De la nécessité de réécrire l’Histoire (Raphaël ADJOBI)

          Au début du mois de mars 2024, en France, les femmes ont réussi à faire entrer le droit à l’avortement dans la constitution française. Pourquoi ce fait était-il si nécessaire à leurs yeux ? C’est parce qu’en juin 2022, aux États-Unis d’Amérique, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse datant du 22 janvier 1973 a été purement et simplement abrogée ! Cet événement avait fait comprendre aux femmes françaises que la France n’est pas à l’abri d’un tel revirement de situation. En effet, comme le dit si bien Yuval Noah Harari, « l’étude de l’histoire vise avant tout à nous faire prendre conscience de possibilités que nous n’envisageons pas habituellement » (Homo deus. Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017). La connaissance du passé fait de la vigilance une règle d’or. Nous disons donc à ceux qui ont tendance à s’accrocher aux lois et aux récits que leur ont laissés leurs aïeux comme des moules à leur rocher que «l’étude de l’histoire a pour but de desserrer l’emprise du passé » et non de faire en sorte qu’elle se répète ou se perpétue. Oui, l’histoire doit être comprise comme un moyen de se libérer du passé et non pas de s’y installer. Ce qui veut dire qu’« en observant la chaîne accidentelle des événements qui nous ont conduits ici, nous comprenons comment nos pensées mêmes et nos rêves ont pris forme, et [alors nous] pouvons commencer à penser et à rêver différemment ». Cette observation du passé nous offre en effet davantage d’options à choisir pour l’avenir, au lieu de nous contenter de dormir dans les draps de nos aïeux et porter leurs sabots.

          Retenons donc tous que réécrire l’histoire n’est nullement un sacrilège comme certains veulent nous le faire croire, mais plutôt un acte absolument nécessaire « permettant ainsi aux gens de réimaginer le futur ». Et si dans Il faut remettre le français au centre de l’enseignement. Une autre révolution est possible (Les impliqués, 2021), j’invitais les familles et l’Éducation nationale à permettre aux jeunes d’accéder aux savoirs grâce à une meilleure maîtrise de notre langue, c’est parce que, comme Yuval Noah Harari, je pense que si « vous souhaitez voir […] les femmes prendre possession de leur corps, ou les minorités opprimées revendiquer leurs droits politiques, la première étape consiste à raconter à nouveau leur histoire ». Oui, l’acquisition de connaissances historiques nous permet de lever la tête pour essayer de repérer les possibilités qui s’offrent à nous. Ces nouvelles histoires peuvent nous enseigner que notre situation n’est ni naturelle, ni immuable, que « le monde injuste tel que nous le connaissons est simplement le fruit d’une chaîne de hasards », c’est-à-dire des volontés politiques de quelques hommes ; et que nous pouvons changer ce monde. Et c’est notre droit de vouloir changer ce monde pour un bien meilleur. Normal donc que tous « les mouvements qui cherchent à changer le monde commencent souvent par réécrire l’histoire » (op. cit.). Vous comprenez aisément que ceux qui s’opposent à la réécriture de l’histoire sont les ennemis du changement qu’ils ne veulent pas voir envisageable. Oh que c’est agréable pour eux d’être installés dans leur zone de confort et de le vouloir immuable !

          Au-delà des dates que certains historiens ou non égrènent comme des chapelets conférant de la sagesse, c’est la force libératrice du récit historique qui importe. Et nous sommes de l’avis de Yuval Noah Harari quand il pense que si les féministes étudient les sociétés patriarcales, et les Afrodescendants des Amériques, de France et d’ailleurs s’intéressent aux horreurs de l’esclavage et de la colonisation, « ils n’entendent pas perpétuer le passé, mais s’en libérer ». Oui, c’est précisément cela ! Et personne ne peut dire le contraire puisque personne ne peut soutenir que les visites chez les psychiatres et les psychologues perpétuent les traumatismes du passé des patients au lieu de les en délivrer.

° Par leur titre, chacun des deux livres qui illustrent cet article interroge une réalité sociale que personne ne peut se permettre d’écarter négligemment du revers de la main. J’espère que l’un ou l’autre (ou les deux) fera bientôt partie de vos choix de lectures.

Raphaël ADJOBI

« LA FRANCE BLANCHE ET CATHOLIQUE » sous l’oeil critique de François Ekchajzer

C’est avec un réel plaisir que j’ai lu dans Télérama (n° 3900) l’analyse que François Ekchajzer fait de la collection de documentaires-fictions lancés sur France 2 au début du mois d’octobre 2024. Les questions qu’il formule montrent de façon claire qu’il n’est pas dupe du travail des partisans de « la France blanche et catholique » qui tiennent à enseigner aux jeunes générations que les Français d’aujourd’hui sont la continuité de la même population depuis la nuit des temps. Il a bien senti dans ces documentaires-fictions une invitation à jeter un regard critique sur la variété de la population de la France d’aujourd’hui (sinon à la rejeter). Sa conviction bénéficie de l’éclairage de l’universitaire Sébastien Ledoux.

Notre Histoire de France

Avec cette collection de docu-fictions, à découvrir depuis le 8 octobre, consacré à Vercingétorix, Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Jeanne d’Arc, Henri IV, on se sent projeté dans les manuels scolaires de nos (arrière) grands-parents. « Quand l’historien Ernest Lavisse (1842-1922, ndlr) en a élaboré le contenu pour les écoliers de la IIIe République. Il s’agissait de constituer une communauté de citoyens partageant les mêmes valeurs et la même conception du passé de la France », explique Sébastien Ledoux, maître de conférences à l’université de Picardie-Jules-Verne et spécialiste des enjeux mémoriels. Si la mise en avant de ces « héros » censés avoir fait « notre » histoire pouvait se justifier voilà cent quarante ans, pourquoi continuer à exploiter ces figures totémiques, fût-ce en prenant appui sur l’expertise de spécialistes des périodes concernées ?

