CERCLE CONDORCET DU SÉNONAIS (CCS) : conférence – débat autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE

Le Cercle Condorcet est un ensemble d’associations implantées sur tout le territoire français et dans un certain nombre de pays étrangers. Fidèle à l’esprit de la Ligue française de l’enseignement (et de l’éducation permanente) qui a porté ce groupement d’associations sur les fonts baptismaux en 1987, le Cercle Condorcet du Sénonais (CCS) promeut l’esprit critique permettant de combattre la désinformation ; et dans la pratique, afin que ce projet soit visible pour toutes et pour tous, il tient à « donner aux citoyens l’occasion de se réunir afin d’affiner leur réflexion et jouer pleinement leur rôle dans le débat public, pour une démocratie enrichie et renouvelée » (Wikipédia). Et c’est justement là que ce projet rencontre celui de la collection Questions contemporaines des Éditions l’Harmattan qui a choisi de publier le dernier essai de Raphaël ADJOBI, fondateur et coprésident de l’association La France noire. Dirigée par le trio formé par les universitaires Jean-Paul Chagnollaud, Bruno Péquignot et Denis Rolland, cette collection a un objectif clair : « offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective ». L’association La France noire profite de la rencontre de ces deux idéaux pour s’exprimer publiquement hors du circuit scolaire (collèges et lycées) où elle évolue depuis huit ans ! Rendez-vous donc à SENS (89) le mercredi 24 septembre à 18h30 autour du livre LES FRANÇAIS NOIRS ET LA RÉPUBLIQUE avec Raphaël ADJOBI.

UN DÉPUTÉ GUYANAIS INTERROGE LA CONSCIENCE DES FRANҪAIS sur la restitution des ossements des colonisés

Nous savons tous que la violence est la marque commune à toutes les colonisations ; avec parfois des spécificités. Et parmi les spécificités, la décapitation des colonisés fut significative dans les pratiques des Européens. Les milliers de crânes emmagasinés dans les sous-sols du musée de l’Homme en témoignent. Le 7 juillet 2025, à l’Assemblée nationale, lors du débat sur la restitution par la France du Tambour parleur Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire, les députés Jean-Victor Castor (Guyane) et Frédéric Maillot (Réunion) ont marqué les esprits en revenant sur cette marque du passé qui demeure vive dans l’actualité de certains de nos compatriotes. En effet, las des tergiversations de l’Assemblée nationale autour de la demande de restitution de 6 corps de leurs ancêtres formulée par les autochtones de la Guyane, Monsieur Jean-Victor Castor a pris la parole en leur deux noms pour interroger la conscience de leurs collègues, et à travers eux nous tous qui jurons la main sur le cœur que nos élus nous représentent et expriment donc nos volontés ; alors même que nous savons très bien que nous ignorons très souvent de quoi il est question dans les débats du simple fait que nos élus ne viennent jamais devant nous pour un compte rendu de leur mandat ! Lisez donc ce texte en imaginant que ce député guyanais s’adressait à vous comme à chacun de ses collègues.

Raphaël ADJOBI

LES MOTS DU DÉPUTÉ JEAN-VICTOR CASTOR

« La violence de la colonisation, nous la connaissons, nous, en Guyane. Et donc je sens ce lien avec les peuples d’Afrique, les peuples d’Asie, tous ces peuples qui ont été colonisés par l’Occident.

La violence dont on parle, c’est une violence qui, pour la Guyane, part de la Terra Nullius (« terre de personne »)*. La Terra Nullius, ce sont ces colons Jésuites qui sont arrivés et qui ont dit : quand nous sommes arrivés, il n’y avait personne ; et les terres étaient en friche. Le résultat est qu’aujourd’hui, chez nous en Guyane, c’est un préfet qui décide à qui il attribue les terres, y compris aux peuples autochtones ! [Et pourtant] Il y a eu un génocide. Des centaines et des centaines de milliers d’autochtones ont été massacrés. […] Et aujourd’hui, ils réclament la restitution de six corps, six restes humains.

Chers collègues, il y a une proposition de loi qui est là, qui traîne dans les coulisses […], une loi cadre qui propose la restitution pour nos pays colonisés encore : Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie, Nouvelle Calédonie… Et ce texte n’arrive pas à avoir l’aval des groupes politiques pour qu’il puisse passer… pour qu’il puisse être proposé à l’Assemblée.

