvements noirs parisiens – et le talent journalistique de Paulette Nardal. Une revue en français et en anglais dont la parution n’est pas continue mais répétée – un numéro après l’autre. Au total, elle comptera six numéros.

          Jamais Senghor et Aimé Césaire, les figures de proue de la négritude et de la littérature française portant la voix des Français noirs, n’ont évoqué ce premier foyer intellectuel noir de l’histoire de France. Pourquoi donc ? Même si, contrairement à Senghor, Césaire assure qu’il a peu fréquenté le salon de Clamart – trop mondain à son goût – il n’ignorait pas que c’était là, en France, que se clamait pour la première fois la fierté d’être Noir.

          Ce livre n’a pas pour objectif de retirer aux chantres de la négritude leur mérite ou de ternir leur aura. Il nous redit qu’il n’y a pas de pensée par hasard ! Paulette Nardal loue d’ailleurs le génie de Senghor et d’Aimé Césaire d’avoir su porter plus loin et faire briller leurs idées, leurs aspirations. Retenons donc que ce livre répare une injustice dans une histoire où, encore une fois, la lumière portée sur les hommes rejette les femmes dans l’ombre.

Raphaël ADJOBI

Titre : Les sœurs Nardal, 183 pages.

Auteur : Léa Mormin-Chauvac

Editeur : Flammarion ; collection AUTREMENT, 2024.

Qui a répondu à l’appel du 18 juin et lui a donné son pouvoir et son sens ?

          Qu’avons-nous retenu de l’appel du 18 juin 1940 depuis qu’il est commémoré tous les ans ? Qu’enseignent les professeurs des établissements scolaires de cet appel à nos enfants et petits-enfants à la tête blonde et aux cheveux crépus ? Savent-ils qu’un appel sans réponse, ou dont on ignore la réponse, est sans intérêt et donc vain  ? Et si cet appel est efficace, c’est-à-dire s’il a une suite positive, savent-ils qu’il faut alors obligatoirement associer à cet appel la réponse afin de lui donner tout son sens, toute sa portée ? Ce qui veut dire que celui qui ne le fait pas est évidemment un mauvais enseignant ! Malheureusement, c’est ce à quoi nous assistons chaque 18 juin depuis des décennies ! On commémore l’appel tout en ignorant royalement la réponse qui lui a donné tout son pouvoir et donc tout son sens.

    Tous ceux qui ne tiendraient pas compte des questions formulées plus haut pour conduire les jeunes générations à la compréhension de ce moment crucial de l’histoire de France sont indubitablement des partisans du culte du général de Gaulle plutôt que des narrateurs des faits qui ont changé le sort de la France occupée en 1940. A ceux-là, je dis que la meilleure façon de glorifier Charles de Gaulle est de montrer que son appel n’a pas été vain. Ne faites pas du 18 juin un moment de culte mais un moment d’histoire !

          J’écris cette page afin qu’aucun enseignant de France ne demeure dans l’ignorance de ce qu’a dit le général de Gaulle lui-même quant à la réponse qui a été donnée à son appel du 18 juin 1940 et qui a fait asseoir la France à la table des vainqueurs en 1945. Et c’est au regard de ce qu’il a dit que chacun devra se juger ignorant ou non de l’histoire de la seconde guerre mondiale, partisan ou non du culte de la personnalité dont jouit le général parmi nous – culte qui occulte la vérité qu’il a lui-même proclamée.

        Après son appel du 18 juin 1940, le 27 août 1940 – donc deux mois plus tard – Charles de Gaulle dit avoir une réponse positive à son appel  : « Dans le monde des gens se sont imaginé que la France ne se battrait plus. Ces gens ont commis une erreur […] La France est la France. [La France] a en elle un ressort secret qui toujours étonna le monde et qui n’a pas fini de l’étonner. Les Français du Tchad viennent d’en donner la preuve » (1). Et il ajoute aussitôt : « J’ai des raisons de penser que leur exemple sera suivi ». Sans doute que vous avez un aïeul qui a refusé d’obéir au nazisme, un aïeul qui a participé à un sabotage pour freiner la progression des troupes ennemies ou pour éviter son positionnement rapide dans un village, dans une ville. Mais ce parent n’avait aucun pouvoir sur lequel Charles de Gaulle pouvait compter pour asseoir son autorité internationale dans ce conflit devenu mondial. Votre aïeul, malgré sa bonne volonté, n’était pas pour la France ce « ressort secret qui toujours étonna le monde» dont parlait le général de Gaulle. Un gouverneur, c’est-à-dire, un représentant du gouvernement de la France qui a sous ses ordres une armée et un territoire était celui dont il avait besoin à ce moment-là ! Retenons tous cela !