Certes, les moyens mis en œuvre et le soin apporté à ce programme le distinguent de Secrets d’histoire, que Stéphane Bern anime depuis dix-sept ans sur France Télévision. Mais pourquoi les téléspectateurs de première partie de soirée n’auraient-ils pas droit à une lecture moins surannée des temps anciens ? Pourquoi leur servir cette histoire des élites couronnées renvoyant fatalement au « roman national » ? Pourquoi ne pas les éclairer plutôt sur l’histoire culturelle et sociale de la Gaule antique, du Moyen Âge et de la Renaissance, réduite ici à quelques notations sur les pratiques homosexuelles dans l’armée de Vercingétorix ou sur la politique scolaire de Charlemagne ?Dans quel but la série ramène-t-elle douze siècles d’histoire à cette poignée de destins hors normes ?

Sans doute pour attirer des spectateurs rétifs à des approches critiques, forcément plus complexes. Mais aussi pour répondre aux inquiétudes de notre temps par des « récits d’enracinement, de réconfort et de réassurance », comme le suggère Sébastien Ledoux. Ressortir ces « grands hommes » et cette femme du « panthéon scolaire » de la IIIe République, et nous les présenter – sans se poser trop de questions – comme les piliers de notre identité [que l’on voudrait évidemment excluante !].

La réaction d’un lecteur publiée dans Télérama n° 3902

Gérard : Tout à fait d’accord avec votre coup de gueule à propos des docu-fictions Notre histoire de France. C’est également cette vision de l’histoire que dénonce François Reynaert dans son livre Nos ancêtres les gaulois et autres fadaises (Fayard 2010). L’histoire de France sans les clichés.

François EkchajzerTélérama n° 3900 du 9/10/2024

DES OBJETS AFRICAINS PRIS EN OTAGE EN EUROPE ou le contre-récit d’un butin colonial (par Taina Tervonen)

          Ségou, capitale de l’empire Toucouleur – un État musulman dirigé par El Hadj Oumar Tall – tombe aux mains des troupes françaises le 6 avril 1890 avec à leur tête le colonel Louis Archinard, natif du Havre. Cependant, celui-ci n’y trouve pas le souverain Oumar Tall et ses hommes mais son fils d’à peine dix ans brandissant l’immense arme de son père pour protéger sa mère. Le fils, l’arme, les bijoux et les trésors du souverain seront expédiés à Paris.

          Taina Tervonen, Franco-Finlandaise ayant passé les quinze premières années de sa vie au Sénégal – et parlant couramment le wolof – décide d’aller sur les traces de ce trésor « éparpillé au gré des attributions de l’administration, puis desdons du colonel Louis Archinard ». Au musée du quai Branly, point de départ de son enquête, dans la salle Afrique, elle découvre les œuvres du royaume du Dahomey (Bénin actuel). Devant les sculptures symbolisant trois générations de souverains de ce royaume au XIXe siècle, Taina Tervonen – avec ses « leçons de primaire en tête », voit « une étrange mise en scène de l’histoire coloniale transformée en récit dedons, dénuée de toute trace de violence guerrière ou de domination, de toute référence à la brutalité dont ces objets sont les témoins directs ». Quant aux 24 documents renvoyant à El Hadj Oumar Tall – « dont une dizaine constitués de photographies des objets » – pouvant être consultés sur l’ordinateur où ils sont référencés, l’autrice constate qu’ils « ne disent pas grand-chose sur l’origine des bijoux ni sur les conditions de leur arrivée à Paris ».

          Ce que les Français blancs doivent retenir avant de formuler quelque opinion est que le phénomène d’expropriation ou de pillage de l’Afrique n’est pas uniquement français. Au moment de l’expansion coloniale dans le dernier quart du XIXe siècle, dans plusieurs villes européennes, naissent de grands musées consacrés aux colonies où l’Afrique tend à dominer dans les collections : le British Museum (1881), le palais du Trécadéro à Paris devient le musée d’Ethnographie en 1882, le musée de Berlin est créé en 1884 – l’année même où les dirigeants européens se réunissent dans cette ville pour s’accorder sur le partage de l’Afrique, à la manière d’une famille qui se partage un gâteau ! Ce phénomène muséal, pour ne pas dire de pillage ou d’expropriation organisée, va alors bien sûr se poursuivre au moment où les règles du partage de l’Afrique sont arrêtées afin d’éviter de se faire inutilement la guerre entre Européens : Tervuren en Belgique en 1897,le musée de Linden à Stuttgart en 1911, le musée colonial de Lyon en 1922. « Les conservateurs [des musées] passent commande aux explorateurs, aux missionnaires ou aux militaires ». Et sur place, ceux-ci passent commande à leurs serviteurs nègresétat de chose qui se poursuivra après les indépendances jusqu’aux années quatre vingts – quand ils ne peuvent pas accéder directement aux ressources. « Près de 70 % des 69000 objets africains détenus aujourd’hui par le musée du quai Branly sont entrés dans les collections entre 1885 et 1960 », c’est-à-dire entre le coup d’envoi du partage de l’Afrique et les indépendances des territoires qui jusque là appartenaient aux puissances européennes. Retenez que « seulement un millier [de ses objets] sont aujourd’hui exposés ».

          Il serait donc juste de se dire que pendant près d’un siècle une véritable course aux trésors africains s’est engagée entre les Européens. Aussi, lorsque dans un musée vous lisez « don de… », le nom indiqué est celui du pilleur ou du descendant du pilleur.

Raphaël ADJOBI

* Taina Tervonen : Les otages, contre-histoire d’un butin colonial, Éd. Marchialy

« NI CHAÎNES, NI MAÎTRES » au cinéma Vauban à Avallon (89)

          Sûr que la commune d’Avallon dans l’Yonne (89) est excentrée par rapport à l’axe Paris-Lyon, on a souvent du mal à s’imaginer le dynamisme de sa population dans le domaine culturel. Qui aurait cru que la soirée spéciale organisée autour du film Ni chaînes, ni maîtres de Simon Moutaïrou par la section locale du Mrap drainerait plus d’une cinquantaine de personnes ?

Avallon 2          Une leçon est à tirer du succès de cette soirée : en matière de culture, ne jamais dire « cela n’intéressera personne ». Il faut d’abord songer à proposer pour susciter l’intérêt du public.