Du coup, nous on se réfugie dans le texte de Madame Dessaly, au Sénat, pour qu’on ait une loi d’espèce spécifique à la Guyane, alors qu’il s’agit de centaines et de centaines de restes humains. Je vous parle de restes humains, chers collègues. C’est-à-dire que même rendre des corps aux communautés concernées, la France n’y arrive pas ! C’est à croire que ces corps-là sont encore considérés, en 2025, comme des objets !« Il faut conditionner. Il faut qu’il y ait des scientifiques qui réfléchissent aux conditions dans lesquelles la restitution va être faite ». « Collection publique ! » Mais au nom de quoi ? Et qui décide de ce principe d’imprescriptibilité ? Qui ? [Silence de mort dans l’hémicycle !] Mais dites-vous bien que ce sont des biens volés ! Ce sont des corps qui ont été volés !… Au nom de quoi [se comporte-t-on de la sorte]? De la puissance administrante ? De la puissance coloniale ? Et en 2025, on entend encore certains collègues, arriver ici, dire qu’il faut conditionner ! Mais les pauvres colonisés ne savent même pas ce qu’il y a dans vos musées… Dans l’inventaire, il n’y a pas de transparence. C’est l’opacité ! On demande quoi, si on ne sait pas ce qu’il y a ?

Rappel de l’histoire aux oublieux !

Mais quand les nazis ont envahi la France, ils ont récupéré des dizaines et des dizaines d’œuvres d’art. Et qu’est-ce que la France a fait ? Elle a réclamé, à juste titre, que tous ces biens reviennent à la nation française. Chers collègues, c’est vrai ou c’est faux ? [Silence de mort]. [Et cela] Au nom de quoi ? Au nom tout simplement [du fait] que ce sont nos biens, à nous.

Je suis en difficulté moi, ici, dans cette assemblée, à entendre encore en 2025 ces réticences. Entre les discours et les actes, il y a un écart énorme. Qu’est-ce qu’on fait de ces personnes, de ces Kali’na ? Depuis cent trente-deux ans qu’ils sont dans les musées, ici. [Qu’est-ce qu’on fait de] tous ces restes humains qui ne sont même pas connus des communautés autochtones de chacun de nos pays ? [Le député dénonce les remises à plus tard dues à la manipulation par les députés des termes PPL (proposition de loi) et PJL (projet de loi)] … En fait tout est bloqué. Je vous invite à choisir le bon véhicule législatif rapidement, parce qu’en Guyane on ne peut plus attendre. Il faut cesser le double langage !».

Jean-Victor Castor

*. La Terra Nullius, la bulle du pape Urbain II (fin XIe siècle), promulguée lors du premier appel à la croisade désigne comme « terre de personne » celle qui n’est occupée par aucun roi chrétien (souvent traduite par « terre inhabitée ») ; elle peut donc être conquise par un roi chrétien contribuant ainsi à l’expansion de la chrétienté (Aurélia Michel – Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020). Retenez donc que quand dans les écrits de notre époque certains disent que tel ou tel territoire était inhabité au moment de l’arrivée des Européens, cela n’est absolument pas vrai ou presque toujours faux. C’est un principe institué et répété de génération en génération clamant que le territoire sur lequel on met le pied n’est pas chrétien.

LES SPLENDEURS DE LA FRANCE RACISTE CONTRE LES ÉLU(E)S NOIR(E)S

Chaque fois qu’un Français noir, dans l’exercice de sa fonction, fait connaître une blessure raciste venue d’un individu de la majorité blanche, partageons-la. Ne permettons pas que l’on dise, dans 20 ou 30 ans, que l’expression du racisme ne blessait personne à notre époque. Ne permettons pas que, demain, des compatriotes blancs continuent à dire avec assurance :  On ne peut plus rien dire. On ne peut plus plaisanter. Faisons en sorte que chacun sache que nous militons, à notre manière, pour que notre époque se distingue comme celle d’un combat collectif pour l’égalité et donc contre les ennemis de l’égalité républicaine.

Raphaël ADJOBI

VOICI LE COURRIER REҪU PAR LA VICE-PRÉSIDENTE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE D’UN CERTAIN M. JOURDAIN

Les mots de la vice-présidente

Dans la France d’aujourd’hui, les racistes expriment sans complexe leur nostalgie de l’esclavage et de la colonisation, leur haine de nos personnes et de notre réussite. Voir une femme noire au perchoir de l’assemblée, c’est voir leur hiérarchie sexiste et raciste, ainsi que leurs privilèges s’effondrer. Et ils ont la rage.