          Et c’est à ce gouverneur, qui avait du pouvoir et qui le lui a transféré pour qu’il ait de l’autorité devant les États-Unis d’Amérique et l’Angleterre, à qui Charles de Gaulle est infiniment reconnaissant. C’est à ce gouverneur que nous devons tous émoigner notre reconnaissance comme l’espérait le général lui-même : « Chaque Français sait et se souviendra qu’en maintenant en guerre, aux pires moments de notre histoire, le territoire du Tchad dont il était le gouverneur, Félix Éboué a arrêté aux lisières du Sahara l’esprit de capitulation, […] consacré un refuge à la souveraineté française, assuré une base de départ au triomphe de l’honneur et de la fidélité » (2). Voilà ce qui doit être enseigné aux jeunes générations ! Oui, en refusant l’armistice, c’est-à-dire en refusant de reconnaître la défaite devant l’occupant, Félix Éboué – en sa qualité de gouverneur – a officiellement maintenu la France en guerre contre l’Allemagne.

          Malheureusement, les officiels et les enseignants qui commémorent l’appel à ne pas capituler lancé par de Gaulle ne disent pas qui a permis à la France de ne pas capituler devant l’Allemagne nazie. Ils ne disent pas qui a donné un territoire, « un refuge à la souveraineté française » bafouée par l’occupant. Ils ne disent pas qui « a assuré une base de départ [pour la reconquête] de l’honneur » perdu de la France. Est-ce de l’ignorance ou de l’ingratitude ?

(1) Les Français noirs et la République. Une histoire mouvementée. L’Harmattan, 2024.

(2) Ibid.

Raphaël ADJOBI

LES DEUX VISAGES DU MONDE de David Joy (par Raphaël ADJOBI)

          Immanquablement, presque toutes les critiques littéraires françaises saluant Les deux visages du monde de David Joy cantonnent le suprémacisme blanc et sa violence au seul pays de l’oncle Sam ! Rares sont celles qui généralisent leur vue. De toute évidence, le livre de l’Américain n’apprendrait rien à beaucoup de lecteurs français sur eux-mêmes et sur notre société. C’est ici une habitude de se rassurer en se disant que « la France et les États-Unis ce n’est pas la même chose ». Or, si un récit produit dans n’importe quel coin du monde touche des coeurs sous d’autres cieux, c’est qu’il contient de l’universel. « Si vous racontez une histoire dans un lieu que vous connaissez, […] si vous racontez une histoire humaine, […] c’est par cette illumination de la condition humaine que vous allez m’atteindre. C’est ce qui témoigne de l’universalité de la condition humaine » (David Joy – Entretien accordé à Brother Jo., site Nyctalopes).

          A vrai dire, tous mes compatriotes blancs qui ne voient pas le racisme dans notre pays sont semblables à des poissons dans l’eau qui ne voient pas l’eau parce que c’est leur milieu naturel ; pour paraphraser Charles W. Mills, je dirais qu’ils sont aveugles parce qu’ils considèrent comme naturelles des structures qui, en fait, sont de fabrication humaine (Le contrat racial, Mémoire d’encrier, 2023). Que tous ceux-là sachent que « les personnes noires de/en France […] qui écrivent sur les parias, les marginaux, les invisibles de l’histoire ou de la société [française] ne le font pas par simple imitation de ce qui se dit et s’écrit aux États-Unis. Mais ils le font parce qu’ici aussi l’ombre portée de l’esclavage, ajoutée à celle de la colonisation, a longtemps modelé les vies et les possibilités, les aspirations comme les formes prises par la violence. Ici aussi des gens ont été faits noir(e)s, déshumanisé(e)s, avili(e)s, écrasé(e)s sous le rouleau compresseur de la racialisation » (Audrey Célestin – préface de Vies rebelles de Saidiya Hartman, Seuil 2024). On ne peut donc pas lire Les deux visages du monde sans penser à la France. Par ailleurs, comme le dit un anglais descendant d’une famille d’esclavagistes, « la vérité est que [près de deux siècles après l’abolition de l’esclavage] chaque descendant touche les dividendes de ce travail forcé, à travers son éducation, l’environnement culturel dans lequel il vit et sa position sociale » (Reportage en 4 épisodes d’Olivier Pascal-Mousselard, Télérama été 2023). Cette conviction est également celle de David Joy. Il sait que c’est par le rouleau compresseur de la racialisation qui a établi la suprématie blanche pour avilir l’autre et l’exploiter en toute bonne conscience que se sont développées les nations européennes ; ce qui lui permet de prêter à son personnage Toya Gardner ces propos que beaucoup d’internautes ont repris : « L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit » ! Et Toya Gardner ajoute pour susciter la réflexion et la prise de conscience du lecteur blanc, où qu’il soit : « Il y a tout un tas de gens qui sont assis confortablement sous cet arbre, et certains d’entre eux savent fort bien où ils sont assis et restent tout simplement là à ne rien faire car ils aiment cet endroit où ils sont assis, et puis il y en a d’autres qui n’admettent même pas l’existence de cet arbre ».