          Merci à Lucas qui a pris l’initiative de faire découvrir ce film à la population avallonnaise. Merci également au cinéma Vauban d’avoir accueilli avec enthousiasme cette initiative et permis la réalisation de cette belle soirée-débat autour de Ni chaînes, ni Maîtres. Une soirée à laquelle le coprésident de La France noire a été invité afin de partager avec le public ses connaissances sur l’histoire de l’esclavage des Noirs.

          En mai 2025, dans le cadre de ses activités commémorant l’abolition de l’esclavage, La France noire envisage une soirée-débat du même type avec la présence du réalisateur au cinéma Agnès Varda à Joigny (89). Le marronnage, c’est-à-dire la fuite ou l’art de briser ses chaînes, a permis aux peuples d’origine africaine – transportés de force sur le continent américain où dans les îles de l’océan Indien – de se structurer en sociétés dans les forêts. Le Brésil, le Surinam et le Guyane française en donnent aujourd’hui des preuves irréfutables (Aline Helg – Plus jamais esclave). Une bonne connaissance de ce pan méconnu de l’histoire de l’esclavage des Noirs est nécessaire pour que chacun comprenne que « la liberté est née de l’expérience de l’esclavage » (Orlando Patterson, cité par Charles W. Mills in Le contrat racial). Ce n’est donc pas sans raison que la Liberté figure dans la devise française ; les populations de la fin du XVIIIe siècle qui ont vécu la Révolution savaient – elles – de quelle emprise elles ont dû se défaire.

          Tout en reconnaissant à sa juste valeur et la portée de l’action des abolitionnistes blancs – nous y reviendrons dans un prochain article – il convient de commencer à « comprendre ces peuples, issus du refus du sort qu’on leur avait réservé (Creuser des canaux, ériger des digues, déforester, cultiver la canne et faire tourner les moulins à sucre) » pour ne pas continuer à attribuer aux seuls Blancs l’abolition de l’esclavage. Il est impératif de relativiser l’histoire de l’abolition de l’esclavage et celle de ses héros qu’on nous enseigne dans notre système scolaire.

Raphaël ADJOBI

LES PETITES MAINS D’ANVERS ou le cannibalisme dans la pâtisserie belge

          En septembre 2012, j’avais publié sur Internet un article intitulé « Les petites mains d’Anvers et les têtes de nègre ou le cannibalisme dans la pâtisserie européenne ». Un article qui a eu un succès certain au regard des commentaires, des réactions des sites belges et français (toutes ces réactions sont postérieures à 2012 !), ainsi que la mise au point de Jean-Pierre Lefèvre qui l’a repris douze ans plus tard – en juin 2024 – sur le site de l’Association Pourquoi pas.

Les petites mains d'Anvers          Même si « la main coupée figure dans les armoiries d’Anvers depuis des siècles » (un internaute en 2012), même si Jean-Pierre Lefèvre assure que ce « biscuit traditionnel [a été] créé en 1833 » s’appuyant sur une légende anversoise (selon Wikipédia et Les carnets de la patate sa création date de 1934 !), il a au moins l’honnêteté d’écrire ceci, rejoignant l’avis d’un internaute de 2012 : « Mais enfin, on ne m’enlèvera pas de l’idée que la version chocolat qui apparaît en 1934, n’est pas si innocente que cela. Après tout, le Congo était toujours colonie belge, ce n’est donc pas neutre quand on connaît le contexte et la violence de cette colonisation. On peut donc avoir des doutes sur l’intention ».

Merci Jean-Pierre de reconnaître que des mains blanches qui deviennent chocolatées à l’heure où le roi Léopold II faisaient couper les mains des populations congolaises pour faire avancer la production du lait de caoutchouc alimentant l’industrie des pneumatiques dans toute l’Europe, on peut croire que cette nouvelle teinte des petites mains d’Anvers n’est absolument pas innocente. Les Français aussi mangeaient bien avec délectation des têtes de nègre qui rappelaient celles des Ivoiriens ou des esclaves de nos îles lointaines que colons et négriers coupaient et exhibaient sur des pieux.

          Mais pourquoi donc depuis 2012 personne, parmi les internautes, n’a évoqué cette histoire de mains coupées que je vais vous raconter. Pourquoi les sites belges et français qui se sont invités dans ce débat n’en font-ils pas mention ?

L’INVENTION DES PETITES FILLES AUX MAINS BLANCHES COUPEES

          En août 2024, je découvre que durant la première guerre mondiale, les artistes du camp des alliés ont fait preuve d’un talent remarquable. Nous savons que « la propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion. […] Or, pour créer l’émotion […] il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion » (Anne Morelli). Et comme pendant la première guerre mondiale les agences de publicité étaient embryonnaires, ce sont les artistes qui vont s’illustrer de la plus belle des façons.

          Dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre, Anne Morelli relève parmi ce qu’elle désigne comme « les perles […] les plus consternantes de la propagande […] rédigées par des hommes de lettres » de l’époque, cette prière d’un auteur anonyme parue dans La semaine religieuse de l’Ille-et-Vilaine en février 1915 avec ce titre : « Prière d’une petite fille aux mains coupées ». Le texte est accompagné de l’image d’« une fillette de six ans, agenouillée en prière dans un hôpital du Nord, les deux bras emmaillotés de pansements » : Seigneur, je n’ai plus de mains. Un cruel soldat allemand me les a prises, en disant que les enfants belges et français n’avaient pas le droit d’avoir des mains, que ce droit appartenait seulement aux enfants des Allemands. Et il me les a coupées. […] Depuis ce jour, Seigneur Dieu, Maman est folle, et je suis toute seule. Papa a été emmené par les soldats allemands, le premier jour. Il ne m’a jamais écrit. Il doit avoir été fusillé […].