Ils croient nous humilier, nous intimider, nous faire peur. Ils se trompent.

Ce pays c’est aussi le nôtre. On est là et on y reste. Nos arrière grands-parents ont été soumis et exploités avec une violence inouïe pour en faire une « grande puissance ». Nos grands-parents se sont battus pour le libérer du nazisme. Nos parents l’ont construit. Les nôtres et nos familles le font tourner.

Tout ce qu’on a, on s’est battus pour l’arracher, et on en arrachera encore plus. Nous combattrons le racisme avec force, et pas seulement pour nous-mêmes. Pour nous faire baisser les yeux, il faudra nous les crever. Vive nous. Vive la nouvelle France !

Nadège Abomangoli (députée LFI de Seine-Saint-Denis) sur sa page X

Le Parisien (site Internet) écrit :

Celui qui se présente comme un certain « M. Jourdain » revendique son statut d’« homme blanc » ainsi que son nom de famille. Ce qui, selon ses dires, lui conférerait « plus de mérite » à occuper la vice-présidence de l’Assemblée nationale.

Sans aucune marque d’indignation ou de condamnation, le site du journal Le Parisien fait de la lettre de « M. Jourdain » un fait divers quelconque. Comme le dirait Salomé Saqué (journaliste, auteur de RÉSISTER), au nom de la neutralité, on nous livre du brut. Or, dit-elle, livrer du brut est une prise de position politique parce qu’en journalisme la neutralité n’existe pas.

De son côté, son collègue Aly DIOUARA – également député LFI – a reçu un courrier tout aussi éloquent : « T’aime pas la police. Jamais elles viendront à ton secours. Je peux me défouler tranquille et tu ne vas strictement rien faire. Juste encaisser comme ta généalogie. Voleur ! A l’époque, on t’aurait coupé les mains… ».

Comme le fait remarquer Aly Diouara, quand les gouvernants eux-mêmes voient certains de leurs compatriotes ou collègues comme des Français de papiers, le citoyen raciste se sent pousser des ailes pour passer à l’acte.

A LIRE : Mémoires d’outre-haine (Kofi Yamgnagne)

LES JOURNEES DES MEMOIRES DE L’ESCLAVAGE 2025 A JOIGNY (89) avec l’école Sainte-Thérèse

          Annoncé en même temps que la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage du 9 mai 2025 à Joigny, par les affiches et les flyers, la projection du film NI CHAÎNES NI MAÎTRES de Simon Moutaïrou au cinéma Agnès Varda le lundi 12 mai dans cette ville n’a pas bénéficié d’un compte rendu par notre association. Le succès de cette soirée-débat, qui a réuni plus d’une soixantaine de personnes, est resté comme un secret parce que nous avons commis l’erreur de ne pas l’avoir immortalisé par des images.

          Heureusement, la visite de notre exposition à Agnès Varda, quelques jours plus tard, par les élèves de CM2 du groupe scolaire Saint-Jacques/Sainte-Thérèse nous permet de vous en parler ici en ayant le sentiment de vous informer utilement.

          En effet, toutes les associations et tous les établissements scolaires de France qui envisageraient de faire de ce film français un outil pédagogique dont l’importance a été soulignée en octobre 2024* par le Directeur adjoint de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (F.M.E), Pierre-Yves Bocquet, doivent désormais savoir qu’il peut être utilement accompagné de l’exposition de La France noire intitulée Marronnage, l’appel de la Liberté. Cette exposition permettra à toutes celles et à tous ceux qui verront le film d’aller au-delà de la beauté du récit qui la structure et de la force des images pour découvrir les différents aspects de la fuite des esclaves africains et son impact dans certaines sociétés des Amériques et de l’océan Indien de ce XXIe siècle.

          Proposée au public dans la salle d’exposition du cinéma Agnès Varda jusqu’au samedi 31 mai 2025, Marronnage, l’appel de la forêt a reçu la visite des CM2 de l’école primaire Sainte Thérèse – comme nous l’avons dit plus haut – grâce à la curiosité d’une professeure des écoles soucieuse de partager cette qualité avec les élèves dont elle a la charge. Bravo Madame ! Vous n’êtes pas de celles et ceux qui déplorent le manque de curiosité des plus jeunes alors qu’eux-mêmes n’osent jamais sortir des sentiers battus de notre histoire nationale.