          A travers l’histoire troublante de l’étudiante africaine-américaine Toya Gardner, revenue dans la petite ville de son enfance auprès de sa grand-mère et qui se livre à une performance artistique puis s’attaque symboliquement à une statue représentant un Confédéré pour clairement provoquer la réflexion d’un monde qui sommeille à l’ombre des vestiges insultants du passé (pour d’autres), David Joy tend un miroir à tous les Blancs du monde qui vivent avec des minorités noires ou autochtones. Il est bon de dire ici que certains lecteurs ont vu cet aspect de ce roman policier où deux enquêtes sont menées parallèlement. C’est le cas de Marie-Laure Kirzy (site Benzine magazine) qui reconnaît n’avoir jamais lu un roman qui pousse « autant son lecteur, plus particulièrement blanc à l’introspection, jusqu’au désagréable, donnant une envie furieuse de s’emparer d’une hache pour abattre l’arbre du racisme ». Bravo Madame ! Et j’espère que d’autres lectrices et lecteurs éprouveront le même sentiment. Car là-bas comme ici, « le monde [des Blancs] est assurément coupé en deux, mais il n’est pas évident de savoir qui est de quel côté. Rien n’est ni tout noir ni tout blanc, c’est gris, et le gris est bien plus terrifiant car trop souvent il n’offre pas de points de repère ». Oui, comme le dit le personnage de Vess, la grand-mère de Toya Gardner, les racistes ordinaires fonctionnent par intermittence comme des lucioles dans la nuit ; il faut être très attentifs pour les reconnaître.

          La leçon essentielle à retenir du livre de David Joy est que le manteau du silence que l’on jette sur le passé – tout en chérissant les vestiges qui en témoignent – est une couverture dangereuse parce qu’il révèle tôt ou tard les germes de la discorde, des conflits. Oui, quand on passe sa vie à ne jamais parler du passé que nous avons en commun, on vit dangereusement. Il suffit qu’un jour, un rien le rappelle et l’apparente fraternité vole en éclats ! Cette portée universelle du sujet du roman, le blogueur Yan l’a bien comprise dans son article sur le site Encore du noir : « Si Les deux visages du monde parle des États-Unis et de ces sujets au coeur de la bataille culturelle que se livrent les deux camps, il parle aussi de la manière dont vit une communauté, des courants qui la traversent, de ses ambiguïtés comme ses contradictions, de ses silences aussi. De ce que l’on accepte par commodité, pour maintenir le verni de la sociabilité, et qui parfois, devient insupportable ». Bravo !

          Au regard de l’analyse qui vient d’être faite, je ne peux m’empêcher de dire que quand un écrivain américain pourfend le racisme, les médias français sont prompts à saluer son talent ainsi que son œuvre, mais quand un Africain-Français dépeint le racisme ou le passé esclavagiste de la France, il ne rencontre que leur indifférence, sinon leur mépris. C’est aussi le sentiment de Pierre-Yves Bocquet, Directeur adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, au regard de l’accueil critique très restreint reçu par le film Ni chaînes Ni Maîtres du réalisateur Simon Moutaïrou. Pourtant, dit-il, ce film événement dans la production cinématographique française présente la lutte des esclaves noirs pour leur liberté (à travers le marronnage) « avec une vraie ambition de réalisme, un vrai regard original et de vrais moyens ». Nous nous demandons avec lui si cette attitude des médias ne vise pas à décourager ceux qui ambitionnent de revisiter notre passé esclavagiste et colonial pour élargir les connaissances des jeunes générations. Je voudrais préciser ici que dans Les deux visages du monde, David Joy fait exactement ce que je fais dans mon livre Les Français noirs et la République : tout mettre sur la table et parler du passé que nous avons en commun au lieu de vivre dans une illusoire fraternité ! Tous les Français qui se pâment d’admiration pour le sujet du livre de David Joy doivent prendre le temps d’interroger leurs propres sentiments et le regard qu’ils portent sur les autres en cherchant autour d’eux ce que leurs compatriotes noirs disent du silence jeté sur notre passé, des statues dressées pour dire qu’on est fier de ses ancêtres… Retenons tous cette phrase d’un des personnages blancs du livre : « on peut être fier d’où l’on vient et pas de tout ce que l’histoire implique. C’est ce que tant de gens semblent pas capables de piger ». 

Raphaël ADJOBI

Titre : Les deux visages du monde, 423 pages.

Auteur : David Joy

Éditeur Sonatine Édition, 2024 pour la traduction française.