Les petites mains d'Anvers 4          Une version anglaise de cette prière fut publiée dans le Sunday chronicle et des poètes s’inspirèrent du thème. Le célèbre poète Emile Verhaeren céda à la propagande et s’indigna des « Deux petits pieds d’enfant atrocement coupés » dans son poème L’Allemagne exterminatrice de races. N’allons pas plus loin. Nous savons désormais qu’à côté des mains coupées des Congolais sous les ordres de son zélé serviteur Fiévez, il y a aussi l’histoire des petites mains blanches inventées lors de la première guerre mondiale pour émouvoir les populations et fortifier leur animosité à l’égard de l’ennemi. Ajoutons qu’en France le ministre des finances, qui était à l’époque de cette propagande chargé de la censure de la presse, encourut l’indignation de l’éditeur du Figaro pour ne pas avoir autorisé la publication d’un récit sur les enfants belges aux mains coupées par les Allemands. Ce ministre, Klotz, raconte ce fait dans ses mémoires : le Figaro lui avait soumis une épreuve dans laquelle deux savants de grande renommée assuraient « par leur signature, avoir vu de leurs propres yeux une centaine d’enfants auxquels les Allemands avaient coupé les mains ». Comme l’éditeur du Figaro s’indignait de le voir douter des faits, il lui demanda que les savants lui indiquent le nom de la localité afin qu’une enquête soit menée « en présence de l’ambassadeur d’Amérique ». Le ministre a attendu jusqu’à sa mort !

          Maintenant que nous connaissons ces deux histoires du début du XXe siècle, posons-nous cette question : que vaut la perpétuation par un gâteau de la légende romaine (même pas belge!) selon laquelle un individu aurait payé le passage d’un pont en se coupant la main ? Que vaut l’affirmation selon laquelle les petites mains en biscuits rappellent une main coupée figurant dans les armes de la cité d’Anvers quand le présent vous tend deux faits historiques avérés : le crime des mains congolaises coupées (biscuits chocolatés) et le mensonge des mains coupées des petites filles belges (biscuits laiteux). Certains disent même que la main légendaire est celle d’un géant. Heureusement qu’ils ne l’attribuent pas à un nain Noir ! Le débat serait interminable.

          J‘assure donc ici que la version chocolat des petites mains d’Anvers renvoie bien aux mains coupées des Congolais à l’époque où leur pays appartenait à Léopold II, selon le contrat passé avec les autres Européens à la fin du XIXe siècle. A tous ceux qui disent que ces biscuits chocolatés n’ont rien à voir avec les mains coupées des Congolais, je dis ceci : la posture de supériorité de votre conscience blanche est si transparente que vous y baignez sans la voir comme le poisson nage dans l’eau sans la voir. Bon appétit les cannibales !

Raphaël ADJOBI

Le Musée de Meaux présente « L’Empire colonial dans la Grande Guerre »

Meaux combatre loin de chez soi          « Combattre loin de chez soi » est le titre choisi par le Musée de la Grande Guerre à Meaux pour rendre hommage aux hommes des colonies françaises faits soldats en quelques jours pour venir défendre la France (mère patrie) contre l’Allemagne. Une exposition magnifique, vivante parce qu’elle raconte l’histoire des populations venues de tous les coins du monde dans le sillage de quelques militaires français blancs. Impliqués dans un conflit dont ils ignoraient les tenants et les aboutissants, leur hardiesse sur les différents fronts est à la fois admirable et émouvante. Il fallait, leur disait la propagande de l’époque, défendre la civilisation contre la barbarie. Des non-Blancs qui défendent la civilisation dont ils sont exclus, cela donne à réfléchir.

          On peut dire que les chercheuses et chercheurs d’aujourd’hui qui travaillent aux expositions montrant la contribution des populations non européennes à la vie française le font dans un esprit de vérité ou d’objectivité et de justice ; tout à fait à l’opposé des discours politiques tendant à minimiser cette contribution ou à la passer sous l’éteignoir. C’est d’ailleurs cette volonté se situant loin des discours politiques qui fait dire à ces femmes et ces hommes du monde de la recherche qu’ils accomplissent une tâche sensible. Toutes et tous redoutent constamment la censure politique des élus locaux et des gouvernants comme hier on redoutait les foudres sorboniques (Rabelais – Gargantua / par référence à l’université de la Sorbonne qui faisait de la théologie la reine des sciences).

Meaux soldats en convalescence          Imaginez donc : non seulement le musée rend compte de la mobilisation humaine des colonies, mais il montre aussi leur mobilisation économique ! En d’autres termes, non seulement ce musée montre que les colonisés viennent verser leur sang sur les différents fronts, mais encore que ceux restés dans les colonies doivent travailler pour nourrir la France en guerre : « Les colonies fournissent pendant la guerre 2,5 millions de tonnes de matières premières : métaux, blé, riz, bois, caoutchouc, café… L’appel concerne principalement l’Afrique subsaharienne où des champs de commandement sont mis en place, c’est-à-dire des cultures forcées, que les cultivateurs doivent produire sur ordre des administrateurs ». Qui peut dire qu’on lui a enseigné cela sur les bancs de l’école ou qu’il l’enseigne ?

          Par ailleurs, « L’Empire fait appel à une main d’œuvre ouvrière issue de ses colonies. Mais, face aux difficultés de recrutement, des ouvriers étrangers [aux colonies françaises], notamment chinois (36 740), viennent en plus participer à l’effort de guerre dans l’industrie et l’agriculture ».

Meaux soldats coloniaux          Deux espaces du musée sont consacrés à des films documentaires : l’un s’attache à la géographie de l’empire colonial français et son évolution dans l’espace et le temps. Le deuxième, trop long selon moi, délivre l’actualité du musée au travers des visiteurs. Une randonnée organisée dans le parc du musée par un groupe de descendants de Marocains (association ? Collectif de parents ?), après la visite de l’exposition, est l’occasion pour les randonneurs d’exprimer leur fierté d’être des Français à part entière par le sang versé de leurs aïeux. Séduite par le travail des chercheuses et des chercheurs, une collègue affirme qu’aucun cours d’histoire avec les manuels dont nous disposons ne vaut la visite de cette exposition. De toute évidence (un parking vide de voitures particulières, mais trois cars présents), les établissements scolaires du département – et sans doute de toute l’Île-de-France – profitent pleinement de cette exposition visible jusqu’au 30 décembre 2024.