          Pour terminer cette brève page, je voudrais sincèrement remercier notre secrétaire Annie BIARD, qui est également chargée de nos actions dans notre localité, pour l’enthousiasme avec lequel elle a pris en main l’organisation de la cérémonie de commémoration du 9 mai ainsi que la rencontre autour du film NI CHAÎNES NI MAÎTRES le 12 mai. Merci également à Monsieur Richard ZEIGER, deuxième adjoint au maire de Joigny, qui a honoré de sa présence la rencontre avec les élèves de l’école primaire Sainte-Thérèse de Joigny. Il a même pris la parole pour inviter les jeunes présents à faire montre d’attention à certaines pages de notre histoire touchant l’esclavage outre-atlantique.

* L’article de Pierre-Yves Bocquet : https://www.lagrandeconversation.com/societe/lignorance-qui-signore-a-propos-de-la-reception-mediatique-du-film-ni-chaines-ni-maitres/

Raphaël ADJOBI

La commémoration de l’abolition de l’esclavage 2025 à Joigny en images

Le 9 mai 2025, l’association La France noire et la ville de Joigny commémoraient l’abolition de l’esclavage. Voici la version courte de la vidéo de cette cérémonie ; vidéo réalisée par Sébastien Baus à qui nous disons sincèrement merci. La version longue suit tout de suite après.

Voici la version longue de la vidéo :

La cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage 2025 à Joigny : l’article de L’Yonne Républicaine

La cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage organisée chaque année par l’association La France noire en partenariat avec la ville de Joigny s’est déroulée le vendredi 9 mai. Une belle cérémonie animée par le groupe Zitisa Singers qui a été très apprécié par le public. A cette occasion a été présentée une exposition ayant pour thème MARRONNAGE l’appel de la liberté. Sujet peu connu en métropole et qui méritait, selon notre association, une exposition comme outil explicatif. Travail réalisé par Annie BIARD (secrétaire, chargée des actions locales) et Raphaël ADJOBI (coprésident chargé des actions pédagogiques). Avant la cérémonie, les deux présidents ont rencontré le quotidien local L’Yonne Républicaine.

Commémoration de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) : le reportage de PRESSE EVASION

          Le 9 mai 2025, La cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage à Joigny (89) fut belle. Le lendemain, on en parlait encore à Joigny lors de l’inauguration du Square Bernard Moraine en hommage au précédent maire de la localité qui a complètement changé la physionomie sociale et politique de la ville ; ce maire qui, en 2016, avait accepté le partenariat avec notre association pour commémorer cet événement de notre histoire. A notre connaissance, aucune autre mairie de l’Yonne (89) ne se plie à la demande nationale des gouvernements successifs transmise par les préfets pour mener des activités commémorant l’abolition de l’esclavage. Chose que la coprésidente Françoise Roure a souligné dans son discours ce 9 mai. C’est parce qu’avec Bernard Moraine Joigny est passée de la cité des « notables » à celle des « associatifs » que La France noire bénéficie d’une certaine attention quant à son objectif pédagogique : mieux faire connaître la contribution des Français noirs à l’histoire de France.

          Vous faire ici un compte rendu de cette cérémonie en ma qualité de coprésident de l’association La France noire serait tout à fait logique et vous serait donc chose ordinaire. Je voudrais donc aujourd’hui sortir de l’ordinaire pour donner la parole à Thierry BRET de Presse évasion qui, comme l’a si bien formulé l’écrivaine et amie Liss Kihindou, « a fait son article animé par la même flamme que La France noire ». Et elle a ajouté : « Vraiment, cela fait ÉNORMÉMENT plaisir ! ».

Voici l’article de Thierry Bret : Cliquez ici Presse évasion

L a belle histoire du succès d’une affiche du cinéma français : NI CHAÎNES NI Maîtres (par Chloé Delos-Eray)

          C’est l’affiche du cinéma français la plus percutante qui retient l’attention depuis quelques mois. Une affiche qui s’écarte des chemins racoleurs habituels mais qui pourrait devenir une référence. Chaque fois qu’une association l’a exploitée pour une activité locale, je n’ai pas manqué de m’exclamer : « elle est sublime cette affiche ! ». Si chaque fois je saisissais son caractère exceptionnel, je n’avais pas trouvé les mots pour en rendre compte. Chloé Delos-Eray, elle, a trouvé les mots justes pour dire ce que je ressentais.