          Il est heureux de voir certains musées faire l’effort d’étendre les thématiques de leurs expositions à la diversité des histoires françaises pour coller au vrai visage de la France – tel qu’elle a tenu à le montrer lors des jeux Olympiques de Paris 2024. Malheureusement, ces initiatives ne semblent pas attirer certaines populations scolaires par un manque de volonté des établissements de varier les connaissances des élèves. Comme le fait remarquer un article de Télérama, le Pass culture mis en place par l’État n’a pas permis de diversifier les savoirs des élèves. Les postures de nos élus et de nos gouvernants qui empoisonnent constamment l’atmosphère ont produit dans les milieux scolaires comme dans les milieux artistiques un effet flagrant : un repli sur des projets « zéro risque », qui n’alimentent ni controverse ni débat de société. Loin des grandes métropoles, on se contente de projets de pur divertissement ou de ce que propose le patrimoine local où l’Autre est absent. Et forcément, « On sent poindre la fracture entre les grandes villes et les autres, comme si une partie de nos concitoyens [peuvent] tout voir, tout entendre, et une autre [doit] être mise sous cloche, préservée. Mais préservée de quoi, au juste ? De la culture, de la diversité, du féminisme, de l’homosexualité, de l’inclusion, du partage ? Une partie de la population française ne devrait plus avoir accès qu’au pur divertissement ? C’est infantilisant, bêtifiant, méprisant pour certains de nos concitoyens » et particulièrement pour les jeunes qui seront les citoyens de demain (Olivier Milot – Télérama n° 3897 du 21 au 27 septembre 2024).

Raphaël ADJOBI

Les dix principes élémentaires de propagande de guerre

En résumant en dix principes « quelques mécanismes essentiels de la propagande de guerre » du livre de l’Anglais Arthur Ponsomby publié en 1928, et en les agrémentant d’exemples précis et d’anecdotes réjouissantes, Anne Morelli a produit une œuvre qui charme les lecteurs depuis sa première publication en 2001.

° Premier principe, au moment de déclarer la guerre à l’autre, il convient de proclamer solennellement que l’on ne la voulait pas ; parce que par principe l’on est épris de paix.

° Deuxième principe : clamer haut et fort que l’autre est l’agresseur, qu’il veut vous détruire, mettre le monde à feu et à sang et que l’on est contraint de lui déclarer la guerre. Ce principe énonçant la responsabilité lors des guerres, et donc de celui qui la déclenche, avait été déjà souligné par Machiavel (1469 – 1527) en ces termes : « Ce n’est pas celui qui prend les armes le premier qui est coupable de la guerre, mais celui qui lui a donné un motif pour qu’il prenne les armes » (p.38). Pour arriver à cette réflexion, il convient évidemment de prêter à l’ennemi une intention qui mérite une déclaration de guerre ! On comprend donc que si le voisin est toujours présenté comme l’agresseur, « il est rare qu’on sache clairement au moment où la guerre éclate qui est le véritable agresseur » puisque l’un et l’autre était prêt ou la préparait. Aussi, selon Luigi Sturzo, « la guerre est déclenchée par celui des antagonistes qui croit pouvoir la gagner sûrement et rapidement » (p. 19).

° Troisième principe : laisser voir l’ennemi dans la figure de son chef que l’on présentera comme un monstre, un être odieux digne de la haine de tous les hommes. Il est nécessaire de personnifier ainsi le peuple ennemi parce qu’ « on ne peut haïr un groupe humain dans son ensemble, même présenté comme ennemi ». Il faut montrer du doigt le chef, ainsi tout le monde sait que « c’est de ce monstre que viendrait tout le mal ». On ne fait pas la guerre contre les Allemands, les Libyens, les Syriens ou les Russes mais contre Hitler, Kadhafi, Bachar Al Assad, contre Poutine…

° Quatrième principe : il est indiscutable que « La guerre a généralement pour mobile la volonté de domination géopolitique, accompagnée de motivations économiques ». Il n’y a que les nuls en géopolitique et les imbéciles qui contestent cette vérité ! C’est pourquoi, le président américain Woodrow Wilson parlant de la première guerre mondiale, en septembre 1919, avouait ceci : « Y a-t-il un homme ou une femme – que dis-je ? Y a-t-il un enfant (souligné par nous) – qui ne sache que la semence de guerre dans le monde moderne, c’est la rivalité industrielle et commerciale ? […] Cette guerre (la première guerre mondiale) a été une guerre industrielle et commerciale » ! L’aveu est clair et net. Cependant, au moment de déclarer la guerre à l’ennemi on ne peut pas présenter ce mobile à la population ; elle aurait le sentiment qu’on la prépare à un crime qui profitera aux grandes industries. Il faut donc déplacer le mobile sur un terrain « humanitaire » en lui disant que « de cette guerre dépend son indépendance, son honneur, sa liberté, ou sa vie ». Et quand on veut s’engager dans une guerre à l’autre bout du monde et non pas contre son voisin, il est bon de dire que l’on se sent proche d’un peuple qui souffre ; alors « l’ingérence dite humanitaire permet au fort de s’ingérer dans la politique des faibles avec le meilleur des alibis moraux » : on fait la guerre pour défendre des valeurs morales que notre nation ne saurait laisser piétiner sur cette terre !

° Cinquième principe : il consistera à présenter l’ennemi et son armée comme des bandits commettant des barbaries auxquelles un peuple de seigneurs, comme le nôtre, plein d’humanité doit mener des actions généreuses. Bien sûr, toutes les guerres, de l’Antiquité à ce XXIe siècle, sont le théâtre – de part et d’autre – d’atrocités : assassinats, vols à mains armée, incendies, pillages, viols… « Ce qui par contre est spécifique à la propagande de guerre, c’est de faire croire que seul l’ennemi est coutumier de ces faits tandis que notre propre armée est au service de la population, même ennemie, et aimée d’elle ». L’ennemi commet volontairement des atrocités, alors que c’est involontairement que nous commettons des bavures.