          « C’est d’abord leur regard qui frappe. Tellement qu’on manquerait presque d’épithètes pour le décrire. Fier, courageux… imposant. [oui, le regard fier et imposant des deux personnages retient l’attention !]. Lui est au premier plan. Il paraît plus âgé. Plus soucieux également : il fronce légèrement les sourcils. La lumière d’un soleil que l’on devine de plomb joue avec la fine pellicule de sueur qui recouvre son front. Derrière lui, elle est une force tranquille [c’est exactement cela !], tête haute, statuaire [deux fois oui !)]. Ils soutiennent notre regard sans ciller, faisant abstraction de la garnison de soldats qui s’agitent au second plan, minuscules, mousquets à l’épaule, sur une butte de terre en friche – le morne Brabant, apprend-on dans le film. Sur le ciel dégagé, le titre du film se dessine comme un mantra : Ni chaînes ni maîtres ». [Une description qui me comble. Bravo Chloé Delos-Eray ! Télérama, du 26/04 au 2/05/2025]

          Camille Cottin, magnifique dans son rôle de chasseuse d’esclaves, et Benoît Magimel – deux grands noms du cinéma français et jouant deux rôles significatifs dans le film ne figurent pas sur l’affiche ! Anne Gagnot, responsable marketing chez Studiocanal, juge cette omission évidente : « Il est certain que deux stars peuvent pousser le grand public à aller voir un film. Mais le sujet était plus fort que ces considérations marketing. Pour coller à notre positionnement, on n’avait pas besoin qu’ils soient physiquement sur l’affiche. Au contraire, ça aurait enlevé de la force à notre propos ». En d’autres termes, il faut savoir s’effacer devant ce qui prime dans l’histoire, devant ceux qui portent le message que retient l’histoire et dont nous ne sommes qu’un maillon ! Bravo ! Un pied de nez aux affiches racoleuses montrant des d’artistes dont les visages sont censés drainer leurs admirateurs dans les salles de cinéma.

          Le réalisateur Simon Moutaïrou est en parfait accord avec Anne Gagnot, la responsable marketing qui assure que seule l’exigence artistique les a guidés dans la conception de l’affiche : « L’idée, c’était que l’affiche exprime le cœur du film : cet hommage aux marrons et aux marronnes, à ce tandem père-fille ». Cependant, Anne Gagnot n’avait pas oublié le sort fait à l’affiche de 12 years a slaves de Steve McQueen en Italie. Contrairement à la France qui avait reproduit l’affiche américaine dans toute sa sobriété avec un fond immaculé et au premier plan l’acteur principal « lancé dans une course effrénée vers la liberté », les italiens avaient mis en avant le visage de Brad Pitt et de Michael Fassbender, pourtant personnages secondaires dans le film, et se sont attiré les foudres du public et des critiques du cinéma.

          Mettre en avant des visages blancs pour attirer le public blanc qui admirerait des acteurs Blancs sans rien comprendre à l’histoire racontant le passé des Africains confrontés à la volonté d’exploitation des Blancs, quel intérêt aurait le film ? Malheureusement, en général, le marketing ne va pas plus loin que çà. Et c’est ce que Ni chaînes ni maîtres a évité.

Raphaël ADJOBI

LA FRANCE NOIRE à la commémoration de « LA DOUBLE DETTE D’HAÏTI » et au forum des associations membres de la F.M.E

          vendredi 17 avril 2025, dans le cadre de la Commémoration de « La double dette d’Haïti » (17 avril 1825 – 17 avril 2025) aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage (F.M.E) a organisé un forum réunissant les associations membres de cette institution. La France noire y était donc conviée et était représentée par ses coprésidents Françoise ROURE et Raphaël ADJOBI.

          Il était important pour les acteurs culturels et mémoriels soucieux de mieux faire connaître nos histoires françaises de se pencher sur la teneur des documents officiels par lesquels le pouvoir français, avec l’ordonnance du roi Charles X en 1825, a imposé à la première République noire du monde un impôt en guise de punition pour s’être volontairement affranchie du joug de l’esclavage. Et l’occasion fut riche de rencontres, au regard de la foule présente aussi bien dans le hall de la Maison des archives nationales – où se tenait le forum – que dans son grand amphithéâtre où s’est tenue la cérémonie officielle suivie de la « table ronde » et des échanges avec le public comprenant les associations membres de la F.M.E ainsi que les visiteurs.