° Sixième principe : faire croire que nous faisons la guerre de manière chevaleresque, c’est-à-dire en respectant les règles (« comme s’il s’agissait d’un jeu, certes dur mais viril » !), alors que l’ennemi utilise des armes non autorisées. Ce principe est en réalité indéfendable parce que « c’est souvent de la supériorité technologique que dépend la victoire ». De nombreuses populations du monde ont été vaincues par les Européens parce qu’ils ignoraient les armes à feu. Voici une anecdote qui pulvérise ce principe et que rapporte l’autrice : « en Yougoslavie en mai 1999, des jeunes gens serbes montraient le poing aux avions de l’Otan, qui venaient les bombarder. Si tu es un homme, viens ici au sol te battre avec moi, criait un de ces jeunes à l’adresse du pilote ». Tout est dit. Il en va de même des stratégies (comme l’attaque surprise) qui sont décriées quand elles sont le fait de l’ennemi mais louées quand elles viennent de notre armée.

° Septième principe : « La guerre doit apparaître comme ne coûtant ni sang ni argent ». Disons que la tendance claire est de montrer que notre armée subit peu de pertes, alors que celles de l’ennemi sont énormes. Et surtout, ne jamais parler du gouffre financier que représentera la guerre.

° Huitième principe : « La propagande, comme toute forme de publicité, se base sur l’émotion […] Or, pour créer l’émotion, on ne peut se fier à des fonctionnaires. Il faut soit s’adresser à des professionnels de la publicité […] soit s’adresser à des artistes, des intellectuels et les médias, rompus professionnellement à créer l’émotion ». En d’autres termes, il est nécessaire d’utiliser le talent des poètes, des écrivains, des journalistes, « pour diffuser, sous une forme émouvante, les bobards de la guerre » ou ce que vous avez déclaré comme digne de faire l’objet d’une guerre.

° Neuvième principe : « Si notre cause est sacrée, nous devons la défendre et si nécessaire, les armes à la main ». Il convient donc de déclarer sacrées certaines valeurs pour lesquelles des sacrifices doivent être consentis : la démocratie, la sécurité, le droit d’être à l’abri du besoin… Invoquer le caractère sacré de la cause, c’est en faire une cause religieuse et « la guerre [devient dès lors] une croisade à laquelle on ne peut se soustraire ». Anne Morelli donne dans son livre de nombreux exemples de discours dans lesquels la guerre est sacralisée.

° Dixième principe : déclarer traîtres tous ceux qui cherchent des voies de paix ou de réconciliation, et aussi tous ceux qui « mettent en doute les récits des services de propagande ». Le livre montre comment ces catégories de personnes sont persécutées depuis la première guerre mondiale à nos jours.

Retenons tous pour notre gouverne que dans le monde moderne « toutes les décisions qui engagent des vies humaines sont prises par ceux qui ne risquent rien » (Simone Weil, 1909 – 1943).

 

Raphaël ADJOBI

 

Titre : Principes élémentaires de propagande de guerre, 181 pages.

Autrice : Anne Morelli

Éditeur : Aden, 2010, 2022.

Napoléon Bonaparte raconté par la muse Clio ou pourquoi les histoires « officielles » n’impressionnent plus personne

          « Toute l’histoire – et pas seulement celle de France – est un mensonge » clamait Jean-Claude Carrière sur France Culture le 27 février 2021. En effet, parce que l’Histoire fait partie de la culture du peuple et qu’il faut lui apprendre ce qui doit servir de modèle, c’est forcément non seulement l’arbitraire qui préside aux choix des héros, mais également l’affabulation, voire le mensonge, qui nourrit la trame des récits enseignés. On comprend donc pourquoi « Les histoires officielles émises par les États ne sont pas sans susciter des résistances et des contestations au sein de sociétés civiles qui réclament et promeuvent une plus grande pluralité dans la mise en récit du passé » (1).

          Rappelons que l’action de l’association La France noire se situe pleinement dans cette volonté de promouvoir plus de pluralité dans le récit national français. En d’autres termes plus de visibilité des Noirs dans l’histoire de France. Ce n’est donc que la justice et l’égalité de traitement qui nous animent et bousculent l’habitude prise en France – comme ailleurs en Europe – de relater l’histoire du monde presque toujours de la même manière. En effet, pour tous ces États, « les grandes civilisations se seraient succédé de façon quasi continue, depuis la Grèce ancienne jusqu’à nos jours, pour guider l’humanité. Cette vision théologique, qui permet de donner un sens à l’Histoire dont l’Europe serait à la fois l’architecte et le principal moteur, imprègne encore puissamment nos imaginaires » à tel point que les enseignants français (surtout les professeurs d’histoire) sont rarement capables de prêter attention à un autre discours sans crier au révisionnisme.

Véron-Bellecourt, AlexandreFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, INV 20137 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010062037https://collections.louvre.fr/CGU          

          Dès la naissance des États, la passion d’imposer un récit au peuple a été forte. Nous en avons un bel exemple dans un tableau oublié, relégué dans les réserves du musée du Louvre que les commissaires de l’exposition Une autre histoire du monde ont exhumé pour témoigner de la permanence de la contestation des histoires « officielles ».

          Ce tableau intitulé Allégorie à la gloire de Napoléon présente la muse Clio montrant aux nations les faits mémorables de son règne. « Cette toile réalisée par Alexandre Veron-Bellecourt au tout début du XIXe siècle met en scène la muse de l’histoire présentant les hauts faits, les victoires et les principales réalisations de Napoléon à des personnages stéréotypés figurant les différents peuples de la planète » (2). Toutes celles et tous ceux qui ont vu l’exposition au MUCEM ou qui prêteront une extrême attention à l’image noteront l’empereur des Français couronné de rameaux de laurier et vêtu d’une toge à la manière romaine (rappelant les Akans du golfe de Guinée), ainsi que la formule Veni, vidi,vici prêtée à Jules César clamant ses victoires sur les peuples d’Europe et particulièrement sur ceux qu’il appelait les Gaulois. La suffisance n’est-elle pas l’apanage de tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, croient avoir accompli des hauts faits ? Retenons avec les commissaires de l’exposition que ce buste consacre de manière évidente Napoléon comme dernier héritier de l’empire romain. « Son bilan politique inscrit par Clio sur la tablette – conquête d’Italie, Égypte conquise, ordre rétabli, Code civil, Arts et sciences encouragés, religion rétablie, Paix continentale, etc. – devrait subjuguer le monde entier ». Il n’en est rien !

          L’analyse du tableau faite par Pierre Singaravélou et ses deux coéquipiers montre que ce roman impérial de la France dominant le monde et éclairant les autres peuples de Clio ne convainc apparemment pas les autres personnages qui ont chacun leur propre conception de l’Histoire. Ils attirent notre attention sur le Russe « coiffé d’une chapka décorée d’un aigle à deux têtes [qui] paraît repousser ses paroles de la paume de la main ». Quant aux yeux du personnage noir, ils « trahissent sa méfiance à l’égard de la démonstration de la muse ». « A droite, le Mandchou, reconnaissable à sa natte, et l’Amérindien à ses plumes bariolées, ont l’air incrédules, alors que le Mandarin Han, coiffé d’un bonnet orné d’un dragon, détourne franchement le regard… ».

          Tout le monde comprend pourquoi cette œuvre ne figure pas parmi celles exposées au Louvre ou ailleurs en France. Elle est la preuve éclatante que bien que paraissant faire l’éloge de Napoléon, elle est une contestation du récit impérial de la France.

(1) (Camille Faucourt, Quand les artistes interrogent la fabrique contemporaine de l’Histoire, in Catalogue de l’exposition Une autre histoire du monde, 2023).

(2) Pierre Singaravélou, Fantômes du Louvre. Les musées disparus du XIXe siècle, Paris, Éditions du Louvre/Hazan, 2023.

Un stéréotype : image ou discours renvoyant à une représentation reconnaissable par tous comme celle réelle d’un groupement ethnique ou d’une catégorie sociale.

Raphaël ADJOBI

« UNE AUTRE HISTOIRE DU MONDE » à découvrir au MUCEM à Marseille

Le Mucem à Marseille          La veille de son intervention pédagogique au lycée Adam de Craponne à Salon-de-Provence le jeudi 23 novembre 2023, La France noire a fait un déplacement culturel à Marseille, au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) où se tient l’exposition « Une autre histoire du monde » jusqu’au 11 mars 2024. Renversant, est le qualificatif qui convient à ce travail très instructif et unique en France réalisé par Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès et Camille Faucourt.

          Les trois commissaires de l’exposition s’accordent pour dire que « L’Europe s’est longtemps pensée elle-même comme une exception, seule capable d’explorer le reste de la planète, [et par conséquent] d’édicter des normes universelles et de mettre en récit l’histoire du monde ». L’Europe, ou encore le monde occidental (c’est-à-dire le continent européen et les terres étrangères occupées par les Blancs en Amérique, en Afrique, en Australie, en nouvelle Zélande), a indéniablement « imposé à partir du milieu du XIXe siècle ses propres découpages historiques » – qui n’ont rien à voir avec ce que pense le reste des populations du monde ; une périodisation du temps structurant le progrès historique de l’humanité en Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, époque moderne et contemporaine, ou en des catégories moins larges comme période de « grandes découvertes », de « modernité », de « révolution industrielle »… Une manière de concevoir le monde qui « interdit de penser les dynamiques non occidentales » et traduit parfaitement « l’appropriation symbolique du monde par les Européens ». En d’autres termes, les Européens se sont déclarés et imposés les Maîtres du temps et de l’espace de l’Histoire de l’humanité !   Le Mucem PlanisphèreLe Mucem Planisphère texte          Cette magnifique exposition demande donc au visiteur, nous dirions même qu’elle lui intime l’ordre de « s’affranchir de nos routines intellectuelles au risque d’être d’abord totalement désorienté », parce qu’il faut revoir notre carte du monde, notre planisphère habituel, ainsi que l’ordre chronologique des événements structurant notre calendrier grégorien que nous avons su imposer au reste du monde. Il appartient donc au visiteur d’« abandonner l’étalon occidental pour retrouver le foisonnement des mondes qui précèdent et survivent parfois à l’unification contemporaine » auquel nous assistons et que nous nommons « mondialisation » ou « globalisation » sous la houlette de l’occident. En effet, nous apprenons que « Non seulement les Européens ne possèdent pas le monopole des explorations, mais leurs expéditions ne peuvent presque jamais se passer des guides autochtones et de leur connaissance profonde du territoire, terrestre comme maritime » ; et cela parce que le monde des grands navigateurs a été pendant très longtemps les océans Indien et Pacifique où les populations d’Afrique, de l’Inde, de Chine, du Japon, des îles Fidji, des Amériques n’ont jamais cessé de se rencontrer et de dresser des cartes des mondes qu’ils découvraient, et cela avant les Européens. Oui, la connaissance du monde maritime « atteste de l’existence de phénomènes de décloisonnements et de circulations à longues distances bien avant les premiers contacts avec l’Occident ».

          Pour se convaincre du caractère très récent des longs voyages maritimes et terrestres dont se vantent les Européens, il suffit à chacun de contempler un planisphère tout en ayant à l’esprit la date de la rencontre des Européens avec les autochtones des Amériques (1492). Si on occulte un instant le continent américain, tout laisse deviner que l’Europe a été pendant des millénaires esseulée, structurant son imaginaire autour de la Méditerranée (l’Iliade et l’Odyssée). Pas plus loin ! Il a même fallu le concours des Arabes, entrés en Afrique au VIIe siècle de notre ère, pour qu’elle étende, à partir du XIVe siècle (l’Atlas catalan), ses connaissances aux peuples de la zone au sud de l’océan de sable qu’est le Sahara. Nous retenons donc avec les commissaires de l’exposition que les grands explorateurs européens sont en réalité les derniers acteurs d’un phénomène mondial de déplacements sur les océans pratiqués depuis des millénaires.