          Retenons qu’à la conférence de Vienne de septembre 1814 à juin 1815, les pays vainqueurs de Napoléon Bonaparte réunis pour rédiger les conditions de la paix, et donc de déterminer les nouvelles frontières – tout en établissant un nouvel ordre pacifique entre Européens – avaient reconnu à la France le droit de reconquérir Haïti déclaré indépendant en janvier 1804 après sa victoire sur les troupes napoléoniennes à la bataille de Vertières en novembre 1803. Haïti était effectivement libre mais isolé sur la scène politique internationale parce que « ni les États-Unis, ni les puissances européennes n’ont officiellement reconnu son indépendance » (Les notes de la F.M.E n°4). C’est donc fort de ce consensus – qui en réalité n’engageait que la France – que Charles X ordonna à Haïti le paiement de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance de son indépendance. Ce qui suppose qu’en cas de refus c’est la reconquête qui s’imposera.

          Cependant, il est bon de signaler qu’avant le règne de Charles X, durant dix ans la France avait vainement tenté de reprendre Haïti. C’est à partir de 1814 avec les premières relations diplomatiques entre les deux pays que le pouvoir post-napoléonien demanda à Haïti de « réintégrer purement et simplement l’Empire colonial français ». Ce qui fut refusé par les dirigeants haïtiens. En 1821, reprenant une idée du premier président de la République haïtienne, Alexandre Pétion, le président Boyer qui vient de lui succéder propose à la France la reconnaissance de son pays contre le paiement d’une indemnité qui serait le rachat de l’île. A l’avènement de Charles X en 1824, et devant l’avidité de plus en plus grande de ses partisans, le roi transforma cette proposition de rachat en indemnisation des colons propriétaires des terres et des esclaves qui les cultivaient ; ce qui permettait de multiplier par dix le chiffre qui semblait convenu entre les deux parties. En effet, ce sont les grandes fortunes coloniales qui, revigorés par un pouvoir ultra royaliste, ont arrêté la liste de ceux qui ont eu droit à l’indemnité réclamée au regard du nombre d’esclaves déclarés. Il reste bien entendu que c’est la force de l’esclave travaillant la terre – donc sa valeur par rapport à ce qu’il peut produire – qui fait la fortune et non la terre nue. En d’autres termes, la terre que veulent racheter les gouvernants haïtiens ne vaut rien aux yeux des anciens colons anti-révolutionnaires et anti-républicains ! Les esclaves perdus, si ! Les indemnités seront donc calculées selon les têtes nègres perdues par chaque colon, et devront êtres versées dans un délai de cinq ans !

Que veut dire « La double dette » ?

          Pour payer la dette qui lui a été imposée et exigée par le pouvoir de France, Haïti a été contraint d’emprunter la somme exigée aux banques françaises par le biais de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), elle-même chargée de répartir cette somme entre les grandes fortunes coloniales ! Pas mal du tout le beau tour de passe-passe ! Les contre-révolutionnaires ou ennemis de la République venaient de triompher ! Évidemment, à leur tour, les banques ont imposé à Haïti un remboursement de la somme avancée avec des intérêts exorbitants sur près de 100 ans !

          Il est aussi intéressant de savoir qui a effectivement payé cette « double dette ». A l’époque, il n’y avait que les paysans, fraîchement sortis de l’esclavage ou du travail forcé, auxquels il pouvait être demandé l’effort nécessaire au remboursement de cette « double dette ». Par voie de conséquence, les pouvoirs successifs, jouant les intermédiaires entre la force productrice du monde paysan et la force prédatrice du pouvoir français avec ses banques, tenteront de se donner un train de vie respectable en prélevant leur part sur le travail du paysan ! Tout à fait comme dans toute colonie dirigée par un valet local. Ainsi, sans envahir Haïti, la France a fait travailler le peuple haïtien pendant près de 100 ans pour elle et ses banques ! Quel talent !

          Aujourd’hui, l’heure des comptes a sonné ! En 1825, la France avait officiellement reconnu et chiffré la valeur de la force productrice du nègre pouvant être évaluée sur les années passées en esclavage de génération en génération. Ce qui veut dire que tôt ou tard, quelqu’un devra passer à la caisse pour les 100 ans de travail accompli sous la contrainte par les Haïtiens. « L’histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clef du mystère depuis le début » (David Grann – La note américaine).

Raphaël ADJOBI