Le Mucem statue de la reine Victoria         Un autre aspect de cette exposition qu’il est plaisant de découvrir, ce sont les récits réalisés par les « autochtones » lors des rencontres avec ceux qui disent les avoir découverts. Pas mal du tout ! Ainsi, du XIIIe au XIXe siècle, pendant que les Européens clamaient qu’ils avaient découvert des peuples étrangers, ceux-ci faisaient aussi le récit de ces rencontres. Chaque première rencontre est donc une découverte de part et d’autre ! Ce qui permet à Monsieur Pierre-Olivier Costa, directeur du Mucem, de prodiguer à chacun ce conseil : « Il faut entendre le monde nous dire que nous ne sommes pas les seuls, qu’aucune histoire n’a besoin de triompher sur une autre pour s’écrire et que, dans ce qu’on nous a peu dit, il y a parfois un essentiel à s’approprier ».

Raphaël ADJOBI

Notre histoire coloniale frappe à la porte de notre récit national (Analyse de l’entretien de l’historien Pierre Singaravélou accordé à Télérama – n° 3847)

Colonisations. Notre Histoire          Non, vous ne vous trompez pas. La France a deux histoires qui se font face. Parce que la première n’a pas de place dans notre récit national, la notion même de nation est à redéfinir par nos autorités politiques. Vous verrez pourquoi. « L’histoire linéaire à la papa » de nos manuels scolaires partant des conquêtes aux indépendances – lorsqu’elle évoque les terres étrangères – « comme si les peuples non européens n’attendaient que d’être colonisés par des Blancs pour accéder enfin à la modernité » (Introduction de l’entretien par Juliette Cerf), n’a jamais considéré notre passé colonial comme faisant partie de l’Histoire de France.

           En effet, « jusqu’à la fin du XXe siècle, la colonisation était considérée comme un phénomène extérieur à l’histoire de France, n’ayant pas droit de cité dans le récit national », confirme Pierre Singaravélou. Quoi de plus normal alors qu’à la fin de ce premier quart du XXIe siècle notre passé colonial ait tant de mal à se faire une place digne de ce nom dans notre enseignement ; une situation aberrante qui éclaire le constat de la fracture actuelle entre la France et les ressortissants de ses anciennes colonies. Fracture qui justifie l’existence et le combat de l’association La France noire. Et l’historien poursuit : « La France a pourtant été un empire avant de devenir un état-nation et l’hexagone a, dans presque tous les domaines, été profondément marqué par l’expansion coloniale ». En d’autres termes, la France d’aujourd’hui est le produit de son passé colonial. « Et cette histoire est vivante, présente à travers de multiples traces matérielles perceptibles en France et dans les anciennes colonies. Le passé colonial hante nos paysages urbains à travers les monuments ou des noms de rue dont nous avons parfois oublié le sens ». Autre grande trace incontournable laissée par ce passé : la géographie de la France d’aujourd’hui ne se limite pas à l’hexagone. Notre France est donc partagée par une diversité de populations. Aussi, continuer en ce XXIe siècle à enseigner une histoire française écrite par les seuls blancs colonisateurs est inadmissible, inacceptable.

Blois - Fondation ok couleur          La France noire ne cesse de le répéter – après François Durpaire, auteur de Nos ancêtres ne sont pas gaulois (Albin Michel, 2018) : pour que notre histoire nous rassemble, il est nécessaire qu’elle nous ressemble. Et c’est tout l’enjeu du livre collectif dirigé par l’historien Pierre Singaravélou intitulé Colonisations. Notre histoire. Oui, l’histoire coloniale doit être intégrée à l’Histoire de France ! Pour ce travail qui concerne les nombreuses régions ayant appartenu un temps à l’empire français, Pierre Singaravélou a réuni « deux cent cinquante chercheuses et chercheurs dont près de la moitié vivent et enseignent à l’étranger, et pour beaucoup dans les colonies, en Afrique de l’Ouest, en Asie du Sud-Est, au Maghreb et en Amérique du Nord ». Des populations auxquelles on nie aujourd’hui encore – pour certaines – une civilisation propre avant la colonisation par les Européens. C’est sans doute ce qui justifie le chapitre du livre consacré à ces « sociétés à la veille de la colonisation ». Précisons que dans ce travail, un soin tout particulier a été pris pour éviter l’expression « sociétés post-coloniales » qui sous-entend que les peuples non européens ont attendu d’être colonisés pour entrer dans l’ère de la civilisation. Et chose absolument innovante qui nous satisfait pleinement, c’est que parmi les auteurs français, « on compte de nombreux historiens et historiennes des universités des Antilles, de Guyane, de la Réunion, de Polynésie et de Nouvelle-Calédonie, qui sont généralement invisibilisés en métropole ».

Pour que l’avis des Noirs compte

          En effet – on ne le dit presque jamais sur les chaînes des radios et des télévisions – à force de ne pas prendre en compte l’histoire des Français non blancs, c’est-à-dire à force de négliger leurs voix dans notre récit national aux contours inévitablement monolithiques, nos compatriotes issus de la colonisation de l’Afrique et de nos îles lointaines se sont depuis longtemps tournés vers les universités américaines, australiennes, anglaises, canadiennes, sud-africaines, où on admet que les voix des colonisés côtoient celles des colonisateurs, où on tient compte du fait que l’histoire coloniale « s’est aussi racontée en iroquois, en wolof ou en quôc-ngu (vietnamien) » ; des pays où il n’est pas nécessaire d’avoir été choisi par un Blanc pour avoir droit à la parole, où ce ne sont pas toujours les mêmes qui parlent au nom de la nation et de son histoire. La France ne s’est jamais soucié de ce phénomène d’évasion qui prive sa jeunesse d’un grand nombre de ses chercheurs qui pourraient la nourrir de connaissances diverses.

Blois - La France libre          L’objectif de ce travail d’une histoire partagée par les différentes populations de la France d’hier et d’aujourd’hui que nous offrent Pierre Singaravélou et ses nombreux collaborateurs suppose le respect de l’Autre, de son histoire singulière qui est aussi celle de la France. Nous convenons donc avec la direction de cette équipe que « décoloniser » la société française ne signifie nullement effacer le récit national des Français blancs pour laisser la place à celui des Français non blancs – ce n’est pas le grand remplacement ! – « mais au contraire enrichir notre histoire en la repeuplant de multiples actrices et acteurs oubliés ».

Raphaël ADJOBI